Accueil Revues Revue Numéro Article

L'Économie politique

2009/3 (n° 43)


ALERTES EMAIL - REVUE L'Économie politique

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 17 - 22 Article suivant
1

A priori, la crise alimentaire et les émeutes de la faim, apparues au début de l'année 2008, appartiennent bel et bien au passé. " Grâce à " la crise économique, les prix des matières premières agricoles ne sont-ils pas retombés, permettant un retour à la situation antérieure ? Malheureusement, il n'en est rien. Tant pour des raisons conjoncturelles que structurelles, le pire est sans doute devant nous.

Les raisons d'être pessimiste

2

Commençons par le court terme. Il y a au moins deux raisons majeures d'être pessimiste. La première est que la crise économique va inciter les Etats développés à se concentrer sur ce qui est à leurs yeux l'essentiel : les besoins de leur population. L'aide publique au développement va donc en souffrir. Puisque les économies développées vont, cette année, voir leur produit intérieur brut (PIB) régresser, les sommes consacrées à la solidarité internationale et calculées en pourcentage de ces PIB vont diminuer. De plus, il est vraisemblable que les pourcentages eux-mêmes vont discrètement être réduits au nom des nécessaires économies à réaliser. Circonstances aggravantes : la réduction du commerce international ne devrait pas faciliter les exportations agricoles des pays émergents, et les investissements directs à l'étranger vont également régresser, ce qui ne favorisera pas les transferts de technologies. Au total, selon les spécialistes, les investissements dans l'agriculture vont diminuer, ce qui, évidemment, ne peut avoir qu'un impact négatif sur la production. Rappelons que c'est justement la baisse des investissements publics dans l'agriculture ces vingt dernières années qui, de l'aveu même de la Banque mondiale en 2007, constitue la principale cause de la crise alimentaire du début de l'année 2008.

3

La deuxième raison conjoncturelle d'être pessimiste est l'évolution du cours des matières premières. Une augmentation du prix des céréales posait un problème aux consommateurs mais présentait, théoriquement, l'avantage d'augmenter le pouvoir d'achat des paysans. A terme, ceux-ci auraient donc dû s'enrichir et avoir la capacité d'investir davantage. Malheureusement, ce scénario rose a peu de chances de se réaliser. Les prix actuels et à venir se caractérisent moins par leur niveau durablement bas (ou élevé) que par leur volatilité. On l'a vu avec le pétrole, dont le cours a doublé durant le premier semestre 2009 sans que la demande évolue. Les cours en Yo-yo risquent bien de devenir la règle sur les marchés des matières premières, qui sont de moins en moins soumis à la loi de l'offre et de la demande de biens physiques et de plus en plus à celle des marchés financiers qui spéculent sur les marchés à terme. Or, évidemment, rien n'est pire pour un agriculteur (et éventuellement pour son banquier) que de n'avoir aucune visibilité sur les revenus qu'il pourra retirer de sa récolte.

4

Au-delà de la conjoncture, d'autres phénomènes plus structurels incitent au pessimisme. Le premier d'entre eux est l'augmentation de la demande. On le sait, la population mondiale devrait passer de 6 milliards à 9 milliards d'habitants d'ici à 2050. A priori, ce bond de 50 % devrait se traduire par une hausse équivalente des besoins alimentaires, un défi que l'agriculture mondiale a relevé avec succès au cours du XXe siècle. Malheureusement, la situation est devenue plus complexe : en raison de l'espérance de vie accrue et du passage de nombreux pays émergents d'un régime alimentaire végétarien à un régime carné, ce n'est pas de 50 % qu'il va falloir augmenter la production dans les quarante ans à venir mais de 100 %, ce qui pose de multiples problèmes non seulement à l'agriculture, mais encore à l'ensemble de l'écosystème. Alors que les pays émergents produisaient 27 millions de tonnes de viande dans les années 1970, ils en produisent aujourd'hui de l'ordre de 150 millions de tonnes. Mais sachant qu'il faut jusqu'à 15 000 litres d'eau pour un kilo de boeuf (en raison des céréales qu'il consomme), un régime carné mondial n'est pas durable, estiment nombre de spécialistes. Il va donc falloir changer nos habitudes alimentaires. La Terre est capable de nourrir 9 milliards de personnes, mais sans doute pas si toutes calquent leur régime alimentaire sur celui (non enviable, par ailleurs) des Américains.

5

L'animal n'est pas le seul concurrent de l'homme pour l'accès aux ressources végétales. La voiture l'est également, avec le développement des agrocarburants, une industrie très soutenue par George Bush mais aussi par son successeur, Barack Obama, au grand dam des mouvements écologistes. Alors que le taux de substitution au pétrole reste marginal (2 % environ), ces agrocarburants absorbent d'ores et déjà une part non négligeable des céréales produites : 5 % pour le blé, 10 % pour le maïs et 20 % pour les cultures vivrières. Aux Etats-Unis, l'éthanol ne fournissait en 2007 que 4 % du carburant. Pourtant, 20 % des céréales produites y étaient consacrées (un tiers de la production de maïs). Les agriculteurs sont d'autant plus encouragés dans cette voie que cette activité est très subventionnée, tant aux Etats-Unis que dans l'Union européenne. Après que les agrocarburants ont été soutenus par les écologistes - sensibles au fait qu'il est dangereux et court-termiste de ne dépendre que d'une énergie fossile et donc épuisable, le pétrole, pour alimenter les véhicules -, ils se voient désormais critiquer par les mêmes, accusés qu'ils sont de concurrencer les besoins alimentaires de l'homme. De fait, comme l'a relevé la Banque mondiale, faire le plein d'un véhicule 4x4 nécessite autant de céréales (240 kilos de maïs pour 100 litres d'éthanol) qu'en a besoin une personne pour se nourrir un an. Ce qui va dans les réservoirs va d'autant moins dans les ventres que la demande en agrocarburants (subventionnés, qui plus est) pousse les prix des céréales vers le haut, ce qui accroît le problème des personnes les plus pauvres.

Que faire ?

6

Tant pour se nourrir que pour se déplacer, l'homme va donc dans les prochaines décennies solliciter l'agriculture encore davantage qu'il ne l'a fait jusqu'à présent. Or, rien ne dit que celle-ci continuera de répondre comme elle l'a fait au cours du XXe siècle. En effet, pour augmenter la production, il n'y a que deux solutions : augmenter les surfaces agricoles ou accroître les rendements.

7

Les deux hypothèses semblent peu réalistes. Bien que les terres agricoles ne représentent que 10 % environ des surfaces émergées, il paraît difficile d'accroître considérablement ce pourcentage. D'abord, parce que les terres actuellement cultivées sont les plus fertiles. Il y a donc peu d'espoir à placer dans la culture de terres aujourd'hui non exploitées. Ensuite, parce que la pression démographique risque au contraire d'empiéter sur des sols cultivés. Rappelons que désormais plus de la moitié de la population mondiale est urbaine. Reste l'impact du changement climatique. Si le réchauffement peut rendre utilisables des terres aujourd'hui peu cultivées, en Russie notamment, il risque d'en rendre incultes d'autres qui aujourd'hui sont exploitées, notamment en Afrique et en Asie. Nul n'est capable de prédire avec certitude de quel côté penchera la balance. Mais on peut d'ores et déjà remarquer que le Sud (très peuplé) devrait y perdre alors que le Nord pourrait y gagner.

8

Puisque l'on ne peut pas miser sur une augmentation des terres, peut-on au moins parier sur une hausse des rendements ? Là aussi, rien n'est moins sûr. Après un demi-siècle d'augmentation spectaculaire des rendements, ceux-ci progressent de moins en moins rapidement. Au contraire, le phénomène majeur d'aujourd'hui est la dégradation des sols. Dans un rapport remis à la Banque mondiale et aux Nations unies en 2008, 400 experts estiment que 1,9 milliard d'hectares (deux fois la superficie de la Chine) et 2,6 milliards de personnes sont aujourd'hui touchés par des taux considérables de dégradation des sols. L'agriculture est montrée du doigt pour ses méfaits sur l'environnement : 70 % des prélèvements d'eau douce sont aujourd'hui attribués à l'agriculture irriguée qui, dans certains cas, entraîne une salinisation des sols. L'agriculture est même responsable de 60 % des émissions anthropiques de méthane et d'environ 50 % des émissions de protoxyde d'azote, un puissant gaz à effet de serre. Bref, le système agricole tel que nous l'avons connu depuis une cinquantaine d'années dans les pays occidentaux atteint ses limites. Et s'il est théoriquement possible d'augmenter les rendements des terres dans certains pays émergents, notamment en Afrique, les difficultés sont là aussi multiples : du droit foncier non stabilisé à la difficulté d'accroître l'irrigation, grande consommatrice d'eau mais indispensable pour augmenter la production.

9

Tout n'est pas noir pour autant. Les experts s'accordent à dire qu'il n'y a sans doute pas une solution unique mais une pluralité de solutions. En Afrique, le petit Etat du Malawi a prouvé qu'en quelques années des subventions publiques à l'acquisition d'engrais pouvaient, sous certaines conditions, changer complètement la donne et transformer un pays importateur en pays exportateur de produits agricoles. Autre piste : la réduction des gaspillages. En Occident, près d'un tiers de la nourriture ne serait pas consommée, un taux dont la proportion croît, selon certaines études, parallèlement à l'importance prise par la restauration collective dans l'alimentation. En Inde comme en Afrique, environ 40 % de la production pourrit sur place, faute d'infrastructures (routes, systèmes réfrigérants...). Amener l'électricité dans un village ou bitumer un chemin peut donc résoudre une partie des problèmes.

10

L'agriculture va devoir fortement évoluer, et les paysans ne peuvent pas être abandonnés à leur sort. Cela paraît évident. Pourtant, pendant des décennies (disons les trente dernières années du XXe siècle), la Banque mondiale, le Fonds monétaire international (FMI) et la plupart des gouvernants se sont désintéressés du sort des paysans. Normal : ils étaient supposés être une espèce en voie de disparition. L'objectif n'était donc pas de les aider mais de leur donner les moyens de migrer en ville. Comme en Occident au début du XXe siècle. D'où l'accent mis par la Banque mondiale sur la santé et l'éducation.

11

Depuis quelques années, on s'aperçoit de l'impasse de cette politique. Non seulement le nombre de paysans continue de croître en valeur absolue, mais environ 75 % des personnes qui souffrent de la faim sont paradoxalement des agriculteurs. Impossible, donc, d'éradiquer la faim dans le monde si on n'aide pas les paysans à produire davantage. La communauté internationale a pris conscience de cet état de fait peu avant le déclenchement de la crise financière. Le rapport 2008 de la Banque mondiale (publié à l'automne 2007) et le sommet de la Food and Agriculture Organization (FAO), l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, à Rome en juin 2008, le prouvent : il n'y aura pas de solution sans investissements publics majeurs dans l'agriculture.

12

Il y a urgence. En septembre 2000, les dirigeants, constatant que le nombre de personnes souffrant de la faim diminuait depuis une vingtaine d'années, avaient pu se fixer un objectif ambitieux : diminuer par deux la pauvreté en 2015. Faire passer le nombre de personnes souffrant de la faim de 800 à 400 millions. Ce sont les fameux Objectifs du millénaire. Pas de chance : c'est sans doute au tournant du siècle que la faim a recommencé à progresser dans le monde, un phénomène que la crise a exacerbé puisqu'on estime qu'elle touchait environ 840 millions de personnes en 2007 et que le nombre de personnes concernées atteint aujourd'hui le milliard. En ce sens, les émeutes du début de l'année 2008 ont été salutaires et trompeuses. Salutaires, car elles ont favorisé une prise de conscience mondiale. Trompeuses, car elles ont laissé croire que la faim était un phénomène urbain alors que c'est essentiellement un phénomène rural.

Notes

[1]

Dernier ouvrage paru : Demain, la faim !, Grasset, 2009.

Plan de l'article

  1. Les raisons d'être pessimiste
  2. Que faire ?

Pour citer cet article

Lemaître Frédéric, « Demain, la faim ! », L'Économie politique 3/2009 (n° 43) , p. 17-22
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2009-3-page-17.htm.
DOI : 10.3917/leco.043.0017.


Article précédent Pages 17 - 22 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback