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L'Économie politique

2010/2 (n° 46)


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The Romantic Economist. Imagination in Economics, Richard Bronk, Cambridge/New York, Cambridge University Press, 2009, 382 p.

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On reproche souvent à la science économique de ramener la totalité de l'agir humain à un simple ensemble de comportements optimisateurs. Si un tel réductionnisme est incontestable, il ne concerne cependant qu'une partie (à coup sûr influente) de la discipline et ne devrait pas faire oublier les nombreux travaux de grande qualité qui accordent une large place à la psychologie ou au rôle des institutions et des normes pour expliquer les décisions individuelles.

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L'ouvrage de Richard Bronk appartient à cette seconde catégorie. Fin connaisseur et de l'économie " réelle " et de l'histoire de la pensée économique, ce visiting fellow de la London School of Economics appelle à l'émergence - ou, comme on le verra, d'une certaine façon à la réémergence - d'un type d'économiste qu'il nomme de façon apparemment surprenante l'" économiste romantique ". Ce souhait résulte, explique-t-il, de l'incapacité de l'économie standard à rendre compte du fonctionnement des marchés concrets. De fait, loin d'obéir aux lois de la mécanique classique, l'économie réelle dépend, dans une large mesure, de la créativité, de l'imagination et des " sentiments " des acteurs.

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Or, si l'on en croit Isaiah Berlin  [1][1] The Roots of Romanticism, Princeton (NJ), Princeton..., le message central de la pensée romantique est qu'il n'existe aucun système explicatif ou ensemble de valeurs qui soit englobant et objectif, pas plus qu'il n'existe un unique idéal ou un seul schéma d'action cohérent pour l'humanité susceptible d'être découvert par la raison (p. 14). L'économiste romantique, pour sa part, " essaiera [donc] d'éviter d'être confiné au seul système dogmatique approuvé [favoured] par le standard de l'économie néoclassique ". Il refusera " de croire qu'il y a un conflit inévitable entre une approche scientifique de l'économie et l'insistance que les romantiques mettent sur l'importance de l'émotion et de l'imagination ". Au contraire, il soutiendra que les deux visions, loin de s'opposer, doivent être perçues comme complémentaires (p. 15).

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Une telle approche permet de percevoir plus clairement la nature même de l'analyse économique. Et Richard Bronk de citer, à l'appui de cette thèse, Adam Smith expliquant dans son Histoire de l'astronomie que tous les systèmes scientifiques sont " des inventions de l'imagination pour connecter des phénomènes naturels autrement disjoints et discordants " (p. 4). L'analyse économique, poursuit l'auteur, est en fait saturée de métaphores. Par exemple celle selon laquelle les marchés peuvent être représentés par des " courbes " d'offre et de demande ou celle consistant à classer une partie des recherches en science économique sous l'étiquette de " théorie des jeux ". En fait, avance-t-il, les économistes sont des poètes, des inventeurs de fictions... mais ils ne le savent (malheureusement) pas.

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Une telle méconnaissance est doublement regrettable. Tout d'abord, parce que les métaphores utilisées conditionnent la façon dont les économistes perçoivent et donc comprennent les phénomènes qu'ils étudient. Ensuite, parce que la théorie économique possède une dimension performative et de ce fait influence le fonctionnement de l'objet dont elle est censée rendre compte. A l'évidence, " quand un discours devient dominant, il altère la nature de la société dans laquelle nous vivons. [...] Les discours peuvent, dans un sens bien réel, construire la réalité qu'ils prétendent interpréter " (p. 261). C'est le sens du célèbre passage de la fin de la Théorie générale où Keynes écrit que : " les idées, justes ou fausses, des philosophes de l'économie et de la politique ont plus d'importance qu'on ne le pense en général. A vrai dire, le monde est presque exclusivement mené par elles. Les hommes d'action qui se croient parfaitement affranchis des influences doctrinales sont d'ordinaire les esclaves de quelque passé "[2][2] John Maynard Keynes, Théorie générale de l'emploi,.... Se référant à Derrida  [3][3] Il aurait aussi bien pu, sur ce thème, faire référence..., Bronk pose cette question fondamentale : " Est-ce que l'économie, comme l'art, imite la réalité concrète ou idéale ? Ou est-ce que son choix de métaphores, d'hypothèses et de perspectives dominantes structure - et dans un sens crée - l'image qu'elle peint ? Et est-ce que l'économie, comme l'art, doit être jugée pour elle-même ou en fonction de sa pertinence pour une audience plus large ? " (p. 5).

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Ce dont nous avons en fait besoin, souligne l'auteur, ce n'est pas d'un changement complet de paradigme mais de reconnaître qu'aucun paradigme ne pourra jamais expliquer la totalité des phénomènes économiques (p. 10). Le message fondamental que le romantisme adresse à l'économie réside dans la mise en évidence de l'importance de l'imagination dans la conception de nouvelles approches et métaphores qui, à leur tour, permettent une perception renouvelée du réel, voire la mise au jour de nouveaux phénomènes.

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Ainsi, en se livrant à une formalisation débridée et en refusant de recourir à " la langue réellement utilisée par les hommes ", certains représentants du courant néoclassique manquent ce qui, " du point de vue des acteurs, constitue les éléments clés de la situation ou du problème analysé " (p. 17). D'où la nécessité que le langage employé dans l'analyse d'un problème donné soit déterminé par la nature dudit problème. Alfred Marshall est largement mobilisé par Bronk. Pour l'auteur des Principles of Economics, l'utilisation de méthodes mathématiques " est presque toujours une perte de temps " (p. 18). Pigou, qui fut l'un des deux plus célèbres élèves de Marshall à Cambridge - l'autre étant John Maynard Keynes -, explique que Marshall s'opposait à une approche mathématique de l'économie. Celle-ci, selon lui, avait pour effet de " concentrer l'attention sur des analogies mécaniques " plutôt que sur des " analogies biologiques bien plus importantes dans lesquelles les forces organiques de la vie et de la déchéance sont dominantes ". " La Mecque des économistes, écrivait Marshall, se trouve dans la biologie économique [economic biology] plutôt que dans la dynamique économique [economic dynamics] " (p. 20). On comprend mieux alors pourquoi il voyait la compétition économique comme un processus organique et comparait le développement des firmes à la croissance des arbres dans une forêt (p. 123).

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En fait, contrairement à une idée reçue, le programme des Lumières et le romantisme n'avaient nullement vocation à s'opposer, à finir par constituer deux cultures, deux univers, séparés par un gouffre. Bien au contraire, l'importance des sentiments constituait un thème central des Lumières écossaises (comme le prouve notamment le premier livre d'Adam Smith, Théorie des sentiments moraux). Jusqu'en 1820, on ne trouvait pas une opposition entre la culture scientifique (ou l'économie politique, ou encore l'utilitarisme) et la culture du sentiment et de l'imagination. Comme l'écrit Freeman Dyson, dans un article paru l'an dernier et intitulé " When science and poetry were friends "  [4][4] Freeman Dyson, " When science and poetry were friends..., " les scientifiques de cette époque [1770-1830] étaient aussi romantiques que les poètes. Les découvertes scientifiques étaient aussi inattendues et enivrantes que les poèmes. Beaucoup de poètes s'intéressaient intensément à la science et beaucoup de scientifiques à la poésie. Les scientifiques et les poètes appartenaient à la même culture et, dans bien des cas, étaient amis ". Le fossé entre ces deux cultures - " littéraire " et " scientifique " - se creusa sous l'effet notamment de deux phénomènes. D'une part, une incompréhension apparut entre les partisans de la métaphore mécaniste et ceux de la métaphore organique. D'autre part, un renforcement des spécialisations intellectuelles aboutit à creuser un fossé entre poètes et scientifiques.

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L'" âge des merveilles " - pour reprendre le titre d'un ouvrage de Richard Holmes  [5][5] Richard Holmes, The Age of Wonders : How the Romantic... paru à peu près au même moment que celui de Bronk et qui est consacré à l'idylle dont la Grande-Bretagne fut le théâtre, de 1770 à 1830, entre science et poésie - prit fin, selon Holmes, en 1831, lors de la première réunion de la British Association for the Advancement of Science (BAAS). Le mathématicien Charles Babbage, qui avait publié un an plus tôt un livre intitulé Reflections on the Decline of Science in England, mena l'attaque en reprochant à la Royal Society de Londres de n'être qu'un groupe de " snobs incompétents et oisifs " peu au fait des récentes avancées scientifiques de leur temps, les scientifiques professionnels français et allemands laissant sur place les amateurs britanniques. En 1833, lors de la troisième rencontre de la BAAS, afin de bien marquer la rupture avec le passé, le terme " scientists " fut, pour la première fois, utilisé à la place de " natural philosophers ". Par ailleurs, la question des effets potentiellement maléfiques de la créativité, de l'imagination, avait été posée en 1817 par la publication de Frankenstein ou le Prométhée moderne, de Mary Shelley, épouse du célèbre poète, lui-même ami personnel du docteur William Lawrence, auteur d'un ouvrage à succès qui rendait compte des dernières découvertes réalisées dans les salles de dissection.

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Cette divergence entre le rationalisme scientifique et la perspective romantique eut des répercussions au sein de l'économie politique. Deux façons (dont Adam Smith est le père) de pratiquer cette discipline se firent jour. L'une, utilisant des " modèles mathématiques déterministes ", vise à réaliser des prédictions et postule des lois universelles de comportement ainsi que la propriété des marchés à tendre vers l'équilibre, tandis que l'autre adopte une approche plus historique, " axée sur l'importance des institutions " et sur les évolutions socio-économiques particulières (p. 58).

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En fait, ces deux modes d'analyse furent (et continuent d'être) simultanément mobilisés par de nombreux économistes. Certains, parmi les plus prestigieux, se sont élevés contre l'utilisation abusive de métaphores mécaniques. On citait plus haut le cas de Marshall. On doit ajouter ceux de Veblen (critique de l'aspect téléologique du néoclassicisme), de Schumpeter (destruction créatrice), de Hayek (ordre spontané) ou encore de Keynes (animal spirits) (p. 70-74). A la fin de sa vie, ce dernier écrivait d'ailleurs que : " L'hypothèse atomique qui a si splendidement fonctionné en physique s'effondre en psychologie. Nous sommes confrontés à tout bout de champ aux problèmes de l'unité organique, de phénomènes discrets, de la discontinuité : le tout n'est pas égal à la somme des parties, les comparaisons quantitatives ne répondent pas à nos attentes, de petits changements produisent de grands effets, le postulat d'un continuum uniforme et homogène n'est pas satisfait " (p. 124). A cette liste, il faudrait bien sûr ajouter Animal Spirits, le dernier livre de deux économistes, George Akerlof et Robert Shiller  [6][6] George A. Akerlof et Robert J. Shiller, Animal Spirits :..., dont Bronk n'a évidemment pas pu avoir connaissance.

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Les principales leçons que les économistes peuvent donc, selon Richard Bronk, tirer du romantisme sont : l'importance des métaphores organiques, le pluralisme des valeurs, la nécessité d'une meilleure compréhension des motivations humaines et, enfin, le rôle clé joué par le langage, les métaphores et l'intuition dans la perception du monde au sein duquel nous évoluons (p. 87 sq.).

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Comment traduire cela dans nos pratiques de recherche ? Deux exigences, étroitement liées, sont posées par Richard Bronk. La première consiste à examiner tout problème en utilisant plusieurs paradigmes (a multi-paradigm scan), sans tenter de se livrer à un syncrétisme qui n'aboutirait qu'à une confusion conceptuelle. C'était déjà le projet de John Stuart Mill, qui invitait les économistes à multiplier les points de vue (p. 279) et qui, pour cela, est considéré par Richard Bronk comme le " patron " des économistes romantiques. La deuxième, que l'auteur nomme l'" éclectisme discipliné ", consiste à toujours faire en sorte que ce soit la nature du problème qui dicte le choix de la théorie et non le contraire.

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L'une des conclusions de ce livre est que l'" économie politique " telle que la conçoit l'économiste romantique n'a rien à voir avec la théorie du choix public. Elle " est l'étude de l'intersection des aspects économiques, politiques et sociaux de la réalité à l'aide d'une dialectique disciplinée entre différentes perspectives destinées à assurer que le choix d'une méthode est conduit par une évaluation sans préjugés [open-minded assessement] de la nature du problème à régler " (p. 297).

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Si une telle recommandation n'est guère nouvelle - et l'on pense en écrivant cela aux travaux d'économistes  [7][7] Pour ne rien dire d'un anthropologue comme Maurice... comme François Perroux, Henri Bartoli ou René Passet -, le grand intérêt du livre de Richard Bronk est d'y parvenir au terme d'une démonstration extraordinairement brillante et fouillée qui entrecroise histoire des idées économiques et histoire des idées littéraires et philosophiques. Pour cette seule raison, il mérite d'être lu avec la plus grande attention.

Notes

[1]

The Roots of Romanticism, Princeton (NJ), Princeton University Press, 1999.

[2]

John Maynard Keynes, Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, Paris, Payot, 1979 (1936), p. 376.

[3]

Il aurait aussi bien pu, sur ce thème, faire référence à Jean-Pierre Dupuy (" A quoi sert la science économique ? ", La Lettre de l'AFSE, Association française de science économique, n? 23, juillet 1994, p. 6-7) ou à Christian Arnsperger (L'économie, c'est nous. Pour un savoir citoyen, Ramonville-Saint-Agne, Erès, 2006). Pour une étude concrète sur les effets de l'enseignement de l'économie standard, on lira Robert H. Frank, Thomas Gilovich et Dennis T. Regan, " Does studying economics inhibit cooperation ? ", Journal of Economic Perspectives, vol. 7, n? 2, printemps 1993, p. 159-171.

[4]

Freeman Dyson, " When science and poetry were friends ", The New York Review of Books, 13 août 2009, vol. LVI, n? 13, p. 15.

[5]

Richard Holmes, The Age of Wonders : How the Romantic Generation Discovered the Beauty and Terror of Science, New York, Pantheon, 2009.

[6]

George A. Akerlof et Robert J. Shiller, Animal Spirits : How Human Psychology Drives the Economy, and Why It Matters for Global Capitalism, Princeton (NJ) et Oxford, Princeton University Press, 2009.

[7]

Pour ne rien dire d'un anthropologue comme Maurice Godelier (Rationalité et irrationalité en économie, Paris, Maspero, 1983), d'un sociologue comme Edgar Morin (La Méthode, Paris, Le Seuil) ou d'un philosophe comme Maurice Merleau-Ponty écrivant, dans Phénoménologie de la perception (1945, Paris, Gallimard, 1993, p. 201), qu'" il n'y a jamais de causalité économique pure, parce que l'économie n'est pas un système fermé et qu'elle est partie dans l'existence totale et concrète de la société. [...] Justement parce que l'économie n'est pas un monde fermé et que toutes les motivations se nouent au coeur de l'histoire, l'extérieur devient intérieur comme l'intérieur devient extérieur ".

Plan de l'article

  1. The Romantic Economist. Imagination in Economics, Richard Bronk, Cambridge/New York, Cambridge University Press, 2009, 382 p.

Pour citer cet article

Maréchal Jean-Paul, « Pour une économie politique romantique », L'Économie politique 2/2010 (n° 46) , p. 107-112
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2010-2-page-107.htm.
DOI : 10.3917/leco.046.0107.


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