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L'Économie politique

2009/3 (n° 43)


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Après les dramatiques émeutes de la faim de l'été 2008, qui accompagnaient alors l'envolée des prix des matières premières agricoles  [2][2] Une augmentation de 181 % pour le blé sur les 36 mois..., bien des commentateurs ont proclamé que la faim de masse était de retour, tant les marchés internationaux étaient dans l'incapacité d'assurer l'équilibre alimentaire de la planète. Toutes les prévisions envisageaient une pénurie durable des ressources agricoles. D'un seul coup, le fragile filet de sécurité représenté par le marché mondial des céréales, dont on nous disait auparavant qu'il offrait la possibilité de nourrir le monde, s'était déchiré. Il redevenait urgent de réinvestir dans ce secteur à nouveau rentable. Toutefois, dès septembre 2008, les prix s'orientant fortement à la baisse, ce scénario était relégué aux oubliettes.

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A tort. Le fonctionnement du marché mondial peut être un facteur de diffusion de la faim dans le monde. Ceux qui le reconnaissent proposent diverses solutions qui doivent être évaluées, notamment : la poursuite d'une plus grande libéralisation du secteur agricole comme le Gatt  [3][3] General Agreement on Tariffs and Trade (Accord général..., puis l'Organisation mondiale du commerce (OMC), y travaillent maintenant depuis plus de vingt ans ; un retour à la réglementation des prix ; plus modestement, une nouvelle régulation des marchés visant une meilleure stabilisation ; un appui renforcé et renouvelé de l'aide publique au développement au secteur agricole et alimentaire. Plus généralement, le " droit à l'alimentation pour tous " et la " souveraineté alimentaire " semblent devenir les nouveaux étendards de ceux qui luttent contre la faim. Cependant, beaucoup reste à explorer pour tenter de réduire effectivement ce fléau qui touche plus de 860 millions d'individus.

Un marché mondial des céréales, source d'insécurité alimentaire

Un marché en équilibre instable

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Le marché des céréales possède plusieurs caractéristiques qui peuvent être potentiellement très déstabilisantes pour les producteurs et les consommateurs des pays en développement.

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Premièrement, les prix internationaux des céréales sont structurellement instables car il s'agit d'un marché de surplus ou d'excédents : les échanges en volume représentaient pour la campagne 2007-2008 près de 238 millions de tonnes, guère plus de 14 % d'une production mondiale estimée à 1 689 millions de tonnes. Cette proportion était exactement la même vingt ans plus tôt. Pour le riz, le marché mondial est encore plus étroit. En 2008, il représente environ 7 % de la production mondiale, pour des volumes qui ne dépassent pas les 30 millions de tonnes échangées. Un déplacement minime de la production mondiale dans un sens ou dans l'autre peut faire basculer le marché. Comme les stocks sont très onéreux à financer et à transporter pour une valeur ajoutée minime, ils sont maintenus à un niveau relativement faible. Ils ne peuvent jouer le rôle d'amortisseur d'une campagne à l'autre. Les producteurs exportateurs sont donc amenés à écouler à bas prix, voire sous forme d'aide alimentaire, leurs excédents  [4][4] A cet effet, le sous-comité de l'écoulement des excédents...lorsque l'offre est excédentaire, ou à bénéficier d'une hausse des prix très rémunératrice lorsque les quantités viennent à manquer.

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Deuxièmement, l'incertitude climatique et l'atomisation des structures de production font que les producteurs agricoles n'ont individuellement aucun moyen de maîtriser les marchés et les prix. Face à une offre volatile liée au climat, la demande de consommation est en revanche très rigide. Cette insécurité, cette instabilité, cette très forte volatilité ne constituent pas une découverte récente. Dès le XVIIe siècle, un économiste anglais, Gregory King, avait théorisé sur cette question. La loi qui porte son nom nous enseigne depuis que, sur les marchés de produits agricoles, la variation des quantités entraîne à court terme une variation inverse plus que proportionnelle des prix.

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Troisièmement, la volatilité des prix est très forte car d'autres facteurs s'ajoutent : la spéculation amplifie parfois le phénomène, et l'élargissement de la demande à des pays peu solvables passe parfois par des subventions à l'exportation qui accentuent la baisse des prix. Cette volatilité tend à augmenter depuis 1974. Elle est plus de nature chaotique qu'aléatoire, si bien qu'un élargissement du marché - ouverture des marchés nationaux - favorise plus qu'elle ne réduit l'amplitude des fluctuations  [5][5] Les prix ne suivent plus depuis 1973 le mouvement homogène.... En effet, si la volatilité du marché était d'origine purement aléatoire, l'élargissement des échanges réduirait cette instabilité conformément à la " loi des grands nombres ". Or ceci n'est pas le cas. La volatilité des prix est d'origine chaotique. C'est d'ailleurs ce qu'enregistrent les indices d'instabilité de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced), qui sont relativement faibles jusque dans les années 1970 pour très fortement augmenter ensuite. Avant 1972, le marché mondial est très encadré par des politiques de stabilisation des pays exportateurs et des pays importateurs. A partir de 1972, la dérégulation est de mise et la volatilité explose.

De l'instabilité du marché à l'insécurité alimentaire des pays pauvres

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A première vue, on pourrait croire que l'existence d'un marché mondial, quelle que soit son instabilité, représente une nécessité pour sécuriser l'approvisionnement alimentaire des pays déficitaires en produits vivriers. D'ailleurs, les producteurs exportateurs ne se privent pas de justifier leur action par cette belle mission : nourrir le monde, et notamment les plus pauvres, grâce à des prix subventionnés ou, pourquoi pas, de l'aide alimentaire. Pour les nations qui n'ont pas les terres suffisantes pour se nourrir efficacement et sont dotées de moyens financiers pour acheter sur ce marché, quels que soient les niveaux de prix pratiqués, le marché mondial remplit effectivement un rôle positif. Il s'agit le plus souvent de pays à revenu intermédiaire ou de pays développés.

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Pour ce qui concerne les pays pauvres, autosuffisants ou déficitaires, cette vision idyllique de la fonction assumée par ce marché - un filet de sécurité alimentaire à l'échelle de la planète - ne résiste pas à l'analyse. Ils sont en général directement et sans protection connectés à ce marché. Les fluctuations de ce dernier se répercutent donc directement à la fois sur leur agriculture mais également sur la consommation de produits vivriers dans leurs villes et leurs campagnes. C'est à ce niveau que peut s'opérer le lien entre fonctionnement du marché mondial et développement de la faim dans le monde.

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Lorsque les prix sur le marché mondial des céréales sont élevés, c'est la famine qui guette. C'est ce qui s'est passé en 2008. Les quantités disponibles ont baissé et les prix augmenté fortement, privant les pays pauvres d'un approvisionnement suffisant. Les émeutes de la faim dans 37 pays en sont la conséquence. Mais à une baisse rapide peut succéder une hausse, et avec de fortes amplitudes. De 371 dollars la tonne en janvier 2008, le prix du blé est passé un an après à 195 dollars.

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Lorsque les prix sur le marché mondial des céréales sont bas, les agriculteurs locaux se voient exclus de l'approvisionnement des villes, surtout si ces céréales pénètrent sur les marchés locaux sans droit de douane ni contingentements quantitatifs. Ils ne sont donc plus incités à produire autrement que pour leur propre subsistance. N'ayant plus de débouchés, la production baisse et la dépendance vis-à-vis de l'extérieur s'accroît. A court terme, les pays pauvres importateurs trouvent pourtant intérêt à cette abondance sur les marchés mondiaux : ils paient leurs importations moins cher et peuvent nourrir les villes à bon compte, sans avoir par exemple à augmenter les salaires dans la fonction publique. Parfois, ils bénéficient même de l'aide alimentaire gratuite. A long terme, ils perdent progressivement les moyens d'assurer par eux-mêmes une sécurité alimentaire que le marché mondial ne peut pas leur garantir sur le long terme. Les déficits alimentaires peuvent donc se creuser, ce qui accroît potentiellement l'insécurité alimentaire et donc les risques de famines.

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Or cette abondance n'est que passagère, car c'est l'instabilité qui domine. Impossible dans ces conditions d'investir localement dans une activité si risquée. Impossible de se projeter dans l'avenir pour vendre sur les marchés locaux de proximité ou urbains. Impossible de sortir de l'économie de subsistance. On touche ici aux causes de la stagnation de la production des agricultures vivrières en économie ouverte.

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Ainsi, l'écart de productivité entre les agricultures des pays pauvres, relativement stagnantes, et les agricultures de plus en plus productives de certains pays développés ou émergents n'a cessé de s'accroître au fil du temps, pour constituer un rapport de 1 à 1 000. Au lieu de stimuler la productivité des moins compétitifs, qui ont pourtant des marges de progression, une mise en concurrence trop brutale éloigne les paysans de l'acte de production, eux qui pourtant n'ont pas d'autre alternative possible pour s'employer. Le risque majeur d'une concurrence complètement libre est d'interdire aux populations rurales des pays pauvres le droit à produire pour vivre.

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Mais la faim dans le monde ne dépend pas uniquement de la faculté à produire pour les populations qui vivent dans le milieu rural. Elle dépend également de la capacité à acheter de la nourriture pour les ruraux  [6][6] D'après les statistiques de la FAO, on considère que,... comme pour les urbains pour subvenir à leurs besoins  [7][7] De là le distinguo très subtil entre pauvreté des populations.... Or, ce qui caractérise les populations pauvres des villes et des campagnes, c'est la faiblesse de leur pouvoir d'achat. La demande de cette population est peu solvable. Le bon équilibre entre prix à la production et prix à la consommation est donc très difficile à définir. Pour chaque pays, cet équilibre semble différent, puisqu'il s'agit de trouver un compromis entre producteurs et consommateurs afin que les premiers soient incités à nourrir avec efficacité les seconds, dont le pouvoir d'achat est faible. Ce type de réglage est fonction de paramètres économiques et sociaux particuliers : pouvoir d'achat, géographie, part de la population rurale, niveau et qualité des terres cultivables, particularités des exploitations, niveau technique, propriété ou non des terres, proximité des bassins de production par rapport aux bassins de consommation, conditions naturelles... Toute la difficulté d'une bonne politique agricole et alimentaire est donc de tenir compte de l'ensemble de ces paramètres, ce qui la rend par définition spécifique à chaque pays.

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Le prix international, dont la formation et l'instabilité répondent à de tout autres critères, apparaît du même coup bien incapable de guider de telles politiques. Chaque marché national possède ses spécificités, et l'enjeu d'une politique agricole et alimentaire réussie est donc de favoriser une complémentarité, un équilibre dynamique favorable entre production locale et satisfaction des besoins locaux.

Les pistes d'améliorations possibles

Peut-on espérer régler le problème de la faim par un surcroît de libre-échange ?

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Il a fallu attendre 1986  [8][8] Avant 1986, le secteur agricole bénéficiait au Gatt... et l'ouverture de l'Uruguay Round du Gatt pour que le bien-fondé du libre-échange dans l'agriculture soit officiellement défendu à l'unisson par les grandes institutions internationales (Banque mondiale, Fonds monétaire international, Organisation de coopération et de développement économiques, Organisation mondiale du commerce depuis le 1er janvier 1995) et soit également soutenu avec plus ou moins de conviction par les plus grandes économies libérales de la planète (Etats-Unis, Union européenne, Canada, Australie, mais également Brésil et Argentine). La thèse centrale était la suivante : une libéralisation complète du secteur agricole permettrait une augmentation des cours mondiaux, une stabilisation des prix des produits concernés, un déplacement de la production et des exportations depuis les zones de subventions vers les zones sans subventions, ce qui est en phase avec la théorie des avantages comparatifs  [9][9] Cf. Alberto Valdes et Joachim Zietz, " Agriculture.... Dans ce cadre, le marché mondial des céréales deviendrait propice à guider valablement l'investissement agricole, particulièrement dans les pays pauvres sans subventions. Le mouvement vers plus de libre-échange était ainsi lancé : accord sur l'agriculture en 1994 (dit de Blair House) prévoyant une première vague de libéralisation ; mandat donné dans l'article 20 du même accord de poursuivre lors d'un nouveau cycle dans cette voie afin de finir d'ajuster l'agriculture à la règle commune de la libéralisation des échanges ; ouverture effective du cycle de Doha pour le développement en 2001, avec l'objectif pour l'agriculture d'une libéralisation profonde. Cependant, cette orientation, pourtant poursuivie depuis plus de vingt ans, n'a pas produit les effets escomptés en termes de diminution des fluctuations du marché mondial des céréales  [10][10] Voir les statistiques du Conseil international des.... La volatilité des prix étant intrinsèque au marché, cette libéralisation progressive l'a plutôt accentuée qu'elle ne l'a réduite.

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Toutefois, en 2007 et jusqu'en juillet 2008, la hausse des prix des céréales et du riz pouvait à nouveau donner l'illusion qu'un objectif de libéralisation globale était possible et applicable. A ce niveau de prix, plus besoin de protections et de subventions : l'agriculture mondiale redevenait à peu près partout un secteur rentable où il était possible d'investir, même dans les pays en développement déficitaires à productivité faible. Au préalable, il fallait bien entendu que l'on démontre que cette hausse était pérenne et stable sur longue période. Les tenants de la libéralisation n'ont alors pas hésité à s'engouffrer dans la brèche en invoquant plusieurs raisons pour démontrer la durabilité et la stabilité de cette hausse : pression démographique à la hausse avec un volume de terres de plus en plus limité ; concurrence des agrocarburants accroissant les tensions sur le marché ; transformation des habitudes de consommation dans les pays émergents leur faisant acheter des céréales ; réchauffement climatique aboutissant à la désertification de certaines terres ; mouvement de hausse générale des matières premières due à la limitation des ressources naturelles. Cette prédiction était d'ailleurs soutenue par les organisations spécialisées  [11][11] Cf. " Perspectives agricoles de l'OCDE et de la FAO.... C'est dans ce contexte de crise qu'a été lancé au G8 tenu au Japon, en juillet 2008, le Partenariat mondial pour l'agriculture et l'alimentation visant notamment à relancer l'investissement dans le secteur vivrier.

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Or, la hausse des prix internationaux des céréales n'a pas résisté plus de trois mois à l'instabilité chronique de ce marché. Après la crise de juillet 2008, les prix ont reculé de moitié en moins de six mois. Ces derniers ne peuvent constituer des repères fiables pour bâtir une économie vivrière mondiale harmonisée. Les prix pratiqués n'étant que très rarement en rapport avec les coûts de production, les informations transmises par le marché ne sont jamais optimales. Du coup, l'investissement dans ce secteur devient particulièrement risqué et spéculatif. Seuls les plus compétitifs ou les plus aidés peuvent assumer de tels écarts de prix et continuer à investir.

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D'ailleurs, à l'Organisation mondiale du commerce, personne n'est dupe. Les plus compétitifs (le groupe de Cairns) prônent une libéralisation totale des marchés agricoles. Les pays développés producteurs (Etats-Unis, France) freinent des quatre fers, sachant qu'ils ne sont pas aptes à assumer une concurrence libre et non faussée de la part de puissances agricoles comme le Brésil, l'Argentine ou même l'Australie, qui disposent de structures agraires incomparables capables d'assumer la volatilité des prix. Les pays en développement pauvres et souvent déficitaires obtiennent de nombreuses concessions de calendrier pour mettre en oeuvre complètement la libéralisation de leur marché, qu'ils ont pourtant déjà largement entamée (traitement spécifique et différencié).

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De ce fait, les négociations du cycle de Doha, commencées en 2001 et qui visaient pour l'agriculture à amplifier le processus de libéralisation entamé lors de l'Uruguay Round, s'enlisent. L'agriculture, avec ses écarts de productivité si importants, avec sa place stratégique dans l'économie des pays pauvres, constitue bien un facteur de blocage des négociations qui semble aujourd'hui indépassable.

L'aide publique au développement peut-elle constituer une solution ?

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Pour que l'aide publique soit plus efficace, il conviendrait que ses moyens soient suffisants pour intervenir au bénéfice d'un monde rural qui représente 70 % de la population des pays en développement. Or, les volumes d'aide publique au développement demeurent extrêmement limités : près de 100 milliards de dollars par an pour traiter les maux des 4/5 de l'humanité. La crise financière et économique actuelle laisse peu d'espoir sur ce plan puisque, dès 2008, on enregistre une baisse des flux d'aide.

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L'investissement dans l'agriculture devrait également redevenir une priorité et bénéficier principalement au secteur vivrier. Les bailleurs de fonds ont longtemps considéré l'agriculture comme un secteur moins rentable que les secteurs secondaire et tertiaire, ce qui explique leur désengagement progressif : pas plus de 4 % des flux d'aide en 2008. Depuis le rapport de la Banque mondiale sur l'agriculture en 2008, l'intérêt des bailleurs pour cette activité redevient d'actualité. Pour que les moyens de l'aide s'orientent véritablement et durablement vers le soutien de l'agriculture vivrière, il faudrait cependant qu'une triple évolution se concrétise : considérer l'investissement dans l'agriculture comme une priorité, indépendamment des calculs de rentabilité fondés sur des prix mondiaux fictifs car instables ; favoriser l'agriculture vivrière par rapport aux cultures d'exportation ; et se doter des moyens de financer l'agriculture vivrière par des subventions et des prêts en monnaie locale.

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La croyance en la possibilité d'un marché mondial stabilisé car libéralisé, fonctionnant comme un filet de sécurité pour les populations pauvres des villes du tiers monde, doit s'estomper devant une réalité qui est tout autre. L'instabilité croissante de ce marché, malgré un processus de libéralisation déjà largement engagé, devrait faire réfléchir tous ceux qui militent pour un traitement indifférencié de l'agriculture, notamment à l'OMC.

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La croyance en la possibilité d'un marché mondial stabilisé suffisamment rémunérateur pour permettre partout dans le monde un redémarrage de l'investissement agricole et donc des gains de productivité doit s'effacer également. C'était la grande illusion entretenue par quelques libéraux en juillet 2008. La pénurie alimentaire étant là, le marché traduisait cette tension et autorisait sans régulation externe, sans protection, la relance de l'agriculture vivrière dans le tiers monde, qui retrouvait même des avantages comparatifs à développer son secteur agricole. Hélas, moins de six mois après, les prix internationaux ont perdu 48 %, et il est très périlleux de continuer à en faire un repère d'investissement pour l'avenir.

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L'aide au développement doit donc opérer une double rupture : entreprendre une véritable politique d'appui à la production et à la commercialisation des produits vivriers ; favoriser une politique de régulation des marchés internes et externes mise en oeuvre et définie par les pays en développement et si besoin avec l'appui de l'extérieur. Pour l'instant, la majorité de la communauté internationale des bailleurs de fonds n'a pas renoncé à la libéralisation du secteur agricole. C'est le message que diffusent encore la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI), qui influencent les politiques macroéconomiques des pays pauvres. C'est le message délivré par l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qui milite dans ce sens. C'est toujours le mandat de l'OMC, même si les pays les moins avancés (PMA) bénéficient d'un traitement spécifique et différencié. C'est aussi l'objectif poursuivi par l'accord de Cotonou de 2001, qui vise à des accords de partenariat économique et lie l'aide future de la Communauté à la libéralisation du commerce dans les 78 pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) bénéficiant du Fonds européen de développement.

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Pourtant, les pays en développement doivent retrouver effectivement une pleine indépendance dans la définition de leurs politiques économiques, notamment sur le plan agricole. En mars 2005, sous l'égide de l'OCDE, la Déclaration de Paris sur l'efficacité de l'aide a fait de l'appropriation - sous-entendu : la définition par les pays du Sud des politiques dont ils avaient jusqu'à présent été dépossédés - un des piliers des bonnes pratiques de l'aide. C'est dire comme la maîtrise par les pays eux-mêmes de leurs propres politiques économiques demeure toujours un enjeu d'actualité.

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L'aide alimentaire ne doit plus perturber davantage les marchés vivriers locaux. Il est très difficile d'arriver à un tel résultat. Si l'on vend l'aide alimentaire sur place, afin de ne pas perturber les marchés locaux, on ne touche plus par définition les plus pauvres, qui ont un faible pouvoir d'achat. Si l'on distribue l'aide gratuitement aux populations nécessiteuses, il faut être capable de les cibler. Le volume d'aide alimentaire délivré doit être fonction des besoins réels des populations en cause. Or, les niveaux de l'aide dépendent des surplus existants sur le marché, qui ont peu à voir avec une logique d'ajustement aux besoins. La solution des achats locaux constitue bien entendu un mieux, mais les fonds manquent pour leur donner de l'ampleur.

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Enfin, l'ambition de l'aide doit être de promouvoir le développement durable, et donc le développement d'une agriculture qui respecte l'environnement. La recherche d'une productivité accrue sans tenir compte de l'environnement serait un échec. L'économie de la sobriété, l'économie de proximité, l'utilisation partagée et parcimonieuse des ressources de la planète font partie des enjeux majeurs de ce XXIe siècle.

Faut-il concevoir un retour aux prix administrés ?

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Dans le monde en développement, cette solution a été tentée à la fois dans les pays qui, dans les années 1960, ont été influencés par le bloc soviétique, mais aussi par ceux qui ont essayé de reproduire le modèle européen de prix administrés. Sa mise en oeuvre s'est révélée un échec. Les pays en développement n'ont jamais eu les moyens financiers d'assurer un tel soutien des prix qui devaient bénéficier à près de 80 % de leur population active, et non pas à 20 % comme en Europe. D'ailleurs, ces tentatives allaient bien plus loin que le système européen : elles fixaient non seulement des prix à la production, mais également des prix à la consommation. Dans le système de la politique agricole commune, le jeu du marché existe encore, puisque seul le plancher du prix d'intervention permet au producteur d'avoir l'assurance d'un revenu minimum. Le système des prix administrés nie les avantages d'un fonctionnement harmonieux d'un marché régulé qui stimule la spécialisation et la productivité d'agriculteurs bénéficiant de conditions de production équivalentes. Enfin, tout contrôle des prix devrait être accompagné d'un contrôle douanier, afin d'éviter une concurrence déloyale avec les productions concurrentes venues de l'extérieur. Or, les pays en développement n'ont jamais tenté ou n'ont jamais été incités à mettre en place des systèmes douaniers efficaces. Ainsi, si l'on prend comme exemple les pays d'Afrique de l'Ouest qui ont essayé dans les années 1960 de reproduire le système d'intervention européen, on s'est très vite aperçu que ce système était hors de portée sur le plan financier et technique.

Les autres voies

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Pour avoir une chance d'être efficace dans la lutte contre la faim, l'investissement dans l'agriculture et l'alimentation dans les pays en développement doit redevenir une priorité. Toutefois, cet investissement ne peut être efficace que s'il est associé à une régulation des marchés, sans pour autant renoncer aux bienfaits de l'économie libérale.

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Pour certains pays à l'agriculture vivrière peu productive, il faut donc promouvoir à nouveau la mise en place de politiques agricoles et alimentaires indépendantes ayant obligatoirement deux objectifs : un appui à la production et à la consommation locale, mais également une régulation de la commercialisation, notamment vis-à-vis de l'extérieur. L'effort d'investissement des agriculteurs, de l'Etat ou des bailleurs de fonds dans l'agriculture - stockage, intrants, mécanisation, eau, nouvelles façons culturales respectant les sols, infrastructures de transport, aménagements fonciers, recherche - doit obligatoirement s'accompagner de régulation des prix intérieurs, afin de permettre aux agriculteurs d'être effectivement rémunérés de cet effort de productivité.

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Pour chaque pays en développement, la recherche d'une souveraineté alimentaire représente l'objectif à atteindre dans une dynamique d'efficacité économique que seul le jeu de la concurrence peut garantir. Tout l'enjeu d'une bonne politique agricole et alimentaire est de parvenir à son bon réglage, à l'écart des solutions extrêmes et simplistes que sont, d'une part, l'ouverture indifférenciée, ou d'autre part, les prix administrés, et notamment faire coïncider la production vivrière avec les bassins de population dans une perspective de développement durable, en veillant à conserver aux plus nécessiteux leur principal outil de subsistance.

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Comme le disait Henri Lacordaire au XIXe siècle, " Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, [...] c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ". L'application pure et dure et sans précaution du dogme libéral aboutit paradoxalement à la privation pour certains, les plus pauvres, de la liberté de produire et donc de se nourrir.

Notes

[1]

Dernier ouvrage paru : L'Aide publique au développement. L'abécédaire de la réforme, L'Harmattan, 2008.

[2]

Une augmentation de 181 % pour le blé sur les 36 mois qui précèdent février 2008, + 83 % pour les prix alimentaires en général sur la même période, selon les estimations de la Banque mondiale.

[3]

General Agreement on Tariffs and Trade (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), qui a précédé l'OMC de 1954 à 1994.

[4]

A cet effet, le sous-comité de l'écoulement des excédents a été créé par la Food and Agriculture Organization (FAO), l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, en 1954, faisant directement le lien entre marché mondial des céréales et règles d'écoulement des excédents, notamment sous forme d'aide alimentaire.

[5]

Les prix ne suivent plus depuis 1973 le mouvement homogène conceptualisé par les économistes Raul Prebisch et Hans Singer de baisse de long terme de leur niveau et de fluctuations d'ampleur limitée. Depuis cette date, les modèles nous montrent que les prix évoluent de manière asymétrique entre la hausse et la baisse, irrégulière, et selon des phases plus ou moins longues de booms ou de dépressions. Les tenants d'une volatilité aléatoire deviennent minoritaires.

[6]

D'après les statistiques de la FAO, on considère que, sur la population de 860 millions d'habitants qui souffrent de la faim dans les pays en développement, plus de 600 millions se situent en zone rurale.

[7]

De là le distinguo très subtil entre pauvreté des populations des campagnes, qui peuvent toujours compter sur une activité de subsistance, et misère des villes, où la dépendance par rapport au marché est très forte. Voir Majid Rahnema et Jean Robert, La Puissance des pauvres, Actes Sud, 2008.

[8]

Avant 1986, le secteur agricole bénéficiait au Gatt d'un traitement différencié autorisant les subventions et les protections, ce qui n'était pas le cas des autres secteurs de l'économie.

[9]

Cf. Alberto Valdes et Joachim Zietz, " Agriculture protection in OECD countries : its costs to less-developed countries ", IFPRI Research Report n? 21, 1980, IFPRI, Washington, DC.

[10]

Voir les statistiques du Conseil international des céréales et de la Cnuced.

[11]

Cf. " Perspectives agricoles de l'OCDE et de la FAO 2008-2017 ", OCDE-FAO, 29 mai 2008 (www. fao. org/ es/ ESC/ common/ ecg/ 550/ fr/ AgOut2017F. pdf).

Plan de l'article

  1. Un marché mondial des céréales, source d'insécurité alimentaire
    1. Un marché en équilibre instable
    2. De l'instabilité du marché à l'insécurité alimentaire des pays pauvres
  2. Les pistes d'améliorations possibles
    1. Peut-on espérer régler le problème de la faim par un surcroît de libre-échange ?
    2. L'aide publique au développement peut-elle constituer une solution ?
    3. Faut-il concevoir un retour aux prix administrés ?
  3. Les autres voies

Pour citer cet article

Madaule Stéphane, « La faim dans le monde : vraies et fausses solutions », L'Économie politique, 3/2009 (n° 43), p. 23-35.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2009-3-page-23.htm
DOI : 10.3917/leco.043.0023


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