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L'Économie politique

2010/3 (n° 47)


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L'Economie politique : Dans votre dernier livre  [1][1] Jean-Michel Severino et Olivier Ray, Le Temps de l'Afrique,..., vous dites que l'Afrique dispose de facteurs endogènes de croissance pour demain, notamment une force de travail liée à des évolutions démographiques importantes.

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Jean-Michel Severino : Le continent africain connaît en ce moment le début d'un processus de peuplement inégalé dans l'histoire. Il n'entre pas seulement dans une période de forte croissance démographique, mais dans un processus d'occupation de l'espace, notamment par des migrations internes importantes, le tout conduisant à un mouvement de densification spectaculaire. Selon les hypothèses les plus conservatrices de l'Organisation des Nations unies (ONU), le continent comptera 70 habitants par km2 en 2050. Mais les zones effectivement habitables auront une densité moyenne de l'ordre de 150 habitants par km2, ce qui propulsera l'Afrique parmi les zones les plus peuplées de la planète. Il faut se rappeler que dans les années 1980, on concevait encore l'Afrique comme un continent vide.

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Ce processus de peuplement crée par lui-même de la croissance économique. Les mécanismes sont bien connus : la création de vastes marchés intérieurs aux pays, absents jusqu'au début des années 2000, et l'installation de relations ville-campagne, les campagnes nourrissant les villes et les villes produisant des services et des biens pour les campagnes. Ces dernières avaient l'habitude d'exporter leurs produits à l'étranger et les villes d'importer leur nourriture du reste de la planète. Ce phénomène va continuer, au moins en partie, mais les mécaniques de création de marchés intérieurs sont bien en place.

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A ce facteur démographique, qui est le plus lourd, s'ajoutent des facteurs conjoncturels comme la hausse des cours des matières premières, qui va bénéficier aux pays pétroliers et minéraliers. Mais c'est un phénomène réversible ou en tout cas cyclique.

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Il y a également des facteurs de croissance liés aux politiques économiques : l'Afrique est sortie à la fin des années 1990 des douloureuses politiques d'ajustement structurel avec des finances publiques assainies. Les pays ont retrouvé une capacité d'investissement public. On voit par exemple des infrastructures sortir de terre sur financements nationaux, ce qui n'avait pas eu lieu depuis vingt ans en Afrique. Par ailleurs, les investissements directs étrangers et les flux des bailleurs de fonds recommencent à financer l'investissement et la croissance.

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Tous ces phénomènes sont fragiles et réversibles. La croissance démographique s'accompagne de migrations internes qui occasionnent une pression foncière et nourrissent une conflictualité qui peut détruire la croissance. Pour l'instant, la conflictualité reste relativement sous contrôle ; on a globalement un niveau de conflictualité inférieur à celui de la guerre froide. Mais il n'est pas dit que cela n'augmentera pas. Il y a aussi une pression écologique considérable et des menaces sur les ressources naturelles. Bref, ce n'est pas une croissance sans accrocs ni sans cycles, mais elle est tout de même assez solidement installée.

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Jusqu'à présent, l'Afrique n'a pas été une destination privilégiée par les investisseurs directs étrangers. Vous pensez que cela change ?

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JMS : Le volume des investissements directs étrangers en Afrique n'a rien à voir avec celui de l'Asie, et cela va rester le cas encore pendant très longtemps. Mais ils réapparaissent après avoir été empêchés par le manque de confiance dans les Etats africains. On voit des investissements chinois ou bien provenant de communautés allogènes, comme les communautés indienne ou libanaise. Il y en a dans des branches industrielles dans lesquelles ils étaient absents il y a vingt ans, comme les télécoms, qui font l'objet d'investissements massifs, et dans les infrastructures : l'eau, l'énergie, etc. Toutefois on ne peut pas encore parler d'un flux massif d'investissements d'industrialisation. Ils auront sans doute lieu dans la décennie qui vient.

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On peut penser qu'avec la reprise de la croissance dans le reste du monde, le prix du pétrole et des matières premières va avoir tendance à augmenter, ce qui va bénéficier aux pays africains. Pourquoi échapperait-il cette fois à la " malédiction des matières premières " ?

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JMS : Il n'y échappera pas ! C'est pour cela que je ne sais pas si on peut souhaiter à l'Afrique de trouver la source principale de son expansion économique sur ce terrain. Une partie des pays qui bénéficieront de ces rentes recommenceront certainement les mêmes erreurs que dans les années 1970 et 1980 : dépenses publiques excessives, projets inutiles, clientélisme, etc. On pourrait espérer que l'expérience ait permis de réfléchir et de ne pas reproduire les erreurs du passé, mais le réalisme conduit à penser que des Etats faibles, avec des capacités extrêmement modestes, une grande soif de consommation et des phénomènes de prédation, conduisent aux mêmes errements. Avec Olivier Ray, nous tablons beaucoup plus sur des phénomènes structurels - la création des marchés intérieurs, l'amélioration des conditions d'investissement, des possibilités d'exportation industrielle - pour justifier notre pronostic d'une croissance de long terme, plutôt que sur le retour d'une rente minérale et pétrolière.

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Quels sont les pays africains qui s'en sortent aujourd'hui ?

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JMS : Il y a une douzaine de pays qui peuvent être considérés de façon honnête comme de bons performeurs. On peut citer le Ghana, le Rwanda, l'Ouganda, la Tanzanie, le Mozambique, le Burkina Faso... Ce sont tous des pays qui ne tirent pas l'essentiel de leur croissance des matières premières. Ils ont une croissance de plus de 6 % ou parfois, comme le Mozambique, proche de 10 % depuis quinze ou vingt ans. Ils sont installés dans un dynamisme économique assez solidement ancré, mais cela ne veut pas dire qu'ils ne vont pas connaître des heurts, des problèmes écologiques et sociaux. Par exemple, les violences que l'on a pu observer au Kenya au moment des élections de fin 2007, qui ressemblent beaucoup, par certains côtés, à ce qu'on a vu en Côte-d'Ivoire, nous avertissent que même des économies qui paraissent bien lancées peuvent se heurter à des murs politiques extrêmement résistants.

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Y a-t-il un modèle du pays qui s'en sort ?

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JMS : Il n'y a pas de modèle unique de croissance. Et aucun des pays que j'ai cités n'a appliqué parfaitement les canons de l'ajustement structurel. Par exemple, le Ghana a résisté bec et ongles avec son " Cocobod " (Ghana Cocoa Board), son agence de commercialisation du cacao, que les dirigeants ont toujours refusé de privatiser et dont on ne peut pas vraiment dire que les pratiques soient inscrites dans les tables de la loi ! Certains ont recours à des dévaluations compétitives agressives, d'autres sont au contraire dans une zone de parité fixe comme le Burkina Faso. Certains ont des interventions publiques fortes, d'autres non, des politiques éducatives d'un style ou d'un autre...

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Il y a beaucoup de différences entre ces pays. Mais à chaque fois on retrouve tout de même quelques ingrédients communs, sans que cela en fasse un modèle. Ce qui est indispensable, c'est la stabilité politique, mais il est indifférent qu'elle soit assurée par la démocratie ou par un régime fort, sans élections. L'Ouganda, par exemple, est considéré comme un pays stable en dépit de l'inamovible Museveni. Il faut un bon contrôle des finances publiques et des paramètres macroéconomiques fondamentaux. Ces pays ont des politiques sages et ouvertes dans la plupart des cas, mais toujours orientées vers la promotion des intérêts privés locaux. Tous ces pays investissent dans leurs infrastructures, de toute nature, et ils ont un bon taux d'épargne et d'investissement. Et ce sont tous des pays très aidés, pour répondre à Dambisa Moyo et son livre L'Aide fatale[2][2] Jean-Claude Lattès, 2009.. Sans entrer dans la polémique, on peut dire qu'ils ont fait un bon usage de l'aide au développement.

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Comment se situe l'Afrique par rapport au défi climatique ?

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JMS : Face au réchauffement climatique, l'Afrique est en très mauvaise posture. La zone intertropicale est la zone du monde qui sera la plus exposée aux événements extrêmes (encore que la Méditerranée, pour d'autres raisons, soit également très exposée). Comme c'est la zone la plus pauvre, les conséquences en seront d'autant plus graves. On en voit déjà les manifestations : dans la zone sahélienne, la pluviométrie a été bonne cette année comme l'année dernière, mais à cause de son irrégularité, l'impact sur la production agricole sera mauvais dans nombre d'endroits. Les gens disent : " Il n'y a plus de saison " (des pluies).

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L'autre problème est la montée des eaux dans les zones côtières : l'immense conurbation entre Abidjan et Lagos est sous le niveau de la mer, sur un système lagunaire quasi continu. Cette zone comprend aujourd'hui une cinquantaine de millions d'habitants, mais en 2050 elle en comptera plutôt 250 millions. Comment va-t-on gérer cela ? Je n'imagine pas qu'on construise une digue d'Abidjan à Lagos... Il y aura des migrations accélérées vers les forêts de l'intérieur et une augmentation des coupes forestières. Les impacts locaux des phénomènes globaux seront ainsi accrus. Les sols, déjà très minces en Afrique, vont être lessivés. Il va falloir des politiques publiques d'adaptation extrêmement rigoureuses et onéreuses, que les pays vont devoir financer en plus de tout le reste. Certains de ces investissements, comme l'irrigation, seront bons pour la croissance, mais d'autres non. Les travaux pour mettre hors d'eau les villes de la côte auront des effets keynésiens limités : bien entendu, ils créeront des emplois, mais ceux-ci auraient pu être générés par des investissements plus productifs.

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Le continent dispose-t-il de ressources énergétiques ?

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JMS : En théorie, oui. L'Afrique n'exploite que 6 à 7 % de son potentiel hydroélectrique. Le solaire, l'éolien, la biomasse, la géothermie sur toute la côte est ont un potentiel énorme et quasiment intouché. Seul le Kenya exploite la géothermie, et le pays pourrait lui-même exporter de l'électricité de façon assez large. L'Afrique a de quoi produire de l'énergie verte en grande quantité, et la demande solvable est très considérable. Mais il y a un déficit d'investissement immense qui, selon diverses estimations, coûterait de 1 à 1,5 point de croissance de produit intérieur brut (PIB) par an au continent : c'est gigantesque ! Les raisons pour lesquelles ces investissements ne se produisent pas sont essentiellement liées aux politiques locales. Les tarifs sont mal adaptés et les conditions juridiques d'investissement mal déterminées. Il faut absolument régler ce problème.

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L'Afrique pourrait-elle être victime de crises alimentaires ?

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JMS : Cela ne me paraît pas évident. Elle a pas mal souffert de la crise de 2008, mais la capacité de réponse des agriculteurs n'a pas été mauvaise. Sur longue période, la production agricole progresse aussi vite que la population. Le déficit alimentaire du continent ne devrait pas s'aggraver, si de bonnes politiques sont conduites. L'Afrique est le premier réservoir de terres arables du monde et les gains de productivité potentiels sont importants. C'est aux gouvernants de faire les investissements nécessaires. Dans ces conditions, il n'y a pas de raison que l'Afrique ne puisse pas massivement se nourrir à l'horizon des trente ou quarante prochaines années, et se trouver ainsi en situation d'autosuffisance. Ce sera même vraisemblablement un continent exportateur s'il exprime son potentiel.

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Le développement d'inégalités à l'intérieur des pays où entre les pays ne sera-t-il pas un obstacle à la croissance ?

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JMS : C'est une question très ouverte, car on observe de la croissance dans des pays à conditions d'inégalités extrêmement disparates, en Afrique comme ailleurs. Les Etats-Unis et la Suède n'ont pas le même niveau d'inégalités, et pourtant ces deux systèmes produisent de la croissance économique. En général, on considère que le développement aggrave les inégalités dans un premier temps, avant de les diminuer ensuite selon la fameuse courbe de Kuznets. Mais l'histoire économique m'amène à avoir des doutes sur cette courbe. Même dans des régimes mûrs, on connaît des évolutions inégalitaires importantes. Il faut relativiser tout ça. Les politiques publiques jouent un grand rôle dans la correction des effets générateurs d'inégalités.

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On peut certes imaginer que, dans un contexte d'accroissement démographique extrêmement vigoureux, trop de concentration de richesse crée un mécontentement important, déstabilise des régimes, et du coup ait des impacts négatifs sur la croissance. Des politiques de redistribution peuvent aussi contribuer à stabiliser un pays et donc ancrer la croissance sur le long terme, en tout cas si elles ne sont pas nocives à la croissance économique. Je dirais que les préférences politiques joueront à l'intérieur des sociétés africaines comme elles jouent ailleurs. Je serais étonné de voir l'Afrique du Sud se transformer en un régime social-démocrate ! D'autres pays auront une préférence pour l'égalité beaucoup plus grande. Néanmoins, je crois qu'il est de l'intérêt de l'Europe de voir une meilleure répartition des richesses sur ce continent, car cette dernière devrait créer davantage de croissance " autocentrée ", ce qui est plus équilibrant pour nous qu'une croissance essentiellement portée par les exportations, à l'asiatique.

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Face à ces forces structurelles puissantes que vous décrivez, on a l'impression que l'aide publique au développement (APD) est un acteur marginal. Quel peut être son rôle dans cette dynamique ?

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JMS : L'objectif de notre livre est effectivement de faire reconnaître qu'il se passe des choses sur le continent qui sont quasiment hors de portée des hommes, même des Africains. Il faut faire preuve d'humilité par rapport à ça. C'est un peu la même chose pour l'APD. Elle ne fait naître aucun des phénomènes dont on vient de parler, mais parce qu'elle représente pour beaucoup de pays quelques points de PIB, elle peut faire partie des politiques économiques, sociales ou environnementales qui font basculer les événements du bon côté ou du mauvais. On peut dire que l'aide est un instrument d'accompagnement, qui peut accélérer ou freiner certaines tendances, mais elle ne constitue pas le coeur du moteur du développement.

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On entend souvent en Afrique des commentaires qui reprochent à l'APD d'être donneuse de leçons. L'APD leur dit " Faites de la bonne gouvernance et soignez vos malades, et vous verrez, vous aurez du développement ". Chez certains Africains, il y a un ras-le-bol par rapport à cette vision qui est perçue à la fois comme paternaliste et inefficace. Dans son livre L'Aide fatale, Dambisa Moyo va encore plus loin puisqu'elle rend l'APD responsable des difficultés de l'Afrique. Pour moi, il est certain que l'APD ne peut pas résoudre tous les problèmes, mais elle ne peut pas non plus empêcher à elle toute seule le développement, quelles que soient les erreurs qui aient pu être commises en son nom.

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Dans votre livre, vous avez des mots assez durs sur les Objectifs du millénaire de développement.

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JMS : L'opinion publique africaine, y compris les élites, ne se reconnaît pas forcément dans les valeurs majoritaires de l'APD. C'est d'ailleurs ce que disait le Nepad (Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique) dans son volet économique : " On veut des infrastructures et du business plutôt que du social ". Pour ma part, je trouve cette demande particulièrement pertinente. C'est une demande très forte de croissance et d'autonomisation, parfois même avec une certaine indifférence envers les problèmes de corruption et de démocratie. Ainsi, Dambisa Moyo, très virulente contre la corruption, plaide pour des régimes de " despotisme éclairé " (ce qui correspond d'ailleurs à la réalité historique des pays asiatiques qui se sont développés rapidement dans les années 1990).

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La croissance actuelle, de 5 ou 6 %, est encore insuffisante pour avoir des conséquences radicales sur la pauvreté. Pour cela, il faudrait 10 % de croissance sur une longue période. L'aide doit aider à accélérer cette croissance. Pendant la période de l'ajustement structurel, avec les volumes qui lui étaient confiés par les gouvernements de l'OCDE, l'APD ne pouvait faire autrement que refinancer la dette et contribuer à fournir un filet de sécurité sociale minimum, à travers l'éducation et la santé. Pendant vingt ans, ce projet a résumé l'aide au développement et ses contorsions. L'aide s'est donc trouvée coincée dans des dépenses de fonctionnement et ne pouvait plus faire d'investissement. L'Afrique a ainsi décapitalisé massivement pendant ces vingt années. Maintenant, nous sommes dans une autre époque, mais il est difficile d'échapper à ce syndrome. Il faut pourtant voir le rôle de l'aide dans ce nouveau contexte, celui où la croissance doit être la priorité. Je suis désolé, je ne vois pas comment on va accélérer la croissance dans cinq ou dix ans si on ne fait que de l'éducation et de la santé.

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Une autre raison pour laquelle je défends ce point de vue est que l'aide a de très importants effets pervers, qui sont très connus de la littérature économique, mais insuffisamment appropriés par les acteurs de l'aide. Elle joue le même rôle qu'un choc monétaire externe et crée un effet de rente. En fait, elle a les mêmes effets pervers que la rente pétrolière. Il y a aussi le problème de la destination réelle des fonds, la fongibilité : on n'est pas sûr qu'en finançant un hôpital on ne finance pas en fait l'achat d'armes. On n'est pas sûr non plus qu'en finançant les budgets publics on n'incite pas à baisser la pression fiscale dans le pays. Si on a ne serait-ce que des doutes à ce sujet, il faut vraiment que la productivité de l'euro apporté à ces pays soit extrêmement importante pour contrebalancer ces effets pervers réels ou potentiels de l'aide. Que l'on refinance la dette ou qu'on creuse un puits dans le Sahel, on ne peut pas échapper à ces effets pervers. Ils sont indépendants de la bonne volonté des individus, qu'ils soient ONG ou gouvernements.

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Dans ces circonstances, il est donc très important que l'aide extérieure produise très rapidement des gains de productivité. Je pense que la dynamisation du secteur productif et l'augmentation des capitaux fixes dans le pays est la meilleure manière de le faire. On peut très bien confier aux pays la charge de financer, avec leur propre fiscalité, les services d'éducation et de santé, parce qu'ils ont absolument besoin de la construction du capital humain pour croître. Il est peut-être plus important pour nous de faire de la coopération technique dans le domaine de la santé et d'aider à la formation que d'aller construire des écoles, ce dont la fiscalité locale peut se charger.

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Vous n'êtes pas tendre avec les économistes qui travaillent sur l'Afrique...

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JMS : Je regrette un peu mes pages contre les économistes, car certains d'entre eux m'ont beaucoup apporté. Par exemple, les économistes qui ont tenté de trouver une définition du sous-développement en termes de vulnérabilité ont été très importants et structurants pour moi. Je pense en particulier à Patrick et Sylviane Guillaumont, du Centre d'études et de recherches sur le développement international (Cerdi). Ils permettent de tirer des conséquences très opérationnelles sur la façon de concevoir des politiques d'aide. Leur travail est absolument fondamental et trop méconnu dans l'univers anglo-saxon. Ils expliquent que pour les pays les plus pauvres, les effets contracycliques et de stabilisation, indépendamment des aspects de gestion, exercent une influence plus puissante que la bonne gouvernance pour expliquer la performance de l'aide. Quasiment n'importe quelle aide que vous distribuez dans un pays en situation de post-conflit va avoir des impacts positifs, et ce quelle que soit la qualité de la gouvernance. Ces vérités peuvent être inconfortables sur le plan éthique mais je crois qu'elles sont très profondes.

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Dans ces pages, je parlais plutôt d'une certaine catégorie d'économistes qui ont tenté de trouver la raison de la non-croissance de l'Afrique dans des phénomènes structurels, qui rendraient compte de son incapacité éternelle à se développer. Il y a ceux qui expliquent cette malédiction par la chaleur (même si la Thaïlande se développe...) ou par l'enclavement (même si un certain nombre des pays africains qui se développent le plus sont complètement enclavés...). Olivier Ray et moi ne croyons pas à cette " malédiction nègre ", qu'elle soit décrite en termes raciaux ou géographiques.

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Que pensez-vous des travaux d'Esther Duflo ?

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JMS : Cela fait longtemps que je pense qu'elle aura un jour le prix de la Banque de Suède en économie. Je connais bien ses travaux parce que je l'ai soutenue, il y a une décennie, à l'époque où elle faisait ses premiers terrains d'analyse politique comparative. On a suivi de façon très proche son cheminement intellectuel. Elle mérite tout à fait la reconnaissance dont elle fait l'objet car c'est la première fois depuis très longtemps qu'il y a une invention méthodologique dans les sciences économiques. L'originalité de sa contribution ne tient pas tant à ses conclusions sur tel ou tel sujet particulier qu'au fait d'avoir développé le concept d'" expérimentation économique ". Elle s'est détachée du raisonnement macroéconomique pour s'intéresser à de la fabrication d'observations in vivo. C'est une grande rupture, comparable à l'introduction de la démarche expérimentale en médecine. Le seul problème, c'est que c'est une méthodologie très lourde et coûteuse, et donc qui n'est pas facilement généralisable. On est obligé de la réserver à des sujets sur lesquels on a ex ante organisé une réflexion très importante. Par définition, sa méthode ne permet pas de travailler sur le passé. Elle ne permet pas de traiter tous les problèmes économiques, mais il y a toute une série de sujets sur lesquels elle apporte des lumières nouvelles. C'est d'ailleurs la première fois à ma connaissance qu'une méthodologie économique à portée générale naît dans le courant de l'aide au développement.

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Il y a un nouvel acteur qui a bien compris tous ces changements africains, c'est la Chine. Est-ce que c'est pour le mieux de l'Afrique ?

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JMS : Il est encore trop tôt pour en juger. Pour le moment, on peut dire que la Chine va rester l'un des premiers sinon le premier partenaire de l'Afrique, et pour très longtemps. Parce qu'elle en est dépendante, alimentairement et énergétiquement. Elle va y chercher un certain nombre de ses solutions. Elle est acheteuse, et donc doit être vendeuse, car l'un va avec l'autre. Elle a commencé par vendre des bassines en plastique et des vélos, et maintenant elle vend des centraux téléphoniques. Elle est montée en gamme et elle va continuer à le faire. Elle sera le premier ou le deuxième acheteur et fournisseur du continent africain, c'est inévitable. Et pour y parvenir, elle va être investisseur. La Chine a commencé à délocaliser en Afrique une partie de son activité industrielle, peut-être davantage pour des raisons environnementales que pour des raisons sociales, et elle va continuer. Elle investit donc aussi dans les grandes infrastructures. Pour cette raison, elle est obligée d'être acteur de l'APD. Elle affiche de grandes ambitions : 10 milliards de dollars de prêts pour des infrastructures sur l'ensemble du continent (y compris l'Afrique du Nord) dans les trois ans. Elle fera aussi des dons, à finalité politique.

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Rien de ce que nous ferons ne changera quoi que ce soit à cette réalité : la Chine est là. La seule chose que nous pouvons faire, je crois, c'est avoir un dialogue suffisamment engagé avec les Africains et les Chinois pour leur rappeler les erreurs que nous avons faites dans le passé et qu'ils n'ont pas intérêt à reproduire. Et qu'ils reproduisent pourtant ! Par exemple, l'aide liée, dont nous sommes sortis, conduit à un surenchérissement considérable des équipements, et à mesure que le spectre de préoccupation de l'aide s'étend, le pays qui est donateur d'aide n'est pas sûr de trouver des entreprises dans son propre pays qui soient fournisseurs. Depuis que l'AFD est passée à un système d'aide déliée, on ne voit pas forcément une grande différenciation de nationalité, mais les prix ont beaucoup baissé. Le surendettement des pays africains est aussi une mauvaise chose pour tout le monde. La Chine a annulé plusieurs fois la dette africaine. Elle faisait ça tous les dix ans, mais il s'agissait de petites sommes. Aujourd'hui, les encours sont bien plus importants, et le ministère des Finances chinois commence à tirer la sonnette d'alarme. Ce n'est pas non plus dans l'intérêt des pays de se surendetter vis-à-vis de la Chine, qui n'appartient pas au Club de Paris. Enfin, il ne faut pas non plus financer des équipements sans maintenance. Les Chinois s'étonnent de voir une route très bien construite se faire emporter par la pluie en trois saisons. Personne n'a intérêt à faire ça.

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La Chine continuera de toute façon à jouer un jeu spécifique sur la scène internationale. Elle a besoin de se positionner comme un pays en développement qui ne " subit pas le joug " des Occidentaux. En revanche, elle apprend rapidement, et sur ces points très concrets, je suis prêt à parier qu'un dialogue peut les amener à bouger d'ici cinq à dix ans.

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Que doit faire l'Europe dans tout ça ?

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JMS : L'Europe doit se réapproprier l'Afrique, elle doit cesser de la considérer comme un objet de compassion. Elle doit cesser de penser que la bonne gouvernance et la protection sociale suffisent. Il faut également reprendre notre effort de connaissance de l'Afrique. Nous avons démantelé nos réseaux de connaissance africanistes. Nous connaissons mal l'Afrique et nous en parlons mal. Il faut repasser la politique africaine en haut de la pile des priorités : ne laissons pas la politique africaine de la France à la Françafrique.

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L'Europe doit avoir une politique africaine construite avec intelligence et dans l'ouverture, sur la base d'un dialogue avec les Africains. Et il faut la reconstruire en tenant compte de nos intérêts. Nous avons des intérêts commerciaux et sociétaux à défendre, notamment les problèmes migratoires. Il ne faut pas avoir peur d'en parler avec les Africains. Plus nous serons clairs sur nos intérêts, plus nous seront entendus et respectés. Même ci cela choque notre conception judéo-chrétienne, personne ne peut nous respecter si nous prétendons apporter le salut ; c'est une attitude postcoloniale insupportable ! La gestion de leur société a des impacts sur la nôtre ; parlons-en et prenons des dispositions cohérentes.

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Quand il comptera 2 milliards d'habitants, le continent africain va bousculer notre propre société. Il va y avoir des impacts multiformes : économiques, écologiques, commerciaux, migratoires, sociétaux, et si nous restons dans la compassion et le dédain, nous allons rater le coche. Nous ne serons pas préparés aux nouveaux rapports de force, qui ne seront pas forcément en notre faveur. Dans notre livre, nous n'avons aucune préconisation sur ce que doit être la politique africaine, simplement nous insistons sur l'urgence d'engager vraiment la discussion sur le sujet.

Notes

[1]

Jean-Michel Severino et Olivier Ray, Le Temps de l'Afrique, Paris, Odile Jacob, 2010 (voir la note de lecture de Bakary Traoré et Marianne Parvati Goudry page 104).

[2]

Jean-Claude Lattès, 2009.

Pour citer cet article

Chavagneux Christian,  Severino Jean-Michel, « “ Le continent africain va bousculer notre société ” », L'Économie politique, 3/2010 (n° 47), p. 91-103.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2010-3-page-91.htm
DOI : 10.3917/leco.047.0091


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