Accueil Revues Revue Numéro Article

L'Économie politique

2009/2 (n° 42)


ALERTES EMAIL - REVUE L'Économie politique

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 88 - 95 Article suivant
1

La gauche n'a plus d'idées parce qu'elle ne sait plus à qui elle s'adresse. Sa base politique, qui était à l'origine constituée des ouvriers et des fonctionnaires, a déserté. Dans un contingent assez significatif, les ouvriers sont passés à droite et, aujourd'hui, la gauche n'est plus du tout majoritaire auprès des ouvriers. Ce phénomène a été engendré par la dissolution de la classe ouvrière au cours des années 1970 et au début des années 1980, une conséquence de la fermeture de la sidérurgie, des usines industrielles. Le syndicalisme à l'oeuvre au sein de la classe ouvrière a alors été brisé par un nouveau type de capitalisme. Ce dernier a voulu en quelque sorte éliminer, ou du moins réduire le pouvoir de la classe ouvrière en cassant son outil de production. Ce nouveau type de capitalisme a réussi ce tour de force via le recours en masse à l'externalisation des tâches. Notons que les délocalisations viennent plus tard : chronologiquement, elles se produisent dans la deuxième moitié des années 1990, alors que le phénomène évoqué s'observe au début des années 1980.

2

L'utopie d'une usine sans ouvriers est devenue l'ambition nouvelle de ce nouveau capitalisme. Par exemple, l'entreprise Renault, dans les années 1950 et 1960, produisait 80 % des pièces composant ses voitures. Aujourd'hui, le pourcentage s'est inversé : l'entreprise ne fabrique plus que 20 % de la voiture, tout le reste de la production étant sous-traité. Et le rêve de Renault serait sans doute de ne rien fabriquer du tout, de ne se concentrer que sur la conception. Cet exemple illustre tout à fait l'ambition du capitalisme de tendre vers une économie de plus en plus immatérielle. Et, d'une certaine manière, la crise financière d'aujourd'hui montre les limites de cette vision d'un capitalisme dématérialisé.

Des ouvriers à droite, des fonctionnaires à gauche

3

Les ouvriers ne sont plus majoritaires dans l'industrie, ils le sont désormais dans les services. Selon l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), "la majorité des ouvriers vivent non plus dans un environnement de type industriel mais dans un environnement de type artisanal". Les ouvriers sont aujourd'hui réparateurs, vendeurs, ils travaillent chez McDonald's ou encore dans la logistique. L'économiste Eric Maurin a parfaitement montré que, dans un environnement de type artisanal, l'ennemi n'est plus le patron mais le client. A travers ce point du vue, on évoque le client impatient, celui qui s'énerve quand sa pizza est livrée un quart d'heure en retard. Le client devient la personne qui dicte la norme, les règles du jeu. Cela change tout et explique en partie pourquoi la classe ouvrière est passée à droite ou à l'extrême droite. Cette évolution favorise en effet le partage de point de vue entre la classe ouvrière et le petit patron. Leurs opinions se rejoignent dans une vision des choses où les impôts représentent du salaire en moins et servent à rémunérer des fonctionnaires "payés à ne rien faire". L'historien américain Christopher Lasch avait d'ailleurs montré dans un de ses ouvrages que la gauche se méprenait sur l'ambition de la classe ouvrière. Elle est de devenir petit patron à son tour, de trouver sa liberté en dehors de son statut de salarié. Cette prémonition trouve aujourd'hui toute sa justification.

4

De plus, les grandes nationalisations des années 1980 issues du programme commun de la gauche ont fait apparaître la gauche au gouvernement comme l'artisan de la désindustrialisation. En croyant fonctionnariser la société, la gauche a montré que, même en disposant de tous les instruments de contrôle, elle n'a pu empêcher la désindustrialisation. Cela n'a donc pas amélioré son rapport avec la classe ouvrière. Du point de vue de l'ouvrier, la gauche n'a servi à rien lorsqu'elle était au pouvoir. Elle ne lui a pas donné la protection attendue. La gauche n'a pu le faire suite à une série de circonstances qui l'ont placée au mauvais moment dans la situation de devoir prendre des décisions, mais elle a montré aussi son incapacité plus générale à faire face aux transformations du capitalisme. La gauche aura toujours des ouvriers qui votent pour elle, mais elle n'aura plus derrière elle de classe ouvrière capable de définir avec elle un programme. Et cela est sa première faiblesse.

5

La fonction publique, ou la "petite bourgeoisie d'Etat", comme l'appelle Pierre Bourdieu, est la deuxième partie de l'électorat sur lequel la gauche compte habituellement. Mais cette fonction publique se trouve à son tour en voie de prolétarisation accélérée. La fonction publique craint que les politiques de droite comme de gauche ne la fassent passer dans la culture du juste-à-temps, de l'usager roi. Cela crée un problème quand la gauche au pouvoir essaie de rationaliser l'instrument "fonction publique". Le paroxysme de ce conflit a été atteint lorsque Claude Allègre a voulu réformer l'Education nationale. Aujourd'hui, c'est plutôt l'extrême gauche qui récupère les voies de cette petite bourgeoisie d'Etat menacée de prolétarisation.

6

Les ouvriers passent donc à l'extrême droite, les fonctionnaires à l'extrême gauche : d'une certaine manière, il ne reste que peu de monde pour voter à gauche. Voilà la raison simple et mécanique pour laquelle la gauche ne sait plus qui elle est.

Une base politique à réinventer

7

Ce constat n'est cependant pas spécifique à la France. Beaucoup de partis socio-démocrates, y compris suédois, vivent des situations similaires : "Nous avons des problèmes avec notre fonction publique et nous n'avons plus d'ouvriers, ils sont passés à droite." Le Parti démocrate américain est confronté exactement à la même chose. Même si, aux Etats-Unis, la différence entre la gauche et la droite est plus simple quand une personnalité comme George Bush se trouve dans le camp adverse. Les inégalités de revenus ont tellement augmenté aux Etats-Unis qu'un travail simple et classique consistant à redistribuer pour remettre en phase les revenus avec les aspirations naturelles des sociétés serait déjà utile. Dans ses travaux, l'économiste Thomas Piketty montre que les inégalités de revenus aux Etats-Unis ont doublé en l'espace de vingt ans. Cette explosion ramène l'Amérique au début du XXe siècle, quand elle était une société de rentiers. Le chiffre le plus surprenant s'observe dans le fait que la consommation n'a pas bougé. La part du 1 % qui consomme le plus dans la consommation totale est restée ce qu'elle était il y a vingt ans. Cela s'explique par l'apparition d'un nouveau mécanisme, le crédit, que les consommateurs ont substitué au revenu pour continuer à dépenser comme si on était il y a vingt ans. Une époque où chacun pouvait aspirer à avoir soit une grosse voiture, soit autre chose pour "être comme les autres". Là encore, il y a eu un divorce entre le monde réel et les attentes, ainsi que dans la façon de se représenter qui l'on est dans la société américaine.

8

L'élection de Barack Obama est la conséquence d'une conjugaison de forces qui se sont révélées majoritaires. Ces forces sont en premier lieu les minorités, puisque Barack Obama est minoritaire chez les Blancs mais remporte une large majorité des voix chez les Latinos et les Noirs. Il a cependant raflé le même nombre de voix que John Kerry chez les Noirs, c'est-à-dire presque 100 %. Cela représente, chez John Kerry comme chez Barack Obama, 20 % de leur électorat. En revanche, le vote des Latinos a fait la différence, puisque certains d'entre eux avaient voté pour George Bush en 2004. Les élites, c'est-à-dire les gens éduqués qui gagnent plus que la moyenne et aspirent à un monde plus juste, ont continué à soutenir le Parti démocrate. En réalité, c'est en touchant l'électorat des jeunes que Barack Obama a pu battre le score de John Kerry et remporter les élections.

9

Cette coalition réunie par Barack Obama - les élites, les jeunes, les minorités et les femmes - pourrait peut-être constituer un bon point de départ pour la gauche française.

Un programme de gauche à universaliser

10

Le programme qui permettrait de réunir ces différents électorats ne doit pas être fait pour les minorités, mais il doit être compatible avec les minorités. Il faudrait pour cela être capable de constituer un Etat-providence affranchi de son corporatisme. L'Etat-providence hérité de Pétain est conçu de manière à ce que les protections auxquelles les Français ont droit soient indexées sur leur vie professionnelle et leur secteur d'appartenance. Ces protections sont donc très différentes selon qu'une personne appartient au secteur bancaire, au secteur industriel ou encore au secteur médiatique. Ce système marque la différence d'avec le modèle social-démocrate scandinave, où la protection est universelle : peu importe le métier d'origine, tout le monde a droit à la même chose.

11

En ces termes, universaliser certaines mesures serait donc favorable aux minorités puisque ce sont celles, et notamment les jeunes, qui n'ont pas d'expérience professionnelle et disposent de peu de droits. Le revenu minimum d'insertion (RMI) est par exemple accordé à partir de 25 ans. Or les personnes qui ont réellement besoin du RMI sont les jeunes des banlieues qui n'ont pas encore l'âge requis. Pour ces derniers, la précarité est universelle. A la différence des jeunes issus de milieux favorisés, qui font des études et sont encadrés par le système de protection familial, les jeunes de banlieue ne bénéficient pas de ces protections, puisque leurs parents sont eux-mêmes dans une situation sociale déstructurée.

12

Cette réflexion amène alors à reconsidérer les termes du RMI, qui devrait être accessible aux moins de 25 ans. Et à partir de là, le débat sur le revenu de solidarité active (RSA) change totalement de nature. Si un RMI doit exister pour les moins de 25 ans, il faut un RSA pour eux également, c'est-à-dire un système qui soit compatible avec la reprise d'emploi pour cette population. Le débat sur le RSA est largement artificiel puisqu'il s'applique à des personnes qui ne sont pas concernées. La transition entre le RMI et le Smic touche essentiellement les jeunes, ceux qui se trouvent entre les deux.

13

Ce principe d'universalisation s'applique également aux femmes. Il faut se demander : que faut-il universaliser de l'Etat-providence actuel pour intéresser les femmes ? Ces dernières sont souvent celles qui subissent les interruptions de carrière. Comme les jeunes, elles ont besoin d'un Etat-providence décorporatisé, qui accorde des droits universels. Cependant, cela représente un immense chantier qui ne se fera pas à moindre coût.

14

Les jeunes scolarisés représentent quant à eux un monde technophile et écologique. Ils sont écologiques parce qu'ils se projettent dans l'avenir, et qu'ils savent qu'ils devront plus tard affronter les décisions prises aujourd'hui. Et ils sont technophiles : priver un jeune d'Internet, comme sanction de manquement à la propriété intellectuelle, serait comme le priver d'eau. Or la gauche n'arrive pas à toucher ce monde écologique et technophile. Alors qu'elle était présente dans le débat concernant les radios libres dans les années 1970, elle n'est par exemple plus du tout audible sur la question de l'accès à Internet.

15

Pour terminer, les élites constituent de leur côté le support de la gauche, puisque bien souvent les professions intellectuelles et supérieures sont soucieuses d'un bien public parfois abstrait mais qu'elles placent au-dessus de leurs intérêts personnels. Ces "bobos" sont tentés par le discours tenu par les Verts. Pour les retenir, il faudrait que la gauche s'approprie le discours écologiste, et qu'elle s'intéresse vraiment aux technologies nouvelles, aux énergies propres...

16

Une fois que la gauche aura compris ce qu'elle n'est plus, c'est-à-dire le parti d'une classe sociale, que ce soit la classe ouvrière, le salariat ou la fonction publique, elle pourra relever le défi de recoudre une société éclatée, non pas seulement en ajoutant les mécontentements, mais en additionnant les espoirs de minorités sociales en quête de majorité politique. Et elle retrouvera des idées.

Notes

[1]

Ce texte est une retranscription révisée par l'auteur de son intervention lors du débat organisé à l'occasion des 10 ans de la revue L'Economie politique, le 27 novembre 2008.

Plan de l'article

  1. Des ouvriers à droite, des fonctionnaires à gauche
  2. Une base politique à réinventer
  3. Un programme de gauche à universaliser

Pour citer cet article

Cohen Daniel, « La gauche ne sait plus à qui elle s'adresse », L'Économie politique, 2/2009 (n° 42), p. 88-95.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2009-2-page-88.htm
DOI : 10.3917/leco.042.0088


Article précédent Pages 88 - 95 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback