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L'Économie politique

2010/1 (n° 45)


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Depuis quelques années, l'entreprise est devenue " responsable " et contribue au développement durable. Du moins, c'est ce que prétendent les grandes corporations tout comme les associations industrielles, qui ne cessent d'en faire la démonstration dans des mémoires ou des rapports de performance " extrafinancière ", aussi appelés " de responsabilité sociale " ou " de développement durable ".

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Est-ce à dire qu'une nouvelle ère s'est ouverte, alors que ces entreprises, auxquelles les libellés de missions corporatives donnent des allures d'organisations non gouvernementales (ONG), viennent remplacer une génération d'organisations autrefois exclusivement axées sur le profit et la production ? Cette simple affirmation suscite d'emblée un malaise qui invite à plusieurs questionnements. Pourquoi parle-t-on aujourd'hui de responsabilité sociale ? L'appel unanime à la nécessaire responsabilisation sociale des entreprises est-il révélateur d'une rupture avec une génération précédente d'organisations ? Pour répondre à ces questions, il faut bien entendu rendre compte du phénomène de la responsabilité sociale, mais ceci suppose préalablement de s'accorder sur le sens à donner à cette expression, étant entendu qu'un tel sens déterminera, le cas échéant, la portée et la nature de la rupture.

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Nous ne sommes pas de ceux qui insistent sur le caractère séculaire de la responsabilité sociale au point de nier toute nouveauté au phénomène. Si l'expression n'est pas nouvelle, sa généralisation dans les discours, mais aussi la prolifération des postes de gestionnaires au sein des entreprises et la multiplication des programmes et des cours de responsabilité sociale au sein des cursus en sciences de la gestion datent d'une décennie à peine. Il n'en reste pas moins que la responsabilité sociale telle qu'elle s'institutionnalise aujourd'hui est le fruit de débats et de questionnements s'étalant sur rien de moins qu'un siècle. La période actuelle est marquée à la fois par une généralisation de l'idée de responsabilité sociale de l'entreprise et par des antagonismes fondamentaux concernant la signification et le modus operandi de cette responsabilité. Toute entreprise se dit aujourd'hui responsable, et la responsabilité sociale est désormais inscrite dans les cursus de diplômes de gestion comme un principe stratégique incontournable. Mais derrière cette apparente unanimité, les positions sont on ne peut plus polarisées, comme l'illustre non seulement la démarche avortée de la Commission européenne mais aussi les débats houleux qui ont cours dans le cadre de la future norme ISO 26 000, dont plusieurs doutent encore qu'elle puisse voir le jour.

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L'institutionnalisation de la responsabilité sociale s'avère donc difficile dans la mesure où la conception volontariste et relativiste mise en avant par les gestionnaires est largement controversée depuis que de nouveaux acteurs sociaux se sont approprié le concept de responsabilité sociale. Il n'en reste pas moins que ces controverses fleurissent sur des transformations fondamentales de l'imaginaire économique de l'ensemble des acteurs sociaux et que l'on peut synthétiser en trois points : l'entreprise a des responsabilités qui s'ajoutent à sa mission économique ; l'entreprise peut (et donc doit) embrasser une mission d'intérêt général ; la sphère économique ne peut être pensée comme indépendante des dynamiques et réalités sociales et environnementales.

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Comme en arrière-plan des débats sur la responsabilité sociale, ces propositions qui font aujourd'hui consensus chez les acteurs sociaux correspondent à une véritable rupture avec la perspective smithienne de l'entreprise encore défendue pendant les années 1970 et selon laquelle c'est en se consacrant à la maximisation de ses profits que l'entreprise remplit sa mission sociale. Or, ces propositions ouvrent la voie à une nouvelle perspective du rôle des dirigeants d'entreprise qui, promus au rang de gestionnaires sociaux, pourraient devoir répondre à une nouvelle moralité. En demeurant soumis à des obligations de rendements financiers, dans un système économique qui n'internalise encore que très peu de coûts sociaux et environnementaux, ce n'est qu'en s'inscrivant dans une perspective optimiste de la responsabilité sociale fondée sur le postulat de situations gagnant-gagnant que les dirigeants peuvent conjuguer leurs obligations gestionnaires et cette nouvelle moralité, au risque de se trouver dans une situation totalement schizophrénique.

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Cet arrière-plan de la responsabilité sociale étant brossé, comment peut-on comprendre la responsabilité sociale, au-delà des discours qui tentent de la définir, à la lumière notamment des pratiques qui s'en réclament ? Nous nous attarderons dans ce qui suit aux deux éléments les plus souvent présentés comme constitutifs de la responsabilité sociale, et qui font l'objet de la plupart des définitions que l'on peut qualifier d'institutionnelles.

La responsabilité sociale comme pratique volontaire

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L'idée que la responsabilité sociale désigne des " initiatives volontaires allant au-delà de la loi " nous renvoie à un contexte historique où cette responsabilité fut très tôt présentée comme une alternative à la réglementation. Les chercheurs en gestion ont littéralement exhorté les gestionnaires à être responsables socialement en vue d'éviter que le gouvernement, sujet aux pressions de la population, ne légifère pour contraindre les entreprises récalcitrantes à devenir responsables. Si cet argument est toujours utilisé aujourd'hui, il trouve un écho renouvelé dans le contexte de la mondialisation économique, qui consacre une véritable autonomie législative de l'entreprise. Bref, la responsabilité sociale apparaît dans ce contexte comme la seule alternative puisqu'il n'existe pas d'autorité législative ni de réglementation à l'échelle mondiale.

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Tout aussi séduisant qu'il puisse paraître, cet argument ne résiste pourtant pas à l'analyse dans la mesure où ce n'est pas tant l'absence de droit qui caractérise l'échelle mondiale que la difficulté d'application des normes édictées à ce niveau. D'une part, au-delà des difficultés que suppose leur formulation, compte tenu de la diversité des intérêts et des acteurs en présence, ces normes doivent être transposées en droit interne pour trouver application et sont donc sujettes à la bonne volonté, mais aussi à la capacité des Etats à les mettre en oeuvre. D'autre part, à l'échelle internationale, les mesures de sanction en cas de défaut restent souvent d'ordre diplomatique, et sujettes à bien d'autres considérations que la réprobation d'un comportement délinquant. Or, les discours mettant en exergue l'absence de " réglementation " à l'échelle mondiale reviennent en fait à nier l'existence du droit international et à discréditer les normes édictées à ce niveau, pour reléguer à l'arrière-plan les difficultés de sa mise en oeuvre faute d'institutions appropriées mais aussi en raison précisément du comportement des entreprises.

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On voit ici toute l'incongruité du raisonnement voulant que la responsabilité sociale pallie les manques du droit, dans la mesure où les difficultés d'application sont liées aux stratégies d'évitement et de contournement des entreprises qui font fi des conventions internationales ou se soustraient au droit national en délocalisant leur production. Ce raisonnement permet néanmoins de présenter les initiatives volontaires comme une alternative crédible, alors qu'une analyse davantage axée sur l'effectivité des normes met au jour non seulement le fait que les mesures volontaires n'offrent guère plus de garantie de mise en oeuvre que le droit international, mais de façon encore plus provocante le fait que ce sont les entreprises elles-mêmes qui freinent cette mise en oeuvre.

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En second lieu, l'idée que des initiatives volontaires puissent voir le jour en lieu et place de la réglementation révèle un paradoxe. Si, comme nous l'avons vu plus tôt, la responsabilité sociale est rentable, la législation est superflue puisque la mission économique de l'entreprise obligerait cette dernière à adopter le comportement responsable précisément parce qu'il est rentable. A l'inverse, si l'initiative responsable correspond à un coût et ne peut être justifiée en regard d'une rationalité économique, il n'est pas possible à l'entreprise de la mettre en avant sans y être contrainte par une législation, sous peine de représailles de la part des actionnaires. Entre ces deux situations, toutefois, existe une dynamique dont le discours commun cherche à rendre compte par l'évocation du long terme, mais qui correspond plus prosaïquement au jeu entre l'évolution de la législation et l'anticipation stratégique qu'en font les dirigeants d'entreprises.

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En effet, bon nombre de pratiques non rentables aujourd'hui peuvent le devenir demain selon l'évolution du cadre normatif ; ainsi en va-t-il des mesures de gestion des gaz à effet de serre qui, le jour où s'imposeront des plafonds d'émission et un système de permis échangeables, s'avéreront potentiellement très rentables. L'anticipation de la loi et par extension la compréhension des demandes sociales qui présideront à des modernisations législatives sont à la base d'un comportement stratégique de l'entreprise par lequel celle-ci adopte de nouveaux procédés avant même d'y être contrainte par la loi, ce qui lui donne une image d'avant-garde et la distingue de ses concurrents. Mais, plus déterminant encore, il faut garder à l'esprit que les politiques publiques et les réglementations ne s'élaborent pas en vase clos : même sans relever d'un processus participatif formel, la législation est le fruit d'un compromis social arbitré par l'Etat où la meilleure pratique existante sert bien souvent de référence à la formulation de nouvelles exigences légales. En entérinant la " meilleure technologie disponible ", une réglementation confirme la position de chef de file de l'entreprise qui l'a développée et consacre son niveau de performance, qui devient le nouveau level playing field, les nouvelles règles du jeu applicables à tous de la même façon. On voit donc comment la réglementation peut faire office de véritable ressource stratégique pour une entreprise et, en modifiant la structure de coût de toute l'industrie en fonction de sa propre performance, lui conférer un avantage concurrentiel exceptionnel, bref, " rentabiliser " une initiative volontaire apparemment non rentable au départ.

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La définition institutionnelle de la responsabilité sociale suggère ainsi un rapport de l'entreprise à la loi qui, s'il est très simpliste par rapport à ce qui est observable dans la pratique, lui permet de poser les initiatives volontaires comme des alternatives crédibles à la réglementation. De plus, cette définition de la responsabilité sociale comme alternative à la réglementation ou initiative " au-delà de la loi " est d'autant plus incongrue qu'elle est contredite par le discours des entreprises elles-mêmes, si l'on se fie à leurs rapports de développement durable et de responsabilité sociale. L'analyse de ces rapports montre en effet que la conformité aux lois est un élément incontournable de la responsabilité sociale. Ces rapports n'hésitent d'ailleurs pas à évoquer les conventions internationales que les entreprises se targuent de respecter. En réalité, la responsabilité sociale n'y est pas définie en opposition à la loi, mais bien par le principe premier de sa conformité. Quant aux initiatives " volontaires ", elles correspondent rarement à une surperformance par rapport à des normes réglementaires ; il s'agit le plus souvent de mesures se déployant dans des espaces non réglementés, où une réglementation future est possible même si incertaine. Bref, la responsabilité sociale " s'appuie sur le droit ", " promeut le droit ", et l'entreprise qui se dit responsable " affiche son légalisme " [Lacheze, 2008]. Par ailleurs, et a contrario de ce qui est sous-entendu par la définition volontariste de la responsabilité sociale, le droit est même utilisé pour limiter les engagements des entreprises [idem, p. 20].

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Ainsi, on constate que la définition de la responsabilité sociale en tant qu'initiative allant au-delà de la loi est lourde de confusion et masque plusieurs dynamiques comportementales des entreprises. Alors qu'elle ne correspond pas même à la pratique de ces entreprises, elle propose une perspective du droit et de la régulation sociale non seulement erronée, mais trompeuse. Comme on va le voir dans ce qui suit, le deuxième élément de la définition institutionnelle de la responsabilité sociale, s'il s'avère davantage en phase avec les pratiques réelles des entreprises, suscite aussi une interprétation trompeuse de la dynamique sociale qui, en naturalisant l'entreprise, a pour effet d'interdire certaines questions fondamentales.

La responsabilité sociale comme dialogue avec les parties prenantes

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L'idée que l'entreprise doit maintenir un dialogue avec ses " parties prenantes " a été formalisée par Freeman dans son célèbre ouvrage Strategic Management : A Stakeholder Approach (1984). Ce dialogue n'y est pas présenté comme une fin en soi, mais bien comme une stratégie permettant de réduire les risques sociaux associés aux activités de l'entreprise. Car, si le dialogue avec les parties prenantes peut s'apparenter à une responsabilité sociale, il s'agit néanmoins bel et bien de conforter l'entreprise dans sa mission économique. La thèse développée par Freeman est que le contexte sociopolitique requiert de l'entreprise une vision élargie des opportunités et menaces de son environnement, laquelle suppose qu'elle ne s'inquiète plus seulement de ses interlocuteurs traditionnels (Etat, concurrents, actionnaires), mais soit à l'écoute de ses parties prenantes (ou parties intéressées), définies comme tout groupe susceptible d'affecter ses activités ou d'être affecté par elles - dans la mesure où, en étant affecté, un groupe pourrait réagir et affecter à son tour l'entreprise. D'un point de vue managérial, on comprend l'intérêt d'une telle perspective, qui a été reprise par la plupart des courants en stratégie d'entreprise. Mais cette théorie et son vocabulaire ont été exportés bien au-delà des pratiques stratégiques pour être au coeur de l'analyse des " rapports entre l'entreprise et la société ".

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Or, en dehors d'une perspective managériale, la théorie des parties prenantes obscurcit plutôt qu'elle n'éclaire la dynamique sociale. En premier lieu, la terminologie " partie prenante " assimile les différents acteurs sociaux et masque par conséquent la nature du lien entre l'acteur et l'entreprise, qui était explicite dans le vocabulaire traditionnel. Travailleurs, gouvernement, actionnaires, ONG : tous ne sont que des parties prenantes de l'entreprise, avec lesquelles cette dernière entre " en dialogue ". Le modèle érige ainsi l'entreprise en acteur social, ce qui a pour effet de la naturaliser et de gommer sa réelle nature de structuration des rapports sociaux. Il devient impossible, dans cette représentation, de percevoir le contrôle exercé par les dirigeants sur les salariés à travers l'entreprise, de comprendre comment l'entreprise hiérarchise les acteurs sociaux entre eux et constitue un véritable véhicule de domination des actionnaires et des dirigeants sur les travailleurs, les consommateurs et les communautés locales. A cela s'ajoute la réduction du gouvernement à un acteur parmi d'autres, ce qui interdit de penser sa fonction de structuration de l'environnement dans lequel évolue l'entreprise, et encore moins son pouvoir de réformer l'entreprise elle-même et par conséquent de redéfinir les rapports sociaux qu'elle structure. En résumé, la terminologie des parties prenantes naturalise l'entreprise et gomme son rôle structurant, c'est-à-dire le fait qu'elle hiérarchise les acteurs sociaux et sert de véhicule à la domination.

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Mais au-delà d'une visée rationnalisatrice, la théorie des parties prenantes a d'abord une ambition pratique visant à outiller l'entreprise pour faire face à un contexte social de plus en plus menaçant. A cet égard, elle a non seulement présidé à de nouvelles pratiques, mais aussi participé à banaliser la communication directe entre l'entreprise et les mouvements sociaux qui s'adressaient jusqu'alors à l'Etat. S'il est vrai que ce dialogue peut sembler vain compte tenu de la disparité des forces en présence, il a constitué une importante force de modernisation ces dernières années pour des entreprises soucieuses de démontrer leur pertinence sociale et d'asseoir leur légitimité. Progressivement, les mouvements sociaux ont ainsi fait incursion dans l'évaluation de la performance sociale et environnementale de l'entreprise, et ce, non plus dans un espace contestataire, mais bien dans un nouvel espace de dialogue et de concertation qui n'interdit pourtant pas les débats et la confrontation.

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La théorie des parties prenantes capte par contre moins bien la transformation des stratégies des mouvements sociaux qui, ne se limitant pas à ce dialogue direct dont elle veut rendre compte, ont choisi d'investir des statuts proprement économiques pour faire valoir leurs revendications. Les ONG ont cherché à politiser le consommateur pour stimuler une demande assortie d'exigences sociales et environnementales et ainsi structurer le marché en fonction de ces nouveaux critères de performance. Inspirées par les mouvements religieux, elles ont aussi redéfini le rôle de l'actionnaire, qui est devenu militant en portant certaines causes sociales et environnementales devant les assemblées d'actionnaires.

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En plus de s'exprimer sur la scène proprement sociale en investissant notamment ses nouveaux espaces virtuels, le dialogue entre les gestionnaires et les mouvements sociaux se formalise donc dans des arènes traditionnellement économiques qui tendent à se politiser au fur et à mesure qu'elles sont investies par ces nouveaux acteurs. En conséquence, les mesures unilatérales de responsabilité sociale ont peu à peu cédé le pas à des initiatives multipartites où l'entreprise a accepté le principe d'une codéfinition et d'une coévaluation de sa performance sociale et environnementale. Les initiatives multipartites se sont ainsi imposées dans plusieurs industries comme des lieux de débat et de négociation sur les enjeux sociaux et environnementaux de l'industrie et les principes de gestion socialement acceptables en présidant à des mécanismes inédits de régulation. Depuis une quinzaine d'années, en effet, des certifications, des labels, ainsi que des codes de conduite de plus en plus issus de forums multipartites (même si certains sont encore exclusivement soit industriels, soit gouvernementaux, soit issus des mouvements) offrent des garanties aux consommateurs et aux investisseurs concernant la performance sociale et environnementale de l'entreprise et de ses produits.

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S'ils correspondent à une véritable innovation sur le plan de la régulation sociale, il ne faut pas envisager ces mécanismes en opposition avec le système réglementaire. La soft law, que les juristes préfèrent désigner sous le terme de " norme privée ", participe de sa modernisation. Sous le couvert de la " gouvernance ", en effet, les autorités publiques ont laissé davantage de place aux acteurs sociaux dans la définition des normes au cours des dernières décennies, et tendent à reconnaître les consensus déjà conclus entre acteurs sociaux plutôt qu'à imposer une politique sans ancrage. En fait, la nouvelle dynamique réglementaire entérine des compromis réalisés ex ante dans de nouveaux espaces.

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Plus en aval, par ailleurs, les rapports de responsabilité sociale, même s'ils sont rarement obligatoires (en France, loi sur les nouvelles régulations économiques, ou NRE, et législation canadienne sur les banques), accréditent l'idée que l'entreprise a des comptes à rendre non seulement quant à ses résultats financiers auprès des actionnaires, mais aussi relativement à sa performance sociale et environnementale auprès de ses " parties prenantes ".

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Si bien que les entreprises se trouvent aujourd'hui exposées sur tous les fronts : sujettes aux revendications sociales traditionnelles, que les nouvelles technologies peuvent rendre dévastatrices, elles doivent tenir compte d'un marché de plus en plus politisé et d'actionnaires revendicateurs. Et si elles semblent participer de bonne grâce - et même, diront certains avec un enthousiasme suspect - à la codéfinition de leur responsabilité sociale, elles continuent à faire l'objet de revendications qui ne semblent guère s'atténuer. Dans la mesure où cela s'avère à ce point inefficace pour calmer le climat social et apaiser les revendications des mouvements sociaux, on peut donc se demander pourquoi les entreprises s'efforcent tant de déployer des mesures de responsabilité sociale et de structurer un discours sur la question.

La responsabilité sociale comme symptôme d'une rupture du compromis à la base de l'entreprise capitaliste

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Au-delà des dimensions stratégiques inhérentes à la nouvelle structuration politique du marché, qui pourrait s'avérer encore assez marginale  [1][1] Les parts de marché des produits responsables demeurent..., nous posons l'hypothèse que le mouvement de la responsabilité sociale est symptomatique de la rupture du compromis social à la base de l'entreprise capitaliste, et plus largement du modèle industriel de développement. Le courant de la responsabilité sociale peut en effet s'expliquer lorsqu'on s'intéresse à la nature institutionnelle de l'entreprise et aux transformations complexes qui ont marqué la société au cours des dernières décennies.

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De la Compagnie des Indes aux sociétés commerciales en passant par les fabriques industrielles, l'entreprise a toujours été le véhicule d'intérêts privés, mais en s'inscrivant dans un projet social plus général, qu'il s'agisse de la conquête, de la modernisation de la production ou de l'accès à la consommation. C'est ce que le sociologue Alain Touraine a formalisé en définissant l'entreprise comme une institution sociale privée, c'est-à-dire une institution qui, tout en étant dédiée à des fins privées, doit également servir l'intérêt général pour être légitime. La conception de l'entreprise comme institution sociale privée permet donc de comprendre la responsabilité sociale comme adéquation entre la finalité de l'entreprise et le projet de société d'une époque donnée, que celui-ci se traduise par des lois ou, de façon plus diffuse, par ce qu'on appelle les " attentes sociales ". L'entreprise responsable est donc celle qui contribue positivement à la société et est en mesure de le démontrer.

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Or, cet intérêt général se définit différemment à travers l'histoire : un bien-être défini en termes de niveau de vie et de production il y a vingt ans à peine se décline davantage en termes de qualité de vie et de préservation de l'environnement aujourd'hui. L'entreprise qui se contente d'offrir des biens et des services en fournissant des salaires était certes en parfaite adéquation avec le projet de société productiviste qui caractérisait la deuxième moitié du siècle dernier. Mais sa contribution à une société qui définit l'intérêt général en se référant au développement durable est moins évidente. D'où l'effort particulier des entreprises ces vingt dernières années pour démontrer et publiciser cette contribution, que ce soit par des messages publicitaires, des discours officiels, des rapports de développement durable et de responsabilité sociale ou des énoncés de missions à consonance philanthropique. Bien qu'elle demeure privée, l'" entreprise nouvelle " que dépeint l'idéologie de la responsabilité sociale embrasse l'intérêt général et ouvre sa gouvernance aux préoccupations des parties prenantes, dans le cadre d'un " capitalisme démocratique " où, via les régimes de pension et les investisseurs institutionnels, tous profitent de la valorisation du capital.

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Si l'avènement de cette nouvelle génération d'entreprises n'a pas semblé apaiser les mouvements sociaux et suspendre leurs revendications, c'est qu'ils ne sont guère convaincus de sa capacité à s'inscrire dans un nouveau modèle de développement, et pour cause. L'entreprise capitaliste demeure fondée sur une valorisation de la transformation au détriment de la conservation ; l'impératif du rendement l'incite à déployer des stratégies d'externalisation des coûts et à évacuer le long terme comme paramètre de décision ; sa vigueur repose sur une consommation toujours accrue, si bien qu'elle ne peut être pensée hors d'une société de consommation et même de surconsommation. Quant à sa gouvernance, elle demeure dominée par des impératifs financiers qui ne semblent profiter qu'à quelques-uns, malgré une participation élargie de la population à son capital.

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Ainsi, à la question de savoir si la responsabilité sociale telle que définie aujourd'hui de même que la nouvelle génération d'entreprises à laquelle elle aurait donné lieu suffisent pour répondre à des revendications sociales qui traduisent les nouveaux impératifs d'un développement durable, nous n'hésitons pas à répondre non. C'est qu'au-delà des apports que permet la marge de manoeuvre du dirigeant, la contribution de l'entreprise à la société est dictée par sa structure même, c'est-à-dire sa forme en tant que construction juridique au sein d'un ensemble plus vaste constitué par le système économique et comptable, lui aussi balisé par le droit et les conventions normatives. En d'autres termes, plutôt que de penser la responsabilité sociale comme l'action bienveillante d'une entreprise envisagée comme acteur social, il est nécessaire de reconnaître la dimension juridiquement (et socialement) construite de l'entreprise comme du système économique, afin d'interroger des éléments structurels que la compréhension usuelle de la responsabilité sociale tient pour immuables en regard des impératifs du développement durable. Or, certains indices nous permettent de constater que des transformations institutionnelles sont bel et bien en train de voir le jour, qui modifieront substantiellement l'entreprise et le système économique dont elle est l'institution centrale, qu'il s'agisse de la fiscalité verte, de l'évolution du statut d'actionnaire et de la mise en cause d'une gouvernance exclusivement privée pour une institution dont la dimension publique est de plus en plus patente.

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A l'heure actuelle, on peut avancer qu'un nouveau compromis est peut-être en train de s'esquisser derrière l'entreprise capitaliste, reposant sur deux dimensions : le consumérisme écologique, par lequel les entreprises ont accepté de répondre aux revendications écologistes à condition de maintenir un système économique fondé sur la consommation, et la " démocratisation du capital ", qui offre à tous la possibilité de bénéficier des profits réalisés par les entreprises. Mais ce compromis est fragile parce que construit sur une comptabilisation de la richesse en voie de redéfinition. En effet, au fur et à mesure que les problèmes environnementaux se font jour, la transformation cède le pas à la conservation comme principe de bien-être. La crise environnementale préside ainsi à de nouvelles conventions sociales qui pourraient faire basculer le principe premier de notre économie, fondée sur l'accumulation, pour faire place à une économie de la préservation axée sur la gestion des passifs environnementaux. C'est à ce basculement que pourrait mener une internalisation intégrale des coûts environnementaux. En ajustant la profitabilité des entreprises par une comptabilisation des coûts environnementaux actuellement non reconnus et par conséquent assumés par d'autres acteurs sociaux, il n'est pas impossible que celle-ci devienne rare au point de mettre en cause le principe d'accumulation, et en corollaire la pertinence sociale de la production de biens  [2][2] La principale question qui se pose lorsqu'on évoque....

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Ainsi, dans l'économie des passifs qui pourrait caractériser les sociétés post-écologiques, on voit mal comment l'entreprise telle qu'elle se présente aujourd'hui pourrait demeurer une institution centrale ; si l'enjeu passe de la répartition des richesses à une répartition des passifs qui n'est pas étrangère aux risques évoqués par le sociologue Ulrich Beck, peut-être les ONG seront-elles mieux placées pour assurer, telles des organisations bureaucratiques dédiées à des causes particulières, les coordinations nécessitées par la nouvelle économie. Se poseront dès lors de nouveaux problèmes de gouvernance, de légitimité et de contrôle, dont on peine à entrevoir les contours tant l'hypothèse que nous esquissons semble improbable à l'heure qu'il est.


Bibliographie

  • Freeman, R. Edward, 1984, Strategic Management : A Stakeholder Approach, Boston/Toronto, Pitman.
  • Godard, Olivier, et Salles, Jean-Michel, 1991, " Entre nature et société. Les jeux de l'irréversibilité dans la construction économique et sociale du champ de l'environnement ", in Robert Boyer, Bernard Chavance et Olivier Godard (dir.), Les Figures de l'irréversibilité en économie, Paris, Editions de l'EHESS, p. 233-272.
  • Issaly, Pierre, 1999, " Figures et avenir de la déréglementation ", Ethique publique, vol. 1, n? 2, p. 83-91.
  • Jones, Marc T., 1996, " Missing the forest for the trees. A critique of the social responsibility concept and discourse ", Business & Society, vol. 35, n? 1, mars, p. 7-41.
  • Lacheze, Aurélie, 2008, " Que fait la RSE au droit ? ", 3e séminaire de recherche " Responsabilité sociale de l'entreprise et marchés ", Toulouse, novembre.
  • Morgan, Gareth, 1989, Images de l'organisation, Québec, Les Presses de l'université Laval.
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  • Touraine, Alain, 2003, " Les méthodes de la sociologie ", in Serge Moscovici et Fabrice Buschini (dir.), Les Méthodes des sciences humaines, Paris, Presses universitaires de France, p. 112-138.

Notes

[1]

Les parts de marché des produits responsables demeurent modestes, et une entreprise comme Wal-Mart continue de s'imposer par rapport à ses concurrents. Des études provocatrices ont aussi démontré la profitabilité des " vice funds " pour défier l'argument voulant que la responsabilité sociale soit gage d'une plus grande rentabilité.

[2]

La principale question qui se pose lorsqu'on évoque les sociétés post-écologiques est celle de la cohésion sociale. Comment penser une telle cohésion hors de la consommation, alors que cette consommation est en amont du système productif dans le cadre duquel est redistribué une partie d'une plus-value désormais illusoire ? La crise économique qui sévit actuellement est emblématique de ce rôle particulier de la consommation que semblent ignorer les utopistes de la simplicité volontaire.

Plan de l'article

  1. La responsabilité sociale comme pratique volontaire
  2. La responsabilité sociale comme dialogue avec les parties prenantes
  3. La responsabilité sociale comme symptôme d'une rupture du compromis à la base de l'entreprise capitaliste

Pour citer cet article

Gendron Corinne, « La responsabilité sociale comme symptôme d'une modernisation de l'entreprise », L'Économie politique, 1/2010 (n° 45), p. 70-82.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2010-1-page-70.htm
DOI : 10.3917/leco.045.0070


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