Accueil Revues Revue Numéro Article

L'Économie politique

2009/3 (n° 43)


ALERTES EMAIL - REVUE L'Économie politique

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 100 - 112
1

Arnaud Diemer : Maurice Allais, à une époque où l'économie n'était pas véritablement le domaine de prédilection des polytechniciens, quels sont les événements qui ont suscité chez le scientifique que vous êtes le désir de répondre à des questions économiques et sociales ?

2

Maurice Allais : Mes contributions à la science économique forment un tout, et elles ne peuvent être comprises qu'au regard des motivations dont a résulté ma carrière d'économiste. Passionné par l'histoire au cours de mes études secondaires (je désirais préparer l'Ecole des chartes, et ce n'est que sur les instances de mon professeur de mathématiques que je me suis orienté vers la Taupe, et finalement Polytechnique), puis par la physique et la mécanique à l'Ecole polytechnique, je suis finalement entré dans le service actif des Mines en 1936. Mais mes inclinations réelles étaient ailleurs, et isolé que j'étais dans un service provincial, je consacrais mes loisirs à différentes lectures sur la physique et les probabilités. J'ai même entrepris en 1939 la rédaction d'un ouvrage d'ensemble sur les probabilités. Puis sont venues la guerre et la défaite de la France.

3

En juillet 1940, après ma démobilisation, j'ai repris mes fonctions d'ingénieur dans le service des Mines à Nantes, dans la zone occupée par l'armée allemande. Mais mes préoccupations d'avant-guerre s'étaient profondément modifiées. Pour moi, et avec toutes les illusions de la jeunesse (j'avais alors 29 ans), il était clair que ce que je pouvais faire de mieux était de contribuer à préparer l'après-guerre. J'avais, au cours de l'été 1933 (grâce à une bourse de la faculté de droit de Paris), visité les Etats-Unis, alors au creux de la Grande Dépression, phénomène profondément étonnant auquel aucune explication communément acceptable n'avait pu être donnée. J'avais également vécu de très près les troubles sociaux en France à la suite des élections de 1936. Comment mieux préparer l'après-guerre que d'essayer de résoudre le problème fondamental de toute économie : promouvoir une efficacité économique aussi grande que possible tout en assurant une répartition des revenus qui soit acceptable ?

4

Ainsi ma vocation d'économiste n'a pas été déterminée par l'école, mais par les circonstances. Elle a eu pour objet de chercher à établir les fondations sur lesquelles une politique économique et sociale pourrait être valablement édifiée. Toute ma carrière a été dominée par le souci de comprendre la réalité concrète et d'élaborer l'analyse théorique susceptible de faciliter, sinon de procurer, cette compréhension. Cette passion de la recherche, je l'ai sans doute contractée lors de l'étude du cours de physique du colonel Lafay, à l'Ecole polytechnique. Ce cours était fort loin d'être optimal, mais par là même il présentait un très grand avantage, celui de susciter la réflexion. Si le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) avait existé à ma sortie de l'Ecole des mines, en 1936, c'est dans cette voie, et non dans celle de la science économique, que je me serais engagé.

5

A.D. : Vous avez obtenu le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en 1988 pour deux ouvrages rédigés respectivement en 1943 et 1947, le Traité d'économie pure (précédemment intitulé A la recherche d'une discipline économique ) et Economie et intérêt . Que vous ont apporté ces travaux et qu'est-ce qui constitue à vos yeux leur essence ?

6

M.A. : Il convient tout d'abord de rappeler qu'en juillet 1940, je n'avais en économie que des connaissances très superficielles. J'ai alors acheté, un peu au hasard, tous les ouvrages d'économie d'auteurs français, ou d'auteurs étrangers traduits en français, qui se trouvaient disponibles. En tant qu'autodidacte, j'ai bénéficié d'un avantage tout à fait exceptionnel, celui de ne pas avoir été conditionné par l'enseignement universitaire et par la répétition incessante de vérités préétablies. J'ai ainsi été capable d'examiner toute question avec des yeux neufs, sans parti pris, ni préjugé. Par contre, l'inconvénient majeur fut d'avoir été considéré très longtemps comme un amateur peu fiable par les establishments de toute sorte et les grands prêtres fanatiques des vérités préétablies. Sans doute les armes les plus efficaces contre mes travaux ont été à la fois les rumeurs - d'autant plus redoutables qu'elles échappent à toute contradiction - et le silence sur mes contributions, un silence de plomb. Pour qui pourrait douter de l'espèce de tyrannie fanatique exercée à toutes les époques à l'encontre des novateurs, je ne saurais trop conseiller la lecture et la méditation de l'ouvrage d'Auguste Lumière de 1942 Les Fossoyeurs du progrès. Les Mandarins contre les pionniers de la science.

7

On m'a souvent demandé ce que m'avait apporté le prix qui m'a été attribué par l'Académie royale des sciences de Suède que j'ai reçu en 1988. Il a été tout d'abord la reconnaissance de la valeur et de l'originalité des deux travaux que vous venez de citer. Cette reconnaissance a été pour moi d'un grand réconfort. Il est effectif que, dès 1968, le comité de sélection m'avait fait figurer sur la liste des " nobelisables ". Cette prédiction ayant été constamment controuvée, j'avais fini par ne plus envisager cette possibilité. Lorsque je l'ai obtenu  [1][1] Pour la petite histoire, rappelons que c'est un membre..., alors que j'avais à l'époque 77 ans, il m'a permis de garder des moyens de travail (à partir de ma retraite administrative en 1980, une solution avait pu être trouvée pour me permettre de continuer à travailler au sein de l'Ecole des mines et avec l'aide du CNRS, grâce à la compréhension et l'appui du directeur de l'Ecole des mines, Pierre Laffitte, et du directeur du CNRS, Edmond Lisle).

8

Toute mon oeuvre économique n'a été que la réalisation progressive, d'un grand dessein, celui de répondre aux problèmes économiques fondamentaux de toute société : " Comment doit être organisée la production pour qu'elle soit la plus efficiente ? Comment doivent être distribuées les richesses ? Comment doivent être organisés les échanges ? "

9

Mon ouvrage de 1943 a été l'origine de tous mes travaux ultérieurs, qui n'en ont constitué que les prolongements et les compléments dans les différents domaines de la science économique sur lesquels j'ai travaillé, et cela en poursuivant toujours un même objectif : l'établissement rigoureux d'une théorie générale en profond accord avec les données de l'observation. Mon analyse s'est axée principalement sur le modèle d'une économie de marché à la Walras. L'équilibre économique général y est défini par l'existence d'un système unique de prix correspondant à l'égalité en valeur de toutes les désirabilités relatives et de toutes les efficiences relatives dans les secteurs de la consommation et de la production pour lequel il y a équilibre de toutes les offres et de toutes les demandes, le passage de la situation initiale à la situation d'équilibre se faisant en une seule fois. C'est ce modèle que, pour l'essentiel, j'ai continué à considérer jusqu'en 1966.

10

Initialement, et comme il est indiqué dans ses premières pages, mon ouvrage de 1943 devait être suivi de cinq autres volumes, les trois premiers consacrés respectivement à la théorie de l'intérêt, à la théorie monétaire et à l'économie internationale ; le quatrième consacré à l'analyse des déséquilibres de l'économie réelle ; et le cinquième, enfin, d'ordre normatif, L'Economie de l'avenir. Ce projet, très ambitieux, s'est révélé peu réaliste, et il m'a paru préférable d'y renoncer. Pour une large part, la substance des deuxième, troisième et cinquième volumes a été publiée en 1947 dans mon ouvrage Economie et intérêt. Dans son ensemble, cet ouvrage présente une théorie générale du capital, de la monnaie et de l'intérêt dont les quatre éléments essentiels sont l'analyse des interdépendances intemporelles du capital, de la monnaie et de l'intérêt ; l'extension de la théorie de l'efficacité maximale au cas où l'on intègre une dimension générationnelle ; la théorie de la productivité capitaliste ; et l'analyse des fondements de l'intérêt.

11

A.D. : Quels ont été vos maîtres à penser ?

12

M.A. : Comme je l'ai indiqué dans l'introduction de mon ouvrage de 1943, je suis très redevable pour l'essentiel aux quatre auteurs auxquels j'ai dédié mon livre : Léon Walras, Vilfredo Pareto, Irving Fisher et François Divisia. La lecture de juillet à décembre 1940 des ouvrages d'Irving Fisher sur le taux de l'intérêt, sur la monnaie et sur la théorie de l'équilibre a constitué pour moi une contribution tout à fait essentielle pour l'élaboration de mon ouvrage de 1943 et de ses développements ultérieurs. C'est certainement cette lecture (complétée par celle, en mai 1942, de son ouvrage sur La Nature du capital et du revenu) qui a décidé de ma carrière d'économiste. C'est à partir des très nombreuses réflexions qu'a suscité ma lecture en avril 1941 de l'appendice du Manuel d'économie politique de Vilfredo Pareto que j'ai pu élaborer l'architecture de mon ouvrage de 1943, et mes développements sur la satisfaction ordinale et la satisfaction absolue, sur l'équilibre du consommateur et de l'entreprise, sur les fonctions de demande, sur les conditions de stabilité, et surtout sur le concept de " surplus distribuable "  [2][2] Au cours de l'hiver 1966-1967, Maurice Allais abandonna... qui constitue un des piliers essentiels de mon ouvrage de 1943 et de toute mon oeuvre ultérieure. Les ouvrages d'économie appliquée et d'économie sociale de Léon Walras, que j'ai lus de février à avril 1941, ont eu sur moi une influence majeure d'ordre normatif quant à sa conception libérale et humaniste de la vie en société (c'est notamment sous son influence que j'ai rédigé la partie relative au rachat des terres dans mon ouvrage de 1943). Et c'est certainement à François Divisia  [3][3] Titulaire de la chaire d'économie politique et sociale... que je dois de m'être intéressé dès l'Ecole polytechnique, en 1932, aux phénomènes économiques. Mon oeuvre pourrait être ainsi présentée comme une synthèse de l'équilibre économique de Walras et Pareto, de la détermination de l'intérêt de Fisher, et de la détermination des prix de Fisher et Divisia.

13

A.D. : Vous mettez un point d'honneur, dans vos travaux, à renvoyer vos lecteurs aux faits, à l'expérience. Est-ce l'ingénieur économiste qui parle ?

14

M.A. : Durant toute ma carrière, j'ai été constamment animé par la conviction que l'homme de science ne pouvait se désintéresser des problèmes fondamentaux de son temps. Dans l'ensemble, sur le plan de l'analyse comme sur le plan de l'économie appliquée, mon oeuvre s'est efforcée de repenser le rôle de la liberté économique et de l'économie de marchés quant à la recherche de l'efficacité et à la réalisation des objectifs éthiques de notre temps, et de contribuer à approfondir les questions que pose l'organisation économique des sociétés. Il est hors de doute que ma pensée a été largement influencée par une philosophie d'inspiration libérale (au sens européen) dans la ligne d'Alexis de Tocqueville, de Léon Walras, de Vilfredo Pareto et de John Maynard Keynes, pour ne citer que ceux-là. Mais quelle qu'ait pu être cette influence, je me suis sans cesse efforcé de maintenir mes analyses sur un plan aussi scientifique que possible.

15

Sur le plan national et en étroite liaison avec mes travaux d'analyse économique, j'ai été amené à m'intéresser particulièrement à quatre domaines de l'économie appliquée : la gestion économique, la répartition des revenus et la fiscalité, la politique monétaire, et les économies de l'énergie, des transports et de la recherche minière. Du point de vue de la gestion économique, la démonstration de l'équivalence des situations d'efficacité maximale et des situations d'équilibre d'une économie de marchés (au pluriel) a naturellement une grande importance. Elle montre en effet que toute économie, quelle qu'elle soit, collectiviste ou de propriété privée, doit s'organiser sur la base décentralisée d'une économie de marchés si elle veut être efficace et utiliser au mieux les ressources rares dont elle dispose. Quelles sont dès lors les conditions de mise en oeuvre d'une économie de marchés ? Quelles sont les questions d'ordre éthique soulevées par cette mise en oeuvre ? Peut-on concilier les techniques de l'économie de marchés et les aspirations éthiques de notre temps ? Quelles sont les conditions monétaires de la croissance ? Quelles sont conditions du plein-emploi ? Telles ont été les questions auxquelles je me suis efforcé de répondre.

16

Parallèlement, mes contacts avec les milieux administratifs et industriels m'ont amené, dans mes travaux sur les économies de l'énergie, des transports et de la recherche minière, à étudier trois séries de questions qui m'ont été posées à différentes reprises. Quelle doit être la politique énergétique d'investissements, d'exploitation et de prix pour qu'elle puisse être considérée comme effectivement satisfaisante ? Suivant quels principes doivent être établies une coordination et une politique tarifaire rationnelle des transports ? Quelle est la stratégie optimale à adopter dans la recherche minière des gisements minéraux ? Tous ces problèmes m'ont conduit à étudier des questions très diverses, éminemment concrètes, et à réfléchir sur de nombreux aspects de la théorie économique, de l'économétrie et de la recherche opérationnelle. Les solutions, souvent nouvelles, que je leur ai données ont suscité de nombreux débats dans les milieux d'ingénieurs, et amené beaucoup d'entre eux à approfondir et à appliquer dans leurs domaines respectifs la théorie économique.

17

Sur le plan international, ma participation active à différentes organisations, comme l'Union européenne des fédéralistes, le Mouvement européen, le Mouvement pour l'Union atlantique, et les Communautés européennes, ainsi qu'un enseignement de plusieurs années à l'Institut des hautes études internationales de Genève, m'ont conduit à approfondir dans différents ouvrages les questions relatives aux facteurs internationaux du développement économique et à la libéralisation des relations économiques internationales, aux conditions monétaires des relations internationales, enfin aux unions économiques. Dans l'étude des facteurs du développement comme dans celle des différents systèmes économiques, j'ai été amené à effectuer de nombreuses recherches sur les revenus réels et les productivités comparées de la France, de la Russie soviétique et des Etats-Unis, à étudier en détail les économies de ces pays, et à analyser les causes possibles des différences de productivité constatées. Cette analyse montre que les facteurs explicatifs essentiels résident dans le système d'organisation économique et le cadre institutionnel dans lequel il prend place.

18

A.D. : Quel regard portez-vous aujourd'hui sur la science économique ?

19

M.A. : Il n'y a de science que là où existent des régularités susceptibles d'être analysées et d'être prédites. Tel est par exemple le cas de la mécanique céleste. Mais tel est également le cas d'une grande partie des phénomènes sociaux, et en particulier des phénomènes économiques. Leur analyse scientifique permet en effet de montrer l'existence de régularités tout aussi frappantes que celles que l'on constate dans les sciences physiques. C'est là la raison pour laquelle la discipline économique est une science, et que cette science relève des mêmes principes et des mêmes méthodes que les sciences physiques. Qu'ils soient descriptifs, explicatifs, prévisionnels ou décisionnels, toute science repose sur des modèles, et tout modèle scientifique comporte nécessairement trois stades bien distincts : partir d'hypothèses bien expliquées, déduire de ces hypothèses toutes les conséquences et rien que les conséquences, confronter ces conséquences avec les données de l'observation. De ces trois phases, seules la première et la troisième présentent de l'intérêt pour l'économiste. La deuxième phase, purement logique et mathématique, c'est-à-dire tautologique, ne présente d'intérêt que mathématique.

20

En fait, lorsque l'on examine certaines théories contemporaines, on constate, par rapport aux deux exigences de la méthode scientifique, la cohérence logique, la conformité avec les données de l'observation, deux sortes de déviations : l'inconsistance logique et la négligence des phénomènes réels. Si les mathématiques constituent en effet un instrument dont la maîtrise est extrêmement précieuse, elles ne sont et ne peuvent être qu'un instrument. On ne saurait être bon physicien ou bon économiste pour cette seule raison que l'on a quelques connaissances et quelque habileté en mathématiques. C'est un fait qu'une grande partie de la littérature contemporaine est progressivement passée sous le contrôle de purs mathématiciens, plus préoccupés de théorèmes mathématiques que de l'analyse du réel, et on assiste à un nouveau totalitarisme scholastique fondé sur des conceptions abstraites, " a prioristes " et détachées de toute réalité, à cette espèce de " mathematical charlatanry " que dénonçait déjà Keynes dans son Traité des probabilités.

21

Mais l'usage abusif des mathématiques ne constitue malheureusement pas le seul travers de la littérature contemporaine. On a vu s'y épanouir en effet toute une floraison de pseudo-théories reposant sur une application mécanique de l'économétrie et de la statistique dénuée de toute intelligence réelle. Toutes ces théories présentent les mêmes caractères : l'élaboration de modèles de corrélation linéaire qui ne sont en réalité que de pseudo-modèles ; l'application aveugle et brutale des programmes de corrélation linéaire et de tests qui leur sont associés ; l'utilisation de modèles, trop souvent appliqués à un seul pays et sur une courte période, où le nombre des variables explicatives et le nombre des paramètres arbitraires sont tels que la signification réelle des ajustements est nulle. Par ailleurs, une tendance très regrettable ne cesse de s'affirmer dans le monde des économistes : une spécialisation outrancière. On oublie trop que c'est seulement dans la voie d'un immense effort de synthèse que les sciences sociales peuvent aujourd'hui réaliser de grands progrès. Ce qu'il faut, ce sont des économistes qui aient de larges vues sur l'histoire, la sociologie et la science politique ; des historiens rompus à l'analyse économique et à l'étude de la sociologie ; des sociologues ayant également une formation d'économiste et d'historien.

22

Enfin, tout progrès scientifique réel se heurte à la tyrannie des idées dominantes des establishments dont elles émanent. Plus les idées dominantes sont répandues, plus elles se trouvent en quelque sorte enracinées dans la psychologie des hommes, et plus il est difficile de faire admettre quelque conception nouvelle, si féconde qu'elle puisse se révéler ultérieurement. C'est cette résistance aux idées nouvelles qui explique qu'il ait fallu tant de temps, en économie, pour que l'on découvre les apports majeurs de Dupuit, de Walras, d'Edgeworth, de Pareto et de bien d'autres. Le savant à succès est toujours celui qui apporte quelque perfectionnement marginal aux théories dominantes et auxquelles tout le monde est habitué. Si par contre une théorie est élaborée en s'écartant des sentiers battus, elle est assurée d'une opposition générale, quelles que puissent être ses justifications.

23

A.D. : L'économie n'a jamais été aussi médiatisée et présente dans nos sociétés, or, bien qu'étant le seul lauréat français du prix de la Banque de Suède en sciences économiques (Gérard Debreu ayant déjà été naturalisé américain lors de l'obtention de son prix), vous faites figure d'inconnu auprès du grand public. Et vos apports à la théorie économique sont rarement enseignés. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

24

M.A. : Pendant des années, pour des raisons diverses, mais qui ont concordé dans leurs effets, j'ai rencontré des oppositions aussi violentes que tenaces, dont la persistance, à vrai dire, a quelque chose d'incompréhensible. Mais peut-être ces raisons peuvent-elles pour l'essentiel se ramener à une seule : la défense trop tôt d'idées impopulaires à l'époque, mais dont certaines aujourd'hui sont devenues communément acceptées, sinon banales.

25

En 1944, à la suite d'une très forte opposition en raison de mon utilisation des mathématiques en économie, j'ai failli ne pas être élu professeur à l'Ecole des mines de Paris. Ma candidature à l'Ecole polytechnique en 1959 a échoué à la suite d'une campagne acharnée s'appuyant sur le danger que mes idées libérales étaient susceptibles de présenter pour des générations de polytechniciens. Depuis 1943, des années durant et à quelques rares exceptions près (celle notamment de François Perroux), les maîtres de l'Université en France n'ont cessé de faire, et de faire observer autant qu'ils l'ont pu, un silence total sur mon oeuvre et de s'opposer à mes publications toutes les fois qu'ils en ont eu la possibilité. Il est symptomatique par exemple que mon ouvrage Economie et intérêt n'a fait l'objet d'aucun compte rendu dans une revue économique française.

26

Le résultat est que mon oeuvre est aujourd'hui généralement méconnue en France, et récemment un étudiant français de doctorat a pu demander à un conférencier étranger commentant à Paris l'" Allais paradox "[4][4] Il s'agit d'une remise en cause du concept d'" utilité... : " Mais où enseigne cet économiste américain ? " Mon ouvrage de 1943 représentait à l'époque un progrès considérable par rapport à tout ce qui avait été écrit auparavant, et il a devancé de nombreuses années les contributions marquantes dans ce domaine (lorsque j'ai demandé une aide au CNRS pour sa publication, je me suis heurté à un refus glacial, et j'ai dû éditer cet ouvrage par souscription dans les conditions difficiles de l'époque). Il en a été de même de mon ouvrage de 1947. Ces ouvrages sont aujourd'hui pratiquement méconnus en France. A l'étranger, tout ce que j'ai écrit en français est resté ignoré, et ce que j'ai écrit en anglais, dispersé dans des publications spécialisées, n'a pu avoir qu'une diffusion limitée.

27

D'une manière générale, la partie la plus générale de mon oeuvre s'est heurtée à l'orthodoxie d'establishments de toute sorte. Cela est vrai de la théorie générale de l'efficacité maximale, des surplus et de la dynamique économique en termes réels, de la théorie du capital, de la théorie générale des choix aléatoires, de la théorie de la dynamique monétaire, et plus récemment de la théorie des séries temporelles. Tout cela signifie que si ma motivation avait été l'influence et le succès de mes écrits, ma carrière devrait être considérée comme un échec, et je ne pourrais qu'en ressentir une très grande amertume. Mais ma motivation réelle a été tout autre. Au cours de ces quarante dernières années, elle a été fondamentalement, et de plus en plus, le désir de comprendre, et de ce point de vue, j'ai obtenu dans la poursuite de mes recherches et dans l'obtention de leurs résultats de très grandes satisfactions.

28

A.D. : Vous avez participé en avril 1947, aux côtés notamment de Milton Friedman, Ludwig von Mises, Friedrich Hayek, Frank Knight, Lionel Robbins ou George Stigler, à la réunion de la Société du Mont-Pèlerin  [5][5] La Société du Mont-Pèlerin, créée le 10 avril 1947... . Les membres de cette société souhaitaient lutter contre la montée de l'étatisme et restaurer la liberté des échanges telle qu'elle régnait avant 1914. Etes-vous toujours un fervent défenseur du libéralisme ?

29

M.A. : J'ai effectivement participé à cette réunion de la Société du Mont-Pèlerin. Toutefois, suite à la position très dogmatique de Friedrich Hayek (son refus catégorique de toute propriété collectiviste), je n'ai pas signé le texte constitutif de la Société. J'ai en effet toujours été partisan de la propriété collective toutes les fois où la structure économique d'un secteur ne pouvait pas se prêter à la concurrence (c'est le cas du transport ferroviaire). J'ai d'ailleurs été amené dans les années 1950 à défendre cette position en tant que président d'une commission européenne sur les transports. Ce qui est vrai pour les transports l'est également pour la production d'énergie atomique. On ne peut pas soumettre les centrales nucléaires à la rentabilité du marché, ceci mettrait en cause la sécurité publique (l'explosion de Tchernobyl doit rester dans toutes les mémoires).

30

Pour en revenir à votre question, une confusion essentielle réside aujourd'hui dans la signification attribuée au mot " libéralisme ". La doctrine libérale est une doctrine politique destinée à assurer les conditions pour vivre ensemble des ressortissants d'une collectivité donnée. Or, dans les discussions actuelles, le libéralisme a pris un tout autre sens. Il correspond à une espèce de " chienlit mondialiste laisser-fairiste ".

31

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, j'ai été amené à rechercher honnêtement et scientifiquement les principes synthétiques qui devaient présider à notre vie commune. Durant cette période, le problème économique se réduisait dans le dilemme laisser-fairisme ou planisme autoritaire. Le laisser-fairisme caractérisait un régime où l'Etat s'abstenait de toute intervention, alors que le planisme autoritaire renvoyait à un régime où l'économie devait être dirigée par une autorité centrale depuis la production jusqu'à la consommation. J'ai souligné que ce dilemme n'était qu'une vue simpliste et qu'il constituait l'une des plus graves erreurs de notre temps. En fait, la réforme profonde dont notre économie avait besoin résidait dans une organisation économique décentralisée et concurrentielle complétée par une planification du cadre institutionnel.

32

Cette organisation concurrentielle jointe à une planification des structures, je l'ai appelée " planification concurrentielle ". Elle conjuguait à la fois l'action des mécanismes régulateurs indispensables à la maximisation du rendement social, réalisée par le jeu de la loi de l'offre et de la demande dans le cadre d'une économie de marché, et une intervention systématique de l'Etat en vue de fins jugées rationnellement désirables, donc une action méthodique suivant un cadre général déterminé. Le planisme concurrentiel apparaissait ainsi comme complétant et dépassant à la fois le laisser-fairisme et le planisme autoritaire, en gardant essentiellement du premier le principe de l'économie de marché, et du second, celui d'une action consciente de l'Etat en vue de réaliser la justice de la répartition, la promotion sociale des meilleurs et la stabilité tant sur le plan national que sur le plan international.

33

Toutefois, si la liberté était nécessaire, il convenait de ne pas la laisser dégénérer en anarchie, mais de l'organiser par la loi dans un cadre juridique qui satisfasse à l'intérêt général. Suivant un mot fameux, " Entre le fort et le faible, [...] c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit " (Lacordaire). Quelque paradoxale que puisse paraître à première vue cette affirmation, la condition essentielle de la liberté économique, c'est l'autorité toute-puissante de l'Etat, seule capable de maîtriser les monopoles et les coalitions d'intérêts économiques. Ainsi le monde n'était en aucune façon réduit à l'alternative toute liberté ou aucune liberté. Entre le laisser-fairisme, qui conduit à l'injustice, et le planisme autoritaire, qui mène à l'inefficacité, il existait un tiers chemin : le planisme concurrentiel, fondé sur l'organisation de la liberté dans le cadre de la loi qui, seule, peut assurer la réalisation d'un minimum de contrainte.

34

L'économie que je proposais admettait dans son point de départ la primauté fondamentale, sur le concept abstrait d'Etat, de la vie individuelle et la supériorité éclatante, sur toute organisation autoritaire, du mécanisme des prix, fondé sur le jeu de l'offre et de la demande dans un cadre concurrentiel décentralisé. Mais il était non moins certain que ce système s'opposait au laisser-fairisme et qu'il reposait sur la conviction que l'Etat pouvait et devait intervenir d'une manière systématique pour organiser le cadre institutionnel où devait jouer la concurrence. Il est possible que cette position, qui correspond aussi bien à ce socialisme libéral qu'à ce libéralisme social dont rêvait Léon Walras, puisse apparaître à première vue comme difficile à adopter en un temps où bien des esprits, loin de s'efforcer de souligner ce qui les unit, s'ingénient au contraire à rechercher ce qui les sépare et veulent à toute force se diviser en camps irrémédiablement opposés. Je n'en pense pas moins que c'est là la seule position tenable pour des esprits qui ne veulent pas se contenter d'opinions toutes faites et se refusent à se laisser enfermer dans des systèmes d'idées cristallisées une fois pour toutes, dont aucun n'est totalement vrai ni totalement faux. Une telle vision de la société est applicable à l'Europe. En effet, l'Europe est, dans son ensemble, à la fois libérale et socialiste : libérale en tant que manifestant un attachement fondamental pour les systèmes à base de liberté, et socialiste en tant qu'intensément préoccupée de justice sociale.


Bibliographie

  • Allais, Maurice (1997), La Formation scientifique, Académie des Sciences morales et politiques.
  • Allais, Maurice (1998), La mondialisation : la destruction des emplois et de la croissance. L'évidence empirique, Clément Juglar.
  • Allais, Maurice (1999), La Crise mondiale d'aujourd'hui, Clément Juglar (rééd. 2008).
  • Allais, Maurice (2001), La Passion de la recherche : autoportraits d'un autodidacte, Clément Juglar.
  • Collectif (2002), Un savant méconnu : portraits d'un autodidacte, Clément Juglar.

Notes

[1]

Pour la petite histoire, rappelons que c'est un membre suédois du comité qui a découvert le manuscrit de 1943 de Maurice Allais dans une cave. Ayant une certaine connaissance du français, il a lu ledit manuscrit et l'a recommandé aux autres membres !

[2]

Au cours de l'hiver 1966-1967, Maurice Allais abandonna complètement le modèle de l'économie de marché walrassienne (système de prix unique) et adopta le modèle de l'économie " de marchés " (au pluriel). Suivant cette nouvelle approche, toute la dynamique économique se fonde sur la recherche, la réalisation et la répartition des surplus. Le concept de prix passe ainsi au second rang de l'analyse et ne joue plus qu'un rôle subsidiaire. C'est le concept de surplus qui joue le rôle majeur : un état est dit d'efficacité maximale lorsqu'il n'existe plus aucun surplus réalisable.

[3]

Titulaire de la chaire d'économie politique et sociale de l'Ecole polytechnique (1929-1959), de la chaire d'économie politique générale et d'économie sociale à l'Ecole nationale des ponts et chaussées (1926-1950, où il prend la succession de Clément Colson) et de la chaire d'économie industrielle et de statistique du Conservatoire national des arts et métiers (1929-1959), François Divisia a enseigné l'économie à trente promotions de polytechniciens et d'ingénieurs. Il fut également un membre très actif de la Société internationale d'économétrie (il succédera à Irving Fisher à la présidence de cette société en 1935). Ses principales oeuvres sont : L'Indice monétaire et la théorie de la monnaie (1926), L'Economie rationnelle (1928), L'Epargne et la richesse collective (1931), Economie et statistique (1932) et Traitement économétrique de la monnaie, l'intérêt, l'emploi (1962).

[4]

Il s'agit d'une remise en cause du concept d'" utilité espérée " forgé par l'économiste américain John von Neumann. La théorie de l'utilité espérée s'appuie sur une série d'axiomes concernant l'attitude d'un individu rationnel ayant à faire des choix en situation risquée.

[5]

La Société du Mont-Pèlerin, créée le 10 avril 1947 lors d'une conférence organisée par Friedrich Hayek au mont Pèlerin (sommet suisse proche de Montreux), est une organisation internationale composée d'économistes, d'intellectuels et d'hommes politiques destinée à promouvoir le libéralisme.

Pour citer cet article

Diemer Arnaud, Allais Maurice, « “ C'est seulement dans la voie d'un immense effort de synthèse que les sciences sociales peuvent réaliser de grands progrès ” », L'Économie politique, 3/2009 (n° 43), p. 100-112.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2009-3-page-100.htm
DOI : 10.3917/leco.043.0100


Article précédent Pages 100 - 112
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback