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L'Économie politique

2009/4 (n° 44)


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L'Etat contre le marché, la régulation contre l'intervention, la main visible contre la main invisible, la controverse est aussi ancienne que l'économie elle-même. Depuis les années 1980, le rapport de force entre les deux camps s'était infléchi, insensiblement d'abord, puis de façon manifeste à la fin des années 1990, en faveur des libéraux. Ceux-ci, partis du monde anglo-saxon, avaient conquis la planète : la création de richesse était plus intense lorsque l'Etat se rétractait et laissait le champ libre à l'initiative privée. C'est du moins ce qu'on croyait jusqu'à l'année 2008, de Londres à Santiago du Chili.

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Voilà en effet plus de trente ans que l'élite mondiale professait un libre-échange sans concession, pour le bien réputé du plus grand nombre. Voilà plus de trente ans que l'économie de marché sans limite était célébrée sur tous les continents, et qu'on lui attribuait l'extraordinaire emballement de la croissance économique des années folles qui ont vu le produit intérieur brut (PIB) américain progresser de plus de moitié entre 1994 et 2006 et celui de la Chine multiplié par plus de six entre 1989 et 2008. C'est au nom de cette efficacité pour le plus grand nombre que nous avons organisé le retrait de la puissance publique dans la plupart des pays du monde. Qu'on a toléré, sinon encouragé, les salaires mirobolants pour les patrons des grandes entreprises, ces héros de la mondialisation dont les oracles étaient plus écoutés que ceux des responsables politiques et des grands intellectuels. Qu'on a déréglementé les secteurs de l'énergie, des télécommunications, des transports, en exaltant les vertus de la concurrence au nom d'un principe simple et universellement ressassé : le marché, c'est mieux, et ça marche tout seul.

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La crise financière change tout. Elle a produit sur les élites mondiales l'effet d'une bombe à neutrons. En apparence, rien ne bouge : les mêmes sont toujours là, dispensant leurs augures et leurs conseils sur la marche du monde. Seuls sont limogés quelques banquiers infortunés - est-ce vraiment le terme d'" infortunés " qui convient, à la réflexion ? - qui servent de victimes expiatoires. Pour le reste, tout a été révolutionné. D'un jour à l'autre. Les patrons, économistes et hommes politiques semblent avoir relu Marx et Keynes dans la nuit. Parfois même Trotski. Les voilà qui parlent désormais de tempérance et de régulation, fustigent l'avidité et ses ravages, dénoncent le libéralisme outrancier qu'ils prônaient naguère.

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C'est en réalité l'ensemble des élites mondiales qui a brutalement basculé dans un nouvel univers idéologique, à mesure que la crise financière a révélé une vérité oubliée : les marchés, lorsqu'ils sont laissés à eux-mêmes, créent immanquablement des désordres auxquels ils sont incapables de remédier seuls.

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Il y a quelques années, un film allemand, Good Bye, Lenin !, racontait les tentatives d'un jeune homme pour entretenir sa mère dans l'idée que le mur de Berlin n'était pas tombé et que le monde d'avant, communiste mais plus confortable, existait toujours. Le film qui s'écrit aujourd'hui pourrait s'intituler Good Morning, Lenin ! : ce sont désormais les banquiers qui se réveillent, surpris par la disparition de leur monde, de leurs croyances. Çà et là, ils tentent de retourner dans le monde d'avant, comme aux Etats-Unis, où certains ont remboursé les aides de l'Etat fédéral pour pouvoir se verser à nouveau des salaires déments échappant à tout contrôle. Mais la tendance est à l'oeuvre. Elle ne sera infléchie que de façon momentanée. Sur le plan national comme sur l'international, on vante la régulation et le contrôle, on cherche les moyens de faire rentrer dans sa lampe le mauvais génie du marché.

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Cette conversion est troublante d'abord par sa brutalité. Le libéralisme est mort sans combat et, plus surprenant encore, sans débat. Le 15 septembre 2008, jour de la faillite de Lehman Brothers, la religion du marché s'est purement et simplement volatilisée. Bien sûr, Keynes lui-même l'a écrit : quand les faits changent, on change d'avis. Mais un tel tête-à-queue idéologique relativise considérablement la valeur des jugements que nous portons sur l'économie, pour ne rien dire des travaux des économistes. Si tout le corpus des observations, analyses et pronostics faits sur plusieurs décennies se trouve d'un jour à l'autre dévalué par la force des événements, comment penser désormais l'économie autrement que comme une charlatanerie ?

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Il y a en réalité deux hypothèses. Ou bien nous nous sommes collectivement trompés ces derniers temps, emportés que nous étions par la fièvre libérale, oubliant les préceptes fondamentaux, et nous revenons aujourd'hui à la vérité. La science économique aurait alors subi une éclipse, comme l'intelligence collective en connaît parfois. L'autre possibilité n'est guère plus rassurante : l'illusion libérale a vécu, une autre lui succède, celle de la régulation.

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En apparence, c'est la crise économique qui a déclenché la révolution idéologique. Il se pourrait bien pourtant que la causalité fût inverse. Et que cette adoration nouvelle de l'Etat, de la règle et du dirigisme ne fussent que de lointaines conséquences d'un changement profond, né dans la société il y a plusieurs années, qui a lui-même produit aussi le krach. Changement auquel l'économie a dû se soumettre comme l'esclave obéit au maître, parce qu'elle obéit toujours aux injonctions de la société, dont elle n'est que l'expression tardive et caricaturale.

La pulsion libérale

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La forme radicale de déréglementation que nous avons expérimentée dans les années récentes était, elle aussi, la résultante d'une force très puissante, née bien longtemps auparavant, la pulsion libérale. C'est dans les années 1960, il y a plus de quarante ans, qu'a surgi le désir de liberté dans nos sociétés, porté par les baby-boomers, cette génération de l'après-guerre qui s'est révoltée contre ses parents, contre les traditions et l'ordre ancien. La date de naissance officielle de l'onde libérale est bien sûr le printemps 1968, avec les mouvements étudiants qui se déclenchent dans de nombreux pays. Le slogan de cette révolution, " il est interdit d'interdire ", gagnera peu à peu la planète. Même derrière le rideau de fer, en Tchécoslovaquie, les étudiants se soulèvent pour le " printemps de Prague ", qui déclenche une répression féroce de l'armée communiste. L'année suivante, en 1969, une grande fête libertaire est organisée près d'une petite ville de l'Etat de New York, aux Etats-Unis : le festival de Woodstock, qui rassemble 450 000 personnes et capte l'attention des jeunes du monde entier. L'ère libérale est alors ouverte.

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De façon singulière, l'histoire de la pulsion libertaire est rythmée par les années en " 9 ". 1969, ce sont les prémices, avec le festival de Woodstock. Dix ans plus tard, le 3 mai 1979, c'est l'élection de Margaret Thatcher au Royaume-Uni. A première vue, il n'y a pas de lien entre les deux événements. Et pourtant, Woodstock et l'arrivée de Thatcher au 10, Downing Street sont deux conséquences de la même cause première, le désir de liberté. Le courant libéral, né dans la société, passe petit à petit dans le monde de l'économie et de la politique. Dès le milieu des années 1970, un petit groupe d'économistes prend une influence croissante sur la recherche et la politique économique : les épigones de Milton Friedman, formés au département d'économie de l'université de Chicago, l'un des meilleurs du monde. En 1962, ce fils de petits commerçants, né à Brooklyn au début du siècle, avait publié un ouvrage majeur, Capitalisme et liberté, qui défendait le retrait de l'Etat et critiquait sévèrement les politiques publiques, en particulier celles qui visaient à stimuler l'activité au moyen de relances budgétaires. Il sera, dans les années 1960, le guide spirituel des " Chicago Boys ", ses étudiants, qui essaimeront dans le monde entier et gagneront une victoire idéologique sans partage sur les héritiers de Keynes. La dictature chilienne sera le laboratoire de la politique économique " made in Chicago ", car le général Pinochet s'entourera de conseillers libéraux formés aux Etats-Unis. Il en résultera une prospérité exceptionnelle pour le Chili, qui tranchera avec la déconfiture de ses voisins sud-américains. En 1976, Friedman recevra le prix de Banque de Suède en économie et accèdera à une notoriété internationale.

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La vraie victoire de Friedman n'interviendra toutefois que trois ans plus tard, avec l'arrivée au pouvoir de Thatcher, en mai 1979, suivie dix-huit mois après par celle de Ronald Reagan, élu président des Etats-Unis en novembre 1980. Tous deux professent les mêmes idées simples : moins d'Etat, moins d'impôt, plus de liberté et d'initiative. Dans les deux cas, ces leaders de droite gagnent face à des partis de centre gauche qui sont déjà au pouvoir et qui ont affaibli considérablement leur pays.

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Exactement à la même époque, le pays le plus peuplé du monde, la Chine communiste, adopte lui aussi un succédané d'économie de marché, avec le début de réformes qui allaient déclencher le rattrapage économique le plus spectaculaire de l'histoire. A la fin décembre 1978, la " Bande des Quatre ", un ramassis d'extrémistes emmenés par la veuve de Mao Zedong - le Grand Timonier est mort deux ans plus tôt -, est liquidée lors du plénum du Comité central du Parti communiste. Le vainqueur politique est un petit homme rond, un compagnon de Mao qui a été persécuté pendant les heures les plus sombres de la Révolution culturelle (son fils a été jeté du haut d'un bâtiment par les gardes rouges) : Deng Xiaoping. C'est lui qui conclut le plénum du Parti avec un discours sur les réformes qui fera date. La Chine met alors un premier pied, prudent, dans le monde de l'économie de marché. Même la séculaire Grande Muraille, édifiée pour protéger l'empire du Milieu des influences étrangères, est impuissante à retenir l'onde planétaire.

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Les années 1980 verront la diffusion rapide des idées libérales dans le monde entier. Elles sont alors relayées par les deux organisations jumelles de Washington, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, qui imposent aux " pays en développement " - c'est ainsi qu'on les appelle alors pudiquement - les nouveaux canons de l'orthodoxie économique. La vague balaie également l'Europe, grâce à l'Acte unique, adopté en 1987, qui vise à établir un grand marché sur le continent en supprimant frontières et entraves au commerce et à la concurrence. De façon révélatrice, cette ambition est baptisée programme des " quatre libertés " : liberté de circulation pour les biens, les services, les capitaux et les personnes. C'est un socialiste français, Jacques Delors, alors président de la Commission européenne, qui acclimate l'humeur libérale des temps à la culture du continent. Tous les gouvernements s'adaptent et libéralisent leur économie dans la perspective du " big bang " du 1er janvier 1993.

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C'est en Europe qu'intervient l'événement qui va décupler l'énergie libérale : le 9 novembre 1989, le mur de Berlin tombe. Victoire de la liberté politique, la chute des régimes communistes européens consacre aussi le triomphe de la liberté économique, en ouvrant au marché de nouveaux espaces de conquête. A compter de ce moment, démocratie et économie de marché n'ont plus d'ennemi, sinon dans d'exotiques pays situés aux confins du monde. " La Terre est plate ", écrira quelques années plus tard l'éditorialiste vedette du New York Times, Thomas Friedman, expert dans la mise en forme séduisante des lieux communs du moment.

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La chute du Mur est, par nature, un événement libéral : la pulsion dominante, après avoir franchi la Grande Muraille de Chine, met à bas le rempart qui mutilait l'Europe. L'aspiration à la liberté, qui culmine alors sous sa forme la plus noble, redessine le monde en supprimant les frontières. Pourquoi les Polonais, les Allemands et les Tchèques se sont-ils soulevés à ce moment-là ? L'échec économique de ces pays, l'usure des cliques communistes au pouvoir, tout cela a joué. Mais ce n'est pas l'essentiel. Il faut souligner ici le rôle clé des nouvelles technologies de l'information. Le Mur est tombé parce que les citoyens de l'Est avaient fini par savoir ce qu'il se passait de l'autre côté. Ils savaient que la vie y était plus libre et plus facile parce que l'information leur parvenait, grâce au développement des télévisions et des radios libres qui avaient pris leur essor dans la décennie 1980, justement grâce au retrait de la puissance publique dans ce secteur, qui a été l'un des premiers à être libéralisés. Le cloisonnement des sociétés était encore possible dans les années qui suivirent la guerre, parce que l'information y était contrôlée. A la fin des années 1980, le monde des communications innove et se développe, et un tel confinement n'est matériellement plus réalisable : c'est l'invention du microprocesseur et des antennes paraboliques qui a lentement corrodé le mur de Berlin. Jusqu'à aujourd'hui, et depuis plusieurs décennies, les nouvelles technologies ont été les auxiliaires précieux de l'onde libérale, en la diffusant en tout point de la planète. C'est d'ailleurs en 1969, l'année même de la fête libertaire de Woodstock, que le premier e-mail a été envoyé sur Arpanet, l'ancêtre d'Internet !

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Technologies de l'information, liberté et libéralisme économique vont s'entremêler étroitement dans la décennie qui suit, les années 1990, qui sera la décennie dorée du cycle, offrant une croissance éblouissante à la planète, tant chez les riches, surtout dans le monde anglo-saxon, que chez les pauvres, avec leur montée en puissance dans l'économie mondiale. " Sous-développés " en 1975, " en voie de développement " en 1985, la Chine et ses émules deviennent " émergents " en 1995, grâce aux bénéfices du commerce international - encore un cadeau de l'économie de marché.

Changement de cycle

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Sur le plan macroéconomique, cette décennie est d'une remarquable stabilité. Le chômage atteint des niveaux historiquement faibles, à moins de 5 % de la population active aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Mais, comme si un calme inhabituel entraînait mécaniquement un dérèglement, les choses commencent à se gâter à la fin des années 1990. Comme si la disparition du risque géopolitique - le monde libre n'a plus d'ennemi puissant - et du risque économique - la croissance est forte et l'inflation a disparu - avait incité les acteurs à la déraison. En matière financière tout particulièrement, à cause de la progression de l'endettement. L'année 1999 voit le déchaînement des mégafusions d'entreprises, qui marque toujours la proximité d'une violente correction. Et la correction arrive en effet, car deux krachs ponctuent les années 1990. Deux alertes, comme la répétition générale de ce qui va se produire dix ans plus tard. La crise asiatique, d'abord, en 1997-1998, qui sanctionne les pays émergents et leurs déficits extérieurs ; l'explosion de la bulle Internet, ensuite, en mai 2000, qui dissipe les rêves naïfs - et fort bien rémunérés - de la " nouvelle économie ".

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Dans le cycle libéral, cette époque marque le début de la fin. L'excès de liberté produit déjà ses premiers dégâts. L'extraordinaire prévalence des marchés financiers et de la " dictature " qu'ils exercent sur la conduite des entreprises en est un signe. En moins de dix ans, le Dow Jones 30, indice des valeurs phares de la cote new-yorkaise, voit sa valeur multipliée par plus de trois, tout comme le CAC 40, l'indice parisien. Les inégalités de revenus s'accroissent à la mesure de cette progression que les fondamentaux économiques ne justifient en rien.

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Le double krach dessaoule un temps la planète. Mais dès les années 2003-2004, la spéculation repart de plus belle, et avec elle l'endettement. Surendetté à la fin des années 1990, le monde soigne le mal par le mal et se rue dans un nouvel emballement... Celui-ci se concentre désormais non plus sur la Bourse, qui a déçu, mais sur l'immobilier, principalement aux Etats-Unis et sur un arc atlantique européen qui va de l'Islande jusqu'à l'Espagne, en passant par l'Irlande et le Royaume-Uni, ainsi que dans les pays émergents à forte croissance. Peu à peu, l'ensemble des actifs voit ses cours soufflés par l'incroyable liberté donnée aux emprunteurs et la disparition des règles prudentielles élémentaires. Cette fuite en avant est rendue possible par l'innovation financière, qui repousse les limites de l'endettement et franchit celles de la raison. Folie de l'immobilier, du private equity (le capital-investissement), des fusions d'entreprises, bénéfices records des banques et bonus records pour les banquiers... Les derniers feux de la spéculation se porteront sur les matières premières, le pétrole tout particulièrement, qui atteindra près de 150 dollars le baril à l'été 2008. On connaît la suite.

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Chef-d'oeuvre de la génération libérale, celle des baby-boomers, la crise financière est donc la lointaine fille de Mai 1968. Ces deux événements sont liés l'un à l'autre comme l'enchaînement des saisons ; ils témoignent de deux stades de la pulsion libérale, l'un précoce, l'autre tardif. Dans les années folles de Wall Street, qui précédèrent tout juste la crise, la finance mondiale avait d'ailleurs adopté et mis en oeuvre le slogan des étudiants qui jetaient des pavés, " il est interdit d'interdire " : tout était permis, la règle était bannie. C'est dans la société qu'a débuté ce cycle libéral, avec la révolte d'une génération contre celle qui la précédait. Il s'est affirmé ensuite, notamment dans l'économie et la finance, au fil des années, jusqu'à la dérive et l'excès qui l'ont conduit au krach. Vue ainsi, la crise financière est le chef-d'oeuvre dévoyé des baby-boomers, l'achèvement du projet de leur génération.

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Très probablement, nous sommes entrés dans l'hiver du cycle libéral, et pas seulement sur le plan économique. Un autre cycle va naître ; il est même déjà né, dans la société - comme toujours -, parce qu'une autre génération monte et qu'elle se détermine contre la précédente, en prenant le contre-pied de celle qui l'avait précédée, comme les baby-boomers l'avaient fait il y a près d'un demi-siècle.

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Le retournement idéologique que nous observons depuis un an n'est probablement pas une manifestation régressive transitoire, qui s'expliquerait par le traumatisme d'une crise inhabituelle. Il est tout à fait possible que l'embardée idéologique que nous observons soit le signe avant-coureur d'un nouveau cycle, un événement qui marque la transition entre deux époques, chacune étant marquée par une orientation très différente, à cause de la succession des générations. Le monde qui s'ouvre serait alors très différent de celui que nous quittons. Il pourrait changer radicalement les règles de la société et les canons de l'économie. Ce qui était adulé naguère serait vilipendé demain, et inversement. On pourrait voir apparaître d'autres illusions, ni plus fécondes ni plus dommageables, mais véritablement différentes.

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Dans les mois et les années qui viennent, cette pulsion - faut-il l'appeler antilibérale, ou collectiviste ? - va s'amplifier, sous l'effet du contraste dévastateur entre un monde financier reparti dans l'espoir improbable d'une reprise et une économie réelle qui subira encore pendant de longs mois les destructions massives d'emplois. Ce " découplage " entre une finance qui aura retrouvé son arrogance et une réalité encore ombrée par la crise contraindra les gouvernements à réguler davantage, pour répondre à la demande des peuples. Et ils le feront indépendamment de leur couleur politique et de leurs orientations idéologiques, comme ils avaient libéralisé naguère, qu'ils fussent de gauche ou de droite. En France, c'est ainsi un président de droite, Nicolas Sarkozy, qui réinstalle l'Etat dans son rôle protecteur, alors qu'au milieu des années 1980, c'étaient nos socialistes qui avaient présidé au " big bang " libéral de la finance française. Le double contre-pied n'est qu'apparent : ce ne sont pas les gouvernements qui décident, mais l'époque. Les dirigeants n'entreprennent jamais que ce qu'on leur demande de faire, quelles que soient leurs options politiques.

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Les préoccupations environnementales, causées par la détérioration apparente du climat, devraient aussi servir cette pulsion nouvelle. Peut-être ne sont-elles d'ailleurs qu'une manifestation, de plus en plus forte, du besoin de collectif qui demande à s'exprimer à nouveau, après une longue période de silence. Besoin porté parfois jusqu'à la quasi-religion, avec son intolérance et ses solutions extrêmes, prônant la décroissance et le renoncement à toute forme de modernité ou de progrès.

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La crise montre donc un jour différent selon qu'on creuse plus ou moins profondément pour comprendre les causes qui l'expliquent. En surface, c'est une correction financière, qui a vu les prix - les cours boursiers, le prix des logements ou celui de la tonne de cuivre - se réajuster après une phase d'embellie tout à fait anormale. Mais le fait premier, celui qui explique tous les autres, c'est l'affaiblissement de la pulsion libérale, qui lutte aujourd'hui avec des forces nouvelles. Et celles-ci vont très probablement l'emporter. Sur ces deux plans, la crise est à la fois le symptôme de désordres et le début d'une solution. Par-delà son visage grimaçant et les cohortes de chômeurs qu'elle jette à la rue, elle porte un monde nouveau, qui bouscule l'ordre établi et l'enchaînement des causes et des conséquences. Ce monde ne sera ni meilleur ni plus mauvais que le nôtre, il sera autre. C'est celui de nos enfants.

Plan de l'article

  1. La pulsion libérale
  2. Changement de cycle

Pour citer cet article

Lenglet François, « La fin du cycle libéral », L'Économie politique, 4/2009 (n° 44), p. 65-75.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2009-4-page-65.htm
DOI : 10.3917/leco.044.0065


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