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L'Économie politique

2010/1 (n° 45)


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Nous vivons l'une des plus profondes crises du capitalisme, et c'est pourtant à ce moment même que se développe le slogan de la responsabilité sociale de l'entreprise (RSE). Vu de loin, cette expression a tout d'une mauvaise farce : responsabilité des plans de licenciement ? des dégradations environnementales ? des errements de la finance ? Et pourtant... A bien y réfléchir, il n'est sans doute pas stupide de considérer que la perte d'influence des Etats dans la régulation internationale ouvre nécessairement un appel à d'autres formes de contrepoids au seul souci financier des actionnaires.

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D'une certaine manière, la RSE naît en réaction à la reprise en main par les actionnaires de la gestion des entreprises. Elle représente en effet une forme de résistance à la " remarchandisation " qui s'impulse à partir de la libéralisation financière des années 1970. C'est ce que la relecture des thèses de Karl Polanyi [1983] nous permet de comprendre. Un détour utile pour mieux comprendre le rôle que peut jouer la RSE dans le capitalisme contemporain.

La thèse polanyienne : marchandisation, individualisme et fascisme

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Pour Polanyi, la marchandisation de la société est une conséquence de l'accumulation du capital et mène à la dissolution des sociétés dans le marché.

Le concept de marchandise fictive

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Selon Karl Polanyi, notre époque naît d'un bouleversement profond des relations de notre société à notre économie à la fin du XVIIIe siècle. Jusqu'alors, en effet, l'économique est inséré dans le social. Ce sont les formes sociales (centralité, symétrie, autarcie) qui déterminent la forme que prend la gestion des ressources vitales (ce qui constitue l'économique : respectivement la redistribution, l'échange-don, le partage). Avec la révolution industrielle, ce rapport s'inverse pour la première fois dans l'histoire de l'humanité : c'est la société qui doit désormais répondre aux besoins de l'économique, inversion profondément étrange qui forme la spécificité et la fragilité de nos sociétés capitalistes.

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En effet, la division du travail et la nécessité d'accumuler du capital à des fins d'efficacité productive, qui naissent avec la révolution industrielle, supposent d'alimenter continûment le capital en flux de matières productives : travail, terre et monnaie de crédit. C'est la condition sine qua non de la dynamique productive capitaliste. Cette condition a des retentissements profonds dans l'organisation sociale puisqu'il faut désormais que la société soumette ses piliers vitaux - son espace de vie (la terre), sa force humaine créative (le travail) et son lien social fondamental (la monnaie, qui mesure la valeur) - aux nécessités productives de l'économie. Or, ces nécessités répondent à un rythme qui n'est pas seulement celui de la production mais bien plus celui des débouchés de cette production, c'est-à-dire du marché. Et le temps du marché est chaotique, variable, réversible ; c'est ce qui fait sa souplesse. Souplesse qui va donc, via l'entreprise, être transmise et imposée à l'ensemble de la société, sommée de s'adapter en temps réel au rythme du marché.

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Polanyi souligne que cette nécessité porte sur les trois facteurs de production : terre, travail, monnaie, qui doivent être traités comme marchandises sans en être. " Le point fondamental est le suivant : le travail, la terre et l'argent sont des éléments essentiels de l'industrie ; ils doivent eux aussi être organisés en marchés ; ces marchés forment en fait une partie absolument essentielle du système économique. Mais il est évident que travail, terre et monnaie ne sont pas des marchandises ; en ce qui les concerne, le postulat selon lequel tout ce qui est acheté et vendu doit avoir été produit pour la vente est carrément faux. En d'autres termes, si l'on s'en tient à la définition empirique de la marchandise, ce ne sont pas des marchandises. [Or,] aucune société ne pourrait supporter, ne fût-ce que pendant le temps le plus bref, les effets d'un pareil système fondé sur des fictions grossières, si sa substance humaine et naturelle comme son organisation commerciale n'étaient pas protégées contre les ravages de cette fabrique du diable " [Polanyi, 1983, p. 107-109]. Les marchandises sont ainsi " produites pour être vendues ". Or, ni le travail (l'homme), ni la terre (la nature), ni la monnaie (les institutions publiques de financement) ne sont " produits pour être vendus ". Mais il faut pourtant bien les considérer comme tels pour que le capitalisme fonctionne : ce sont des " marchandises fictives ".

Libéralisme et fascisme

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Une telle fiction travaille en profondeur la société et la fait souffrir. Non pas, bien sûr, que le déploiement des forces productives et leur utilisation rationnelle soient mauvais : bien au contraire, produire efficacement est une des conditions essentielles du bien-être social. Mais la contrepartie de cette efficacité, qui consiste à marchandiser des piliers de la vie sociale, est porteuse de menace.

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Le marché est en effet une force d'individualisation du social. Il brise les liens collectifs (qui ont besoin de stabilité pour s'épanouir) et renvoie les individus à leur propre instrumentalité. Saisis par le marché, les acteurs sociaux abandonnent leur sens de l'éthique et de la raison pratique pour se comporter comme des automates de marché. La rationalité instrumentale envahit l'espace social. Contre cette marchandisation, les piliers résistent : ce sont les proprié­taires terriens qui veulent obtenir des protections (les fameuses corn laws), ce sont les travailleurs qui se battent pour obtenir des droits les distinguant de la marchandise (c'est l'histoire du mouvement social), ce sont les efforts construits pour bâtir un système monétaire international régulé politiquement. Mais ces efforts s'avèrent vains. La société d'après la Première Guerre mondiale est " libérale et marchande ", les forces du marché s'y déchaînent sans plus de protection. Plus aucune institution ne permet de faire tenir la fiction de la marchandisation de la terre, du travail et de la monnaie. Au point ultime, lorsque la société ne résiste plus à la marchandisation de sa substance, les individus sont littéralement désocialisés, renvoyés à leur simple rationalité économique : " Ainsi, celui qui aurait refusé de reconnaître qu'il agissait seulement par amour du gain serait passé non seulement pour un être immoral mais aussi pour un fou " [Polanyi, 2002, p. 513].

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Une société faite d'acteurs renvoyés simplement à la maximisation de leur intérêt est tout simplement invivable : elle dégénère. Cette dégénérescence, Polanyi la voit dans le fascisme : " C'est la réalité d'une société de marché que l'on perçoit dans le totalitarisme " [Polanyi, 2002, p. 386]. Cette remarque est d'une sidérante lucidité quant à ce qui unit, au fond, ce que l'observateur pressé à tendance à opposer absolument : la logique libérale et le principe totalitaire. Ce que perçoit en effet Polanyi est que ce sont là deux figures opposées d'un même malaise social, ou, pour être plus précis, deux stades successifs d'une même maladie consistant à ne plus permettre l'épanouissement d'une forme de raison pratique favorisant l'établissement de règles de vie communes. A travers le fascisme, les individus désocialisés, incapables d'agir, au sens plein du terme, trouvent un remède à l'anomie en fusionnant dans une commune adhésion à un seul homme et dans l'affirmation de leur lien biologique et naturel de race. Que leur reste-t-il d'autre pour faire société ? C'est précisément parce que le totalitarisme est le seul mode d'accord collectif ne supposant pas l'existence d'un consensus social et ne mobilisant pas la raison pratique qu'il se présente comme l'ultime réflexe d'autodéfense de la société face à la fiction du marché autorégulateur  [1][1] Cette idée est développée par Jérôme Maucourant [2....

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La thèse de Polanyi est claire. Elle ne porte pas sur les " failles " ou les " dysfonctionnements " du marché. Le système de marché peut fonctionner parfaitement. Mais il suppose une fiction qu'il ne gère pas lui-même. Et cette fiction, avec le temps, dissout le lien social, qui ne peut alors renaître que sous des formes totalitaires. Pour éviter que le capitalisme ne produise le totalitarisme, il faut donc aménager institutionnellement le statut de marchandise fictive. C'est ce que Polanyi croit lire dans la " grande transformation " qui s'opère selon lui au sortir de la Seconde Guerre mondiale, avec ce que la théorie de la régulation appellera le modèle d'accumulation fordiste.

Le compromis social fordiste : démarchandisation du travail et de la monnaie

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L'après-Seconde Guerre mondiale va effectivement se traduire par une forme de démarchandisation de la monnaie et du travail.

Démarchandisation de la monnaie...

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Concernant la monnaie, l'affaire est d'une certaine manière entendue avec les accords de Bretton Woods de 1944. Ces accords consacrent en effet l'idée keynésienne d'une monnaie politiquement gérée par le pouvoir politique et mise à l'abri des mouvements marchands, par nature " spéculatifs ". Ils initient un système qui repose sur l'absence de liberté de mouvement des capitaux consécutive à l'existence d'un change fixe et d'une certaine autonomie des politiques monétaires de chaque Etat-nation (en accord politique avec les autres). La valeur de la monnaie n'est plus fixée par le marché et, plus généralement, les différentes politiques monétaires nationales déterminent très largement non seulement le cours, mais encore la manière dont les entreprises ont accès à la monnaie. Le financement de l'économie est régulé par des institutions étatiques ou sous contrôle politique. Cette institutionnalisation permet aux Etats de financer à des taux d'intérêt très faibles (souvent négatifs) les projets d'investissement, qu'ils soient privés ou publics.

Démarchandisation du travail...

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Cette démarchandisation de la monnaie permet une démarchandisation du travail, laquelle peut être qualifiée, pour reprendre l'expression de Robert Castel [1995], de " propriété sociale ". En France, dès la Libération, se met en place un processus sociojuridique de consolidation de la condition salariale qui installe le salarié dans une relation de long terme avec son employeur et place cette relation en dehors des relations marchandes traditionnelles. Cette " protection sociale " du travailleur est d'ailleurs au coeur du droit du travail français [Supiot, 1994]. Actant que la mise à disposition de la force de travail et la relation de subordination qu'elle suppose placent le travailleur en position de faiblesse, le droit invente toute une série de clauses le protégeant de l'éventuel arbitraire patronal. Au-delà du contrat de travail, les Trente Glorieuses constituent une période durant laquelle les salariés obtiennent, grâce à leurs revendications collectives portées par des syndicats puissants dans les bastions industriels, un ensemble de droits collectifs qui débordent la seule période de travail effectif pour assurer un revenu lors des périodes de chômage, de maladie et de vieillesse. L'horizon temporel du salarié s'en trouve considérablement consolidé. L'incertitude inhérente aux relations marchandes, lesquelles par définition s'inscrivent dans le temps court et doivent être facilement réversibles, est combattue par la mise en place de dispositifs collectifs qui placent le salariat dans le temps long de la construction de soi.

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La relation salariale peut ainsi être vectrice d'une forme d'émancipation du salarié, en état de se projeter dans l'avenir et de concevoir son insertion sociale et plus largement celle de sa famille. A ces dispositions s'ajoutent les services publics de transport, d'éducation, d'énergie, de poste et de télécommunications, ou encore d'eau potable. Ces services intègrent des dispositions favorables aux salariés les plus modestes ne disposant pas de patrimoine financier et favorisent leur insertion sociale au sens plein du terme. Ils permettent en effet aux salariés de se déplacer, de disposer du confort domestique autrefois considéré comme réservé aux nantis, d'assurer à leurs enfants une éducation longue, condition d'une promotion sociale  [2][2] Si, à la protection sociale, l'on ajoute le droit du.... Cette véritable sédentarisation du salariat, dans le temps et dans l'espace social, constitue le ressort principal de la cohésion sociale qui fonctionne relativement bien durant la période des Trente Glorieuses. Conformément aux visions de Polanyi, le capitalisme se " réencastre " à partir d'une véritable mise à distance du marché de la monnaie et du travail... Mais pas de l'environnement.

Mais une exploitation marchande de l'environnement

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L'environnement reste en effet, durant cette période, une dimension de la société, son espace vital, entièrement soumis aux impératifs marchand. L'Etat se fait par ailleurs garant de l'accès aux ressources en n'émettant quasiment aucune loi de régulation ou de diminution des pollutions durant toute cette période. Sandrine Rousseau [Rousseau et Zuindeau, 2007] parle ainsi d'une " forme institutionnelle " spécifique au fordisme consistant en une rente environnementale prélevée sur la nature à des fins de réduction du coût de production des biens et services. Le principe même de ce prélèvement continu, au moindre coût et en fonction des impératifs marchands de la valorisation du capital accumulé, est très directement lié à ce que Polanyi désigne par marchandisation, c'est-à-dire une soumission à l'ordre marchand. Cette marchandisation que Polanyi explique par la nécessité d'une valorisation du capital accumulé dans le cadre de la division du travail (la " fabrique du diable " dont parle Polanyi...) convient donc parfaitement pour désigner le rapport que le mode d'accumulation fordien entretien avec la nature.

Crise du fordisme et émergence de la RSE

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Ce mode d'accumulation entre en crise dans les années 1970. Cette crise prend en partie la forme d'une crise financière, sociale, commerciale et environnementale [Boidin, Postel et Rousseau, 2009]. Pour l'essentiel, elle consiste en une double remarchandisation : remarchandisation de la monnaie et remarchandisation du travail.

Crise du fordisme et processus de remarchandisation

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La première se joue dans la crise du système monétaire international dès 1971. La période 1971-1973 marque la fin du système monétaire mis en place à Bretton Woods, sur l'initiative du président Nixon qui suspend la convertibilité or-dollar, et se traduit en 1973 par l'avènement du flottement généralisé des monnaies. Ce système suppose une évaluation permanente des monnaies en fonction des performances du système économique qu'elles couvrent, et en particulier en fonction de la rentabilité du capital accumulé par ces économies. Autrement dit, une marchandisation.

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La seconde est plus lente et se déploie progressivement depuis les années 1980 à travers la remise en cause progressive du contrat de travail à durée indéterminée comme norme salariale, puis par le durcissement, en Europe, des conditions d'accès aux différentes protections et allocations sociales [Husson, 2003]. Les récents débats autour de la nécessaire modernisation/flexibilisation du marché du travail, avec ou sans contrepartie sécurisant les parcours professionnels, montrent, d'une part, qu'il s'agit bien de replacer la relation salariale sous l'égide du seul marché, et d'autre part, que ce processus, bien qu'ancien, n'a pas encore parfaitement abouti en Europe, et peut-être plus particulièrement en France. Ces deux mouvements, de financiarisation d'une part et de flexibilisation de l'autre, sont liés : les entreprises allèguent en effet que, face à un actionnariat mouvant et en état de mettre en concurrence les différents lieux de production dans le monde, confrontées de plus à une concurrence-prix réactivée sur le marché des biens et services, elles ne peuvent plus garantir une relation de long terme aux salariés sans mettre en péril leur activité.

L'émergence de la RSE sous une double nécessité de résister à la marchandisation

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Le retour du marché, pour ce qui concerne la monnaie et le travail, s'accompagne d'une profonde entrée en crise de la gestion purement marchande de l'environnement. Le capitalisme se retrouve ainsi, une nouvelle fois, au bord du vide... C'est ce vide que la RSE prétend d'une certaine manière " combler "... sans pour autant remettre en cause, au fond, la marchandisation de la monnaie (la financiarisation). Cette stratégie est conjointement portée par le monde politique et par l'entreprise.

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Du point de vue des entreprises, il est en effet stratégique de prévenir les crises sociales et environnementales qui ne peuvent manquer de surgir avec l'émergence des tensions sur le front du développement durable et le démantèlement de la " propriété sociale "  [3][3] Par " propriété sociale ", le sociologue Robert Castel.... Sur le plan social, il faut donc parvenir à apaiser les relations salariales, en faisant valoir que l'abandon des rigidités salariales peut être compensé par une meilleure reconnaissance des salariés comme acteurs de l'entreprise. Ce " nouveau deal "  [4][4] Ce " new deal " est au coeur de l'analyse de Boidin,... est au coeur de la RSE et se traduit par l'abandon (affirmé mais pas toujours pratiqué) du déshumanisant taylorisme, pour des méthodes de gestion des ressources humaines (souvent élevées à la dignité de " capital humain ") plus enrichissantes (selon la logique du toyotisme). Le slogan le plus marquant de ce tournant étant sans doute celui du " management participatif "  [5][5] Mis en musique par Archier et Sérieyx dans leur ouvrage... et de son corollaire visant à hisser les salariés au rang de collaborateurs, forces vives de l'entreprise.

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Sur le plan environnemental, ensuite, il s'agit de prévenir la raréfaction des ressources environnementales, de soigner son image auprès du grand public, de plus en plus inquiet des problèmes environnementaux, et de prévenir les évolutions législatives visant une restriction d'accès aux ressources naturelles dont cette inquiétude est porteuse. Donner la parole aux salariés, dans une certaine mesure et pour certains d'entre eux, et agir avec les organisations non gouvernementales pour s'adapter aux problèmes environnementaux peut donc permettre aux entreprises de se stabiliser et de bénéficier d'avantages comparatifs. C'est là une conception purement instrumentale - mais avec une visée de moyen terme et non de simple court terme - des intérêts de l'entreprise. Ce faisant, au sein de l'entreprise, les dirigeants recouvrent un certain pouvoir que les actionnaires leur avaient à peu près subtilisé. En se plaçant à l'interface des différentes parties prenantes de l'entreprise (actionnaires, salariés, organisations non gouvernementales...), ils augmentent leur légitimité.

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Du point de vue politique, l'affaiblissement considérable des Etats à la suite de la financiarisation de nos économies et de l'accroissement de leur ouverture commerciale les conduit à identifier d'autres leviers de régulation sociale qui pourraient relayer leurs efforts. Ils se déchargent ainsi de leur rôle historique de résistance à la marchandisation et de construction d'une assise institutionnelle viable aux marchandises fictives. Le livre vert de l'Union européenne, publié le 18 juillet 2001 et intitulé Promouvoir un cadre européen pour la RSE, constitue de ce point de vue un moment important : on y lit le désarroi de puissances publiques en appelant aux acteurs privés pour établir d'eux-mêmes des règles éthiques encadrant la recherche du profit. Dans cette optique, le mouvement de la RSE arrive à point nommé puisqu'il cherche précisément à resocialiser les liens marchand, tout en conservant le principe d'un capitalisme mondialisé dominé par une finance dérégulée. D'une certaine manière, les intérêts stratégiques des différentes entreprises et les nécessités politiques de trouver une assise sociale au capitalisme se trouvent donc mis en cohérence.

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C'est ce que nous proposons ici de qualifier de nouvelle " grande transformation " du capitalisme : démarchandisation du rapport à l'environnement, tentative de frein à la remarchandisation du rapport au travail, dans un cadre marqué par la marchandisation de la monnaie. Caractéristique essentielle de cette nouvelle grande transformation : cette modalité d'articulation du capitalisme et de la société qui le supporte est marquée par une presque disparition de la médiation, autrefois centrale, de l'Etat et des partenaires sociaux, et ce au bénéfice des acteurs individuels de l'entreprise.

Une nouvelle " grande transformation " bien incertaine

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Cette nouvelle " grande transformation " que porte la RSE est ainsi profondément différente de la précédente. D'abord, elle ne remet pas en cause le principe d'une marchandisation accrue de la monnaie [Aglietta et Rebérioux, 2004] ; ensuite, elle accepte, entérine, accompagne, voire accélère le recul de l'Etat régulateur, lui préférant l'idée d'une gestion privée, contractuelle, des biens publics. Enfin, elle situe les appuis de cette forme de régulation dans le champ même de l'échange en en appelant à une force de rétablissement d'un juste prix qui intégrerait les dimensions environnementales et sociales de la production.

L'acceptation du primat de la finance

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Les démarches de RSE ne dénoncent jamais directement la financiarisation de l'économie. Le discours prend comme un fait acquis cette gestion marchande des capitaux, et la mise en concurrence généralisée des hommes et des espaces géographiques et politiques qui s'ensuit. C'est là le premier pari sur lequel reposent les mouvements de RSE : parvenir à réintroduire des préoccupations éthiques, sous l'égide d'une finance dont la puissance n'est nullement remise en cause (jusqu'à une période récente et encore bien incertaine). La logique de ce pari consiste à faire en sorte que les acteurs auxquels la marchandisation de la monnaie donne le principal pouvoir économique, c'est-à-dire les détenteurs de capitaux, modifient leur comportement et agissent en intégrant dans leurs évaluations des préoccupations " éthiques " (portant sur la préservation des ressources naturelles et des équilibres sociaux).

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Les premiers travaux sur l'une des mises en application de ce pari, dans le champ de l'investissement socialement responsable, font montre d'un certain pessimisme [Déjean, 2005]. Il semblerait donc que l'espoir de voir, par les mouvements de RSE, triompher une forme de " démocratie actionnariale " soit illusoire. Cette pression directement exercée sur les actionnaires n'est en fait qu'un des deux niveaux d'action que comprennent les phénomènes de RSE. Le second prend acte de la domination de la sphère financière et mise sur une sensibilité de cette sphère à celle des biens et services, et plus précisément à l'attention que portent les détenteurs de capitaux aux désirs et attachements des consommateurs. C'est dans cette instrumentalisation de l'échange à des fins éthiques que réside le pari de la RSE.

Une critique du marché... par réinstrumentation de l'échange

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C'est en effet paradoxalement à travers l'échange même que la RSE porte l'espoir d'une démarchandisation des piliers de la vie sociale que sont l'environnement naturel et le travail humain. La RSE ne prétend jamais sortir entièrement du marché la relation au travail et à la nature. Elle suppose que l'on ne réduise pas la relation salariale à une relation purement marchande... mais ne remet pour autant en cause ni le principe d'une évaluation marchande de la valeur du travail, ni le principe de la flexibilité qui caractérise la remarchandisation du travail. De même, en matière environnementale, les processus de RSE ne dénoncent jamais le principe de la propriété privée ou la libre circulation des marchandises agricoles.

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C'est que la RSE joue sur le contenu des conventions gérant la mise sur le marché des biens et services [Eymard-Duvernay, 2006]. Il en va ainsi notamment des engagements dans le champ du commerce équitable, ou du respect des principes de l'Organisation internationale du travail (OIT)  [6][6] Déclaration de l'OIT relative aux principes et droits..., qui donnent un cadre global à la relation d'emploi sans pour autant entrer dans le détail de sa rémunération ou de son encadrement, comme c'est le cas dans les conventions collectives de branche des régulations nationales fordistes.

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Il en va de même en matière environnementale. Ce n'est pas le principe même d'une évaluation marchande des matières premières qui est mis en cause, mais la manière dont la mise sur le marché est opérée, avec ou sans prise en compte de la durabilité de la ressource ou des retombées négatives de sa consommation. Cette attention - réelle ou supposée - au devenir de la ressource naturelle conduit les entreprises responsables à consommer des marchandises issues de filières de production raisonnées ou biologiques, assurant non seulement la mise à disposition du bien, mais encore le fait que cette mise à disposition n'entrave pas la production future de biens identiques (par épuisement de la biosphère) ou n'altère pas la qualité environnementale de l'espace où elle est produite (par destruction d'une partie de la biosphère). L'essor des produits normés, souvent à l'initiative des entreprises elles-mêmes, montre l'importance que prend cette dimension " sociale " de la marchandisation fictive de l'environnement.

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On trouve finalement là l'idée d'une forme de resocialisation de l'économie... à partir de l'engagement des acteurs dans l'échange. Ces acteurs pousseraient des visions sociopolitiques à travers leur manière de produire et d'échanger. Puisque le marché est, d'une certaine manière, devenu l'unique lieu de confrontation sociale moderne, il convient d'y impliquer autre chose que le simple jeu des intérêts étroits. C'est cette intuition, forte, qui est au coeur de la théorie des parties prenantes mise en forme par R. Edward Freeman.

Le danger d'une vision strictement contractualiste

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Freeman définit une partie prenante comme " tout groupe ou individu qui peut affecter ou être affecté par la réalisation des objectifs de l'entreprise " [Freeman, 1984]. Avec cette définition, toute personne est, de près ou de loin, partie prenante de toutes les entreprises. Lorsqu'un groupe pétrolier affrète un bateau-poubelle, cela, d'une certaine manière, concerne tout le monde, et dès lors que chacun peut choisir de boycotter ce groupe pétrolier pour protester, chacun affecte aussi, à la marge, ce groupe pétrolier.

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Malgré ou grâce à ce flou conceptuel, ce concept a indéniablement fait mouche et est désormais associé au mouvement de la RSE, parce qu'il met la focale sur les acteurs, c'est-à-dire sur le caractère " microfondé " de ce processus par lequel l'entreprise s'ouvre à l'éthique. Freeman en fait la base d'une forme nouvelle de capitalisme, le " capitalisme des parties prenantes ". Selon cet auteur, après le capitalisme du travailleur de Marx, le capitalisme des managers (vu par Berle et Means), le capitalisme d'Etat de Keynes et le capitalisme des actionnaires de Milton Friedman, place est ainsi faite à cette nouvelle phase du capitalisme. Il ne s'agit donc pas d'un mouvement historique contingent, mais d'une modification profonde de la compréhension de ce que peut donner un " bon " capitalisme, c'est-à-dire qui ne serait plus fondé sur un équilibre entre pouvoir public et pouvoir privé, mais sur la recherche permanente d'arrangements privés entre contractants. Le capitalisme qui se dessine est alors celui de la responsabilité individuelle et de la négociation. Un capitalisme fondé sur le principe de l'autonomie parfaite d'individus responsables, capables de définir entre eux, sans médiation institutionnelle, ce qui est juste et bien. Le marché joue ainsi, dans cette version contractualiste de la RSE, le rôle que jouait l'agora dans la cité grecque.

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Un pas de côté est cependant nécessaire ici. La " solution " de Freeman fait en effet abstraction de qui constitue pourtant l'indépassable horizon de nos économies : la subordination des individus démunis de capital aux individus détenteurs de monnaie. Peut-on vraiment considérer que les traders de haute volée ont assumé financièrement la débâcle économique qu'ils ont provoquée ? Ont-ils renfloué les banques ? Ont-ils payé les salariés licenciés ? Ces salariés ont-ils librement choisi de jouer à ce jeu dans lequel ils payent vingt ans de modération salariale par du chômage ? Est-on assuré que notre univers économique est un univers dans lequel la libre négociation est toujours possible et équilibrée ? De quoi dépend l'exercice réel de la liberté ? Il ne s'agit pas, bien sûr, de récuser le fait que les acteurs de l'économie ne sont pas que des homo oeconomicus avides au gain. Mais d'essayer de comprendre de manière non naïve de quelle manière une motivation autre qu'intéressée peut voir le jour dans une négociation commerciale.

Pour une approche institutionnaliste de la RSE

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Une fois encore, l'apport de Polanyi est ici précieux. Il nous enseigne en effet que le marché livré à lui-même brise précisément les possibilités d'agir de manière raisonnable et éthique, car chaque individu y est renvoyé à son propre intérêt. C'est là l'effet non pas de l'échange marchand, mais du rapport salarial et du rapport à l'environnement qu'il dissimule. Derrière l'échange se dissimule en effet, dans un capitalisme non régulé, le primat du capital. Un primat qui prive de réel pouvoir les travailleurs et les défenseurs de l'espace naturel commun. Aussi faut-il le dire clairement : pour que la RSE soit autre chose que l'accélération du processus de déliquescence sociale auquel nous assistons depuis une vingtaine d'année, il faut qu'elle repose non pas sur des " contrats libres " entre individus qui sont de fait inégaux, mais sur des règles collectives qui " encadrent " l'échange.

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Le mouvement de la RSE peut certes s'engouffrer dans cet espace, jusqu'alors peu utilisé politiquement, qui sépare l'existence d'une force de travail ou d'une ressource naturelle (toutes deux étant, rappelons-le, indépendantes du marché) de leur mise sur le marché permettant de leur attribuer un prix. Cette démarche peut-être qualifiée de conventionnelle (au sens de l'économie des conventions) dans la mesure où elle s'appuie sur une forme d'accord collectif qui peut être tacite, qui facilite la coordination et sert ainsi l'intérêt de chacune des parties, et, ce faisant, ne requiert pas l'accord explicite de tous les participants. Nécessaires, contingentes, " autorenforçantes ", les institutions conventionnelles de la RSE sont aussi signifiantes : elles traduisent une visée éthique commune à l'ensemble des acteurs, dans la mesure bien sûr de l'information dont ils disposent.

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La question du caractère solide et effectif de cet encastrement social des deux marchandises fictives que semble porter la RSE dépend alors de la nature du processus de production de ces conventions et des acteurs qu'il mobilise. Autrement dit, loin de reposer sur le libre accord d'individus sur un marché, la RSE repose sur les cadres communs, extérieurs à l'entreprise, qui permettent aux différentes parties prenantes de faire contrepoids au seul primat de la logique actionnariale qui a présidé ces dernières décennies. Le " capitalisme des parties prenantes " ne doit pas être un capitalisme sans règles collectives, au contraire : il est un capitalisme ou des règles collectives transnationales permettent aux différents acteurs de l'entreprise de faire valoir leur vue au côté de celle des actionnaires qui possèdent leurs actions, mais normalement pas l'entreprise  [7][7] On reconnaît ici la thèse, importante, de Jean-Philippe....

Conclusion : armer la RSE avec des règles collectives

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Il n'existe pas d'au-delà des institutions. L'idée d'un espace régi exclusivement par des contrats entre individus parfaitement déliés qui guide l'utopie de Freeman est fausse, et à ce titre dangereuse. En ne pensant pas les institutions qui s'interposent toujours entre l'homme et la nature dont il tire sa subsistance, on s'interdit de les critiquer et de les améliorer.

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Au contraire de ce rêve contractualiste, ce que la RSE peut porter, depuis l'identification des acteurs majeurs du capitalisme, c'est la construction d'institutions communes organisant de manière collectivement légitimée le rapport au travail et à la nature. En choisissant de le faire depuis l'échange lui-même et à partir de la sensibilisation du client, la RSE choisit une porte étroite, mais pas forcément vaine, si on l'oriente vers l'existence d'accords communs contraignants et pas seulement vers l'engagement volontaire individuel (c'est ce que préfigurent d'ailleurs les différents dispositifs normatifs ISO, GRI, ou les principes du Bureau international du travail). C'est à cette condition que la RSE sera, véritablement, porteuse d'une forme de réencastrement social des deux marchandises fictives que sont les ressources naturelles et le travail. Un réencastrement indispensable au maintien d'un " vivre ensemble " au sein du capitalisme. Un réencastrement comme ultime rempart contre la barbarie totalitaire qui, si l'on suit Polanyi, nous guette à nouveau.


Bibliographie

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  • Freeman, R. Edward, 1984, Strategic Management : A Stakeholder Approach, Boston, Pitman/Ballinger.
  • Freeman, R. Edward, Martin, Kirsten, et Parmar, Bidhan, 2007, " Stakeholder capitalism ", Journal of Business Ethics, vol. 74, n? 4, sept., p. 303-314.
  • Husson, Michel, 2003, Les Casseurs de l'Etat social, Paris, La Découverte.
  • Le Goff, Jean-Pierre, 1992, Le Mythe de l'entreprise. Critique de l'idéologie managériale, Paris, La Découverte.
  • Maucourant, Jérôme, 2001, " Une lecture de Karl Polanyi ",L'Economie Politique, n? 12, 4e trim., p. 90-106.
  • Polanyi, Karl, 1983, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard (1re éd. anglaise, The Great Transformation. The Political and Economic Origins of Our Time, New York, Farrar & Rinebart, 1944).
  • Polanyi, Karl, 2002 (1947), Essais, Paris, Seuil.
  • Ramaux, Christophe, 2006, Emploi : éloge de la stabilité. L'Etat social contre la flexicurité, Paris, Fayard/Mille et une nuits.
  • Robé, Jean-Philippe, 2006, L'Entreprise et le droit, coll. " Que sais-je ? ", Paris, PUF.
  • Rousseau, Sandrine, et Zuindeau, Bertrand, 2007, " Théorie de la régulation et développement durable ", Revue de la régulation. Capitalisme, institutions, pouvoirs, n? 1, juin (http ://regulation.revues.org/index1298.html).
  • Supiot, Alain, 1994, Critique du droit du travail, Paris, PUF.

Notes

[1]

Cette idée est développée par Jérôme Maucourant [2001].

[2]

Si, à la protection sociale, l'on ajoute le droit du travail, les services publics et les politiques macroéconomiques de type keynésien, on a les quatre piliers de ce que Christophe Ramaux [2006] appelle l'" Etat social ".

[3]

Par " propriété sociale ", le sociologue Robert Castel [1995] entend désigner l'ensemble des acquis sociaux permettant de sécuriser le salariat : protection maladie, chômage, retraite, services publics... Il souligne par là que les salariés exclus de la propriété privée, seul fondement des " droits individuels " d'usage, inventent une forme de propriété collective donnant des droits " individués " mais attribués en raison de l'appartenance sociale au salariat.

[4]

Ce " new deal " est au coeur de l'analyse de Boidin, Postel et Rousseau [2009], qui l'explicitent donc plus longuement.

[5]

Mis en musique par Archier et Sérieyx dans leur ouvrage L'Entreprise du 3e type [1984], préfacé par Michel Albert et constamment réédité depuis. Pour une analyse critique, voir Jean-Pierre Le Goff [1992].

[6]

Déclaration de l'OIT relative aux principes et droits fondamentaux au travail, adoptée en 1998.

[7]

On reconnaît ici la thèse, importante, de Jean-Philippe Robé [2006], qui dénonce la fiction complète de l'idée selon laquelle les actionnaires possèderaient l'entreprise.

Plan de l'article

  1. La thèse polanyienne : marchandisation, individualisme et fascisme
    1. Le concept de marchandise fictive
    2. Libéralisme et fascisme
  2. Le compromis social fordiste : démarchandisation du travail et de la monnaie
    1. Démarchandisation de la monnaie...
    2. Démarchandisation du travail...
    3. Mais une exploitation marchande de l'environnement
  3. Crise du fordisme et émergence de la RSE
    1. Crise du fordisme et processus de remarchandisation
    2. L'émergence de la RSE sous une double nécessité de résister à la marchandisation
  4. Une nouvelle " grande transformation " bien incertaine
    1. L'acceptation du primat de la finance
    2. Une critique du marché... par réinstrumentation de l'échange
    3. Le danger d'une vision strictement contractualiste
  5. Pour une approche institutionnaliste de la RSE
  6. Conclusion : armer la RSE avec des règles collectives

Pour citer cet article

Sobel Richard, Rousseau Sandrine, Postel Nicolas, « La RSE : une nouvelle forme de démarchandisation ? », L'Économie politique, 1/2010 (n° 45), p. 83-98.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2010-1-page-83.htm
DOI : 10.3917/leco.045.0083


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