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L'Économie politique

2009/4 (n° 44)


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" Plutôt donc qu'une doctrine plus ou moins cohérente, plutôt qu'une politique poursuivant un certain nombre de buts plus ou moins définis, je serais tenté de voir, dans le libéralisme, une forme de réflexion critique sur la pratique gouvernementale ; cette critique peut venir de l'intérieur ou de l'extérieur ; elle peut s'appuyer sur telle théorie économique, ou se référer à tel système juridique sans lien nécessaire et univoque. "

Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, 2004.
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"Libéral" et "libéralisme" sont des mots polysémiques [1][1] Ce texte est une version remaniée et mise à jour de.... Ils désignent à la fois des visions du monde, en particulier des rapports entre l'individu et la société, des positions idéologiques, des programmes et des partis, des politiques et des théories économiques. Sur le plan politique, il y a des libéraux de droite et de gauche, des modérés et des radicaux. Certains, tel John Maynard Keynes, se sont déclarés partisans d'un libéralisme social et même d'un socialisme libéral. Un courant de pensée désigné comme " nouveau libéralisme " est né en Grande-Bretagne, à la fin du XIXe siècle, dans la mouvance du radicalisme philosophique de Bentham et des Mill, père et fils, prônant une intervention active de l'Etat pour corriger les maux engendrés par le laisser-faire et le libéralisme " manchestérien "  [2][2] C'est ainsi qu'on désignait au XIXe siècle les partisans.... Dans les années 1930, l'expression " néolibéralisme " a commencé à être utilisée, aussi bien comme synonyme de nouveau libéralisme que, sous l'influence de Mises et de Hayek, comme son exact opposé, c'est-à-dire comme affirmation de la supériorité des mécanismes de marché et de concurrence sur l'intervention étatique.

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Pour compliquer les choses, le mot libéral change radicalement de sens selon qu'on se trouve sur un rivage ou sur l'autre de l'Atlantique. Le libéral en France est un adversaire résolu de l'intervention étatique dans l'économie, un apôtre de la flexibilité des marchés, en particulier du marché du travail, un partisan de la déréglementation. Aux Etats-Unis, c'est exactement le contraire : c'est un keynésien, voire un social-démocrate. John Kenneth Galbraith est ainsi un liberal, alors que son meilleur ennemi Milton Friedman est défini comme un conservateur. Nous écrivons " défini comme " car Friedman se considère quant à lui comme un authentique libéral, estimant que les interventionnistes ont procédé à un véritable acte de piratage linguistique. C'est aussi l'avis de Hayek, qui a publié en 1960 un texte intitulé " Pourquoi je ne suis pas un conservateur ". Le contenu de ces expressions varie donc pour les uns et les autres. Il en est toujours ainsi dans le domaine des idées sociales, où les mots ont aussi une charge polémique.

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Le mot libéralisme apparaît dans la langue française en 1818, donc bien après l'émergence de ce qu'il désigne. Maine de Biran l'aurait utilisé pour la première fois pour définir la doctrine des libéraux français. Le mot " libéral ", dérivé du latin liber, " libre ", est d'un usage beaucoup plus ancien, puisqu'on en trouve la trace dès la fin du XIIe siècle, alors qu'il signifie " digne d'un homme libre ". Son utilisation comme terme politique apparaît en 1750, sous la plume d'Argenson, et se répand après la Révolution française pour caractériser les partisans des libertés politiques  [3][3] Dictionnaire historique de la langue française, Paris,.... En anglais, l'usage du mot liberal, au sens de " partisan de la liberté et de la démocratie ", naît au début du XIXe siècle sous l'influence du terme français, et le plus souvent par ceux qui s'y opposent. C'est en Espagne que " libéral " apparaît pour la première fois comme nom désignant les opposants au pouvoir absolu de la monarchie, les " Liberales ".

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Le libéralisme découle donc de la conviction selon laquelle l'homme est libre et s'oppose aux contraintes brimant cette liberté. L'homme doit être libre d'agir selon sa volonté, à condition que son action ne s'oppose pas à la liberté des autres. Cela peut toutefois être interprété de diverses manières et s'appliquer à des contextes très variés. On distingue souvent dans le libéralisme un premier sens qu'on peut qualifier d'individuel, de moral ou de culturel. Il est alors synonyme de tolérance face aux opinions, mais aussi aux manières d'agir, aux habitudes, aux modes de vie des autres. Le deuxième sens est le sens politique  [4][4] Pour John Rawls, " le libéralisme politique part de.... Il émerge en opposition aux régimes autoritaires et en particulier aux monarchies de droit divin. S'appuyant sur la liberté de conscience, de parole, de réunion, il est étroitement associé à la naissance de la démocratie parlementaire. Dans un troisième sens, le libéralisme économique apparaît au premier abord comme une application à un domaine particulier de l'activité humaine du libéralisme au premier sens. Fondé sur le droit de propriété, il met en avant la liberté d'entreprendre, d'embaucher, d'échanger, à l'intérieur des frontières nationales comme à l'échelle internationale. Le libéralisme économique accompagne donc la naissance du marché moderne. Il s'identifie au libre-échange et au laisser-faire. Non seulement rien ne garantit l'équivalence entre ces sens, mais on peut avoir des contradictions et des conflits entre eux. Le libéralisme économique peut se passer du libéralisme politique comme du libéralisme moral. La montée du néolibéralisme aux Etats-Unis est allée de pair avec celle du conservatisme religieux et moral.

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Dans son manifeste de philosophie politique, Capitalisme et liberté [1962], Friedman, avançant en cela une idée largement répandue, affirme que la liberté économique est une condition nécessaire de la liberté politique. C'est selon lui une erreur des socialistes, interventionnistes keynésiens et autres ennemis de la liberté, de croire qu'on peut associer économie dirigée et liberté politique : " L'histoire témoigne sans équivoque de la relation qui unit liberté politique et marché libre. Je ne connais, dans le temps ou dans l'espace, aucun exemple de société qui, caractérisée par une large mesure de liberté politique, n'ait pas aussi recouru, pour organiser son activité économique, à quelque chose de comparable au marché libre " [Friedman, 1962, p. 9].

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L'histoire montre au contraire que la liberté économique sans cadre éthique, sans contrainte politique, peut mener à un monde intolérable, dans lequel la liberté du plus petit nombre, des puissants et des riches, s'apparente à celle du renard dans le poulailler. Cela a inspiré à Lacordaire son célèbre aphorisme : " Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, [...] c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ". C'est au milieu du XIXe siècle que se distend le lien entre libéralisme politique et libéralisme économique et que, avec la montée des mouvements de révolte ouvrière et les progrès du mouvement socialiste, le libéralisme économique devient conservateur, fait appel à la répression de l'Etat pour contrer les menaces qui pèsent sur le nouvel ordre social, se prend même à supporter l'intégrisme religieux et à prôner un ordre moral qu'il avait, au départ, rejeté. Et c'est alors que d'authentiques libéraux politiques, tels que John Stuart Mill, se sont éloignés du libéralisme économique pour se rapprocher du socialisme  [5][5] Hayek a déploré cette dérive de Mill, fruit de la mauvaise.... La fin du siècle a vu alors se développer en Angleterre ce qu'on a appelé un " nouveau libéralisme ", libéralisme social préoccupé de justice et d'égalité, prônant l'intervention de l'Etat, dont Thomas Hill Green, John A. Hobson et Leonard Hobhouse sont les principaux théoriciens, et auquel Keynes se référera dans les années 1920 [Freeden, 1978]  [6][6] Voir aussi l'article de Catherine Audard dans ce numéro....

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Pour Hayek, l'un des plus importants apôtres du libéralisme économique au XXe siècle, la démocratie n'est pas nécessairement le régime le plus apte à garantir les libertés individuelles dans la société. Elle peut se traduire en effet par une dictature de la majorité sur la minorité  [7][7] Comme Hayek l'a du reste reconnu, c'est une thèse qui.... Inversement, on peut concilier selon lui régime autoritaire et liberté économique. Un régime politique autoritaire peut être nécessaire pour rétablir les conditions essentielles au libre déploiement des forces du marché. Dans une entrevue accordée au quotidien de Santiago du Chili El Mercurio en avril 1981, Hayek déclare ainsi qu'il " préfère un dictateur libéral à un gouvernement démocratique manquant de libéralisme "[8][8] Hayek a accordé deux entrevues à ce quotidien, rééditées....

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Dans une série de conférences publiées sous le titre Contre Galbraith [1977], Friedman a expliqué à ses auditeurs anglais que le traitement de choc appliqué par les nouvelles autorités chiliennes s'était révélé très efficace et que l'Angleterre pouvait s'en inspirer  [9][9] Après un séjour au Chili en 1976, Friedman, dans une.... C'est justement une mise au pas radicale des syndicats, entre autres mesures " libérales radicales ", que le gouvernement de Margaret Thatcher mettra en oeuvre à partir de 1979. La Chine est aujourd'hui l'illustration la plus frappante de la possibilité de concilier dictature politique et libéralisme économique. La flexibilité d'un marché du travail dans lequel n'existent ni liberté syndicale ni droit de grève fait l'envie des dirigeants d'entreprise à travers le monde. Cela s'accompagne d'un discours politique schizophrénique dans lequel on continue de se référer au communisme.

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Nous proposons, dans les pages qui suivent, quelques clarifications sur l'évolution du libéralisme économique et de ses avatars, sous la forme d'une brève histoire de la pensée. Nous montrerons en particulier que c'est dans la physiocratie plutôt que chez Adam Smith qu'on trouve les racines intellectuelles du néolibéralisme contemporain, alors que Keynes et son nouveau libéralisme sont plutôt les héritiers de Smith et de John Stuart Mill.

L'émergence du libéralisme économique : la physiocratie

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Dans les histoires de la pensée économique, le libéralisme apparaît généralement comme le successeur et le fossoyeur du mercantilisme  [10][10] Comme Marx puis Keynes ont nommé " classiques " la.... Puisque cette histoire est parallèle à l'émergence de la démocratie dans la lutte contre l'autoritarisme politique, le libéralisme économique se présente, ainsi que nous l'avons vu, comme une application au domaine de l'activité économique des principes généraux du libéralisme politique.

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Une étude attentive de l'émergence de l'économie politique montre que les choses ne sont pas aussi simples. Plusieurs, parmi ceux qui ont apporté des contributions majeures à la pensée économique, tels que Jean Bodin, Dudley North, John Locke ou William Petty, avaient un pied dans l'un et l'autre camp. L'adhésion au laisser-faire à l'intérieur des frontières nationales pouvait aller de pair avec l'approbation du protectionnisme. Surtout, plusieurs des partisans du libéralisme économique et du libre-échange, aux XVIIe et XVIIIe siècles, étaient aussi des apôtres de l'absolutisme, alors qu'on trouvait chez les mercantilistes, partisans d'une intervention active des pouvoirs publics dans l'économie, des adversaires démocrates de la monarchie de droit divin  [11][11] Voir à ce sujet Pesante [1996], qui montre qu'au XVIIe....

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Le libéralisme économique s'appuie sur une vision particulière du fonctionnement de l'économie, des rapports entre l'économie et la société, et de la place de l'individu dans l'économie. Cette vision naît entre la fin du XVIIe siècle et la fin du XVIIIe siècle, et elle triomphe au XIXe siècle. Il y a, au point de départ du libéralisme économique classique, une idée fondamentale, en vertu de laquelle l'économie fonctionne selon des lois naturelles  [12][12] Voir à ce sujet Dostaler [2009], où nous décrivons.... Les fondateurs de l'économie politique moderne, au XVIIIe siècle, étaient fascinés par la théorie de Newton et aspiraient à construire une physique sociale sur le modèle de la mécanique classique. Newton était parvenu à expliquer non seulement le mouvement des planètes, mais encore celui de tous les corps dans l'univers par une loi unique, universelle : la loi de la gravitation, exprimée par une équation très simple. De la même manière, on prétend expliquer le fonctionnement de l'économie, la circulation des marchandises et de l'argent par une loi universelle : la rationalité de l'agent économique, de l'homo oeconomicus, mû par son égoïsme, son intérêt personnel.

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Ceux qui ont popularisé pour la première fois l'expression de " science économique " faisaient partie d'une école de pensée, la physiocratie, qui a régné en France pendant une période très brève, avant la Révolution, mais dont l'influence sur l'évolution ultérieure de la pensée économique est déterminante. Le fondateur et chef de file de ce mouvement, François Quesnay, était médecin. Plutôt qu'au système solaire, il préférait comparer l'économie au corps humain. Pour lui, la circulation des marchandises et de l'argent dans le corps social obéissait à des lois analogues à la circulation du sang dans le corps humain. Comme les abus ou les vies dissolues sont sanctionnés par la maladie en vertu de la loi naturelle, les abus dans le domaine économique, tels que la prodigalité et la paresse, sont sanctionnés par la pauvreté et la misère. A l'échelle de la nation, la violation par le gouvernement de la règle du " laissez faire, laissez passer "[13][13] Selon le témoignage du physiocrate Mirabeau, cette..., popularisée par les physiocrates, est sanctionnée par le marasme de l'économie.

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Quesnay, qui était médecin de la marquise de Pompadour et occasionnellement de Louis XV, racontait qu'un jour le Dauphin lui avait demandé ce qu'il devrait faire pour l'économie lorsqu'il serait roi. Il lui aurait répondu : " C'est très simple, vous ne faites rien. " Gouverner, c'est respecter les lois naturelles, dans le domaine de l'économie comme ailleurs. Propagateurs de l'expression " laisser-faire ", les physiocrates peuvent être considérés comme les véritables ancêtres du néolibéralisme contemporain  [14][14] Il faut toutefois noter que Hayek était hostile aux.... Il faut par ailleurs distinguer, ici comme ailleurs, dans cette première véritable école de pensée en économie, le dogmatisme des disciples de la pensée plus subtile du maître. Ainsi, pour Dupont de Nemours, Quesnay est-il un nouveau Newton qui a saisi l'ensemble des lois qui régissent la vie économique, lois aussi sûres que celles qui s'appliquent dans le monde physique, de telle sorte que la science économique " est devenue une science exacte, dont tous les points sont susceptibles de démonstrations aussi sévères et aussi incontestables que celles de la géométrie et de l'algèbre " [in Oncken, 1888, p. 442]. On ne peut violer impunément ces lois naturelles, établies par le Créateur. On voit ici encore que libéralisme économique et théisme ne sont pas incompatibles, pas plus que le premier n'est incompatible avec le système monarchique dont les physiocrates étaient défenseurs.

Les méandres des filiations : de Smith à Pigou

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Adam Smith est souvent considéré comme le fondateur de l'économie politique classique, le principal théoricien du libéralisme économique, selon lequel le marché est un mécanisme qui assure spontanément la coordination des activités économiques. Poursuivant ses intérêts matériels personnels sans égard pour ceux de ses semblables, chaque individu serait amené, comme par une main invisible, " à remplir une fin qui n'entre nullement dans ses intentions [...]. Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d'une manière bien plus efficace pour l'intérêt de la société que s'il avait réellement pour but d'y travailler " [Smith, 1776, p. 256].

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Smith a voyagé en France entre 1764 et 1766, où il a séjourné à Toulouse et à Paris, et s'est longuement entretenu avec les physiocrates. Il a même songé à dédier La Richesse des nations à Quesnay. On considère généralement que grande a été l'influence de Quesnay dans l'élaboration par Smith de sa théorie économique. Mais Smith était aussi un admirateur et un ami de Voltaire, qui fut l'un des critiques les plus virulents du dogmatisme économique des physiocrates  [15][15] Voir en particulier son roman L'Homme aux quarante.... Une lecture attentive de l'ensemble de son oeuvre révèle que sa vision du monde, sa philosophie politique, sa Weltanschauung, élaborées très tôt dans sa carrière, sont loin de coïncider avec celles du libéralisme classique le plus radical et surtout du néolibéralisme qui se réclame pourtant de lui. Avant d'écrire La Richesse des nations, Smith a publié la Théorie des sentiments moraux, qu'il a continué à remanier après la parution de La Richesse et qu'il considérait comme son ouvrage le plus important. Les titres des deux livres figurent, avec des caractères d'égale importance, sur sa tombe à Edimbourg  [16][16] On a appelé das Adam Smith Problem l'apparente contradiction....

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C'est seulement dans la troisième des cinq parties de La Richesse des nations, consacrée au " cours naturel de l'opulence dans les différentes nations ", que se trouve affirmée l'existence de lois naturelles dans l'économie. Partout ailleurs, Smith ne cesse de mettre en avant une vision historique, relativiste, descriptive plutôt que logico-déductive. Smith était d'ailleurs loin de considérer l'économie politique comme la science première, ou de se considérer d'abord comme économiste. La Richesse des nations n'était pour lui qu'une étape dans un projet beaucoup plus global, qu'il a décrit dans une lettre au duc de La Rochefoucauld, le 1er novembre 1785, comme une histoire philosophique des diverses branches de la littérature, de la philosophie, de la poésie et de la rhétorique [Smith, 1977, p. 286-287]. Le progrès des nations était selon lui un processus dans lequel de multiples dimensions - culturelle, sociale, politique, religieuse, juridique et institutionnelle - étaient en interrelations. Il n'y avait donc pas pour lui de lois économiques universelles qui transcendaient et déterminaient ces diverses dimensions.

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Le libéralisme de Smith a donc peu de chose à voir avec ce qu'on en présente le plus souvent. Les lecteurs attentifs du penseur écossais l'ont d'ailleurs souvent remarqué. Dans un article publié en 1927, Jacob Viner, professeur de Friedman, considéré comme l'un des fondateurs de l'école de Chicago, concluait au terme d'une minutieuse étude que " Adam Smith n'était pas un avocat doctrinaire du laisser-faire ", laissant beaucoup de place à l'intervention gouvernementale, tenant compte des circonstances pour décider si une politique libérale est bonne ou mauvaise [Viner, 1927, p. 231-232]. Il soulignait, ce qui peut apparaître comme un avertissement à ses disciples de Chicago : " Les avocats modernes du laisser-faire qui s'objectent à la participation du gouvernement dans les affaires parce qu'elle constituerait un empiètement sur un champ réservé par la nature à l'entreprise privée ne peuvent trouver d'appui à cet argument dans La Richesse des nations " [Viner, 1927, p. 227].

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Dans sa biographie, Ross [1995] nous présente aussi une image très différente de Smith, comme Pack [1991] et Fitzgibbons [1995]. Smith y apparaît comme un critique, souvent virulent, de la vision du monde aujourd'hui mise en avant par ceux qui se disent ses disciples. Pour Fitzgibbons, c'était un homme de gauche, et même un révolutionnaire, préoccupé d'éthique et de morale autant sinon plus que d'efficacité économique. Depuis le début de sa carrière, Smith a ainsi développé un système intégrant économie, politique et morale, dans lequel la morale occupe la première place. Il a cherché à donner au libéralisme économique un fondement éthique, en montrant le lien étroit entre l'efficacité économique, le système juridique et le climat moral d'une société. Inspirée de la littérature stoïcienne, élaborée longtemps avant la publication de la La Richesse des nations, l'idée de la main invisible est elle-même plus subtile que l'interprétation qu'en donnent les successeurs de Smith  [17][17] Voir à ce sujet l'article de Jean Dellemotte dans ce.... Pour Fitzgibbons, c'est Hume plutôt que Smith qui serait le véritable apologiste d'un libéralisme fondé exclusivement sur l'intérêt personnel  [18][18] Friedman et Hayek se réfèrent d'ailleurs fréquemment.... Smith serait donc le promoteur d'un nouveau libéralisme moral, qui sera battu en brèche par Ricardo et ses disciples radicaux, tel Nassau Senior. Smith préparerait ainsi la voie au libéralisme keynésien, lui-même étroitement imbriqué dans un système éthique et politique.

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Dans l'élaboration de ce libéralisme, John Stuart Mill et Alfred Marshall jouent un rôle important et constituent une transition entre Smith et Keynes. Au début de sa Théorie générale, faisant le portrait de l'économie classique qu'il prétend renverser, Keynes y range certes Mill et Marshall au même titre que Ricardo, mais par la suite il attaque surtout Ricardo. Mill, comme Marshall et Keynes, s'intéresse à la philosophie, en particulier à l'épistémologie et à l'éthique, avant d'aborder l'économie, qu'il considère comme une discipline secondaire par rapport à elles. Il fut l'un des premiers à se préoccuper de l'inégalité entre les hommes et les femmes, ainsi que des questions qu'on appelle aujourd'hui écologiques. Alors que Ricardo se désolait de la perspective - dont il avait développé l'explication théorique - d'un état stationnaire dans lequel serait interrompue l'accumulation du capital, Mill s'en réjouissait au contraire en soulignant que le monde cesserait alors d'être le champ clos d'une course folle dans laquelle, comme on le voit aux Etats-Unis, " la vie de tout un sexe est employée à courir après les dollars, et la vie de l'autre à élever des chasseurs de dollars " [Mill, 1848, p. 298], course qui détruit par ailleurs l'harmonie naturelle de la planète. Mill pourrait aujourd'hui redire : " J'avoue que je ne suis pas enchanté de l'idéal de vie que nous présentent ceux qui croient que l'état normal de l'homme est de lutter sans fin pour se tirer d'affaire, que cette mêlée où l'on se foule aux pieds, où l'on se coudoie, où l'on s'écrase, où l'on se marche sur les talons et qui est le type de la société actuelle, soit la destinée la plus désirable pour l'humanité, au lieu d'être simplement une des phases désagréables du progrès industriel " [Mill, 1848, p. 297].

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De l'oeuvre de Marshall et des études qui lui sont consacrées émerge aussi l'image d'un personnage différente de celle du défenseur des valeurs victoriennes, créateur de la théorie néoclassique et apologiste du laisser-faire, bien que son cheminement ait été l'inverse de celui de Mill, du radicalisme au conservatisme [cf. Groenewegen, 1995]. Sa position sur la question des femmes fut ainsi à l'origine de tensions très vives avec les Keynes, père et fils. Mais Marshall est lui aussi partisan d'un libéralisme moral, dans lequel les fins éthiques sont les premières. A ses yeux, la Cité doit assurer les conditions matérielles essentielles pour le bien-être et l'élévation intellectuelle et morale de ses membres. Il n'était donc pas un théoricien dogmatique considérant que le libre fonctionnement du marché était la réponse à tous les problèmes. Préoccupé du sort des plus démunis, il consacrait une partie de ses vacances à explorer les quartiers pauvres des villes anglaises et étrangères.

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Cette conscience des limites de l'économie pure, des carences d'une politique de laisser-faire intégral, on la retrouve chez Arthur Pigou, successeur de Marshall à la chaire d'économie politique de Cambridge, cible de Keynes dans la Théorie générale. On la trouve aussi chez les fondateurs du marginalisme, Jevons, Walras et même Menger et ses successeurs immédiats  [19][19] Ce n'est qu'à la troisième génération, avec Mises et.... Auteur d'Eléments d'économie politique pure, Walras l'était aussi d'Etudes d'économie sociale. S'il ne put faire carrière en France, en butte à l'hostilité de l'orthodoxie économique, c'est autant à cause de ses prises de position en faveur du coopératisme et du socialisme que de sa tentative de donner à l'économie un langage mathématique. Cela dit, Walras est bien l'auteur du modèle d'équilibre général qui s'imposera, au XXe siècle, comme le noyau dur de la théorie néoclassique et qui sert en particulier de fondement aux modèles de la nouvelle macroéconomie classique. Mais, pour certains disciples de Walras, ce modèle était autant, sinon plus facilement applicable dans le cadre d'une économie planifiée.

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Les initiateurs de la révolution marginaliste et de la théorie néoclassique ne sont donc pas tous des partisans inconditionnels du laisser-faire [cf. Lagueux, 1989]. On pourrait aussi avancer l'hypothèse que c'est la montée du marxisme et les premiers succès électoraux des partis socialistes qui ont mené, après la naissance de ce que d'aucuns ont appelé un nouveau paradigme, à un durcissement de ce dernier, à un repli sur l'exaltation des vertus du marché.

Le nouveau libéralisme de Keynes

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Pour Keynes, seules de profondes transformations d'un système qu'il considère comme non seulement injuste et immoral, mais inefficace  [20][20] " Le capitalisme international, et cependant individualiste,..., sont de nature à éloigner la menace bolchevique comme à conjurer le danger fasciste. Bolchevisme et fascisme représentent en effet pour lui les deux principales menaces contre la liberté politique, laquelle constitue, avec l'efficacité économique et la justice sociale, le contenu du " nouveau libéralisme " qu'il prône tout au long de sa carrière. Ce qui l'amène aussi à oeuvrer, de ses années étudiantes jusqu'à la fin de sa vie, au sein d'un Parti libéral dont il déplore néanmoins les insuffisances, rêvant d'une coalition entre travaillistes et libéraux, déclarant que " la république de mon imagination se situe à l'extrême gauche de l'espace céleste " [Keynes, 1926b, p. 309]  [21][21] Sur la vision politique de Keynes, voir Dostaler [2002]....

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Des différents volets du libéralisme, Keynes, comme Mill, plaçait au premier rang la liberté individuelle, la liberté des moeurs, celle de pouvoir vivre selon ses penchants. Il estimait que le libéralisme classique avait remporté la victoire contre l'absolutisme, mais que la société victorienne en était restée, sur le plan des moeurs, à l'époque médiévale. Le nouveau libéralisme qu'il prônait devait se préoccuper, entre autres, des questions relatives à la paix, de la diffusion de l'information (y compris économique) auprès de toute la population, mais aussi d'un ensemble de questions qu'il appelait sexuelles (entre autres, les rapports hommes-femmes, mais aussi le sort réservé aux " anomalies sexuelles ")  [22][22] Le premier tome de la biographie de Skidelsky [1983]....

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Le libéralisme de Keynes s'accompagne d'une condamnation sans appel du laisser-faire. Loin d'être le résultat de son analyse de l'impuissance des économies de marché à assurer le plein-emploi et une répartition équitable des revenus - idée centrale de la Théorie générale -, cette condamnation du laisser-faire la précède. Elle constitue entre autres le thème d'un petit livre publié en 1926, The End of Laissez-Faire : " Tirons tout à fait au clair les principes métaphysiques ou généraux sur lesquels on a parfois fondé le laissez-faire. Il n'est pas vrai que les individus possèdent à titre prescriptif une "liberté naturelle" dans leurs activités économiques. Il n'existe pas de "contrat" conférant des droits perpétuels à ceux qui possèdent et à ceux qui acquièrent. Le monde n'est pas gouverné d'en haut de sorte que l'intérêt privé et l'intérêt social coïncident toujours. Il n'est pas dirigé ici-bas de sorte qu'ils coïncident dans la pratique. Il n'est pas correct de déduire des principes de l'économie que l'intérêt personnel éclairé oeuvre toujours à l'intérêt public " [Keynes, 1926a, p. 78].

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Fondé sur une illusion naturaliste, le laisser-faire est devenu un dogme conservateur responsable du maintien de niveaux de chômage qui permettent de peser sur des salaires qu'on juge trop élevés. L'absence d'intervention qu'il implique " porte au sommet ceux qui réalisent les plus gros profits par une lutte impitoyable pour la survie, qui sélectionne les plus efficaces en ruinant ceux qui le sont moins " [Keynes, 1926a, p. 72]. On ne se soucie pas du coût en termes humains de cette lutte. De même que, dans le règne animal, " le but de la vie étant de cueillir les feuilles situées sur les branches les plus hautes possible, le meilleur moyen d'y parvenir est de laisser les girafes qui ont le cou le plus long affamer celles qui l'ont plus court " [Keynes, 1926a, p. 72].

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La critique du laisser-faire par Keynes est en fait bien antérieure à ce texte. Contrairement à ce qu'affirment plusieurs commentateurs, selon qui sa révolte contre le laisser-faire et l'orthodoxie économique serait postérieure à la Première Guerre mondiale, celle-ci est au contraire présente dans ses tout premiers écrits, au tournant du siècle, et s'appuie sur les principes éthiques et philosophiques auxquels il adhère à cette époque, avec ses amis de la Société de conversation de Cambridge et du groupe de Bloomsbury. Il ne les reniera jamais, comme en témoigne le texte " My early beliefs " [1938], lu en 1938 devant le Bloomsbury Memoir Club et publié, à sa demande, à titre posthume.

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Dans un texte sur la pensée politique d'Edmund Burke écrit en 1904, toujours inédit [Keynes, 1904]  [23][23] Voir la présentation détaillée que nous en faisons,..., Keynes présente une critique élaborée du laisser-faire dont Burke, ami de Smith, s'était fait l'avocat au Parlement anglais. Déjà Keynes souligne que l'Etat a la responsabilité de corriger inégalités et pauvreté qui sont les effets du laisser-faire. Bien sûr, c'est beaucoup plus tard que Keynes développe la vision théorique permettant de rationaliser l'intervention de l'Etat dans l'économie. Mais cette construction théorique s'appuie sur les conceptions éthiques et épistémologiques présentes avant la Première Guerre mondiale. Cette guerre, suivie de la stagnation économique de l'Angleterre dans les années 1920, puis de la crise à laquelle succède la montée du nazisme en Allemagne, crée une situation d'urgence politique à laquelle la Théorie générale est en partie une réponse.

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L'un des principaux messages de l'ouvrage est qu'il n'existe aucun mécanisme qui assure spontanément le plein-emploi dans les économies capitalistes. C'est en particulier une dangereuse illusion que de concevoir salaires et emploi comme déterminés par la loi de l'offre et de la demande sur un marché et d'en déduire que la solution au chômage passe par la baisse des salaires et, plus généralement, par une plus grande flexibilité du marché du travail. La persistance du chômage et celle d'écarts inacceptables dans les revenus et les fortunes sont des caractéristiques structurelles des économies capitalistes, qui ne peuvent être corrigées que par une intervention active de l'Etat. Cela dit, ce qu'on appelle l'interventionnisme keynésien va bien au-delà des politiques fiscales et monétaires, de la gestion fine de la conjoncture, du " stop and go " auquel s'est identifié, dans l'après-guerre, le keynésianisme modéré, celui de la synthèse néoclassique. Keynes évoque ainsi, dans les dernières pages de la Théorie générale, l'" euthanasie du rentier " et une " large socialisation de l'investissement ". Ses positions se radicalisent dans les dix années qui séparent la publication de la Théorie générale de sa mort. Les accords de Bretton Woods, négociés par Keynes au nom de l'Angleterre, sont très éloignés de ses plans initiaux, qui prévoyaient, entre autres, un contrôle strict des mouvements internationaux de capitaux.

Le néolibéralisme, résurgence du libéralisme classique ?

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Après la mort de Keynes, le keynésianisme triomphe, dans sa variante modérée. Il accompagne ce que Jean Fourastié a appelé les " Trente Glorieuses ", les années 1946 à 1975. Mais le ralentissement de la croissance, la montée simultanée de l'inflation et du chômage auxquels on assiste à partir de la fin des années 1960 le font vaciller, puis toucher le tapis. Les politiques keynésiennes cèdent le pas au monétarisme. C'est en 1968 que ce terme voit le jour, sous la plume de Karl Brunner  [24][24] Milton Friedman, qui est le principal représentant.... Comme d'habitude, le courant de pensée qu'il exprime est né bien avant. Le monétarisme est souvent considéré comme la première forme du néolibéralisme.

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La naissance du mot " néolibéralisme " est en réalité bien antérieure à celle de " monétarisme ". Il aurait vu officiellement le jour à l'occasion d'un colloque convoqué par le philosophe Louis Rougier et qui a rassemblé vingt-six intellectuels, dont plusieurs économistes, à Paris, entre le 26 et le 30 août 1938, pour discuter de l'avenir du libéralisme, menacé par diverses formes de totalitarisme  [25][25] Voir Audier [2008] qui, en plus d'une longue introduction,.... Cette rencontre est connue sous l'appellation de " colloque Lippmann " - la publication française de The Good Society, La Cité libre, du journaliste américain Walter Lippmann, en constituant le prétexte immédiat, avec la présence de son auteur à Paris.

33

Dans la foulée du livre de Lippmann, tous les participants s'entendent sur le fait qu'il ne faut pas revenir au laisser-faire prôné par ce qu'on appelle le " libéralisme de Manchester ". Le marché et la concurrence sont les mécanismes irremplaçables de toute activité économique efficace, mais ce ne sont pas des dons de Dieu. Il faut un encadrement juridique et un Etat pour en assurer et en garantir le fonctionnement efficace. A partir de là, toutefois, deux tendances assez divergentes sont manifestées. La première, majoritaire, menée par Rougier et Lippmann, est ouverte à l'intervention de l'Etat dans l'économie ; il faut assurer, en particulier, une justice sociale sans laquelle les démunis sont susceptibles de se révolter et d'être entraînés par le totalitarisme. Pour la seconde, menée par Hayek et Mises  [26][26] Toutefois, alors que l'intervention de Mises a été..., il faut réduire au minimum l'intervention économique de l'Etat, qui n'a pas à se préoccuper d'une justice sociale dont Hayek écrira plus tard qu'elle est un mirage.

34

Alors que la première tendance donnera naissance à ce qu'on va appeler, en Allemagne, l'" ordolibéralisme " et l'" économie sociale de marché ", la seconde débouchera sur le néolibéralisme dans son sens actuel. Elle se consolide dix ans après le colloque Lippmann au mont Pèlerin, en Suisse. En 1947, année qui suit le décès de Keynes, Hayek convoque dans ce charmant village qui surplombe Vevey, en Suisse, une cinquantaine d'intellectuels, économistes, juristes, journalistes - dont 36 répondent à l'appel - pour réfléchir aux menaces que les étatismes tant keynésien que socialiste et communiste font peser sur le libéralisme, et pour préparer la riposte de ce dernier. Créée à la clôture de la rencontre, le 10 avril, la Société du Mont-Pèlerin compte dans ses rangs plusieurs des principaux penseurs du néolibéralisme, ceux qui deviendront, dans les années 1970 et 1980, les oracles les plus écoutés des gouvernements convertis au néolibéralisme. Une dizaine de ses membres ont reçu le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel, erronément appelé " prix Nobel d'économie ".

35

Comme le keynésianisme, le néolibéralisme est une vaste galaxie à l'intérieur de laquelle coexistent plusieurs courants. On ne peut le définir comme une théorie, encore moins comme une théorie économique. Il faut le voir comme une idéologie privilégiant les relations marchandes, la concurrence et l'entreprise comme les seuls modes efficaces et même possibles d'organisation, non seulement de l'économie, mais de l'Etat et de l'ensemble des relations humaines. En ce sens, et pour reprendre le titre d'une étude récente, très fouillée, c'est une " nouvelle raison du monde " [Dardot et Laval, 2009]  [27][27] " La thèse que défend cet ouvrage est précisément que....

36

Les atours théoriques dont se revêt cette vision sont très variés, et même contradictoires : le monétarisme de Friedman n'est pas le même que celui de Brunner, de Meltzer ou de Laidler. Proches des monétaristes sur le plan politique, les économistes rattachés à l'école autrichienne, très critiques face à la macroéconomie, à l'économétrie et plus généralement à l'utilisation des mathématiques dans l'économie, en sont donc théoriquement assez éloignés. Hayek, en particulier, s'opposait radicalement à ce qu'il appelait le " scientisme naturaliste ", l'imitation servile des techniques des sciences naturelles dans le domaine des sciences humaines, ce qui le met en porte-à-faux vis-à-vis de nombre de ses alliés politiques. En ce qui concerne l'analyse de la monnaie, les positions de Friedman et de Hayek sont très différentes. Elles les amènent même, sur ce point, à diverger sur le plan de la politique économique, puisque Hayek, à partir des années 1960, prône la dénationalisation de la monnaie, alors que Friedman réserve à l'Etat le pouvoir de création monétaire, pouvoir qui doit être encadré légalement plutôt que laissé à la discrétion d'autorités monétaires non élues.

37

La nouvelle macroéconomie classique a succédé au monétarisme comme courant théorique dominant à l'intérieur du néolibéralisme. Son maître à penser, Robert Lucas, a vu son apport récompensé par le prix de la Banque de Suède. La nouvelle économie classique s'appuie sur deux idées. Premièrement, tous les marchés s'équilibrent instantanément, en particulier le marché du travail, de sorte qu'il n'y a pas de chômage involontaire : les chômeurs le sont par choix, en vertu de leur préférence intertemporelle. Deuxièmement, tous les agents dans l'économie utilisent rationnellement l'information. C'est l'hypothèse dite des anticipations rationnelles. En conséquence, les agents prévoient les conséquences des politiques économiques et en intègrent les résultats dans leurs décisions, ce qui en annule les effets. C'est ce qu'on appelle le postulat de l'inefficacité des politiques économiques. Alors que les monétaristes reconnaissent une certaine efficacité aux politiques économiques à court terme, les nouveaux macroéconomistes classiques les considèrent comme inutiles même à court terme, à moins qu'elles ne prennent les agents par surprise, ce qui ne peut être renouvelé indéfiniment.

38

Parfois présentée comme une révolution de palais au sein du monétarisme, la nouvelle macroéconomie classique est effectivement critique par rapport à Friedman, considéré comme un économiste peu sophistiqué, et perverti jusqu'à un certain point par le keynésianisme contre lequel il a trop lutté. Lucas a écrit que son projet est de réhabiliter le programme de recherche que Hayek avait déjà mis en avant contre celui de Keynes dans les années 1920 et 1930. Mais il affirme aussi que l'objectif ultime de la nouvelle macroéconomie classique est de donner des fondements rationnels plus sophistiqués aux propositions minimalistes de politique économique que, dès 1948, Friedman avançait contre celles de Keynes et des keynésiens.

39

Les économistes de l'offre et les anarcho-capitalistes - qu'on appelle aussi libertariens - constituent des courants plus radicaux, sinon extrémistes. Les premiers ont eu une certaine influence sur les conseillers économiques de Reagan, de sorte qu'on a aussi appelé cette école la " reaganomique ". Ils ont réhabilité la loi de Say - ou loi des débouchés -, formulée en 1803, en vertu de laquelle l'offre crée sa demande. Ainsi, toute épargne trouve-t-elle automatiquement son chemin dans l'investissement. Or, comme ce sont les riches qui épargnent, il faut réviser la fiscalité de manière à cesser de pénaliser les hauts revenus. George Gilder, l'un des chefs de file de ce courant de pensée, a publié un livre intitulé Richesse et pauvreté [1981], dont on dit que c'était le livre de chevet de Reagan. On y trouve, entre autres, l'idée selon laquelle, pour réformer la fiscalité, il faut abolir les transferts sociaux qui servent à entretenir déviants et prodigues. C'est la remise à jour des thèses des adversaires des lois sur les pauvres en Angleterre qui, au XVIIIe et au début du XIXe siècle, insistaient sur l'importance de l'aiguillon de la faim pour stimuler les paresseux  [28][28] Le romancier Daniel Defoe, penseur social à ses heures,.... Gilder appelle, par ailleurs, à un retour aux valeurs familiales traditionnelles fondées sur la supériorité de l'homme et le retour de la femme au foyer. L'économie de l'offre illustre bien la coexistence entre le libéralisme économique et le conservatisme moral.

40

Le courant anarcho-capitaliste compte parmi ses propagandistes Murray Rothbard et le fils de Milton Friedman, David Friedman. Ce dernier dédie son livre Vers une société sans Etat [1973] à son père et à Hayek, auxquels il reproche toutefois leur modération dans leur condamnation de l'étatisme ! Smith laissait l'armée, la police et la justice à l'Etat. David Friedman propose la privatisation de ces fonctions régaliennes, par exemple avec la création de milices. La justice, privatisée, pourra prévoir la peine de mort par pendaison ici et par injection là-bas, le marché se chargeant de trancher ! Rothbard est plus extrémiste encore dans sa condamnation sans appel de l'Etat. Il est issu de l'école autrichienne, mais Hayek a pris ses distances par rapport à cet anarchisme de droite.

41

Il y a une importante convergence idéologique, en dépit de divergences théoriques parfois profondes, entre les différentes composantes de ce vaste courant de pensée qu'on appelle le néolibéralisme. L'unité se fait dans une opposition résolue à l'interventionnisme keynésien, sous sa forme modérée autant que radicale, et dans une croyance dans l'efficacité des mécanismes de marché et de la concurrence. En ce sens, le néolibéralisme renoue avec le libéralisme classique. Mais il ne s'agit pas du libéralisme modéré, celui de Smith, de Mill ou de Marshall. Il s'agit plutôt du libéralisme économique radical prôné entre autres par les physiocrates. Il voit l'économie comme un jeu  [29][29] Mises et Hayek le nomment " catallaxie "., dans lequel il y a nécessairement des gagnants et des perdants, les perdants ne devant pas réclamer protection, réparation ou compensation. Ce courant de pensée se présente donc comme un support idéologique au courant de déstructuration de l'Etat-providence. En même temps, il peut s'accommoder d'un Etat autoritaire et de conservatisme moral. En ce sens, il rompt avec les sources du libéralisme politique. Qui plus est, en acceptant la domination de l'économie mondiale par quelques entreprises géantes, la spéculation et les mouvements incontrôlés de capitaux à travers le monde, il se transforme finalement en négation du véritable libéralisme économique. Plutôt que d'une résurgence, c'est donc d'une perversion du libéralisme, tel que Keynes - et plusieurs autres - avait tenté de le renouveler, dont il s'agit.

42

Il ne faut pas surestimer l'influence des théories sur les politiques économiques. Le lien n'est pas à sens unique et, très souvent, les idées servent à justifier et à rationaliser ex post des politiques qui ont été imposées par les événements. Et lorsque l'on considère les oeuvres des penseurs sociaux qui ont eu le plus d'influence, on constate que leur vision sociale, leur philosophie et leurs choix politiques précèdent souvent de plusieurs années l'élaboration des théories qui leur permettront de justifier ces choix. C'est le cas de Marx comme de Hayek, de Keynes comme de Friedman.

43

Les thèses ultralibérales qui se sont imposées à partir des années 1980 et les théories économiques qui leur sont associées ont ainsi servi à soutenir intellectuellement des choix politiques et à appuyer la mise en oeuvre d'un programme de démantèlement de l'Etat-providence, de mise au pas des syndicats, de flexibilisation du marché du travail, d'accroissement des écarts de revenu par la réforme fiscale, de privatisation et de déréglementation, en particulier sur le plan financier. La déréglementation financière internationale initiée par l'abandon du système de Bretton Woods a constitué l'un des facteurs déterminants des crises financières à répétition, de la succession de bulles et de leur éclatement, qui ont culminé dans la crise mondiale sans précédent qui s'est déclenchée en 2008, entraînant dans son sillage la plus grande récession depuis celle des années 1930.

44

Cette crise a un effet en retour sur les idées, puisqu'elle provoque une remise en cause des thèses néolibérales  [30][30] Voir à ce sujet Christian Chavagneux [2009], qui montre.... Le statut des prix comme supports d'informations parfaites a été mis à mal. On a constaté que les raisonnements effectués sur la base d'un " agent représentatif ", individu unique tenant lieu de tout un secteur (les banques, les entreprises, etc.), masquent l'hétérogénéité des acteurs (par exemple les banques qui ont des dépôts et celles qui s'endettent sur les marchés) et n'analysent pas leurs interconnexions, qui ont été au coeur de la crise [voir à ce sujet Colander et alii, 2008]. La théorie des marchés efficients, en vertu de laquelle les prix des titres reflètent leur valeur intrinsèque, a été sérieusement mise à mal par les krachs et les bulles  [31][31] L'auteur de cette théorie avancée en 1965, Eugene Fama,....

45

Cela ne signifie pas que la remise en question de la foi dans l'autorégulation des marchés se soit généralisée dans la profession des économistes, praticiens d'une discipline dont le caractère scientifique est pour le moins problématique. La crise actuelle leur fait d'ailleurs perdre un prestige qui était à son zénith à la fin du siècle dernier. Ce qu'illustre la visite effectuée par Elisabeth II, à la fin de 2008, à la prestigieuse London School of Economics. La reine, qui avait déjà manifesté ses réticences face aux politiques économiques et sociales menées par Mme Thatcher, a demandé poliment à son auditoire distingué, à propos de la crise financière et économique : " Comment se fait-il que personne ne l'ait prévue ? " Il a fallu six mois à un groupe d'économistes pour faire parvenir une réponse à la souveraine en juillet 2009, réponse mettant l'accent sur l'incapacité des économistes à comprendre les risques systémiques associés au fonctionnement de la finance internationale.

46

En réalité, alors qu'une grande partie des économistes font preuve d'une belle naïveté dans leur analyse de la réalité  [32][32] Pour Paul Krugman [2009], l'échec des économistes à..., les décideurs, y compris ceux qui adhèrent totalement à l'idéologie néolibérale, savent pertinemment que le capitalisme ne peut et n'a jamais pu se passer d'un Etat fort et interventionniste. Ce sont les modalités de l'intervention, les groupes qu'elle favorise, qui varient. Comme James Galbraith l'a exposé de manière lumineuse, l'intervention économique se fait, aux Etats-Unis, depuis la présidence de Reagan, en faveur des riches. La crise actuelle force une intervention de nature différente, tout simplement pour éviter l'écroulement du système. Il n'est pas du tout certain que cela signifie à moyen terme le retour à un capitalisme plus moral et égalitaire, si tant est qu'il ne s'agisse pas d'un oxymoron. Pour le moment en tout cas, ce sont les banquiers qui ont récolté la manne des distributions d'argent public. La question en définitive est celle de la nature du pouvoir politique et de ses détenteurs. Il n'y a pas lieu d'être exagérément optimiste.


Bibliographie

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Notes

[1]

Ce texte est une version remaniée et mise à jour de " Néolibéralisme, keynésianisme et traditions libérales ", La Pensée, n? 323, juillet-septembre 2000, p. 71-86. Je remercie les responsables de la revue pour nous avoir permis de reprendre cet article. Je remercie aussi Christian Chavagneux et Robert Nadeau pour leur lecture attentive et leurs suggestions. Je suis évidemment seul responsable des défauts du produit final.

[2]

C'est ainsi qu'on désignait au XIXe siècle les partisans inconditionnels du laisser-faire et du libre-échange.

[3]

Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 1994, vol. 1, p. 1123-1124.

[4]

Pour John Rawls, " le libéralisme politique part de l'hypothèse que, d'un point de vue politique, l'existence d'une pluralité de doctrines raisonnables, mais incompatibles entre elles, est le résultat normal de l'exercice de la raison humaine dans le cadre des institutions libres d'un régime démocratique constitutionnel " [1993, p. 4]. C'est la Réforme protestante qui est à l'origine de la liberté politique, " de ce que les Modernes entendent par la liberté de conscience et la liberté de pensée ", bien que cela " n'était certes pas l'intention ni de Luther ni de Calvin " [1993, p. 13).

[5]

Hayek a déploré cette dérive de Mill, fruit de la mauvaise influence de la compagne de ce dernier, Harriet Taylor. Mill écrit en effet que sa femme a eu une influence dans son évolution vers un " socialisme tempéré " [Mill, 1873, p. 167].

[6]

Voir aussi l'article de Catherine Audard dans ce numéro [NDLR].

[7]

Comme Hayek l'a du reste reconnu, c'est une thèse qui a été énoncée dès le XIXe siècle par Tocqueville.

[8]

Hayek a accordé deux entrevues à ce quotidien, rééditées en 2005 par l'Institut Hayek (www. fahayek. org).

[9]

Après un séjour au Chili en 1976, Friedman, dans une lettre au général Pinochet, a conseillé une thérapie économique de choc, susceptible de créer du chômage, pour guérir l'économie chilienne d'une inflation provoquée par les politiques du gouvernement socialiste d'Allende. Voir à ce sujet M. et R. D. Friedman [1998], p. 399-408.

[10]

Comme Marx puis Keynes ont nommé " classiques " la plupart de leurs prédécesseurs, lesquels n'ont jamais revendiqué une telle étiquette et ne se croyaient sans doute pas membres d'une même école, c'est Adam Smith qui, dans La Richesse des nations [1776], a nommé " mercantilistes " la plupart de ses prédécesseurs, dont il distinguait toutefois les physiocrates qui furent les premiers à se définir comme école.

[11]

Voir à ce sujet Pesante [1996], qui montre qu'au XVIIe siècle autant qu'aujourd'hui, libéralisme économique et autoritarisme politique pouvaient faire bon ménage.

[12]

Voir à ce sujet Dostaler [2009], où nous décrivons entre autres les critiques que les thèses physiocratiques ont provoquées en leur temps.

[13]

Selon le témoignage du physiocrate Mirabeau, cette expression aurait été utilisée pour la première fois par l'intendant Vincent de Gournay (1712-1759), partisan de la libéralisation du commerce et de l'industrie et de la suppression des règlements et monopoles. Mais il s'agirait d'une tradition orale, puisqu'on n'en trouve pas la trace dans ses écrits. Voir à ce sujet Pitavy-Simoni [1997].

[14]

Il faut toutefois noter que Hayek était hostile aux physiocrates et considérait que son libéralisme n'avait rien à voir avec le laisser-faire des XVIIIe et XIXe siècles.

[15]

Voir en particulier son roman L'Homme aux quarante écus, dans lequel il met en scène un physiocrate qu'il ridiculise.

[16]

On a appelé das Adam Smith Problem l'apparente contradiction entre les thèses développées dans les deux oeuvres principales de l'auteur. L'année 2009, qui marque le 250e anniversaire de la publication de la Théorie des sentiments moraux, a donné lieu à plusieurs publications et conférences sur la question.

[17]

Voir à ce sujet l'article de Jean Dellemotte dans ce numéro [NDLR].

[18]

Friedman et Hayek se réfèrent d'ailleurs fréquemment à Hume en appui à leurs thèses. Hume est considéré par certains comme le véritable fondateur du monétarisme.

[19]

Ce n'est qu'à la troisième génération, avec Mises et Hayek, que l'école autrichienne s'oriente vers un libéralisme radical.

[20]

" Le capitalisme international, et cependant individualiste, aujourd'hui en décadence, aux mains duquel nous nous sommes trouvés après la guerre, n'est pas une réussite. Il est dénué d'intelligence, de beauté, de justice, de vertu, et il ne tient pas ses promesses. En bref, il nous déplaît et nous commençons à le mépriser " [Keynes, 1933, p. 203].

[21]

Sur la vision politique de Keynes, voir Dostaler [2002] et Dostaler [2005, chap. 3].

[22]

Le premier tome de la biographie de Skidelsky [1983] a provoqué la publication d'articles associant les errements du keynésianisme à la sexualité " déviante " de Keynes. Hayek s'est lui-même laissé aller à des propos de cette nature, associant homosexualité, " immoralisme " autoproclamé de Keynes et perversion d'une vision économique qui, rejetant la vertu de l'épargne, prépare la fin d'une civilisation fondée sur des traditions morales [Hayek, 1978, p. 16 ; voir aussi Hayek, 1988].

[23]

Voir la présentation détaillée que nous en faisons, ainsi que d'autres textes inédits de Keynes, dans Dostaler [2005, chap. 3].

[24]

Milton Friedman, qui est le principal représentant du monétarisme, a dit ne pas aimer ce terme. Il lui aurait préféré celui d'" école de Chicago ".

[25]

Voir Audier [2008] qui, en plus d'une longue introduction, reproduit les textes présentés au colloque. Parmi les participants, outre Lippmann et Rougier, on comptait Raymond Aron, Friedrich Hayek, Etienne Mantoux, Ludwig von Mises, Michael Polanyi, Wilhelm Röpke et Jacques Rueff.

[26]

Toutefois, alors que l'intervention de Mises a été conservée, il n'en est pas de même de celle de Hayek. Sur les différents volets de la pensée de Hayek, voir Dostaler [2001].

[27]

" La thèse que défend cet ouvrage est précisément que le néolibéralisme, avant d'être une idéologie ou une politique économique, est d'abord et fondamentalement une rationalité, et qu'à ce titre il tend à structurer et organiser non seulement l'action des gouvernements, mais jusqu'à la conduite des gouvernés eux-mêmes " [Dardot et Laval, 2009, p. 13]. L'analyse présentée dans ce livre s'appuie sur les thèses développées par Michel Foucault dans ses cours donnés au Collège de France en 1978-1979 [Foucault, 2004].

[28]

Le romancier Daniel Defoe, penseur social à ses heures, est ainsi l'auteur d'un pamphlet intitulé Faire l'aumône n'est pas la charité (1704). Malthus fut, au tournant du XIXe siècle, un des plus farouches adversaires des lois sur les pauvres. Dans un passage supprimé après la 2e édition de son Essai sur le principe de population, il écrit : " Un homme qui est né dans un monde déjà occupé, s'il ne peut obtenir de ses parents la subsistance, et si la société n'a pas besoin de son travail, n'a aucun droit de réclamer la plus petite portion de nourriture, et en fait, il est de trop. Au grand banquet de la nature, il n'y a pas de couvert mis pour lui. Elle lui commande de s'en aller, et elle met elle-même promptement ses ordres à exécution, s'il ne peut recourir à la compassion de quelques-uns des convives du banquet " [1798, p. 225-226].

[29]

Mises et Hayek le nomment " catallaxie ".

[30]

Voir à ce sujet Christian Chavagneux [2009], qui montre que la remise en question des thèses libérales radicales, de la croyance dans les vertus de la libéralisation financière, y compris chez les économistes, a d'ailleurs commencé bien avant la crise actuelle.

[31]

L'auteur de cette théorie avancée en 1965, Eugene Fama, soutenait en 2007 que le marché immobilier aux Etats-Unis était parfaitement sain !

[32]

Pour Paul Krugman [2009], l'échec des économistes à voir venir le vent découle du fait qu'ils confondent " la beauté, habillée dans des mathématiques d'apparence impressionnante, avec la vérité ". Dans ce long article publié dans le New York Times du 2 septembre 2009, Krugman rappelle que Lucas a déclaré, dans son discours présidentiel de 2003 à l'American Economic Association, que le problème de la prévention des dépressions était désormais résolu !

Plan de l'article

  1. L'émergence du libéralisme économique : la physiocratie
  2. Les méandres des filiations : de Smith à Pigou
  3. Le nouveau libéralisme de Keynes
  4. Le néolibéralisme, résurgence du libéralisme classique ?

Pour citer cet article

Dostaler Gilles, « Les chemins sinueux de la pensée économique libérale », L'Économie politique 4/2009 (n° 44) , p. 42-64
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2009-4-page-42.htm.
DOI : 10.3917/leco.044.0042.


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