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L'Économie politique

2010/2 (n° 46)


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Le 30 novembre 1958 à Barcelone, Georges Laurent Rivara, un banquier suisse, est arrêté par la police espagnole. Son crime ? Selon la justice ibérique, l'homme aiderait activement des clients de son établissement bancaire, la Société de banque suisse (SBS), à dissimuler une partie de leurs revenus et de leur fortune en Suisse. Ce qui se révèle fondé. Durant sa garde à vue, Georges Rivara avoue ses actes et, fait rarissime dans l'histoire bancaire helvétique  [2][2] Un précédent existe avec la Banque commerciale de Bâle..., divulgue des listes de noms et de comptes cachés en Suisse. A l'époque, la presse helvétique reste discrète sur ces événements, au point que ni le nom du principal inculpé, ni celui de son employeur n'apparaissent publiquement. Depuis cette date, rares sont les recherches historiques à aborder cette " affaire Rivara "  [3][3] A notre connaissance, seul Sébastien Farré aborde l'affaire.... Le présent article constitue un premier survol de ce scandale bancaire. Il éclaire aussi les relations qu'entretient dès les années 1930 la place financière de Genève - et la famille de banquiers Kern, en particulier - avec sa riche clientèle ibérique.

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Cinquante ans après, cette affaire n'est pas sans rappeler le scandale qui ébranle, depuis l'été 2008, la place financière suisse, et spécialement sa plus grande institution, l'UBS  [4][4] Pour mémoire, UBS et Crédit suisse sont les deux poids.... Un scandale dont l'acteur central, un ancien gestionnaire de la banque, Bradley Birkenfeld, a livré à la justice américaine des documents attestant que l'UBS a aidé sa riche clientèle américaine à contourner le fisc des Etats-Unis. En été 2008 comme en hiver 1958, les autorités fédérales jurent que ces deux scandales relèvent du domaine privé. Bref, à la banque de se débrouiller. Pourtant, dans les deux cas, le Conseil fédéral et sa diplomatie surveillent de près l'évolution du dossier et s'activent discrètement.

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Dans aucun des deux cas, les banques concernées ne sont interdites d'exercer en Espagne ou aux Etats-Unis. Aucun dirigeant n'est inquiété, ni à l'étranger ni en Suisse. De plus, les amendes restent assez modiques : une caution de 1 million de pesetas en Espagne ; 780 millions de dollars dans le cas d'UBS, alors que la justice américaine avançait des chiffres en dizaines de milliards. Quant aux banquiers pincés la main dans le sac - Georges Rivara et Bradley Birkenfeld -, tous deux paient une partie des pots cassés. Depuis le 8 janvier de cette année, l'Américain purge une peine de quarante mois de prison ferme. Quant au malheureux personnage de l'article qui suit, Georges Rivara, il revient en Suisse après une année de détention préventive et en résidence surveillée. Licencié par son employeur, il se suicidera.

Une discrète famille de banquiers

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" J'apprends de source privée digne de foi l'arrestation de Rivara, délégué de la Société de banque suisse à Genève, porteur d'une liste d'un millier de clients dont de hautes personnalités espagnoles. Une vaste enquête pour transferts illégaux de capitaux à l'étranger serait en cours sur l'ordre du chef de l'Etat "[5][5] Télégramme n? 17, Ambasuisse (Philippe Zutter, ambassadeur.... Voici les mots que reçoit, le 5 décembre 1958, le conseiller fédéral radical Max Petitpierre, chef du Département politique fédéral (DPF), les actuelles Affaires étrangères. Leur auteur ? L'ambassadeur suisse en Espagne franquiste, Philippe Zutter. Le diplomate redoute alors une descente de police à l'hôtel Palace, où loge un autre banquier suisse, cette fois-ci de l'Union de banques suisses. Faut-il prévenir ce dernier, venu aussi s'entretenir avec sa clientèle, demande-t-il à Berne ? Sa hiérarchie ne répond pas. Seule source de réconfort pour le diplomate, conscient de l'ampleur du scandale qui s'annonce : le sous-directeur du Crédit suisse Zurich, Charles Souviron, " est déjà reparti ", mystérieusement averti de l'incarcération de son confrère Rivara pour aide à l'évasion fiscale.

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Mais qui est donc Georges Laurent Rivara ? D'origine italienne, il naît dans un milieu modeste à Genève en 1912  [6][6] Les informations qui suivent sont tirées d'un rapport.... Cet employé de banque exerce d'abord ses talents à la Banco de Bilbao, sise dans la cité de Calvin, où il est chargé de la clientèle espagnole. Dès 1951, il occupe le même poste à la Société de banque suisse (SBS), un des plus grands établissements bancaires du pays, qui vient justement d'absorber la Banco de Bilbao. A la SBS de Genève, Rivara travaille avec Alfred Kern et son fils, Pierre, sous-directeur dans l'antenne genevoise. Tous trois gèrent les avoirs de la clientèle ibérique de la banque.

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Comme l'écrit Philippe Zutter au numéro deux du DPF, Robert Kohli : " [Alfred] Kern se mouvait dans d'autres milieux que M. Rivara, mais, si je suis bien informé, se livrait, ainsi que son fils, Pierre [...] Kern, à des opérations sinon identiques du moins analogues "[7][7] De Philippe Zutter (ambassadeur à Madrid) à Robert.... Précisons ici d'emblée quels sont ces " autres milieux " qu'évoque l'ambassadeur Zutter, et surtout qui sont les Kern, dont trois membres de la famille - Alfred, Pierre et Pierre Yvan - s'activent sur ce marché espagnol. Car Georges Rivara n'a en effet rien à voir avec ces trois banquiers. Comme nous le dit aujourd'hui Pierre Yvan Kern, " Rivara était un gentil garçon, il rentrait chez lui et mangeait sa tambouille à Carouge. Manger de la langouste avec des industriels espagnols, ce n'était pas son éducation. Il fallait un certain niveau, des gens d'une certaine éducation ".

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Commençons donc par Alfred Kern, né en 1886 au Mexique  [8][8] Comme lui, son père se nomme Alfred et est né en 1859.... Issu d'une vieille famille bâloise, ce banquier rentre dans son pays d'origine et s'installe à Genève dans les années 1930. Surnommé le " banquier à l'oeillet ", il décède dans la cité de Calvin en 1988, non sans avoir accumulé de prestigieuses distinctions et des fonctions de représentation dans la Genève internationale : consul honoraire du Japon à Genève, délégué du consul général du Guatemala auprès de la Société des Nations (SDN) et du Bureau international du travail (BIT), médaillé d'or de la Ligue de la Croix-Rouge  [9][9] Journal de Genève, 17 sept. 1988, p. 36..

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En Suisse, il oeuvre pour la SBS à Genève, où il devient directeur adjoint en 1940. Il y gère les avoirs de sa propre clientèle, surtout issue de la grande aristocratie espagnole et de quelques industriels. On y trouve, par exemple, un milliardaire espagnol à la réputation sulfureuse, Juan March, qu'Alfred Kern convainc de déposer une partie de sa fortune à la SBS  [10][10] Jimmy Martin, notice à l'attention de M. Hans Lacher,.... Banquier, industriel et contrebandier notoire, l'homme soutient financièrement les nationalistes du général Francisco Franco dans les années 1930. Autre client d'importance : le roi Alphonse XIII. Alfred Kern est à la fois le banquier et l'ami du monarque chassé par les Républicains en avril 1931. Avec l'aide du roi déchu, le banquier envisage un temps d'acheter un domaine de 23 hectares près de Bursinel, au bord du Léman. Une propriété qu'il acquiert finalement sans l'aide d'Alphonse XIII et qui accueille un autre ami, Winston Churchill, lors de son voyage en Suisse en 1946.

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Au siège genevois de la SBS, Alfred Kern recrute son fils, Pierre, en 1957. Ce juriste, né en 1915, entre dans la diplomatie suisse en 1942 et y occupe des postes à l'étranger, notamment de vice-consul en Allemagne nazie. Par la suite, " Pierre Kern et le portefeuille des clients des Kern passent à la banque privée Darier Hentsch "[11][11] Pour mémoire, la banque privée Darier Hentsch & Cie..., dont Kern est l'un des associés jusqu'en 1997, date de son décès. Passionné de chasse et résidant dans une propriété de 12 000 m2 à Cologny, Pierre Kern n'a laissé aucune descendance.

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Enfin, le dernier Kern de cette saga : Pierre Yvan [cf. son autobiographie : Kern, 2009]. Né en 1922, il passe une partie de son enfance à Paris, Alès et Séville, puis arrive en Suisse durant le conflit mondial. Son oncle, Alfred Kern, chez qu'il réside vers Cointrin, le fait embaucher à la SBS en tant qu'aide-caissier. Informé par un client espagnol de la SBS de l'inexistence au Crédit suisse d'un service dédié à la clientèle ibérique, l'homme va " traverser la rue " pour la concurrence [Kern, 2009, p. 30-31].

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Le 1er janvier 1951, il fonde en effet le département Espagne et Amérique du Sud auprès de l'enseigne locale de la grande banque suisse. Une succursale qui, depuis 1954, est dirigée par Roger Petitpierre, frère de Max Petitpierre, alors chef du Département politique. Depuis le Crédit suisse à Genève, Pierre Yvan Kern rapporte à Zurich auprès du banquier Charles Souviron, qui se trouve être aussi un ami d'enfance de sa femme et un concurrent direct d'Alfred Kern. Fin 1956, il quitte le Crédit suisse et rachète grâce à des fonds privés espagnols la Banque genevoise de commerce et de crédit (BGCC), qu'il dirige ensuite  [12][12] Faute de place, nous ne pouvons évoquer ici le cas.... Il quitte enfin le monde bancaire dans le courant des années 1960.

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Concrètement, le travail de Pierre Yvan Kern, comme celui de son cousin ou de Georges Rivara, consiste à " arranger les affaires d'amis espagnols, surtout des industriels à Barcelone, à Valence ou à Madrid "[13][13] Pierre Yvan Kern parle de Pierre Kern comme d'" un.... Il passe ainsi trois mois par an en Espagne : six semaines au printemps, six autres en automne. Des périodes durant lesquelles il sillonne le pays en voiture et rencontre ses clients chez eux ou dans des restaurants discrets. Et utilise des subterfuges, se souvient-il aujourd'hui, comme " des bouchons de liège dans le coffre de la voiture pour faire croire aux douaniers que j'étais un marchand de vin ". Quant à l'argent non déclaré que Pierre Yvan Kern récolte, il ne le rapatrie pas forcément dans les coffres de Genève. " Souvent, raconte le banquier, nous faisions des compensations entre clients. Un client nous donnait une petite somme, 200 000 pesetas par exemple, et nous la remettions dans le compte d'un autre. Ceci sans exporter des capitaux, ce qui était très compliqué à l'époque. "

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Ces lignes montrent combien, à partir d'Alfred Kern, se développe entre l'Espagne et la Suisse un important canal d'aide à la dissimulation d'argent pour une partie des grandes fortunes ibériques. La famille Kern et le très discret Charles Souviron jouent les premiers rôles pour le compte de la grande aristocratie espagnole et de plus en plus d'industriels. Par leur intermédiaire, les trois grandes banques suisses de l'époque y participent. Comme la SBS et le Crédit suisse, l'Union de banques suisses est aussi sur place, ainsi qu'en témoignent plusieurs sources archivistiques sans pour autant préciser de noms  [14][14] Par exemple : télégramme n? 17, Ambasuisse (Philippe....

Haro sur le baudet

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En décembre 1958, trois semaines après l'arrestation de Rivara, c'est un Alfred Kern excédé et méprisant qui écrit à l'ambassadeur Zutter pour lui dire combien il déplore la passivité de ses services à Madrid. Ses mots méritent d'être repris longuement. " Ce n'est plus une affaire qui concerne seulement la banque suisse, mais c'est une affaire d'honneur national [...]. Comme il semblerait que M. Rivara soit utilisé comme un agent du fisc espagnol, et qu'il parle comme une pie, il serait désirable que cela ne continue pas pendant des semaines sans qu'au moins les autorités de notre pays changent de position [...]. C'est d'extrême urgence, la situation pouvant dégénérer très rapidement "[15][15] Alfred Kern (SBS) à Philippe Zutter (ambassadeur à.... Fin connaisseur de l'Espagne franquiste, le banquier voit juste.

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Quand le scandale éclate, le gouvernement du caudillo Franco a déjà amorcé, quoique avec peine et sur fond de disette économique, son intégration dans le bloc occidental. L'idée que des personnalités, dont certaines liées au régime, et des fonctionnaires transfèrent et conservent des avoirs en Suisse passe mal dans l'opinion. Surtout vu l'ampleur de l'affaire. En effet, la presse espagnole parle de près de 1 400 noms sur les listes du seul Rivara, pour un total de 430 millions de francs suisses (soit 1,5 milliard de francs suisses actuels, environ 1 milliard d'euros).

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L'extrême droite gouvernementale de la Phalange s'engouffre dans la polémique, stigmatisant des capitalistes qui sacrifient le peuple espagnol [Farré, 2006, p. 382]. La publicité autour de cette affaire de fraude fiscale bloque toute négociation discrète, d'autant que des articles paraissent à l'étranger, comme dans le Times de Londres  [16][16] The Times, 15 déc. 1958. En Suisse, la Tribune de Genève.... Les tracts phalangistes, eux, vilipendent la Suisse et ses banquiers.

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Dès la mi-décembre, le DPF du conseiller fédéral Max Petitpierre, via le chef de la division des affaires politiques, Robert Kohli, et l'ambassadeur Philippe Zutter, informe très régulièrement les banques suisses de l'état des procédures en Espagne et les prévient des risques encourus si leurs commis songeaient à revenir sur place. Depuis Zurich, le banquier Charles Souviron, du Crédit suisse, écrit à Philippe Zutter combien il " apprécie au plus haut degré votre geste amical à [son] égard et surtout le fait que vous avez bien voulu songer à [lui] en corrélation avec cette si délicate affaire "[17][17] De Charles Souviron (Crédit suisse) à Philippe Zutter....

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A Madrid, Philippe Zutter recueille, grâce à de précieux contacts noués dès 1951, des informations sur les accusations contre Rivara et les preuves de la justice espagnole. Ainsi, il conte par le menu la capture du banquier de la SBS, pincé à la sortie d'un hôtel de Barcelone, sur dénonciation à la police locale d'une " femme légère " que le Genevois fréquentait durant ses séjours et à laquelle " il fit sur son activité des confidences "[18][18] De Philippe Zutter (ambassadeur à Madrid) à Robert.... Or, ajoute l'ambassadeur, la " femme légère " avait d'autres amis que le banquier Rivara, dont un travaillant pour la police catalane et à qui elle a rapporté ses propos.

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Mais outre cette rocambolesque mise au cachot, Philippe Zutter obtient aussi des informations sur les méthodes des banquiers suisses, agissant en totale illégalité, dont certains, à l'instar des Kern, étaient sous surveillance policière depuis quelque temps déjà  [19][19] Ibid..

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Durant les premiers mois du scandale, les dirigeants de la SBS se taisent. Tant à l'égard de leurs clients espagnols, apeurés par les amendes à venir, que vis-à-vis de leur collaborateur Rivara. De plus, à mesure que la situation s'envenime à Madrid, la SBS enfonce son mandataire devant le DPF. Selon la banque, Georges Rivara est coupable de manquements aux directives internes de l'établissement et d'espionnage économique pour une puissance étrangère, un délit pénal en Suisse. Mais Philippe Zutter n'est pas dupe : la SBS " croit pouvoir rejeter sur Rivara la responsabilité tout entière du scandale. [...] J'aimerais éviter une injustice à l'égard de Rivara qui n'avait sans doute pas les qualités, les compétences et la résistance morale que nécessitait la fonction qu'on lui avait confiée. Son cas me fait parfois penser aux animaux malades de la peste. On s'acharne sur le baudet "[20][20] De Philippe Zutter (ambassadeur à Madrid) à Robert....

Beaucoup de petits poissons

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Si la SBS reste muette en public, les échanges de vues entre la banque et le DPF se développent. Surtout avec la divulgation dans le Bulletin officiel de l'Etat espagnol des noms des fraudeurs. En effet, le 9 mars 1959, la justice ibérique publie une liste de 872 clients de la SBS, dont 369 sont condamnés à payer au total une amende équivalant à 24 millions de francs suisses actuels (environ 17 millions d'euros)  [21][21] Boletin oficial del Estado, Madrid, 9 mars 1959.. Une première depuis le renforcement du secret bancaire helvétique dans la loi sur les banques et les caisses d'épargne de 1934.

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A la lecture du Bulletin, la présence de personnalités attire le regard, comme celle de Jaime de Sémir. C'est que l'homme est, dès la guerre civile, l'un des plus sûrs relais des firmes suisses en Espagne. Dans les années 1950, Jaime de Sémir occupe la présidence du conseil d'administration de Nestlé et de Publicitas SA, ainsi que des mandats d'administrateur chez Geigy, Hoffmann La Roche ou Ciba [Farré, 2006, p. 383]. Ni plus, ni moins.

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L'apparition de ces noms cause de vifs remous en Espagne, et les critiques contre la SBS se font suffisamment jour pour que, le samedi 21 mars 1959, Robert Kohli et le directeur général de la banque, Samuel Schweizer, se rencontrent en toute discrétion. Lui aussi membre des conseils d'administration de Ciba, Lonza et Swissair, le puissant banquier se rend à Berne où, à la surprise de Robert Kohli, il ne semble pas trop ému par cette publication de noms. C'est certes regrettable, mais les clients de Rivara ne relèvent que de la deuxième ligue. Ainsi, " de gros clients de la banque n'y figurent pas, [...] simplement parce qu'ils appartenaient essentiellement au secteur des deux Kern ", commente Samuel Schweizer, avant de révéler à Robert Kohli que " M. Kern junior se trouvait en Espagne au moment où le pot aux roses fut découvert [et qu'il] ne fut pourtant pas inquiété ! "[22][22] Note de dossier classée confidentielle, rencontre entre....

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Que doit-on comprendre ? Qu'il y a fort à parier que des " gros clients " de la SBS, haut placés dans le régime franquiste, ont usé d'influence pour que Pierre Kern puisse filer en douce ? Cette dernière hypothèse, Pierre Yvan Kern nous la confirme. " Au moment de l'arrestation de Rivara, Pierre circulait au nord de l'Espagne dans sa Jaguar. Grippé, il ne s'est pas arrêté comme prévu pour rencontrer ses gens à Bilbao et à San Sebastian. En plus, un ministre l'a averti de l'arrestation de son subordonné. Pierre a donc décidé de rentrer en Suisse et il est arrivé à 7 h du matin. " De son côté, Pierre Yvan Kern, qui est à Genève, reçoit un appel d'amis du consulat espagnol : " Si tu veux aller sur place, vas-y pour visiter tes amis, pas tes clients. Autrement, ne pars pas avec des documents. " Georges Rivara, lui, n'a pas bénéficié de conseils d'amis.

Franco, notre bon ami

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Mais ce que craint le banquier Schweizer, lorsqu'il rencontre le numéro deux des Affaires étrangères, c'est surtout que ses clients espagnols condamnés intentent des procès à la grande banque. Pour violation du secret bancaire, par exemple. S'ensuit durant de longs mois des échanges réguliers entre la banque et le DPF, la première cherchant à impliquer plus avant le second dans le règlement du contentieux.

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Les dirigeants de la SBS suggèrent quelques arguments à disposition des diplomates pour faire plier le gouvernement de Franco. Contre une amnistie de ses clients, la SBS rappelle que de futurs procès en Suisse révéleraient que " la clientèle impliquée dans l'affaire Rivara ne représente qu'une fraction des milieux dirigeants espagnols détenant des fonds importants à l'étranger "[23][23] Ibid.. Une menace à peine voilée contre cette vieille fortune ibérique cachée en Suisse dès la guerre civile. Mais une menace qui s'adresse aussi aux autres banques de la place, cette clientèle ayant des comptes dans plusieurs établissements du pays, dont la SBS.

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Le 8 janvier 1960, Samuel Schweizer insiste sur un autre point : l'amitié entre la banque et le général Franco, une idylle qui débute en 1938, en plein conflit. En effet, " la SBS en particulier a été la première qui a accordé un crédit pour la contre-valeur de 1 000 000 livres sterling au gouvernement du général Franco quand celui-ci était encore à Burgos, vers la fin de la guerre civile "[24][24] De Samuel Schweizer (directeur général de la SBS) à.... A Berne, Robert Kohli reçoit fraîchement cet argument qui risque d'envenimer la situation et de livrer des preuves d'une implication des banques helvétiques à la cause franquiste  [25][25] Ou alors, il ne faut en user " que très prudemment.... Malgré cela, le DPF organise rencontres et repas entre commis de la SBS et hauts commis espagnols à Madrid  [26][26] Samuel Schweizer signale ainsi, en date du 10 février.... Ou intervient dans des lieux, comme à l'Organisation européenne de coopération économique (OECE), à laquelle l'Espagne adhère en 1959, auprès de ministres franquistes pour les sensibiliser à la dispute autour de l'affaire Rivara  [27][27] Victor Umbricht (directeur de l'Administration fédérale....

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Au final, un ensemble d'éléments conduit à un règlement du contentieux entre la SBS et le gouvernement espagnol sans qu'il soit possible aujourd'hui de dire si l'un ou l'autre a joué un rôle déterminant. Dans son travail, Sébastien Farré suggère que l'histoire se tasse en raison des menaces de crise politique interne que fait peser l'affaire sur des membres du gouvernement. Autre piste complémentaire, le fait qu'à l'époque l'Espagne a besoin de capitaux pour se moderniser. Or, en avril 1961, l'Union de banques suisses propose d'offrir des crédits à long terme pour l'industrie ibérique  [28][28] M. Fumasoli (ambassadeur à Madrid) à la division des.... Des propositions que le gouvernement de Franco ne saurait négliger pour l'avenir et qui concourent à apaiser les relations entre l'Etat espagnol et les banquiers suisses.

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Georges Rivara, quant à lui, rentre en Suisse à la fin de 1959, après un mois de prison préventive puis onze autres passés en résidence surveillée. Une fois son amende de 1 million de pesetas payée par la SBS, celle-ci le licencie. Les Kern, eux, ne seront pas inquiétés et auront parfois les faveurs du carnet mondain du Journal de Genève. Seul Charles Souviron refera parler de lui dans les années 1980. Pour avoir créé un vaste réseau de fondations au Liechtenstein destiné à deux importants clients philippins du Crédit suisse : Ferdinand et Imelda Marcos  [29][29] Joachim Preuss, " Das Geheimnis der Marcos-Milliarden.... Mais c'est une autre histoire.


Bibliographie

  • Cerutti, Mauro, 1999, " Le blocage des avoirs suisses aux Etats-Unis en 1941 et ses conséquences ", in Sébastien Guex (ed.), La Suisse et les grandes puissances, 1914-1945. Relations économiques avec les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l'Allemagne et la France, Genève, Droz.
  • Farré, Sébastien, 2006,La Suisse et l'Espagne de Franco, Lausanne, Antipodes.
  • Guex, Sébastien, 2007, " 1932 : l'affaire des fraudes fiscales et le gouvernement Herriot ",L'Economie politique, n? 33, janv., p. 89-104.
  • Hässig, Lukas, 2009,Der UBS-Crash, Hambourg, Hoffmann und Campe.
  • Kern, Pierre Yvan, 2009,L'histoire d'un banquier suisse, Genève, Promeco.

Notes

[1]

Une partie de cet article a fait l'objet d'une première publication (Yves Steiner, " Des banquiers suisses pincés la main dans le sac ", L'Hebdo, 19 mars 2009). Ce travail s'appuie sur une recherche aux Archives fédérales suisses à Berne. Sans autre précision, les documents cités dans ce texte proviennent du fonds suivant : E2001(E) 1972/33/C191. En avril 2009, ce travail s'est aussi considérablement enrichi au fil de longs entretiens avec l'ancien banquier genevois Pierre Yvan Kern, témoin direct de cette affaire. L'auteur remercie vivement Pierre Yvan Kern, de même que Mauro Cerutti pour son aide précieuse aux Documents diplomatiques suisses (DDS) à Berne. Selon la formule, je reste seul responsable du contenu de cet article.

[2]

Un précédent existe avec la Banque commerciale de Bâle à Paris en 1932. Ce scandale, dit " des fraudes fiscales ", trouvera, deux ans plus tard, un épilogue avec l'introduction de l'article 47 dans la loi helvétique sur les banques et les caisses d'épargne, soit la base du secret bancaire suisse [cf. Guex, 2007].

[3]

A notre connaissance, seul Sébastien Farré aborde l'affaire dans sa thèse de doctorat [Farré, 2006, p. 381-382].

[4]

Pour mémoire, UBS et Crédit suisse sont les deux poids lourds de la place financière suisse. Fondée en 1998, la première résulte de la fusion entre l'Union de banques suisses et la SBS [cf. Hässig, 2009].

[5]

Télégramme n? 17, Ambasuisse (Philippe Zutter, ambassadeur à Madrid) à Politique (Département politique fédéral, Berne), Madrid, 5 déc. 1958.

[6]

Les informations qui suivent sont tirées d'un rapport de police du Ministère public fédéral (rapport, Ritschard au chef du service de la police fédérale), Ministère public fédéral, Berne, 8 janv. 1959.

[7]

De Philippe Zutter (ambassadeur à Madrid) à Robert Kohli (chef de la division des affaires politiques, DPF), Madrid, 31 janv. 1959. Le premier fait ici une confusion en mentionnant dans son courrier le nom de " Pierre Yvan Kern ". En réalité, le fils d'Alfred Kern se nomme Pierre, Pierre Yvan étant son neveu.

[8]

Comme lui, son père se nomme Alfred et est né en 1859 à Bâle (mort en 1943). Ce dernier s'est marié avec une femme d'origine canadienne (Keachie) avec laquelle il eut sept enfants, tous nés au Mexique sauf le dernier, Yvan. A Mexico, cet homme d'affaires exerce aussi la fonction de consul honoraire de Suisse. Outre son fils Alfred (né en 1886), on trouve Helen et Paul (1890-1936). La première est mariée au banquier privé bâlois Hans Eduard Riggenbach (1901-1981). Ingénieur de formation, Paul épouse la Française Marthe Donnedieu de Vabres (morte en 1961). Quatre enfants naissent de cette union, dont Pierre Yvan Kern, né en 1922, qui nous a fourni une partie de ces informations.

[9]

Journal de Genève, 17 sept. 1988, p. 36.

[10]

Jimmy Martin, notice à l'attention de M. Hans Lacher, 10 janv. 1947 (www.dodis.ch/1703).

[11]

Pour mémoire, la banque privée Darier Hentsch & Cie fusionne en 2002 et devient Lombard Odier Darier Hentsch (LODH). A cette date, Thierry Kern, associé de Darier Hentsch & Cie et neveu de Pierre Kern, quitte la nouvelle entité. Son fils Cyril, directeur chez LODH, fait de même en 2009. Selon Pierre Yvan Kern, père de Thierry et grand-père de Cyril, " le portefeuille familial demeure chez LODH ". Avec 130 milliards de francs suisses d'actifs sous gestion, LODH est le deuxième banquier privé du pays. Son associé, Patrick Odier, est depuis septembre 2009 le président de l'Association suisse des banquiers (ASB).

[12]

Faute de place, nous ne pouvons évoquer ici le cas de la BGCC ainsi que Schweizerische Spar und Kreditbank à Saint-Gall, dont Pierre Yvan Kern préside le conseil d'administration dès 1961. En effet, ces deux banques, rachetées en grande partie par le financier ibérique Julio Munoz, seront au centre d'un autre scandale bancaire qui conduira le Conseil fédéral à révoquer en 1965 le président de la Commission fédérale des banques, Max Hommel.

[13]

Pierre Yvan Kern parle de Pierre Kern comme d'" un frère ". Il connaît aussi très bien Georges Rivara, avec qui il " descend en Espagne en voiture ".

[14]

Par exemple : télégramme n? 17, Ambasuisse (Philippe Zutter, ambassadeur à Madrid) à Politique (Département politique fédéral, Berne), Madrid, 5 déc. 1958.

[15]

Alfred Kern (SBS) à Philippe Zutter (ambassadeur à Madrid), Genève, 18 déc. 1958.

[16]

The Times, 15 déc. 1958. En Suisse, la Tribune de Genève et Le Courrier, basé à Genève, relaient l'information le 21 décembre 1958. Proche des milieux bancaires, le Journal de Genève reste muet.

[17]

De Charles Souviron (Crédit suisse) à Philippe Zutter (ambassadeur à Madrid), Zurich, 12 mars 1959.

[18]

De Philippe Zutter (ambassadeur à Madrid) à Robert Kohli (chef de la division des affaires politiques, DPF), Madrid, 13 janv. 1959.

[19]

Ibid.

[20]

De Philippe Zutter (ambassadeur à Madrid) à Robert Kohli (chef de la division des affaires politiques, DPF), confidentiel, 24 fév. 1959.

[21]

Boletin oficial del Estado, Madrid, 9 mars 1959.

[22]

Note de dossier classée confidentielle, rencontre entre Robert Kohli (chef de la division des affaires politiques, DPF) et Samuel Schweizer (directeur général de la SBS), 21 mars 1959.

[23]

Ibid.

[24]

De Samuel Schweizer (directeur général de la SBS) à Robert Kohli (chef de la division des affaires politiques, DPF), confidentiel, Bâle, 8 janv. 1960. Sur le rôle d'intermédiaire joué par l'homme d'affaires Juan March, client d'Alfred Kern (voir note 10), dans l'octroi de ce crédit au gouvernement de Burgos en 1938, cf. Cerutti [1999], p. 204-205.

[25]

Ou alors, il ne faut en user " que très prudemment ". De Robert Kohli (chef de la division des affaires politiques, DPF) à Samuel Schweizer (directeur général de la SBS), 3 fév. 1960.

[26]

Samuel Schweizer signale ainsi, en date du 10 février 1960, qu'il peut à nouveau se rendre sur place sans risquer aucune mesure de rétorsion. De Samuel Schweizer (directeur général de la SBS) à Robert Kohli (chef de la division des affaires politiques, DPF), Bâle, 8 janv. 1960.

[27]

Victor Umbricht (directeur de l'Administration fédérale des finances) à Max Petitpierre (président de la Confédération et chef du DPF), Berne, 27 janv. 1960. Réponse de Max Petitpierre, Berne, 29 janv. 1960.

[28]

M. Fumasoli (ambassadeur à Madrid) à la division des affaires politiques (DPF), Madrid, 17 avr. 1961, E2001(E) 1976/17/419.

[29]

Joachim Preuss, " Das Geheimnis der Marcos-Milliarden ", Der Spiegel, 1er juin 1987.

Plan de l'article

  1. Une discrète famille de banquiers
  2. Haro sur le baudet
  3. Beaucoup de petits poissons
  4. Franco, notre bon ami

Pour citer cet article

Steiner Yves, « Des banques suisses pincées la main dans le sac dans l'Espagne franquiste », L'Économie politique 2/2010 (n° 46) , p. 59-69
URL : www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2010-2-page-59.htm.
DOI : 10.3917/leco.046.0059.


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