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L'Économie politique

2010/1 (n° 45)


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Le sigle RSE (responsabilité sociale des entreprises) désigne avant tout un ensemble de discours et de pratiques qui ont vu le jour à l'échelle mondiale à partir des années 1980. Quelles représentations les acteurs impliqués ou concernés se font-ils de ces pratiques ?

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Comme, selon l'économiste américain du début du XXe siècle John R. Commons [1934], " les hommes vivent dans le futur et agissent dans le présent ", un acteur a toujours besoin d'une représentation pour se situer dans le monde dans lequel il agit, notamment pour pouvoir apprécier les conséquences des actions qu'il se propose d'entreprendre. Cette représentation lui est propre. Elle est le plus souvent faite de bric et de broc. Elle combine des éléments d'observation et des emprunts plus ou moins explicites à des analyses théoriques de chercheurs en sciences sociales qui se proposent de comprendre le phénomène en question  [1][1] A ce sujet, une revue de la littérature rend manifeste.... Qu'en est-il pour la RSE ?

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Le constat qui s'impose plus de vingt ans après l'apparition de ce phénomène est que l'on est en présence d'une grande diversité de représentations. Certaines sont négatives : elles consistent à voir la RSE comme quelque chose d'illusoire, de fallacieux ou de dangereux. D'autres sont positives : les pratiques responsables sont perçues comme utiles, si ce n'est nécessaires dans la période actuelle de crise financière, écologique, etc. Des différences importantes se constatent au sein de chacune de ces deux grandes catégories. Surtout, le point de vue commun qui tend à se dégager du débat public entre tous les acteurs concernés à l'échelle mondiale - le fonds commun de leurs représentations - relève de la peau de chagrin : il rétrécit à mesure que le débat avance. Il importe de comprendre pourquoi il en va ainsi.

Des visions divergentes

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Les acteurs de la RSE sont divers : dirigeants d'entreprise et organisations patronales, syndicats de salariés, organisations de consommateurs, pouvoirs publics, organisations non gouvernementales (ONG). Leurs interventions visent pour certains à justifier les pratiques de RSE observées et pour d'autres à les critiquer, en dénonçant leurs insuffisances ou leurs illusions. Aucun consensus ne se dégage. La prise de position de la Commission européenne, dans son livre vert de 2001 et confirmée dans sa communication de 2006, a été un moment fort dans ce débat. Les acteurs qui s'y réfèrent considèrent alors comme acquis les trois principaux points sur lesquels la " définition " proposée par l'institution européenne met l'accent  [2][2] Beaucoup parlent de " définition " à propos de cette... : le caractère volontaire des engagements pris ; le fait que ces engagements vont au-delà des exigences légales (y compris celles qui figurent dans les conventions collectives étendues par la puissance publique) ; et le fait que la RSE est, dans le domaine de la production marchande, la condition de réalisation d'un développement durable.

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Mais il s'agit d'une vision " européenne ", et même plus précisément " continentale " puisqu'elle fait référence à l'existence d'un ensemble de lois ou décrets émanant du pouvoir politique et relevant du droit codifié. Dans les pays de common law, à commencer par les Etats-Unis, cette définition n'a pas cours. On est en présence d'une autre vision. Certes, le champ des engagements est le même : ils ont trait aux impacts, potentiellement négatifs, que les activités et les décisions de la firme induisent sur les hommes (salariés, consommateurs, riverains des sites de production) et l'environnement, et ils consistent à réduire ces impacts ou même à faire en sorte qu'il n'y en ait pas. Et ce sont toujours des engagements volontaires. Mais il ne s'agit plus d'aller " au-delà " des exigences légales et d'inclure la RSE dans la problématique du développement durable (de la comprendre au sein de cette problématique). De plus, un lien étroit est établi entre le caractère volontaire de la démarche et l'éthique du chef d'entreprise (ou du management de la firme), c'est-à-dire les valeurs qui lui sont propres et qui guident en principe son action. Ainsi, la dimension proprement personnelle, individuelle, des exigences de la responsabilité prend le pas sur la construction sociale de ces exigences (et des engagements qu'elles impliquent). Cette vision va de pair avec la forme de l'Etat qui y prédomine, soit un Etat politiquement libéral dont le rôle est de viser la plus grande liberté possible des citoyens.

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De la vision " européenne " à cette vision " anglo-saxonne " de la RSE, ce ne sont pas seulement des nuances apportées à un fonds commun faisant l'objet d'un consensus. Du moins, ce fonds commun s'avère trop étroit pour constituer une norme qui permette de faire le ménage entre la " vraie " RSE et ses contrefaçons. Il ne suffit pas de dire que la responsabilité de l'entreprise s'exerce vis-à-vis de ses " parties prenantes ", en retenant qu'une partie prenante est toute personne physique ou morale, ou même tout regroupement informel de telles personnes qui est affecté d'une façon ou d'une autre par les activités de l'entreprise. Cela montre au moins que l'on ne peut parler de sens commun, de fonds commun des représentations, lorsque l'on se situe au niveau mondial.

La tentative de l'ISO 26 000 : plus de questions que de réponses

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L'initiative prise en 2004 par l'International Standard Association (ISO) visait à répondre à ce problème en tentant de définir des principes mondiaux de RSE. Cet organisme international à statut privé a lancé un processus d'élaboration d'une norme de " définition " de la responsabilité sociale, la norme ISO 26 000  [3][3] Il implique six catégories d'acteurs : gouvernements,.... Cette norme vaut en principe pour tout type d'organisation, pas seulement pour l'entreprise ou la firme. L'objectif visé est de parvenir par consensus à un texte qui dise " quoi faire " pour être responsable. La norme en question se situe donc à l'amont des normes antérieures (9 000 et 14 000) visant la certification et disant " comment faire ". Ce processus a surtout permis que se noue un débat à propos d'un certain nombre de questions. Les principales sont les suivantes :

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  • quelles places respectives doivent tenir, dans la délimitation des engagements pris par l'organisation, d'un côté, la propre éthique de son dirigeant ou la culture propre de l'organisation, de l'autre, les attentes exprimées par les parties prenantes ?

  • qui inclure dans les parties prenantes ? Concernant l'environnement, doit-il s'agir essentiellement d'associations de riverains des sites de production ou d'ONG qui se sont spécialisées dans la défense de l'environnement, ou au contraire des pouvoirs publics locaux ou nationaux, en tant qu'ils sont l'expression démocratique des citoyens " affectés " ?

  • quel poids attribuer aux attentes des diverses parties prenantes lorsqu'elles sont contradictoires et qui arbitre ?

  • quel est le périmètre de responsabilité à prendre en compte, l'entité juridique qui donne droit de cité dans un pays à l'organisation en question ou au réseau vertical d'organisations (y compris fournisseurs-partenaires) dont elle peut être à la tête ?

  • quelle est la relation entre la responsabilité sociale et l'application de la loi ? S'agit-il d'engagements volontaires allant au-delà de la législation en vigueur ou d'engagements ayant vocation à se substituer à cette dernière (ou pour le moins à en préfigurer le contenu) ?

  • quelle relation établir entre la responsabilité sociale et le développement durable ? Quelle place doivent prendre les principes généraux du développement durable - notamment les conventions internationales les déclinant - dans l'expression des engagements de l'organisation responsable ?

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On ne peut parler de l'émergence d'un sens commun de la RSE que si se dégage du débat entre les divers acteurs un ensemble de réponses cohérentes à ces questions, ou pour le moins aux plus importantes d'entre elles, à commencer par celle relative au rapport entre la RSE et les règles de droit (la législation au sens large). Ce n'est manifestement toujours pas le cas en 2009. Et cela ne pourra jamais être le cas. Pourquoi ?

Remonter aux fondements philosophiques des controverses

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Pour expliquer l'impossibilité de l'avènement d'un sens commun de la RSE pour les divers acteurs concernés par les engagements pris par les firmes en matière sociale et environnementale, l'idée la plus couramment avancée est que cette impossibilité tiendrait simplement au fait que ces acteurs n'ont pas la même position sociale, c'est-à-dire la même position dans les rapports sociaux qui structurent l'économie moderne. N'ayant, de ce fait, pas les mêmes intérêts, ils ne peuvent non plus avoir les mêmes représentations d'un quelconque phénomène qui les concerne tous. Autrement dit, à chaque position sociale sa représentation (" chacun voit midi à sa porte "). Cela vaut tout autant pour la RSE que pour le profit ou la concurrence.

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On ne peut toutefois s'en tenir à cette idée car elle manque de pertinence. En effet, elle ne permet pas de comprendre pourquoi tous les acteurs qui ont la même position sociale ne se représentent pas la RSE de la même façon, ce qui est en premier lieu le cas au sein des dirigeants d'entreprise. De fait, certains d'entre eux considèrent, en se référant plus ou moins explicitement à Milton Friedman  [4][4] Voir Friedman [1971] et The Economist [2008]., que les pratiques RSE sont à proscrire parce qu'elles sont contradictoires à la raison d'être d'une firme, la seule responsabilité sociale du dirigeant étant de " créer de la valeur pour l'actionnaire ", tandis que d'autres se représentent ces pratiques comme la meilleure façon pour une firme de faire du profit dans un nouveau contexte caractérisé à la fois par la mondialisation de sa production (l'appel à des fournisseurs installés dans des pays du Sud) et par la capacité des ONG à organiser le boycott de ses produits si elle fait appel à des fournisseurs qui ne respectent pas les conventions internationales en matière de droits humains et sociaux ou si elle porte atteinte à la santé des consommateurs ou à l'environnement. La principale théorie de référence est alors celle développée par R. Edward Freeman [1984] en termes de " firme partenariale " ou encore de " parties prenantes " (stakeholders).

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Pour comprendre pourquoi il s'avère impossible de parvenir à un consensus entre acteurs sur le sens de la RSE, il faut remonter aux fondements philosophiques ou politiques des controverses. Ces débats de fond sont ceux qui commandent en sous-main les débats actuels de justification des normes sociétales à instituer en matière sociale et environnementale pour répondre à la fois à la nouvelle question sociale posée à l'échelle mondiale (la mondialisation actuelle a-t-elle un avenir étant donné la profonde injustice des inégalités entre tous les " citoyens " du monde qu'elle entretient et même renforce ?) et la montée de la question écologique (l'humanité disposera-t-elle dans l'avenir d'un environnement lui permettant de survivre si la dynamique de développement se poursuit selon les lignes de force actuelles ?).

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Les deux principaux débats de fond à prendre en compte sont ceux qui tiennent respectivement à l'existence de deux conceptions de la responsabilité et à la pluralité des façons de penser les processus d'institution à l'échelle mondiale en l'absence d'un pouvoir politique mondial préexistant, c'est-à-dire l'articulation entre action individuelle et action collective dans un tel contexte.

Deux conceptions de la responsabilité

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La responsabilité est une qualité morale attribuée à une personne. En toute généralité, on doit s'en tenir à une personne physique - son attribution à une personne morale (au sens juridique) est traitée plus loin. Cette qualité consiste à " accepter et subir les conséquences de ses actes, en répondre ", selon la définition du dictionnaire. Elle est tout particulièrement engagée lorsque ces actes sont considérés comme mauvais ou injustes. Le sens de cette qualité change avec le contexte social, dans la mesure où, d'un contexte à l'autre, la façon d'envisager ce qui est bien et ce qui est juste, ainsi que le lien entre les deux, change également.

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Certains font encore aujourd'hui découler leur idée de ce qui est " bien et juste " de leur croyance religieuse. Mais il s'agit alors d'un point de vue personnel, qui peut être exprimé dans les espaces privés mais qui n'est pas reconnu en principe dans l'espace public. Toutefois, comme il arrive que ce principe soit contesté et pratiquement remis en cause dans les débats, on ne peut faire l'impasse sur cette problématique du bien et du juste en religion, qui fut historiquement la première.

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En religion, le juste découle du bien, qui procède lui-même du divin, étant révélé aux hommes par l'intermédiaire de prophètes ou d'un messie  [5][5] Pour simplifier, on s'en tient à une formulation qui... ; une action individuelle juste est celle qui consiste à faire le bien, et un ordre social juste est celui qui incite ou contraint les hommes à bien agir. Dans ce cadre, aucune dissociation entre la responsabilité personnelle (par rapport à soi-même) et la responsabilité sociale (par rapport aux autres) n'est pensable.

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Avec l'avènement de la problématique du juste et du bien en raison, il n'en va plus de même. C'est alors à la raison qu'il appartient de parvenir à une certaine idée de ce qui est juste ou injuste, et cela ne peut être fait sans se référer à ce qui est bien ou mal (et inversement). Ainsi, toute conception du juste repose sur différentes idées du bien (on ne peut penser le juste sans le bien), et ces idées doivent respecter des limites fixées par la conception du juste (on ne peut penser le bien sans le juste). On est donc en présence d'une circularité, le bien et le juste formant un système. On n'échappe logiquement à l'indétermination qui résulte de cette circularité que si le système est ouvert. De fait, l'histoire des débats philosophiques à ce sujet est celle des discussions relatives à la façon de réaliser cette ouverture. La solution retenue ici est de considérer que le système " bien-juste " est commandé par la référence à une valeur. Comme il n'y a pas qu'une seule valeur de référence possible, on est en présence d'une pluralité de grammaires de justification en raison, donc de plusieurs façons de définir précisément un acte juste, un ordre social juste, ainsi qu'une qualité morale donnée. Reste que la circularité n'est vraiment levée que si l'on précise à quoi s'applique prioritairement la valeur de référence : au juste ou au bien ? On est donc logiquement en présence de deux grandes conceptions du couple " bien-juste " en raison : la conception dite de la " priorité du juste " et la conception dite de la " priorité du bien ".

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Avec la " priorité du juste ", la valeur de référence s'applique au juste. Cela implique que les valeurs de référence soient des valeurs relatives aux rapports des hommes entre eux, c'est-à-dire des valeurs sociales. Un ordre social juste est alors celui dont les règles constitutives assurent une coordination efficace  [6][6] La théorie de la justice comme équité de Rawls [2003],.... Avec la " priorité du bien ", la valeur de référence s'applique au bien. On se réfère alors à des valeurs relatives au rapport à soi-même, valeurs que l'on peut qualifier d'éthiques pour les distinguer des précédentes. Un ordre social juste est celui dont les règles incitent ou conduisent les hommes à être excellents dans les fonctions sociales qu'ils occupent  [7][7] S'y rattachent entre autres les philosophies d'Aristote,....

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A chacune de ces conceptions est associée une définition particulière de la qualité morale " responsabilité ". En " priorité du juste ", la personne juste est celle qui ne fait pas de tort aux autres (et inversement, la personne injuste est celle qui fait tort aux autres). Or, celui qui enfreint les règles de la justice - ces règles de droit auxquelles on peut se référer pour acter devant les tribunaux - fait essentiellement tort à autrui. La responsabilité sociale n'est donc alors pas autre chose que la responsabilité dite juridique. En " priorité du bien ", la personne injuste est celle qui se fait tort essentiellement à elle-même (se priver soi-même d'une manière spécifique de la possibilité de réaliser les biens auxquels on tend). La responsabilité n'est plus la responsabilité juridique. En effet, la législation en vigueur n'est pas nécessairement considérée par la personne qui se réfère à cette conception comme un ensemble de règles justes, puisque celles qu'elle juge justes sont considérées comme telles en se référant à des valeurs éthiques.

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Pendant toute une période, une convention s'était imposée, celle selon laquelle les seules justifications acceptables dans l'espace public devaient relever de la " priorité du juste ". Mais ce monopole a été remis en cause au tournant du XXIe siècle. Des justifications en termes de " priorité du bien " s'y sont invitées, avec la bioéthique, la montée de la question écologique et la mondialisation. Les deux façons différentes d'envisager la qualité morale " responsabilité " évoquée ci-dessus ont donc cours dans le contexte de l'avènement de la RSE.

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A ce titre, le " principe responsabilité " du philosophe Hans Jonas - " Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre " [1990, p. 40]  [8][8] Ce dernier l'exprime aussi négativement : " Agis pour... - relève de la conception de la responsabilité en " priorité du bien ", puisqu'il définit une responsabilité engageant l'avenir et pouvant entrer en conflit avec la responsabilité juridique. Mais son sens précis reste à construire comme horizon commun de signification à l'échelle mondiale, le débat portant sur le sens à donner à " authentiquement humaine ".

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L'extension de ces deux conceptions à une personne morale (au sens juridique), comme une entreprise, ne pose pas de problème. Il va de soi que la responsabilité d'une entreprise ne peut être personnelle puisqu'une entreprise n'a pas d'âme [Berns et alii, 2007]. Elle ne peut être que sociale. Et il va aussi de soi que l'avènement du phénomène RSE est l'un des plus représentatifs de l'entrée en scène de la " priorité du bien " dans l'espace public, phénomène qui s'avère d'ailleurs incompréhensible si on en reste à la " priorité du juste ".

La pluralité des façons de penser l'articulation entre action individuelle et action collective

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La façon de penser dominante en la matière consiste à séparer et opposer, d'un côté, le contrat librement consenti entre individus égaux en droits, de l'autre, la normalisation contraignante produite par une instance située au-dessus des individus et opérant verticalement. L'engagement volontaire qu'évoque la RSE est alors compris comme l'énoncé des règles que l'entreprise entend respecter dans les contrats explicites ou implicites qu'elle passe ou passera avec ses diverses parties prenantes. Cette façon de penser laisse toutefois place à deux points de vue tout à fait différents. A la suite de Locke, les libéraux considèrent que les seules règles acceptables sont celles qui sont librement choisies : la législation " normalisatrice " ne peut aller au-delà. En suivant Hobbes, les interventionnistes considèrent que l'action coercitive de l'Etat est nécessaire pour préserver ou restaurer l'ordre et la sécurité, parce que les intérêts de chacun ne peuvent s'harmoniser spontanément et que, sans l'action coercitive de l'Etat, la société civile finirait par être traversée de conflits tels que l'insécurité et le désordre y règneraient sans limite  [9][9] Voir l'introduction de Catherine Audard à Rawls [1.... Dès lors, le contrat librement consenti n'est qu'une illusion qui masque le pouvoir de l'une des parties sur l'autre, et la normalisation protège le faible ; elle s'avère nécessaire pour (en)cadrer les contrats. Reste que ce mode de pensée dominant est enfermé dans l'espace d'un Etat-nation. Qu'en est-il si on le quitte pour le niveau mondial ?

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Il y a toutefois une autre façon d'envisager cette articulation. Elle prend comme point de départ le fait que les conditions d'un contrat librement consenti n'ont de poids que si elles ont vocation à devenir communes à l'échelle sociétale. Si tel est le cas, on est en présence de l'institution d'une convention commune. Et ceci peut avoir lieu à l'échelle mondiale. Cette convention est le fruit d'une action collective non concertée (ce que certains appellent l'auto-organisation). Sinon, aucun consensus ne se dégage " spontanément ". Une action collective concertée s'avère nécessaire, action qui débouche sur des règles ayant le statut d'un compromis. Le droit est l'instrument de mise en forme de tels compromis. En l'absence d'un pouvoir politique mondial, il s'agit nécessairement de ce qu'on appelle la " soft law ". Dans le contexte actuel de mondialisation, l'engagement volontaire se présente alors comme un moment de l'établissement d'une normalisation commune ou collective. La question pertinente devient celle du " au-delà de la législation en vigueur " pour certaines nations ou communautés de nations, soit celle de savoir s'il doit y avoir ou non alignement vers le bas pour les pays du Nord dont la normalisation nationale est au départ plus exigeante que la normalisation mondiale en voie d'institution, tout particulièrement en matière de contrat de travail salarié.

Deux raisons qui se rejoignent

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Ce sont ainsi deux raisons de fond du pluralisme des représentations de la RSE qui se dégagent : tous les acteurs ne se réfèrent pas à la même conception de la responsabilité et ils n'ont pas la même appréhension de l'agencement entre contrat et règlementation en droit, même si les références qui président à la formation des représentations sont assez floues en ces deux domaines. Comment s'articulent ces deux raisons ?

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Si on s'en tient à l'idée qu'il y a lieu de séparer et d'opposer la normalisation contraignante au contrat librement consenti, elles se conjuguent simplement : la responsabilité en termes de " priorité du bien " est associée au contrat librement consenti et la responsabilité en termes de " priorité du juste " (la responsabilité juridique) à la normalisation contraignante.

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Il en résulte deux modèles tout à fait distincts de représentation de la RSE. D'un côté, celui qui, ancré dans la priorité du bien, procède du couple " responsabilité éthique-contrat librement consenti " et dans lequel l'engagement volontaire est vu comme un substitut au droit, à la fois possible et souhaitable. De l'autre, celui qui, ancré dans la priorité du juste, procède du couple " responsabilité juridique-normalisation " et dans lequel l'engagement volontaire est perçu comme illusoire (il est de pure rhétorique) ou dangereux (c'est une machine de guerre contre les droits acquis). Le premier modèle revient à admettre que les parties prenantes d'un contrat librement consenti peuvent s'accorder sur une valeur éthique de référence jugée supérieure, en écartant toute idée que, pour y parvenir, la partie prenante forte (celle qui bénéficie d'une asymétrie d'information) pourrait exercer une violence symbolique à l'encontre de la partie faible (qui subit cette asymétrie), tandis que le second comprend le droit, fruit d'une action collective concertée, comme un rempart contre l'exercice d'une telle violence. Les représentations de la RSE qui s'inscrivent dans une représentation plus générale de la vie sociale qui comprend cette idée de séparation et d'opposition se rangent alors dans deux catégories distinctes, selon le modèle dont elles relèvent.

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Avec l'idée qu'un contrat interindividuel ne peut être conclu en l'absence d'un cadre institutionnel - conventions communes, conventions collectives ou accords-cadres internationaux -, un lien est encore établi entre les deux raisons. Mais il est tout à fait différent. Il tient au fait que toute règle - convention ou règle de droit - n'est alors considérée comme légitime que si elle est justifiée aux yeux de la personne qui s'y conforme. De fait, les " engagements volontaires " sont toujours justifiés ; cette justification est sociale - les pratiques justifiées ou condamnées sont réalisables par quiconque se livrant à l'activité considérée -, et cette justification est commune (toutes les justifications se réfèrent à une même valeur précisément définie au sein de l'une ou l'autre des deux conceptions du couple " bien-juste ") ou conjointe (une même règle s'appliquant à l'activité de l'entreprise est justifiée en se référant, d'un côté, à la priorité du juste, et de l'autre, à la priorité du bien). Certes, cette référence et cette inscription ne sont pas le plus souvent explicitées dans le discours de justification. Mais une analyse de ce dernier permet d'y remonter. Les représentations de la RSE qui s'inscrivent dans une représentation plus générale de la vie sociale comprenant cette autre idée ont alors en commun de marier le négatif et le positif, en des proportions variables de l'une à l'autre. Elles se distinguent principalement par la place qu'y tiennent les deux conceptions de la responsabilité, celles qui ne donnent sens à l'engagement volontaire que s'il va au-delà de la législation en vigueur relevant d'une conjonction des deux, tandis que celles dont l'analyse conduit à dire qu'elles s'accordent seulement avec la " priorité du bien " voient l'engagement volontaire comme une étape sur la voie conduisant à une règlementation mondiale.

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Le champ des possibles n'est d'ailleurs pas entièrement décrit par ce qui précède. Il comprend aussi deux sortes de représentations qui se situent aux deux extrêmes de ce champ et qui sont strictement négatives. L'une et l'autre sont le fait d'acteurs pour lesquels l'idée même de " responsabilité sociale " est vide de sens pour une firme, avec d'un côté ceux qui voient les institutions comme des obstacles à la formation d'un ordre naturel (représentation empruntant à la théorie de la firme de Milton Friedman), et de l'autre ceux qui ne les voient que comme des mises en forme d'une structuration sociale qui ne leur doit rien (représentation assise sur la théorie marxiste de la firme comme unité de base de l'exploitation du travail par le capital). Pour le dire autrement, d'un côté, les inégalités seraient naturelles, de l'autre, elles seraient inhérentes à la structure sociale (le capitalisme) et de ce fait injustes par définition. Et, dans les deux cas, cela n'a pas de sens de parler de leur justification.

Conclusion : un consensus problématique

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La première conclusion qui s'impose est que les deux raisons de fond qui viennent d'être présentées ne sont pas contradictoires à l'idée de base selon laquelle la diversité des représentations de la RSE a quelque chose à voir avec le fait que les acteurs concernés occupent des positions sociales différentes. En effet, les intérêts personnels tenant à la position sociale interviennent dans le choix d'une grammaire de justification (ils avancent masqués derrière ce choix), à commencer par le rattachement de cette grammaire à la " priorité du juste " ou à la " priorité du bien ". Mais d'autres considérations interviennent aussi dans ce choix, notamment l'appartenance à tel ou tel réseau social ou communautaire.

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La grille d'analyse proposée permet aussi d'aller plus loin, puisqu'elle débouche sur une typologie des représentations dont celles qui se situent aux deux extrêmes du spectre ainsi décrit se rejoignent. On comprend alors pourquoi le seul point de vue commun qui puisse se dégager entre tous les acteurs rétrécit à mesure que le débat avance.

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Qu'en est-il entre les seuls acteurs dotés de représentations totalement ou partiellement positives, c'est-à-dire pour ceux qui " prennent au sérieux " la RSE ? Se pourrait-il que l'image de la peau de chagrin ne s'applique pas à ce sous-ensemble ?

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Toutes ces représentations reposent plus ou moins explicitement sur la prise en compte de la conception de la responsabilité en termes de " priorité du bien ", alternativement à la conception établie en termes de " priorité du juste " ou en combinaison avec cette dernière. Pour autant, cet élément commun est insuffisant pour conduire à un sens commun par consensus entre les seuls acteurs sélectionnés. Un tel consensus peut être aussi bien l'expression d'un point de vue commun qu'un compromis, c'est-à-dire une " définition " (au sens de vision) de la RSE dans laquelle tel débat a été tranché en faveur de l'un des points de vue et tel autre, relatif à une autre question, en faveur du point de vue opposé, sur la base d'un socle commun.

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Il n'en reste pas moins qu'un tel compromis suppose que tous les acteurs sont cohérents dans leurs prises de position (qu'ils ne changent pas de grammaire de justification avec la question en débat). Or, beaucoup des discours tenus en termes positifs par les milieux patronaux à propos de la RSE mettent en avant une conception de la responsabilité qui, n'étant pas la responsabilité juridique, est donc celle de la " priorité du bien ", tout en justifiant le recours au marché en se référant alors implicitement à une définition de la liberté qui est celle de la " priorité du juste " - la liberté comme capacité de choisir en compétition avec les autres, celle dont on dit qu'elle s'arrête où commence celle des autres et qui peut être dite " occidentale ". Il y a contradiction parce que, même si l'horizon commun de signification de la liberté en termes de " priorité du bien " reste à construire, on peut au moins dire que cette conception " occidentale " qui a mis plusieurs siècles à s'imposer n'en relève pas. En tout état de cause, un socle commun ne peut être trouvé entre les acteurs pris en compte que s'ils s'entendent pour conjuguer les deux conceptions de la responsabilité, donc aussi les deux conceptions de la justification en raison - ce qui signifie que les règles sociales instituées (conventions communes, conventions collectives et législation émanant du politique) doivent pouvoir être justifiées des deux points de vue. Beaucoup d'eau coulera sous les ponts avant d'en arriver là, si tant est que cela puisse être le cas...


Bibliographie

  • Billaudot, Bernard, 2008, " Institution et justification. De la nécessité de distinguer deux conceptions de la justice ", Revue française de socio-économie, n? 1, p. 153-176.
  • Boltanski, Luc, et Thévenot, Laurent, 1991, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard.
  • Berns, Thomas, Docquir, Pierre-François, Frydman, Benoît, Hennebel, Ludovic, et Lewkowicz, Gregory, 2007, Responsabilités des entreprises et corégulation, Bruxelles, coll. " Penser le droit ", Bruylant.
  • Commons, John R., 1934, Institutional Economics. Its Place in Political Economy, The University of Wisconsin Press, 1959, 2 vol. (1re éd. 1934, Macmillan).
  • Freeman, R. Edward, 1984, Strategic Management : A Stakeholder Approach, Boston, Pitman/Ballinger.
  • Friedman, Milton, 1971, Capitalisme et Liberté, Paris, Robert Laffont.
  • Jonas, Hans, 1990, Le Principe responsabilité, Paris, Editions du Cerf (trad. fr. de Das Prinzip Verandwortung, Frankfurt am Main, Insel Verlag, 1979).
  • Rawls, John, 1993, Justice et démocratie, Paris, Le Seuil.
  • Rawls, John, 2003, La Justice comme équité. Une reformulation de Théorie de la justice, Paris, La Découverte.
  • The Economist, 2008, " The next question : does CSR work ? ", in " Just good business. A special report on corporate social responsibility, January 19th 2008 ", The Economist, 19 janvier.

Notes

[1]

A ce sujet, une revue de la littérature rend manifeste qu'il y a autant de conceptions savantes de la RSE que de théories de la firme, sans fusion possible entre toutes ces conceptions.

[2]

Beaucoup parlent de " définition " à propos de cette prise de position. Les guillemets s'imposent parce qu'il ne s'agit pas d'une définition reposant sur une analyse savante.

[3]

Il implique six catégories d'acteurs : gouvernements, industrie, consommateurs, organisations syndicales, ONG, consultants et organismes de recherche. Le travail réalisé a déjà conduit à un texte assez complet discuté à Québec (Canada) en mai 2009 par le groupe de travail constitué au sein de l'ISO et regroupant 80 pays et 400 experts.

[4]

Voir Friedman [1971] et The Economist [2008].

[5]

Pour simplifier, on s'en tient à une formulation qui ne vaut que pour les religions monothéistes.

[6]

La théorie de la justice comme équité de Rawls [2003], ainsi que l'analyse des justifications à partir du modèle de cité de Boltanski et Thévenot [1991] s'inscrivent dans la " priorité du juste ", qui a été construite comme telle par les Lumières (et par Smith, en se référant à la seule valeur " liberté " entendue comme valeur sociale).

[7]

S'y rattachent entre autres les philosophies d'Aristote, de Hume, de Ricoeur et de Levinas, voire celles d'Augustin et de Thomas d'Aquin si on s'en tient à ce qu'ils disent de la problématique en raison.

[8]

Ce dernier l'exprime aussi négativement : " Agis pour que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d'une telle vie " ; ou plus simplement : " Ne compromets pas les conditions pour la survie indéfinie de l'humanité sur Terre " [Jonas, 1990].

[9]

Voir l'introduction de Catherine Audard à Rawls [1993].

Plan de l'article

  1. Des visions divergentes
    1. La tentative de l'ISO 26 000 : plus de questions que de réponses
  2. Remonter aux fondements philosophiques des controverses
    1. Deux conceptions de la responsabilité
    2. La pluralité des façons de penser l'articulation entre action individuelle et action collective
    3. Deux raisons qui se rejoignent
  3. Conclusion : un consensus problématique

Pour citer cet article

Billaudot Bernard, « La diversité des représentations de la RSE : quelle origine ? », L'Économie politique, 1/2010 (n° 45), p. 99-112.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2010-1-page-99.htm
DOI : 10.3917/leco.045.0099


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