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L'Économie politique

2009/3 (n° 43)


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Les nouvelles de l'économie sont mauvaises. L'activité économique et la production industrielle s'effondrent. Le chômage en Europe et dans la zone euro grimpe en flèche et devrait atteindre des niveaux records de 11 ou 12 % d'ici la fin de l'année 2010. Bientôt, les déficits publics et la dette publique atteindront respectivement 6 à 7 % et 100 % du produit intérieur brut (PIB), ce qui est bien au-delà de la marge tolérée par les critères de Maastricht.

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Pendant ce temps, les décideurs en Europe semblent ne pas vouloir regarder la vérité en face. Ils préfèrent ignorer la réalité économique catastrophique et se concentrer en lieu et place sur les premiers signes d'une reprise, en espérant que celle-ci soit imminente. A leurs yeux, la politique devrait se concentrer à présent sur des " stratégies de retrait ". Des stratégies de consolidation visant à comprimer les dépenses publiques devraient être proposées parallèlement à un renforcement de la politique de stimulation de l'offre, qui existe déjà, c'est-à-dire l'" activation " des chômeurs et la " valorisation du travail ", dans le but de lutter contre le chômage massif. Il semble que les décideurs souhaitent ardemment en revenir le plus rapidement possible à l'agenda des affaires courantes.

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Cet article met fortement en garde contre un tel retour en force de la pensée unique. Il soutient que nous ne devons pas considérer la crise comme un malheureux accident, et que l'analyse de ses causes ne doit pas non plus se limiter à une défaillance du marché financier en tant que tel. Au lieu de cela, il est nécessaire de remettre en question l'intégralité du consensus Washington-Bruxelles-Francfort. C'est la tendance systématique à encourager des inégalités toujours plus grandes, la déréglementation des marchés et les bénéfices des entreprises qui sont la cause profonde de cette crise. Il est possible de remplacer le consensus des dernières décennies par un autre ensemble de politiques économiques et sociales, en rééquilibrant les intérêts de la main-d'oeuvre et du capital et ceux du marché et de l'Etat.

De la récession sociale au capitalisme casino

Réforme de l'offre et récession

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Ces dix ou vingt dernières années, on a systématiquement fait la leçon aux travailleurs et aux syndicats en Europe. On leur a fait croire qu'ils devaient accepter de plus grandes inégalités : en récompensant les plus talentueux, l'économie deviendrait plus innovante et le reste de la société finirait par en profiter d'une manière ou d'une autre. On a en outre fait croire aux travailleurs qu'il leur fallait devenir plus actifs, plus flexibles et plus modérés : pour doper la compétitivité des entreprises, les travailleurs devaient cesser de dépendre des prestations sociales, ils devaient être disposés à accepter n'importe quelle offre d'emploi pour n'importe quel salaire et à n'importe quel endroit, être prêts à se faire licencier plus facilement, se montrer plus modérés et plus souples dans leurs exigences salariales. Bref, on a délibérément opté pour un agenda politique de stimulation de l'offre, en faisant peser tout le poids de l'adaptation sur la main-d'oeuvre et en dorlotant par la même occasion les entreprises.

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Il est un fait que ce programme de stimulation de l'offre favorable aux entreprises a été mis en oeuvre. Les réformes des systèmes temporaires de protection de l'emploi ont mis à mal la protection normale de l'emploi en offrant aux entreprises les possibilités de licenciement facile dont elles sont si friandes. Pendant ce temps, les systèmes d'indemnisation du chômage se sont détériorés eux aussi. Galvanisés par le slogan qui affirme qu'il faut " rendre le travail payant ", de nombreux Etats membres ont réduit le niveau et la durée des indemnités tout en rendant plus compliqué l'accès aux systèmes d'indemnités de chômage  [1][1] Une présentation générale de ce sujet est disponible.... Pour couronner le tout, une réforme des systèmes de formation des salaires est intervenue dans le but de transférer l'élément central des négociations collectives vers les entreprises (les clauses de révision au niveau de l'entreprise dans les accords sectoriels, par exemple).

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Tout ceci a contribué à affaiblir considérablement la position de négociation du mouvement syndical. Le graphique 1, qui décrit l'évolution moyenne des salaires négociés par convention collective dans la zone euro, illustre dans quelle mesure ce processus est intervenu. Alors que les salaires négociés par convention collective étaient encore influencés par les reprises du cycle économique au début des années 1990 (par exemple, une augmentation salariale de 8 % en 1991-1992, sous l'influence de la réunification de l'Allemagne), les négociations collectives ont été en perte de vitesse par la suite. Depuis le milieu des années 1990, le taux de croissance annuel des salaires négociés par convention collective est tombé à 2 % environ. Même au cours des quelques années pendant lesquelles le cycle économique a connu un pic (2000, 2007), les syndicats de la zone euro n'ont réussi à obtenir des accords salariaux qu'à hauteur de 3 % environ. Etant donné que l'évolution de l'inflation était légèrement inférieure à 2 %, cela signifie une décennie de stagnation du pouvoir d'achat pour les négociations collectives dans la zone euro.

Graphique 1. Des hausses de salaire très mesuréesIllustration 1
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Alors que la modestie et la flexibilité étaient de rigueur du côté du mouvement syndical, les rentes économiques créées par la flexibilité, des pratiques de travail précaire et la modération salariale ont été facilement récupérées par les actionnaires, et une certaine élite (directeurs généraux, cadres, superviseurs...) en a largement profité. Les paiements d'énormes dividendes, les rachats d'actions, les primes et les stock-options se sont développés parallèlement à une dynamique salariale faible.

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Résultat : les économies sont de plus en plus inéquitables. Certes, les inégalités ont fortement progressé dans les pays anglo-saxons : aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, elles sont pratiquement revenues aux niveaux d'avant la grande récession des années 1930, les plus riches qui représentent 1 % de la population détenant 15 % du revenu national total de l'économie. Cependant, de nombreux pays d'Europe continentale sont eux aussi confrontés à des inégalités criantes ou de plus en plus importantes  [2][2] Voir OCDE, Growing Unequal ? Income Distribution and.... Un exemple : comme le montre la partie droite du graphique 2, dans plusieurs pays d'Europe continentale, les 20 % de la population qui ont les plus gros revenus gagnent 5 à 6 fois plus que les 20 % qui ont les revenus les plus bas.

Graphique 2. Des inégalités croissantesIllustration 2

La croissance tirée par la spéculation a atteint ses limites

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Ces tendances aux inégalités dues à l'agenda politique favorable aux entreprises, que nous avons décrit ci-dessus, posent un problème majeur. Quand une petite élite s'empare de 15 %, voire de 30 % du revenu total d'un pays, l'équilibre entre la demande globale et l'offre globale est rompu. En effet, les très riches ne dépensent pas la totalité de leurs revenus et en épargnent une grande partie. Les bas revenus, quant à eux, présentent une forte propension à consommer alors qu'ils sont financièrement limités pour le faire.

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C'est là qu'intervient l'" innovation financière ", ou plus précisément le " capitalisme casino ". Pour compenser la perte de la dynamique de la demande, due au fait que de nombreux travailleurs sont privés de leur juste part du progrès économique, la politique s'est tournée vers les marchés financiers pour qu'ils interviennent et comblent le fossé. En l'absence d'une progression des salaires réels et suite à la transformation des emplois de qualité en contrats précaires, la demande et la croissance économiques ont dû compter de plus en plus sur un endettement excessif des ménages et sur la création de " bulles de prix d'actifs ".

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Ces dernières années, cette économie fondée sur les bas salaires et sur un endettement important a pris une dimension impressionnante dans plusieurs pays. Depuis 2000-2001, l'endettement des ménages aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Espagne, en Irlande, en Suède et aux Pays-Bas a tout simplement explosé (voir graphique 3). Cela éclaire de façon totalement différente le prétendu " miracle économique " que connaissent certaines de ces économies. Jusqu'à très récemment, on prétendait que si des pays comme le Royaume-Uni, les Etats-Unis ou l'Irlande et le Danemark étaient économiquement prospères, c'était en raison de leur marché du travail extrêmement flexible. Il s'avère aujourd'hui qu'un grand nombre de ces pays vivaient tout simplement sur l'argent emprunté et sur des booms d'actifs intenables.

Graphique 3. Quand l'endettement des ménages exploseIllustration 3
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La politique de déréglementation du marché financier doit être vue dans cette perspective. Les normes, les pratiques et les formules de prêt se sont relâchées, et l'on a autorisé des crédits à des conditions abusives non seulement parce que l'on croyait que cela aboutirait à une plus grande efficacité du marché, mais aussi parce que l'on pouvait ainsi maintenir le niveau de dépense des ménages. Les banques ont été autorisées à étendre le crédit bien au-delà de leurs ressources et du capital à leur disposition, en dissimulant des masses de crédit dans des instruments offshore et en autorisant de nouveaux modèles de valorisation interne, complexes mais non testés, pour diminuer artificiellement l'évaluation des risques des actifs, et en ignorant la possibilité d'un risque systémique.

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Par conséquent, la crise financière, avec ses banques au bord de la faillite, avec ses milliers de milliards d'actifs toxiques dissimulés dans les bilans bancaires, avec ses noms exotiques et ses produits complexes, est en fait une sorte de leurre. Ce n'est pas seulement par cupidité personnelle que les banquiers et les gestionnaires de fonds ont mis au point des pratiques risquées telles que les prêts à haut risque, les contrats d'échange sur défaut (ou CDS)  [3][3] Credit default swaps (CDS) : équivalent d'un contrat... et les instruments de placement offshore. On les a aussi autorisés et même encouragés à le faire parce que, dans le cas contraire, le système économique, avec sa tendance politique fortement opposée à la main-d'oeuvre et son penchant pour les inégalités, aurait été ingérable. Ce qui explique pourquoi la récession actuelle n'est pas seulement une crise des marchés financiers : elle est aussi la crise d'un modèle économique fondé sur l'inégalité.

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Parallèlement, il faut bien comprendre que les limites ont été atteintes. Dans les pays qui avaient l'habitude de compter sur des bulles spéculatives pour stimuler la dynamique de la demande, la charge de la dette et les prix des actifs sont devenus exorbitants, et le boom spéculatif s'est transformé en un fiasco spéculatif. A l'heure actuelle, les acteurs du secteur privé veulent réduire le fardeau de leur dette et les prix des actifs sont en train de dégringoler.

Les passagers clandestins du capitalisme casino

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Tous les pays n'ont pas eu recours à des emprunts excessifs pour spéculer sur les booms d'actifs. L'Allemagne, fidèle à sa longue tradition de stabilité monétaire, et le Japon, qui en est encore à digérer les conséquences de l'éclatement de la bulle des actifs du début des années 1990, sont deux des exceptions les plus notables. Ces pays ont préféré tenter de suivre leur recette traditionnelle, qui s'appuie sur un redressement tiré par les exportations. En cherchant à améliorer leur position concurrentielle, l'Allemagne et le Japon ont été plus loin que d'autres dans la promotion des intérêts des entreprises aux dépens des intérêts de la main-d'oeuvre. L'Allemagne a développé au maximum le modèle de modération salariale et de désinflation compétitive, alors qu'au Japon, des emplois précaires atypiques minaient systématiquement la main-d'oeuvre.

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Les deux pays affichent des résultats médiocres : ils sont les champions de l'exportation, mais ce succès des exportations s'est fait au détriment d'une demande intérieure faible, et les performances générales de la croissance n'ont pas été convaincantes. En outre, la crise financière met en évidence un autre grave défaut de ce modèle de croissance dans lequel les exportations jouent un rôle moteur. Des stratégies tirées par les exportations n'ont de sens que s'il y a une dynamique de la demande dans les pays où l'on exporte. L'Allemagne et le Japon ont profité des booms d'actifs américains, britanniques et espagnols, qui étaient suffisamment puissants pour stimuler leur propre demande intérieure ainsi que leur demande d'exportations. Ces booms d'actifs ayant disparu aujourd'hui, l'Allemagne et le Japon sont confrontés à la fois à une demande intérieure faible et à une absence de demande d'exportations. Ce qui explique pourquoi la récession est beaucoup plus marquée dans ces deux pays.

Un retour aux affaires courantes n'est pas une option

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Les vieilles habitudes ont la vie dure. De nombreux économistes ont encore en tête ce modèle de promotion des intérêts des entreprises au détriment de la main-d'oeuvre et comptent toujours sur les innovations des marchés financiers pour résoudre le déficit de la demande globale.

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Cependant, comme nous l'avons montré ci-dessus, ce modèle fondé sur des emprunts excessifs à des fins spéculatives a atteint ses limites. Pour stabiliser l'économie, les stratégies de réduction des déficits publics, la déréglementation du marché du travail dans le but de doper l'offre d'emplois, et la modération salariale visant à augmenter les bénéfices des entreprises et les dividendes, ne peuvent plus compter sur une gestion agressive de la demande poussée par les innovations de la finance. Chercher à poursuivre ces politiques traditionnelles, alors que le secteur privé réduit en même temps son endettement, entraînerait tout simplement une catastrophe économique et sociale.

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Le graphique 4 est une illustration de la modération salariale. Ce graphique montre quel a été le comportement des salaires dans le passé, face aux ralentissements économiques. Il semble qu'il existe une certaine relation entre l'écart de production (l'output gap, qui montre à quel point l'activité économique s'écarte de l'activité potentielle) et la dynamique salariale. Chaque fois que l'activité économique plonge et qu'un ralentissement intervient (début des années 1990, année 2001), la dynamique salariale souffre également. Un écart de production négatif de 1 % peut être lié à une décélération de la croissance salariale d'environ 1 %. Pendant la crise précédente, cela avait abouti à ramener la croissance salariale par tête à un taux minimal de 1,5 à 2 %.

Graphique 4. Une importante baisse des salaires à venir ?Illustration 4
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Si l'on applique cette même règle empirique aux prochaines années, une série de signaux d'avertissement se déclenche. En effet, l'intensité de la présente crise financière est beaucoup plus prononcée que dans le cas des deux crises précédentes. Aujourd'hui, on estime que l'économie se situe environ 6 à 8 % en dessous de son potentiel, ce qui représente un énorme écart de production. Si ce gigantesque ralentissement de l'activité économique s'intensifie, il aura également un impact sur les salaires. Et comme la dynamique salariale est déjà faible, le risque de son effondrement est très grand. Si on laissait une telle chose se produire, la crise évoluerait vers une autre phase : les réductions salariales déclencheraient une spirale déflationniste des prix et des salaires, les taux d'intérêt réels augmenteraient et nous nous retrouverions dans une situation de déflation de la dette, avec une dégradation comparable à celle des années 1930.

La relance sociale européenne comme moyen de sortir de la grande récession

Des droits renforcés pour les travailleurs sur le marché intérieur

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Les droits des travailleurs ne sont pas un élément du problème, ils sont un élément de la solution. Des droits renforcés pour les travailleurs sont en premier lieu urgents pour mettre un terme à l'augmentation des inégalités et des pratiques précaires sur le marché du travail qui perdurent depuis de nombreuses années. Mais des droits renforcés pour les travailleurs relèvent aussi du simple bon sens économique : en rééquilibrant les intérêts des entreprises et de la main-d'oeuvre, on peut stimuler une relance économique, l'économie étant dopée par la création d'emplois stables et de qualité assortis de salaires décents, au lieu de devoir compter sur des bulles spéculatives et des pratiques de prêt risquées.

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Il faut tout d'abord se pencher sur les récentes décisions de la Cour de justice des Communautés européennes (CJCE). Dans des affaires judiciaires telles que le cas Laval  [4][4] En 2004, l'entreprise lettone Laval, qui entendait..., la CJCE a en pratique subordonné le droit de grève fondamental à la liberté fondamentale des échanges commerciaux sur le marché intérieur : les syndicats désireux d'entreprendre une action collective dans des cas impliquant des services transfrontaliers doivent à présent réfléchir à deux fois et se demander si leur action répond à un certain nombre de critères propres à la philosophie du libre-échange sur le marché intérieur (proportionnalité, objectif justifié et le fait d'avoir épuisé toutes les autres options moins susceptibles de freiner la concurrence). L'Europe doit intervenir politiquement pour remettre la Cour de justice sur le droit chemin et veiller à ce qu'elle se conforme à l'esprit fondamental de l'intégration européenne en établissant un protocole de progrès social dans lequel les droits sociaux fondamentaux auront la priorité sur les libertés économiques du marché unique. Ces droits fondamentaux comprennent le droit collectif de constituer librement des organisations syndicales, le droit d'entreprendre une action collective et le droit de grève. Ce protocole de progrès social doit être annexé au Traité européen.

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Dans le même ordre d'idées, il faut envisager aussi la révision de la directive sur le détachement des travailleurs que la CJCE a utilisée (et dont elle a abusé) pour transformer les normes européennes minimales en normes nationales maximales. Les pays sont libres de fixer des normes minimales, y compris en ce qui concerne les travailleurs détachés de l'étranger, mais quand des accords salariaux négociés par convention collective prévoient des salaires plus élevés, ceux-ci ne peuvent être imposés à l'employeur. De cette façon, la CJCE encourage l'application du principe " à travail égal, salaire différent ". Si les dirigeants politiques européens veulent garantir la légitimité de la mobilité des travailleurs sur le marché intérieur et empêcher les employeurs d'utiliser des travailleurs transfrontaliers détachés pour fragiliser le reste du personnel, une révision de cette directive est essentielle.

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Le troisième problème est le recours largement répandu au travail précaire et à des contrats d'emploi instables. Dans ce cas, il faut reconnaître que les principes de l'acquis social européen sont trop faibles et que, en tout cas, ils ne sont pas vraiment respectés. Les directives sociales européennes ainsi que les conventions sociales européennes stipulent que les contrats atypiques doivent rester l'exception et non devenir la règle. L'acquis social oblige également les Etats membres à mettre un terme à la pratique des chaînes sans fin de contrats à durée déterminée, où l'on voit un même travailleur effectuer le même travail pendant de nombreuses années en cumulant des contrats de courte durée. Dans la pratique, la mise en oeuvre de ces principes européens au niveau national laisse beaucoup à désirer. Pour ne citer qu'un exemple, plusieurs Etats membres autorisent des contrats à durée déterminée successifs pouvant s'étendre sur des périodes de trois et même de six ans, ce qui permet à des entreprises de transformer des emplois essentiellement stables et productifs en contrats précaires. Par conséquent, une troisième proposition visant à renforcer les droits des travailleurs consiste à réévaluer le rôle de l'acquis social européen en identifiant les lacunes existantes et en suivant son application au niveau national de façon plus intense et plus systématique.

Améliorer les salaires

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Pour contrer le risque de voir la crise déclencher une baisse des salaires qui aboutirait ensuite à une déflation et à une dépression prolongée, les négociations collectives et les institutions de formation des salaires ont besoin d'être considérablement renforcées. Au lieu d'un blocage des salaires et d'une baisse des salaires nominaux, la politique doit encourager des augmentations salariales nominales et réelles (supérieures à l'inflation). L'objectif est de faire en sorte que les salaires deviennent un point d'ancrage de la stabilité des prix en ces temps de déflation imminente.

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Il est possible d'y parvenir en élaborant un cadre européen favorable à des salaires justes et décents dans le cadre de la stratégie européenne pour l'emploi. Ce cadre européen encouragerait les Etats membres, en étroite collaboration avec les partenaires sociaux nationaux, à mener des politiques et à instaurer des pratiques de négociation collective afin d'instaurer de solides seuils minimaux dans la dynamique salariale. Ce qui implique de fixer des seuils minimaux pour les salaires les plus bas, pour faire en sorte qu'il y ait sur le marché du travail un seuil en dessous duquel les salaires ne peuvent pas descendre.

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Cependant, il ne suffit pas de s'attaquer aux situations de bas salaires ou de salaires de pauvreté. Si nous voulons éviter les pièges de la déflation, il faut en faire davantage et protéger toute la structure des salaires négociés par convention collective contre la pression à la baisse provoquée par la crise. Ce qui implique d'imposer le respect et de promouvoir des barèmes de salaires " normaux " et les augmentations salariales prévues dans les conventions collectives. Plusieurs instruments le permettent déjà. Les Etats membres et le dialogue social national peuvent y avoir recours (extension légale des négociations collectives, augmentation de l'affiliation syndicale, élaboration de systèmes d'indemnités de chômage gérés par les syndicats qui sont alors à même d'organiser la force de travail...).

Investir dans un plan de redressement européen élargi

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Le renforcement des droits des travailleurs et l'amélioration des salaires peuvent stimuler la reprise économique. Cependant, une reprise solide ne se fera pas toute seule. Etant donné l'endettement des ménages et le caractère excessif des banques et des entreprises, les dépenses et les investissements du secteur privé accuseront probablement une baisse dans les prochaines années. Pour éviter ce scénario apocalyptique et garantir une reprise forte, l'Europe doit mobiliser un nouveau moteur en faveur de la croissance et de l'emploi. Investir dans la lutte contre le changement climatique et dans un avenir écologique et durable pour l'Europe pourrait être ce moteur, en stimulant la croissance et en créant des millions de nouveaux emplois.

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De façon plus pratique, il faut préparer un plan d'investissement de grande envergure s'élevant à 1 % de l'effort du PIB par an sur les trois prochaines années. Des possibilités d'investissement existent au niveau européen dans le domaine des énergies renouvelables, des technologies non polluantes, des économies d'énergie, des infrastructures et des réseaux physiques et sociaux. Et il faut identifier des solutions en ce qui concerne les matériaux du futur, des voitures modernes et des moyens de transport non polluants. Pour éviter de trop peser sur les finances publiques des Etats membres et apporter une solution au fait que plusieurs Etats membres sont eux-mêmes coupés de tout accès à des finances abordables, cet effort d'investissement doit être soutenu au niveau européen même. Il faut compléter le budget européen en faisant appel à la capacité de la Banque européenne d'investissement de contracter des emprunts sur les marchés internationaux des capitaux, et le tout doit être soutenu par les banques centrales d'Europe qui acquerront ces dettes-obligations.

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Si ces investissements sont lancés d'ici le début de l'année prochaine, nous pouvons espérer éviter en grande partie l'augmentation du chômage attendue pour 2010. Avec un peu de chance, nous pourrions peut-être éviter que le chômage ne franchisse la barre des 10 %. En outre, ces investissements auront un effet multiplicateur. Ils continueront à soutenir l'activité économique et l'emploi dans les prochaines années, ce qui réduira progressivement les taux de chômage élevés. Néanmoins, et pour éviter la perte du capital humain en raison de la montée du chômage, la politique économique doit également maintenir les emplois existants par des programmes de chômage partiel ou de chômage technique, tout en garantissant que les travailleurs touchent des revenus convenables.

Le travail n'est pas une marchandise

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Le programme politique de relance sociale européenne décrit ci-dessus ne doit pas être considéré uniquement comme une préoccupation pour les travailleurs et les syndicats. Il doit aussi être considéré comme une préoccupation à long terme dans l'intérêt des entreprises. Le monde des entreprises dans son ensemble n'a pas d'intérêt objectif à privilégier des pratiques de travail précaire, des emplois instables ou de longues heures de travail. En traitant la main-d'oeuvre comme une marchandise, ces pratiques sapent la motivation et l'enthousiasme des travailleurs et, par conséquent, la productivité et l'innovation. Les entreprises n'ont pas non plus d'intérêt légitime à favoriser une croissance et une demande stimulées par la spéculation et les bulles d'actifs. Les bulles spéculatives finissent par éclater tôt ou tard, avec des conséquences désastreuses sur l'économie réelle, aussi bien pour la main-d'oeuvre que pour le capital.

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C'est pourquoi l'Europe a besoin de redécouvrir de toute urgence les droits des travailleurs en tant que force productive et en tant que moyen de construire un nouveau modèle de progrès économique dans lequel les salaires et les conditions de travail équitables seront le fondement de la dynamique de la croissance et de l'emploi. Nous devons nous écarter d'une logique qui proclame que l'Europe sociale n'est qu'un coût et mettre en place un nouveau pacte social dans lequel les droits des travailleurs agiront comme une force bénéfique - les entreprises individuelles peuvent être tentées de choisir la solution de facilité et de recourir à des pratiques insoutenables, telles que des relations de travail instables, des bas salaires et de longues heures de travail. La meilleure façon de résister à cette tentation réside dans des normes de travail robustes, élaborées par des syndicats forts et représentatifs, en collaboration avec une Europe qui soutient ces normes de travail en créant des règles du jeu équitables pour la concurrence sur le marché intérieur.

Notes

[1]

Une présentation générale de ce sujet est disponible dans Florence Lefresne, " Regard comparatif sur l'indemnisation du chômage : la difficile sécurisation des parcours professionnels ", Chronique internationale de l'Ires, n? 115, novembre 2008 (www. ires-fr. org/ IMG/ File/ C115-1. pdf).

[2]

Voir OCDE, Growing Unequal ? Income Distribution and Poverty in OECD Countries, OECD Publishing, 2008.

[3]

Credit default swaps (CDS) : équivalent d'un contrat d'assurance qui permet à un investisseur qui le souscrit de se faire rembourser si l'entreprise à laquelle il a prêté de l'argent ne peut pas le faire [NDLR].

[4]

En 2004, l'entreprise lettone Laval, qui entendait faire travailler 35 ouvriers lettons sur un chantier de construction en Suède, avait porté plainte contre le blocus des syndicats. La CJCE lui avait donné raison, jugeant ce blocus illégal au motif que, en Suède, les dispositions sur le salaire minimal, le temps de travail et les congés payés n'étaient pas fixés par la loi mais par la négociation collective, et donc n'étaient pas " suffisamment précises et accessibles " [NDLR].

Plan de l'article

  1. De la récession sociale au capitalisme casino
    1. Réforme de l'offre et récession
    2. La croissance tirée par la spéculation a atteint ses limites
    3. Les passagers clandestins du capitalisme casino
    4. Un retour aux affaires courantes n'est pas une option
  2. La relance sociale européenne comme moyen de sortir de la grande récession
    1. Des droits renforcés pour les travailleurs sur le marché intérieur
    2. Améliorer les salaires
    3. Investir dans un plan de redressement européen élargi
  3. Le travail n'est pas une marchandise

Pour citer cet article

Janssen Ronald, « La relance sociale européenne et la grande récession », L'Économie politique, 3/2009 (n° 43), p. 62-76.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2009-3-page-62.htm
DOI : 10.3917/leco.043.0062


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