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L'Économie politique

2009/4 (n° 44)


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" Il nous faut inventer une nouvelle sagesse pour une époque nouvelle. "

John Maynard Keynes, " Suis-je un libéral ? ", 1925, in Keynes, La Pauvreté dans l'abondance, Paris, Gallimard, coll. " Tel ", 2002.

" Le fait que le libéralisme accorde une réelle valeur à l'expérience a entraîné une réévaluation continuelle des idées d'individualité et de liberté, lesquelles idées sont étroitement dépendantes des changements affectant les relations sociales. "

John Dewey, " The future of liberalism ", Later Works, 1935.
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Entre 1880 et 1920, un événement remarquable s'est produit dans l'histoire des idées politiques, qui pourrait servir de leçon pour la crise contemporaine et aider à mettre en perspective l'échec que viennent de connaître les idées libérales [1][1] Cet article s'appuie sur le chapitre IV de mon livre.... En effet, la croyance dans l'efficacité des marchés vient de s'effondrer sous l'effet de la crise bancaire de 2008. Mais a-t-elle toujours été l'élément clé du libéralisme ?

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A la fin du XIXe siècle, en effet, le libéralisme classique connaît une grave crise qui n'est pas sans rappeler celle que nous connaissons actuellement. Comme maintenant, les idées libérales, qui avaient été réduites par les gouvernements conservateurs à leur plus simple expression, à la seule défense du " laisser-faire " et du marché, semblent incapables d'aider à résoudre les problèmes économiques et sociaux qu'elles ont contribué, semble-t-il, à créer. Comme maintenant, la seule alternative paraît être l'intervention des gouvernements dans la vie économique au prix d'une limitation de la liberté.

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Mais le fait remarquable est qu'au lieu de disparaître sous l'effet des attaques qu'il subit, le libéralisme va, entre 1880 et 1920, se réinventer et puiser dans sa longue tradition pour trouver des remèdes à la crise économique et sociale de la seconde révolution industrielle. Ce qui frappe, en effet, dès que l'on regarde de près l'histoire du libéralisme, c'est qu'il est loin de pouvoir se résumer à la liberté des marchés. Les penseurs du " nouveau " libéralisme vont donc remettre en chantier ses convictions centrales et promouvoir, à côté de la liberté individuelle, les valeurs de la responsabilité sociale, de la solidarité et de l'égalité, du bien commun, et ce à travers toute l'Europe et même aux Etats-Unis. C'est ce nouveau paradigme libéral que nous allons étudier à présent, ainsi que les leçons positives que l'on peut en tirer. Etant donné sa capacité de remise en question et de transformation, nourrie par la critique et par l'expérience, typique d'une doctrine de la liberté qui rejette tout esprit de système, on peut nourrir l'espoir qu'une nouvelle forme de libéralisme puisse voir le jour, à distance des excès du néolibéralisme comme des anachronismes et du dogmatisme dont fait preuve le socialisme contemporain en Europe.

Crises et déclin du libéralisme classique

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" Le défaut majeur du libéralisme tient à son incapacité à percevoir la relativité historique [...]. L'individu y était comme un atome à la Newton, qui entretient avec les autres individus des relations externes [...]. Cette forme de libéralisme a dégénéré en un pseudo-libéralisme [...] qui s'est mis à considérer que la doctrine du laissez-faire exprimait l'ordre propre à la nature elle-même " (John Dewey, Liberalism and Social Action, 1935).

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Cette citation du philosophe américain John Dewey décrit bien la trajectoire des idées libérales au tournant du XXe siècle. Pendant la première moitié du XIXe siècle, le libéralisme semble être la force politique dominante en Europe occidentale  [2][2] Sur l'histoire du libéralisme européen, voir Guido.... Il triomphe en Angleterre avec le Reform Act de 1832, qui élargit le droit de vote. A partir de 1839, un puissant mouvement modernisateur et libre-échangiste va faire souffler sur la classe politique anglaise un vent nouveau avec le soutien massif des classes moyennes, commerçantes et industrielles, hostiles à l'aristocratie foncière, mais également avec celui des églises protestantes non conformistes. La France, à partir de 1830 avec Guizot, semble emprunter la voie anglaise de la monarchie constitutionnelle  [3][3] Pour une histoire approfondie du mouvement libéral... et, en Allemagne, le parti libéral progresse également. Aux Etats-Unis, le consensus libéral entre les deux grands partis date de la victoire de Lincoln en 1861 et de la fin de la guerre de Sécession et n'a jamais vraiment été remis en question depuis.

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Mais, à la fin du XIXe siècle, la situation semble se retourner. Le libéralisme classique entre dans une période de déclin profond et, semble-t-il, irrémédiable. A partir de 1880, il est clair que les partis libéraux ne sont plus adaptés à la société moderne. Le Parti libéral anglais, le plus puissant de tous, est profondément divisé entre libéraux " conservateurs " ou Whigs, adeptes de l'école de Manchester  [4][4] L'école de Manchester, représentée par Richard Cobden,..., de l'orthodoxie libre-échangiste et de l'impérialisme colonial, libéraux " modérés " et, enfin, libéraux " radicaux " ou réformateurs qui oeuvrent pour une législation sociale qui verra le jour, grâce à l'appui des travaillistes, avec le gouvernement libéral de Lloyd George en 1906. Le Parti travailliste, fondé en 1893, qui avait été tout d'abord l'allié des libéraux, va, après la Première Guerre mondiale, prendre leur place et devenir la deuxième formation politique du royaume pendant le XXe siècle. La seule idéologie politique porteuse d'avenir après 1918 semble être dorénavant le socialisme.

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Quels sont les événements qui ont conduit au déclin du libéralisme classique et à l'invention d'un " nouveau " libéralisme ?

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Tout d'abord, le libéralisme classique va se trouver confronté aux progrès de la démocratie électorale, à la mise en place progressive du suffrage universel dans toutes les grandes démocraties occidentales, progrès auxquels sa méfiance traditionnelle à l'égard de la démocratie le prépare fort mal. Mais surtout, il va devoir faire face aux transformations du capitalisme industriel et à la violence de l'exploitation des masses laborieuses qui vont s'organiser de manière tout aussi antagoniste. Rien ne prépare le libéralisme classique à cette nouvelle situation de lutte des classes, lui qui concevait la société comme une entreprise de coopération pacifique et réciproque, au bénéfice de tous. Les nouvelles conditions sociales, économiques et politiques du capitalisme du XXe siècle, les cruautés et les injustices qui accompagnent la seconde révolution industrielle, ainsi que l'inhumanité des nouvelles conditions de travail des " Satanic Mills " ou " fabriques du diable " évoquées par William Blake, se rapprochent davantage du despotisme que de l'utopie d'un monde pacifié par le " doux commerce " qui inspirait les libéraux du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle.

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Dans un premier temps, de 1880 à 1914, le libéralisme en Angleterre continue de nourrir une image idéalisée du capitalisme et de son fonctionnement. Il continue à comprendre dans les mêmes termes individualistes la nouvelle société qu'il voit se former sous ses yeux. Il ne comprend pas la nature dangereuse des pressions exercées par les grandes multinationales, par une société capitaliste compétitive où le travail lui-même devient une marchandise, et par la montée des conflits de classes. Il va surtout se préoccuper du welfare des classes laborieuses, intervenant dans des secteurs jusque-là réservés à la charité privée, la question de la justice et des droits socio-économiques se faisant pressante. Il va devoir trouver des ripostes aux défis posés par le marxisme et le socialisme.

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Mais cette prise de conscience arrive trop tard, et les conséquences sociales et économiques de la guerre de 14-18 et surtout la crise de 1929 vont mettre fin à ces illusions. Les tentatives d'un Alfred Marshall (Principles of Political Economy, 1920), son abandon du malthusianisme, des thèses de Ricardo, son insistance sur l'importance d'un niveau de vie correct des travailleurs pour éviter les crises économiques semblent dépassés, tout comme les tentatives d'alliances entre libéraux et travaillistes ou socialistes, qu'on observe un peu partout en Europe. Le consensus social de l'époque victorienne vole en éclats, confirmant la réalité des luttes de classes et donnant raison au marxisme et aux idéologies révolutionnaires. Les temps sont trop graves et l'heure n'est plus au réformisme. Capitalistes et ouvriers ne partagent plus les mêmes valeurs, alors qu'une idéologie libérale dépassée croit toujours au rôle prééminent de l'individu et du " caractère ". Le libéralisme entre alors dans une crise profonde et, semble-t-il, sans issue.

La source d'inspiration du " nouveau " libéralisme : John Stuart Mill

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Paradoxalement, au moment même où il semble devenir une force du passé et entrer dans une crise sans solution, le libéralisme se transforme de manière radicale. C'est chez John Stuart Mill, dans ses derniers écrits sur le socialisme, sur les droits des femmes et sur le gouvernement représentatif, et dans sa philosophie du développement de soi-même et du progrès social, que se trouvent les sources du nouveau paradigme  [5][5] Sur Mill et le socialisme, voir Serge Audier, Le Socialisme....

Mill sur l'individualité

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Une première mutation est amorcée par Mill quand il transforme l'individualisme abstrait et le concept d'" individu " statique, atomisé, en celui d'" individualité " : dynamique, historique, relationnelle, résultat d'un processus d'individuation et d'autonomisation. Ce concept revêt deux dimensions. Il signifie tout d'abord que l'individualité est une tâche, un projet plutôt qu'un état : la tâche de se faire soi-même (De la liberté, 1859). Mill parle de l'individu comme d'un " être de progrès ", se développant et se transformant sans cesse.

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Ensuite, pour se développer et réaliser son potentiel, l'individu a nécessairement besoin du concours des autres : c'est un être social (ibid.). A la différence de l'individualisme classique, cette conception inscrit le social, la relation aux autres et aux institutions au coeur de l'individualité puisqu'elle ne peut se développer sans eux. Mais cette relation n'est pas celle d'un déterminisme mécaniste et aveugle. La société est conçue sur le modèle du développement individuel. Ses structures et ses institutions résultent de la convergence comme des conflits entre des projets eux-mêmes humains, intelligibles sans être cependant prévisibles. Pour Mill, rien de mécanique, de " naturel " dans le progrès, qui n'est pas une marche irréversible vers un but unique, mais le résultat complexe de décisions humaines.

Mill sur la liberté

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De même, Mill a transformé la conception libérale classique de la liberté. Pour lui, les obstacles à la liberté ne se situent pas dans les seules contraintes exercées directement par autrui, dans les relations interpersonnelles ou dans les abus de pouvoir de l'Etat, mais, de manière beaucoup plus insidieuse et invisible, dans les conditions sociales elles-mêmes de l'existence individuelle ainsi que dans les inégalités de pouvoir économique, social et culturel. La liberté suppose donc une connaissance de ces facteurs sociaux. La sociologie naissante, l'histoire vont être mises au service de l'émancipation humaine. La liberté doit cesser d'être pensée comme un attribut " naturel " de l'individu présocial pour être transformée en un concept " relationnel " et " positif " qui inclut les moyens d'action et l'accès aux ressources sociales sans lesquelles le potentiel de l'individu ne peut se réaliser. Mill ne définit donc pas la liberté individuelle par la seule liberté des marchés, mais prône une intervention des pouvoirs publics pour venir en aide aux déshérités, acceptant que les droits de propriété soient encadrés et limités, réclamant même une taxe sur les héritages et appuyant le mouvement coopératif naissant  [6][6] Voir Gilles Dostaler, Keynes et ses combats, Albin....

Mill, la démocratie et le socialisme

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La transformation opérée par Mill dans la conception libérale de la liberté individuelle va servir de socle pour sa réhabilitation (partielle) de la démocratie, entendue en un sens " éthique " comme le type de société la plus dévouée au bien commun et au bonheur de tous, celle qui permet le mieux le développement du potentiel de chacun grâce au respect de l'égalité des chances, par le principe de la démocratie méritocratique. A condition de redéfinir la liberté non plus comme un droit abstrait mais comme un élément essentiel du bonheur et de la réalisation de soi, et l'individualisme comme la réalisation de l'individualité, la démocratie apparaît comme le régime le plus à même de réaliser les valeurs libérales.

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Enfin, la pensée sociale de Mill, son rapprochement avec le socialisme à la fin de sa vie, sa défense du mouvement coopé­ratif vont avoir une influence extrême sur les " nouveaux " libéraux. Mill fut de plus en plus sensible aux progrès du socialisme, comme en témoignent ses Ecrits sur le socialisme[7][7] John Stuart Mill, Chapters on Socialism (1879), in..., et à la nécessité d'un " nouveau " libéralisme, plus social, plus conscient du besoin de solidarité, de justice et d'égalité dans un monde en transformation où les inégalités se creusent, où la coopération devient impossible et où la pauvreté du plus grand nombre s'aggrave. Mais comment y parvenir sans une intervention grandissante de l'Etat dans l'existence individuelle, ce qui est un anathème pour la tradition libérale ?

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" Le problème à résoudre est d'une particulière subtilité et d'une grande importance ; comment donner la plus grande quantité d'aide possible tout en créant, le moins possible, une dépendance par rapport à cette aide " (Mill, Principles of Political Economy, livre V, chap. XI, § 13). Mill est conscient du problème, mais il laisse ces questions sans réponse et ce seront ses héritiers qui auront la tâche redoutable de constituer un nouveau paradigme cohérent et convaincant.

D'un libéralisme de parti à un libéralisme d'idées

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Dans quelles directions va s'opérer cette transformation du libéralisme ? Tout d'abord, le champ de bataille se déplace de la pratique politique aux idées. De force politique, le libéralisme se transforme en une force intellectuelle et morale sans commune mesure avec sa représentation politique. S'il cesse d'être une force politique de taille à partir de 1848, il va cependant irriguer l'action politique des partis modérés de gauche comme de droite à travers toute l'Europe et les Etats-Unis. Ce renouveau est animé par des théoriciens, essayistes ou universitaires, qui vont être parfois également des hommes politiques, mais qui, dans l'ensemble, demeurent dans l'opposition, fidèles à la fonction critique du libéralisme.

Le libéralisme " éthique " : l'Angleterre

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En Angleterre, le consensus politique entre libéralisme et socialisme résiste aux crises beaucoup plus longtemps qu'ailleurs. Le socialisme anglais a en effet ses sources morales surtout dans le libéralisme modéré et dans le protestantisme libéral, le méthodisme en particulier, et non pas dans le marxisme, ce qui explique pourquoi il n'entre pas en conflit plus tôt avec le libéralisme et pourquoi un libéralisme " social " n'y est pas une contradiction  [8][8] Voir par exemple Dostaler, op. cit., 2005, p. 215-216,.... Le " nouveau " libéralisme étant l'oeuvre aussi bien de philosophes que d'économistes, l'harmonie entre efficacité économique et réformes sociales sera leur credo.

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Le penseur le plus important du " nouveau " libéralisme est certainement le philosophe d'Oxford Thomas Hill Green  [9][9] Le texte le plus représentatif de sa pensée est Liberal..., dont l'enseignement va avoir un rayonnement extraordinaire sur tout le personnel politique de l'époque, sans oublier Keynes lui-même qui, s'il ne le cite pas, s'en inspire  [10][10] Voir Dostaler, op. cit., 2005, p. 200.. Green développe les idées de Mill, mais va beaucoup plus loin que lui dans la dénonciation de l'injustice de la liberté des contrats, de la liberté économique, et ses thèses sur la nature sociale de l'individu sont très proches de celles de Durkheim, dont il est le contemporain. Il affirme que le lien social ne résulte ni d'un contrat à la manière de Locke, ni de l'utilité à la manière de Bentham, mais de la reconnaissance par chacun de la personne de l'autre comme fin en soi et des intérêts des autres comme constitutifs de l'intérêt personnel. Il critique l'individualisme atomiste du XVIIIe siècle et lui substitue la vision de Mill d'une individualité qui se développe et se perfectionne grâce à l'apport constant des autres, fondant ainsi un droit de l'individu vis-à-vis de la société qui lui " doit " les moyens de la réalisation de son potentiel, réalisation essentielle pour le bien-être et le progrès de tous. A la suite d'Aristote et de Hegel, Green appelle " bien commun " cette interaction entre intérêt individuel et intérêt commun et en fait le fondement de la morale et de l'obligation politiques.

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Green est à la source de plusieurs innovations dans le programme libéral. Tout d'abord, il distingue radicalement entre la liberté " négative " du " vieux " libéralisme, celle des droits individuels, et la liberté " positive " du " nouveau " libéralisme, celle des droits-créances, des moyens sociaux et économiques que la société doit fournir à l'individu pour permettre le développement de ses potentialités. Il amorce ainsi un débat entre liberté positive et liberté négative qui deviendra central dans l'idéologie libérale du XXe siècle. Ensuite, il réaffirme la nature sociale de l'individu, dont le développement est tributaire de l'apport des autres et de la société. Enfin, il fait la critique du libéralisme économique en soutenant que le marché est une institution sociale comme une autre, qui doit donc être régulée pour fonctionner à l'avantage de tous et non pas seulement de certains. Sa critique sociale va très loin, et il conclut à la légitimité de l'intervention de l'Etat et de la législation dans les domaines de l'éducation, de la santé publique, de la propriété privée et du droit du travail pour neutraliser les effets pervers des excès de la liberté individuelle.

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A la suite de Green, Leonard T. Hobhouse  [11][11] La présentation des thèses du " nouveau " libéralisme..., qui finira par rejoindre le Parti travailliste, condamne le libéralisme économique qui conduit à creuser l'écart entre riches et pauvres et propose un programme sévère de taxation des profits des entreprises  [12][12] Voir Audier, op. cit., 2006, p. 16-22 ; Dostaler, op..... Il défend le rôle de l'Etat, qui doit réguler la vie sociale, et soutient que les réformes sociales sont compatibles avec le respect de l'individu. La nouvelle citoyenneté devrait inclure les droits sociaux, et pas seulement les droits politiques. Il se rapproche ainsi du travaillisme naissant de la Fabian Society  [13][13] La Fabian Society, qui existe toujours, a servi de....

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Ce mouvement intellectuel est certes distinct des politiques menées par le Parti libéral de Lloyd George et de Churchill, mais les influences se croisent. En effet, c'est le gouvernement de Lloyd George qui, entre 1906 et 1911, sous la pression des députés travaillistes, sera responsable des premières mesures sociales en Angleterre, avec un système de retraites pour les vieillards indigents (1908) et une assurance-chômage pour les ouvriers agricoles les plus pauvres (1911), préfigurant le Welfare State dont les origines sont dans le " nouveau " libéralisme et non dans le socialisme.

Le libéralisme " républicain " : la France

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Le " nouveau " libéralisme en France va avoir de tout autres caractéristiques, étant donné l'héritage radical de la Révolution française, l'échec du libéralisme en 1848, une succession de régimes dictatoriaux et le caractère récent des institutions de la liberté, qui datent seulement de la IIIe République. Surtout, il ne se définira jamais ouvertement comme libéralisme mais comme " radicalisme " ou " socialisme humaniste ", etc. Cela dit, il existe bien un courant républicain libéral pendant cette période, comme dans le reste de l'Europe occidentale.

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Le libéralisme classique en France a connu son essor pendant une courte période, les premières expériences de monarchie constitutionnelle, de 1814 à 1848, avec l'abbé Sieyès (1748-1836), Benjamin Constant (1767-1830), Guizot (1787-1874) et Tocqueville (1805-1859). Il y est lié à l'essor des classes moyennes industrielles et commerçantes, qui soutiennent la liberté des marchés, l'Etat de droit (rule of law), l'égalité des chances, mais refusent, au nom de la responsabilité individuelle, le rôle de l'Etat comme outil de la redistribution. Les libéraux français acceptent le marché et la politique du " laisser-faire " beaucoup plus qu'on ne le pense  [14][14] Voir Rosanvallon, op. cit, 1985, pour ses critique..., mais pendant une période assez courte. Ils s'opposent certes au pouvoir autoritaire et centralisé, aussi bien au jacobinisme qu'aux réactionnaires qui veulent le retour de l'absolutisme royal. Mais ils sont rapidement forcés de faire des alliances avec l'ennemi, comme Guizot avec les conservateurs, et, à partir de 1848, ils vont se convertir au républicanisme, à l'Etat centralisateur et autoritaire et s'éloigneront des valeurs libérales. La IIIe République voit ensuite le développement d'un courant libéral et social assez proche du " nouveau " libéralisme en Angleterre, et le début des réformes sociales est l'oeuvre du Parti radical (républicain et libéral) et de sa nouvelle doctrine du solidarisme. Mais, à partir de 1910, le radicalisme virera à droite et les idées libérales deviendront vite incompatibles avec le socialisme, qui devient la force politique montante.

Le libéralisme " progressiste " : les Etats-Unis

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Aux Etats-Unis, les grandes crises économiques et sociales de la fin du XIXe siècle ont conduit les libéraux à revoir les termes du consensus social et à créer le mouvement " progressiste " (Progressivism)  [15][15] Sur le " progressisme " américain, voir Kloppenberg,..., qui mobilise les élites intellectuelles et politiques dès avant la Première Guerre mondiale et constitue une révision en profondeur du libéralisme classique sur le modèle de ce qui se passe en Europe. Le philosophe John Dewey (1859-1952) a été le représentant le plus célèbre du " progressisme " américain et du " nouveau " libéralisme ainsi que de la nouvelle éthique démocratique et égalitaire. Mais il faudrait également citer Herbert Croly (1869-1930), le fondateur de The New Republic, organe du mouvement, et Walter Lippmann (1889-1974)  [16][16] Sur Walter Lippmann et les origines du néolibéralisme,..., son publiciste le plus célèbre. Enfin, tous puisent leur inspiration dans la philosophie de William James (1842-1910). Dewey se situe nettement à gauche des " nouveaux " libéraux anglais comme des républicains " libéraux " français et fait une critique sévère du libéralisme classique. Ce dernier a fait de l'Etat son ennemi alors que l'Etat est nécessaire pour garantir la liberté individuelle et l'équité sociale. Il mène la guerre contre l'individualisme atomiste au nom de la responsabilité sociale. L'influence de Dewey sur la " Grande Société " de Lyndon Johnson (1965) sera considérable et explique pourquoi le terme " libéral " aux Etats-Unis est dorénavant synonyme de " socialisme ". Le philosophe Richard Rorty (1931-2007) a été récemment le chantre d'un nouveau " progressisme " comme nouveau " grand récit " national des Etats-Unis.

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Mais le " progressisme " américain n'a pas été que le fait d'intellectuels. Son succès a été lié au soutien d'hommes politiques de première importance. L'élection en 1912 de l'un de ses grands intellectuels, Thomas Woodrow Wilson (1856-1924), professeur de sciences politiques à Princeton, comme Président des Etats-Unis, marque un tournant dans l'histoire du libéralisme  [17][17] Voir Ronald J. Pestritto, " The progressive origins.... Admirateur de l'Allemagne et de Bismarck, Wilson pense que le moment est venu d'abandonner le constitutionnalisme et la doctrine de la séparation des pouvoirs pour mettre en place une administration efficace et indépendante du pouvoir législatif, au service du bien-être de tous et de la prospérité économique. Le New Deal, qui fut le thème de la campagne démocrate de 1932 et de l'élection de Franklin Roosevelt en 1933, ont explicitement pour objectif la mise en application des idées du " progressisme " et de Wilson : un nouveau rôle social pour l'Etat au service du bien commun. Le programme de Roosevelt en 1944 est encore celui du libéralisme " social " et du " progressisme ", qui accorde la priorité au Welfare State et à la lutte contre la pauvreté.

Le " libérisme " et le socialisme libéral : l'Italie

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La situation de l'Italie est peut-être encore plus pertinente pour les débats contemporains. Le débat entre Benedetto Croce et Luigi Einaudi sur la distinction entre libéralisme et liberismo, ou libéralisme économique, et celui sur l'apport du " socialisme libéral " au " nouveau " libéralisme sont toujours d'actualité  [18][18] Sur le " nouveau " libéralisme en Italie, voir Canto-Sperber....

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Entre la fin des années 1920 et les années 1930, Benedetto Croce (1866-1952), le philosophe italien, fondateur du Parti libéral italien, et Luigi Einaudi (1874-1961), économiste renommé, futur gouverneur de la banque centrale italienne et président de la République en 1948, échangent une série de réflexions sur les concepts de libéralisme et de libérisme  [19][19] On gardera les termes italiens traduits de façon littérale.... " Les libéristes, écrit Einaudi, sont ceux qui considèrent le "laissez-faire, laissez passer" comme un principe universel, alors que cette conception n'a rien à voir avec les sciences économiques "[20][20] Luigi Einaudi, Dei diversi significati del concetto.... Les libéristes comme l'anarcho-capitalisme parviendront même à interpréter la crise de 1929 comme résultant d'un excès d'intervention étatique ! Mais, la distinction étant ainsi clarifiée, le libéralisme reprend toute sa portée éthique et politique, et aujourd'hui, tous les partis de centre-gauche et de centre-droit italiens se définissent comme libéraux, alors que presque personne ne se dirait libériste. Le libéralisme admet le rôle régulateur de l'Etat alors que le libérisme considère que, encore une fois, c'est le marché le meilleur régulateur et que toute intervention de l'autorité publique est forcément mauvaise.

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Le courant qui a refusé avec le plus de vigueur le libérisme en Italie est le " socialisme libéral ". Le fondateur de cette philosophie politique est Carlo Rosselli, antifasciste italien qui veut " ramener le mouvement socialiste à ses premiers principes, à ses origines historiques et psychologiques, et démontrer que le socialisme, en dernière analyse, est une philosophie de la liberté "[21][21] Carlo Rosselli, Le Socialisme libéral, Paris, Valois,.... Rosselli, qui fonde le groupe de résistants Giustizia e Libertà (Justice et Liberté), s'oppose au marxisme, dont il refuse le scientisme et l'économisme, et affirme que le socialisme est, en réalité, " le développement logique poussé jusqu'à ses conséquences extrêmes du principe de liberté. Considéré dans son sens substantiel et jugé dans ses résultats, le socialisme - en tant que mouvement d'émancipation concrète du prolétariat - est un libéralisme en action, c'est la liberté que l'on élabore pour les plus humbles "[22][22] Ibid. Voir aussi : " Il fut un temps où la bourgeoisie.... Ce qu'il faut, disait-il, c'est que la liberté cesse d'avoir une valeur seulement pour l'élite et qu'elle " puisse arriver dans la vie des gens pauvres ".

Les nouveaux combats

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Quels sont les résultats de ces transformations de la pensée libérale entre 1880 et 1920 ?

Une nouvelle conception de l'individu et de la société

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Une première transformation concerne la prise de conscience de la nature sociale des individus sous l'influence de la sociologie naissante.

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La représentation abstraite de l'individu et de ses droits naturels " présociaux " est progressivement abandonnée. Sous l'influence de Hegel, se développe l'idée que la réalité sociale est une réalité éthique à laquelle l'" esprit " (Geist), individuel et collectif, collabore. Une des leçons de la Phénoménologie de l'esprit est qu'il est impossible de séparer développement personnel et développement social (Bildung). Le déterminisme social n'a pas à prendre la forme mécanique, matérialiste et réductrice qu'il a chez Marx. L'influence de Hegel est également responsable de l'historicisme qui caractérise le " nouveau " libéralisme. En effet, historiciser le libéralisme peut lui permettre de mieux comprendre le lien entre individu et société. Les droits des individus sont constitués historiquement, comme des allocations sociales, non pas comme des propriétés des individus, naturelles ou " présociales ". Ces droits ne sont pas fixés une fois pour toutes dans une nature humaine, mais ils sont les résultats de conquêtes politiques.

Une nouvelle conception " positive " de la liberté

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A partir de là, Thomas Hill Green développe sa célèbre distinction entre " freedom from ", liberté comme indépendance à l'égard des contraintes, et " freedom to ", liberté active comme autonomie ou pouvoir d'agir. Une telle distinction est cruciale car les obstacles à la liberté ne sont pas les mêmes dans les deux cas. Pour la première, l'obstacle se situe dans l'autorité arbitraire, politique ou religieuse, et dans la contrainte. Pour la seconde, l'obstacle est l'absence des moyens d'agir et de réaliser les projets de vie de l'individu. On peut très bien vivre sous le règne des institutions de la liberté et souffrir d'un manque de liberté si l'on ne dispose pas des conditions sociales et économiques nécessaires au développement de son potentiel : éducation, santé, logement, salaire décent, etc. Les droits socio-économiques sont donc aussi importants que les libertés personnelles et politiques pour la liberté. " La liberté ne devient pas tant un droit de l'individu qu'une nécessité de la société " (Hobhouse, 1911). C'est sur ce point que les débats avec le " nouveau " libéralisme vont faire rage pendant tout le XXe siècle et que le néolibéralisme de Hayek va dénoncer les dangers du " nouveau " libéralisme dans La Route de la servitude (1944). Où se situe dorénavant la différence avec le socialisme, demande Hayek ?

Une nouvelle conception " welfariste " de la démocratie

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La troisième transformation concerne la démocratie, et un double mouvement va s'opérer de démocratisation du libéralisme et de libéralisation de la démocratie représentative.

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Il faut se souvenir que la méfiance à l'égard du pouvoir politique, que ce soit celui du monarque absolu ou du " peuple ", est au fondement du libéralisme. Ce dernier a donc eu tendance à voir dans la démocratie un danger plutôt qu'un progrès pour les libertés et à s'en méfier. L'absence de contre-pouvoirs pour protéger les libertés individuelles a ainsi permis les dérives de la Révolution française et menace les démocraties de la " tyrannie des majorités ", pour reprendre la formule de Mill. Mais aussi bien Mill que Tocqueville sont conscients que les progrès de la démocratisation de la société et des institutions politiques ne peuvent être arrêtés. La tâche de l'avenir sera plutôt de démocratiser le libéralisme.

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La démocratie est sauvée, aux yeux du libéralisme, par une transformation de ses objectifs, qui ne sont plus le gouvernement du peuple " par " le peuple, mais le gouvernement " pour " le peuple. C'est ainsi qu'il va être possible de libéraliser la démocratie en la débarrassant de ses dimensions populistes et démagogiques et de voir dans la démocratie le meilleur moyen de réaliser les valeurs du libéralisme : défense de l'individu et de son droit au bonheur, séparation de la sphère privée de la sphère politique, contrôles et limites du pouvoir politique, responsabilité des dirigeants face à leurs électeurs, liberté d'entreprise et du marché, etc. Il est possible de répondre aux nouvelles demandes des travailleurs en matière d'égalité, de droits sociaux et économiques, dans le respect des principes du gouvernement constitutionnel, tout en résistant aux menaces extrêmement graves posées par le socialisme et le communisme, d'une part, le conservatisme, de l'autre.

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Là encore, Mill et sa tentative de synthèse entre libéralisme et utilitarisme vont représenter le maillon crucial vers le " nouveau " libéralisme, qui va y trouver quatre justifications de la démocratie.

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Tout d'abord, il fournit une justification éthique de la défense de la démocratie. C'est le seul régime capable de réaliser le " plus grand bonheur des membres de la communauté, le plus grand bonheur de tous sans exception, lorsque cela est possible " (Bentham), puisqu'il est le plus inclusif et qu'il demande l'accord de tous. Surtout, la démocratie permet au libéralisme de résoudre la question sociale du conflit des intérêts d'une manière non autoritaire et compatible avec l'individualisme. Alors que la liberté divise les êtres humains en permettant aux talents inégalement répartis de prospérer et creuse ainsi les inégalités sociales, le bonheur unit. La démocratie est le seul régime qui conçoive le bien commun comme la satisfaction des intérêts de tous et non comme la réalisation d'un bien supérieur et extérieur à celui des sujets. Enfin, si les individus sont les seuls juges de leur bonheur, ils seront dévoués à leurs institutions si celles-ci leur apportent la prospérité, mais ils seront également soucieux de les surveiller étroitement.

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C'est cette conception " welfariste " de la démocratie, remaniée et transformée, qui va amener les penseurs libéraux à réviser leur jugement et à se réconcilier avec les idéaux démocratiques d'égalité et de solidarité. L'idéologie welfariste, sous l'influence des nouvelles sciences sociales et économiques, va convaincre le libéralisme des bienfaits de la démocratie. La question est de savoir s'il ne va pas pécher par optimisme en préférant aux solutions politiques et institutionnelles classiques les solutions " sociales " et " économiques " : prospérité croissante, plus large diffusion de la richesse et de la propriété, élévation du niveau de vie, face aux dérives et aux dangers de la démocratie. C'est de là, en effet, que date la croyance problématique que prospérité économique et démocratie iraient de pair.

De l'égalité des droits à l'égalité des chances

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En quel sens le " nouveau " libéralisme est-il devenu socialement démocratique et donc égalitariste ?

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Pour les libéraux classiques, l'égalité des droits ou l'égalité devant la loi était le concept clé qui permettait de protéger l'individu comme " sujet de droit " : un sujet pour le droit et qui a des droits. Le " nouveau " libéralisme va enrichir et transformer cette conception juridique, formelle et statique de l'égalité. Le concept clé devient celui d'égalité des chances (equality of opportunity), c'est-à-dire d'égalité d'accès aux ressources, qui s'oppose à celui, défendu par le socialisme, d'égalité des ressources. C'est une politique qui regarde vers l'avenir, qui veut corriger les points de départ dans la vie afin de laisser les individus libres dans la compétition des talents, au lieu de corriger les résultats de leurs décisions, de neutraliser les échecs, de remédier aux inégalités qui sont déjà advenues, comme le socialisme, et donc de nier la responsabilité individuelle.

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L'égalité des chances est dérivée de la définition introduite par Mill de la liberté comme libre " développement de soi ". L'individualité et le développement de soi ne sont plus en conflit avec la société qui, comme le " solidarisme " français le souligne, fournit les moyens du progrès personnel : éducation, participation, protection sociale, etc. Les échecs individuels ne sont plus perçus, comme à l'époque victorienne, comme la preuve d'une absence de " caractère ", de " mauvaise volonté " personnelle, mais de la mauvaise organisation de la société, à laquelle il est possible de remédier par davantage de solidarité, en faisant de l'aide sociale un véritable droit de l'individu, comme le soutient Léon Bourgeois. Si les politiques de lutte contre les inégalités socio-économiques liées à la naissance, au milieu social, à la famille ont pour but non pas d'égaliser les conditions, mais de " libérer " les talents individuels, de les aider à se développer pour le plus grand bénéfice de la société, elles sont compatibles avec le libéralisme. La lutte contre les inégalités doit s'attaquer aux privilèges sociaux, de la naissance, du capital transmis, et valoriser la promotion sociale grâce à l'effort personnel, au travail, au courage, à la force de caractère : c'est le mythe libéral classique que nous retrouvons. Le " nouveau " libéralisme reste bien un libéralisme, pas une version libérale du socialisme.

Une nouvelle conception de l'Etat

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Mais la transformation la plus spectaculaire des idées libérales concerne l'Etat. En effet, avec le " nouveau " libéralisme, l'un des fondements du libéralisme classique va s'effondrer : la méfiance à l'égard des interventions de l'Etat. Si le libéralisme classique se caractérisait par l'accent mis sur la protection des individus contre les interventions arbitraires et abusives de l'Etat, le libéralisme " nouveau " va, au contraire, parier sur la capacité de l'Etat à agir pour le bien de tous. De menace, l'Etat devient une puissance du bien puisque son rôle est de satisfaire les besoins de ses citoyens : le welfare, ou bien-être, devient la responsabilité du gouvernement. On voit pourquoi le " nouveau " libéralisme est l'ancêtre du Welfare State, de l'Etat-providence.

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Le champ d'action de l'Etat va maintenant s'étendre à toutes sortes de domaines qui étaient en dehors de sa juridiction. Le " nouveau " libéralisme appelle ainsi à l'intervention de l'Etat dans l'économie, pour domestiquer les excès du capitalisme et du marché. La tâche de l'Etat n'est plus seulement de protéger les individus contre les atteintes à leur liberté, c'est de faire leur bonheur en stabilisant l'économie et en régulant le marché mondial. Les idées de Keynes ont ainsi été largement inspirées par le " nouveau " libéralisme. Sont acceptées également les interventions dans la sphère privée et la société civile : la famille (politiques démographiques), la santé et l'éducation, le chômage, les entreprises et les relations du travail, le syndicalisme, etc.

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Enfin, cette nouvelle conception de l'Etat justifie l'existence de nouveaux moyens d'action pour l'Etat administratif, c'est-à-dire le développement d'agences d'experts non élus pour résoudre les problèmes sociaux et économiques. On assiste alors à l'abandon de la doctrine libérale de la non-délégation des pouvoirs, qui permet l'apparition d'agences administratives indépendantes (National Health Service en Angleterre, Sécurité sociale en France, Securities and Exchange Commission aux Etats-Unis pour la régulation des marchés financiers, etc.). Il s'agit de pouvoirs non élus et placés sous le contrôle de l'exécutif, sans que les parlementaires puissent les évaluer sauf en cas de crise. L'accroissement de la taille et de l'influence des bureaucraties d'Etat non responsables devant les citoyens est parallèle à l'augmentation de la bureaucratie dans les gigantesques consortiums multinationaux, nouvelle menace pour le libéralisme.

L'impact du " nouveau " libéralisme

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L'impact du " nouveau " libéralisme a été considérable, même s'il n'a pas toujours été reconnu.

Keynes et le " nouveau " libéralisme

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Tout d'abord, il a directement influencé Keynes qui, malgré tout, est resté un libéral. C'est en effet une erreur historique de considérer que Keynes s'oppose au libéralisme économique en appuyant des politiques interventionnistes. Il s'oppose à une certaine version du libéralisme, celui, dogmatique et conservateur, de l'école de Manchester et du Parti libéral au début du XXe siècle, celui des conceptions économiques " orthodoxes " du Trésor, avec lequel il aura tellement de conflits, mais certainement pas au " nouveau " libéralisme, dont il est au contraire le continuateur  [23][23] Voir Dostaler, op. cit., 2005, p. 165-245 et surtout....

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On peut dire, tout d'abord, que Keynes a parachevé le nouveau paradigme libéral en donnant à l'Etat administratif la dernière justification qui lui manquait encore : celle de l'expertise économique, et pas seulement sociale, comme dans l'Etat social allemand de Bismarck ou dans les Etats-Unis de Woodrow Wilson. La pauvreté et les problèmes sociaux sont dus, selon lui, à la mauvaise gouvernance économique, à l'incompétence et à la mauvaise gestion de l'économie par les gouvernements, à leur " bêtise ", dit-il souvent, se référant à ses innombrables démêlés avec les responsables du Trésor et avec les tenants du free market à tout prix. La nouvelle science économique va permettre de résoudre les crises économiques en changeant les paramètres, en relançant la demande par l'emprunt et en faisant intervenir l'Etat pour les mettre en oeuvre, par exemple par une politique de grands travaux dont l'inspiration se trouve, avant Keynes, chez les économistes américains institutionnalistes. Keynes complète plutôt qu'il ne transforme le " nouveau " libéralisme pour y faire entrer des idées nouvelles, celles de risque, d'incertitude, d'anticipation, de probabilités, ainsi que l'importance des phénomènes macroéconomiques. Comme il le fait remarquer - non sans vanité -, de même que la théorie de la relativité d'Einstein intègre comme un phénomène particulier valable pour des vitesses inférieures à la vitesse de la lumière les équations de Newton, de même sa théorie générale intègre les conceptions classiques et néoclassiques de l'économie libérale comme des cas particuliers.

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On peut constater, ensuite, que, en raison de son pragmatisme - ne proclame-t-il pas fièrement : " quand les faits changent, je change d'avis " ? -, Keynes continue à faire évoluer le " nouveau " libéralisme comme une alternative aussi bien au protectionnisme d'une partie de la droite qu'à la politique interventionniste et redistributive de la gauche, à savoir la possibilité de contrôler les cycles économiques et les politiques de l'emploi tout en favorisant la croissance économique. Il ajoute la stabilisation macroéconomique au programme libéral d'avant-guerre et lui donne la priorité. L'instabilité à court terme du capitalisme est pour lui un danger plus grand que l'injustice à long terme dans la distribution de la richesse et des revenus. Les plus grands maux économiques sont le risque, l'incertitude et l'ignorance. Le rôle de l'Etat est de les minimiser grâce à sa politique monétaire et d'investissements en grands travaux, équipements sociaux, etc. Keynes a déplacé le problème de la justice sociale de la microéconomie vers la macroéconomie. L'injustice devient un problème d'incertitude ; la justice, une affaire de prédictibilité contractuelle. Contrairement à ce que l'on pense généralement, la redistribution joue un rôle mineur dans sa philosophie sociale, seulement comme une partie de la machinerie de la stabilisation macroéconomique, certainement pas comme un moyen vers une fin idéale.

Les résistances après 1970 : Hayek et Rawls

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Jusqu'à la fin des Trente Glorieuses, le " nouveau " libéralisme, sous une forme ou une autre, a été l'objet d'un consensus, celui sur l'Etat-providence, et il a influencé indirectement tous les partis politiques modérés. Mais à partir des années 1970, il va être l'objet d'une double critique qui lui sera fatale.

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Friedrich Hayek, depuis les années 1930, lutte contre les conceptions économiques de Keynes et, à travers lui, contre la collusion du " nouveau " libéralisme et du socialisme. Son best-seller de 1944, La Route de la servitude, démontre de manière convaincante les dangers de l'intervention des Etats dans la gouvernance économique, alors qu'ils n'en ont pas les moyens cognitifs et qu'ils exigent ainsi un pouvoir dangereux dont les régimes communistes sont l'illustration la plus claire. Le libéralisme se méfie par définition du pouvoir politique et, pour Hayek, le " nouveau " libéralisme a failli de manière criminelle à ses idéaux. La crise économique de la fin des années 1970 ainsi que la chute du mur de Berlin vont permettre le développement de nouvelles formes de libéralisme : le " néolibéralisme " de Friedrich Hayek, l'ultralibéralisme de Milton Friedman et le libertarisme de Robert Nozick, qui ont en commun de dénoncer les excès du Welfare State et ses échecs sur le plan social et économique, au nom d'un retour à l'individualisme classique.

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Mais, venant d'un tout autre bord politique, l'oeuvre de John Rawls Théorie de la justice, parue en 1971, va également dénoncer la conception welfariste et utilitariste de la démocratie qui avait eu les faveurs du " nouveau " libéralisme. Sur le plan politique, le " nouveau " libéralisme menace les libertés fondamentales, étant donné les pouvoirs accordés à l'Etat au nom de la poursuite d'une fin dominante, le welfare ou le bonheur, qui nie à la fois le pluralisme des fins et des valeurs et la liberté des individus de choisir leurs fins. Sur le plan économique, la redistribution utilitariste ne se préoccupe que du niveau général ou moyen de bien-être, sans corriger les inégalités structurales de la société. A ce libéralisme welfariste, Rawls va opposer une réinterprétation du libéralisme classique qui en respecte les principes de base tout en intégrant l'idéal démocratique et les préoccupations de la justice sociale.

Une doctrine de la liberté

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Le " nouveau " libéralisme a donc connu au XXe siècle une extraordinaire vitalité intellectuelle, qui lui a permis en partie de répondre aux défis de l'époque. Comment, au XXIe siècle, sera-t-il possible de faire renaître, contre les dérives néolibérales, cet " esprit " du libéralisme, comme dirait Max Weber, dans les nouvelles conditions sociales et économiques ?

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Concluons par un mot d'espoir. Par rapport aux idéologies politiques concurrentes, socialisme ou conservatisme, le libéralisme est remarquable par sa capacité à maintenir une structure conceptuelle stable (sa " tolérance structurale ", pour reprendre les termes des brillantes analyses de Michael Freeden  [24][24] Freeden, op. cit., 1996, p. 177.) à travers ses transformations. En effet, la structure conceptuelle du libéralisme est restée la même. Comme le note le philosophe américain Ronald Dworkin : " Le libéralisme consiste en une morale politique constitutive qui est demeurée à peu près la même à travers l'histoire et qui continue à avoir de l'influence en politique "[25][25] Ronald Dworkin, A Matter of Principle, Oxford University.... Nous retrouvons dans le " nouveau " libéralisme les concepts clés de souveraineté de l'individu, de liberté des Modernes, d'Etat de droit. Mais cette structure a été modifiée parce que la relation entre ses concepts clés et ses concepts adjacents et périphériques s'est modifiée. En particulier, les concepts adjacents de démocratie, d'égalité, de l'Etat et du bien commun ont influencé en profondeur ses concepts clés. En définitive, ses valeurs de base - liberté individuelle, esprit d'entreprise, tolérance, refus du système et du dogmatisme, capacité d'autocritique... - inspirent un style, une " forme " intellectuelle qui lui sont spécifiques et qui donnent à sa famille de concepts beaucoup plus de flexibilité et d'ouverture que dans d'autres idéologies. Au regard du long terme, la maison " libéralisme " a certainement ses portes et ses fenêtres plus largement ouvertes sur le monde qu'aucune autre.

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En effet, que voudrait dire la doctrine de la liberté si ce projet était compatible avec le dogmatisme et l'esprit de système généralement attribués aux idéologies politiques ? Par définition, le libéralisme ne peut inspirer des doctrines dogmatiques et sectaires. C'est pourquoi, par exemple, l'ultralibéralisme de Milton Friedman, repris par les gouvernements Thatcher et Reagan, est difficilement intégrable dans le camp libéral, car il bascule très vite dans le conservatisme, par la " forme " de son argumentation, souvent sectaire et dogmatique, tout autant que par le contenu de ses idées. Au contraire, en appliquant la tolérance à la philosophie elle-même, pour reprendre la formule de John Rawls  [26][26] John Rawls, Libéralisme politique, PUF, 1995, traduit..., le libéralisme contemporain se manifeste dans des constellations d'idées, de valeurs qui, si elles contiennent un noyau stable, sont toujours susceptibles de réorganisations différentes, comme celles accomplies par John Stuart Mill ou tous les auteurs du " nouveau " libéralisme que nous avons mentionnés.

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On pourra certes objecter que l'éclectisme n'est pas une bonne formule politiquement et que, intellectuellement, c'est en général un signe de faiblesse. En réalité, c'est une force pour une idéologie politique que de pouvoir se rénover, s'adapter aux circonstances nouvelles et permettre la coopération politique entre des forces sociales opposées. Mais ce qui est possible pour un courant intellectuel l'est sans doute beaucoup moins pour un parti politique. C'est pourquoi le rayonnement du " nouveau " libéralisme a plus été celui d'un mouvement intellectuel que d'un programme de parti. Il demeure cependant une inspiration pour tous ceux qui cherchent à faire face sans dogmatisme au monde nouveau qui s'annonce.

Notes

[1]

Cet article s'appuie sur le chapitre IV de mon livre Qu'est-ce que le libéralisme ? Ethique. Politique. Société, Paris, Gallimard, à paraître en octobre 2009.

[2]

Sur l'histoire du libéralisme européen, voir Guido De Ruggiero, The History of European Liberalism (Oxford University Press, 1927), Richard Bellamy, Liberalism and Modern Society (Cambridge, Polity Press, 1992), Michael Freeden, Ideologies and Political Theory (Oxford University Press, 1996), et Philippe Nemo et Jean Petitot (dir.), Histoire du libéralisme européen (PUF, 2006).

[3]

Pour une histoire approfondie du mouvement libéral sur le plan intellectuel et politique en France, voir l'étude remarquable de Lucien Jaume, L'Individu effacé, ou le paradoxe du libéralisme français (Fayard, 1997), et sur Guizot, Pierre Rosanvallon, Le Moment Guizot (Gallimard, coll. " Bibliothèque des sciences humaines ", 1985).

[4]

L'école de Manchester, représentée par Richard Cobden, le fondateur en 1839 de la Ligue de Manchester contre les droits sur les grains (Anti-Corn Laws League) et du Parti libéral, puis par le gouvernement Gladstone, est typique du " vieux " libéralisme, qui se concentre surtout sur la défense du libre-échange, la non-interférence de l'Etat dans la vie économique, la diminution des dépenses publiques et des impôts, la stricte liberté des contrats. Frédéric Bastiat (1801-1850) est en France le défenseur de l'école de Manchester, avocat, dans ses Sophismes économiques de 1845, d'un libéralisme dogmatique qui rejette toute intervention de l'Etat.

[5]

Sur Mill et le socialisme, voir Serge Audier, Le Socialisme libéral, La Découverte, coll. " Repères ", 2006, p. 8-13.

[6]

Voir Gilles Dostaler, Keynes et ses combats, Albin Michel, 2005, p. 199.

[7]

John Stuart Mill, Chapters on Socialism (1879), in Mill, Collected Works. Voir Michael Freeden, Ideologies and Political Theory : a Conceptual Approach, Oxford, Clarendon Press, 1998.

[8]

Voir par exemple Dostaler, op. cit., 2005, p. 215-216, et James T. Kloppenberg, Uncertain Victory : Social Democracy and Progressivism in European and American Thought, 1870-1920, Oxford University Press, 1988, p. 201-205.

[9]

Le texte le plus représentatif de sa pensée est Liberal Legislation and Freedom of Contract (1880), dont on trouvera des extraits dans Monique Canto-Sperber et Nadia Urbinati (dir.), Le Socialisme libéral. Une anthologie : Europe-Etats-Unis, éd. Esprit, 2003, p. 170- 179.

[10]

Voir Dostaler, op. cit., 2005, p. 200.

[11]

La présentation des thèses du " nouveau " libéralisme par Hobhouse se trouve dans Leonard T. Hobhouse, Liberalism (1911), repris in Hobhouse, Liberalism and Other Writings, Cambridge University Press, 1994.

[12]

Voir Audier, op. cit., 2006, p. 16-22 ; Dostaler, op. cit., 2005, p. 199-200 ; Kloppenberg, op. cit., 1988, p. 305-311.

[13]

La Fabian Society, qui existe toujours, a servi de premier think tank au Parti travailliste et compta parmi ses membres fondateurs Beatrice et Sidney Webb, George Bernard Shaw et H. G. Wells. Elle défendait l'intervention de l'Etat dans la société, grâce à une bureaucratie efficace et honnête, le collectivisme et la méritocratie, tout en se considérant comme l'héritière du libéralisme. Voir Steven Lukes in Canto-Sperber et Urbinati (dir.), op. cit., 2003, p. 156-157.

[14]

Voir Rosanvallon, op. cit, 1985, pour ses critiques.

[15]

Sur le " progressisme " américain, voir Kloppenberg, op. cit., 1988. ; Michael P. Zuckert, " On constitutional welfare liberalism ", Social Philosophy and Policy, vol. 24, n? 1, hiver 2007, p. 272-273 ; Eldon J. Eisenach, " Progressivism as a national narrative ", Social Philosophy and Policy, vol. 24, n? 1, hiver 2007, p. 55-83 ; Canto-Sperber et Urbinati (dir.), op. cit., 2003, ch. 5. Lors des élections présidentielles de 2008, à un journaliste qui lui demandait si elle était " libérale ", un terme à connotation négative dans la politique américaine d'aujourd'hui, Hillary Clinton a répondu : " Je préfère me dire progressiste. "

[16]

Sur Walter Lippmann et les origines du néolibéralisme, voir Serge Audier, Le Colloque Lippmann. Aux origines du néo-libéralisme, éd. Le Bord de l'eau, coll. " Les Voies du politique ", 2008. Sur la carrière de Lippmann, voir Kloppenberg, op. cit., 1988, p. 317-321.

[17]

Voir Ronald J. Pestritto, " The progressive origins of the administrative state : Wilson, Goodnow, and Landis ", Social Philosophy and Policy, vol. 24, n? 1, hiver 2007, p 16-54.

[18]

Sur le " nouveau " libéralisme en Italie, voir Canto-Sperber et Urbinati (dir.), op. cit., 2003 ; Audier, Le Socialisme libéral, op. cit., 2006, ch. III ; Bellamy, op. cit., 1992, ch. III.

[19]

On gardera les termes italiens traduits de façon littérale en français, " libéralisme " et " libérisme ". Tous nos remerciements vont à Andrea Garnero, qui nous a signalé la distinction entre les deux termes et qui a inspiré ce développement.

[20]

Luigi Einaudi, Dei diversi significati del concetto di liberismo economico e dei suoi rapporti con quello di liberalismo (1931), publié dans Benedetto Croce et Luigi Einaudi, Liberismo e liberalismo, Milan-Naples, Ricciardi, 1988.

[21]

Carlo Rosselli, Le Socialisme libéral, Paris, Valois, 1930.

[22]

Ibid. Voir aussi : " Il fut un temps où la bourgeoisie était le soldat de cette idée de liberté, le dépositaire de la fonction libérale... Ce temps n'est plus [...]. Où vit alors, où se réalise donc le libéralisme ? Dans toutes les forces actives révolutionnaires (au sens propre de ce mot) de l'Histoire ; dans toutes les forces sociales qui, sans en avoir eu toujours une pleine conscience, exercent une fonction de renouvellement ; dans toutes les forces qui entendent dépasser l'Etat social actuel et ouvrir à la liberté et au progrès des territoires, des horizons toujours nouveaux " (Carlo Rosselli, op. cit., 1930, p. 137).

[23]

Voir Dostaler, op. cit., 2005, p. 165-245 et surtout p. 198.

[24]

Freeden, op. cit., 1996, p. 177.

[25]

Ronald Dworkin, A Matter of Principle, Oxford University Press, 1986, p. 186.

[26]

John Rawls, Libéralisme politique, PUF, 1995, traduit de l'américain par Catherine Audard, p. 34.

Plan de l'article

  1. Crises et déclin du libéralisme classique
  2. La source d'inspiration du " nouveau " libéralisme : John Stuart Mill
    1. Mill sur l'individualité
    2. Mill sur la liberté
    3. Mill, la démocratie et le socialisme
  3. D'un libéralisme de parti à un libéralisme d'idées
    1. Le libéralisme " éthique " : l'Angleterre
    2. Le libéralisme " républicain " : la France
    3. Le libéralisme " progressiste " : les Etats-Unis
    4. Le " libérisme " et le socialisme libéral : l'Italie
  4. Les nouveaux combats
    1. Une nouvelle conception de l'individu et de la société
    2. Une nouvelle conception " positive " de la liberté
    3. Une nouvelle conception " welfariste " de la démocratie
    4. De l'égalité des droits à l'égalité des chances
    5. Une nouvelle conception de l'Etat
  5. L'impact du " nouveau " libéralisme
    1. Keynes et le " nouveau " libéralisme
    2. Les résistances après 1970 : Hayek et Rawls
  6. Une doctrine de la liberté

Pour citer cet article

Audard Catherine, « Le “nouveau” libéralisme », L'Économie politique, 4/2009 (n° 44), p. 6-27.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2009-4-page-6.htm
DOI : 10.3917/leco.044.0006


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