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L'Économie politique

2010/4 (n° 48)


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Quand une bulle apparaît et éclate sur le marché financier, le réflexe des commentateurs, dans les médias, est de rechercher des précédents historiques. Ils relisent les récits des excès de la finance et se rejouent tous les épisodes du mélodrame de la bulle précédente. On détaille l'excitation et la folie des foules de financiers néophytes en quête d'un nouvel Eldorado, et des commentateurs perspicaces, dotés d'une vision parfaite a posteriori, traînent devant une justice rétrospective les coupables de ces bulles. C'est ce qui s'est passé avec le système de la Compagnie du Mississippi inventé par John Law, qui fut la première bulle sur le marché financier qu'ait expérimentée l'économie mondiale.

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John Law est présenté comme le méchant, et les Français, comme les innocentes victimes. Law a été caricaturé dans l'histoire de France comme un joueur, une sorte de démon financier qui, pendant une brève période sous la Régence de Philippe, duc d'Orléans, a maltraité les finances françaises et causé la ruine de nombreuses personnes. Les dessins satiriques personnifiant le système du Mississippi dans le recueil de gravures hollandaises Le Grand Miroir de la folie (Het Groote Tafereel der Dwaasheid, 1720) font s'échapper de façon scatologique des filets d'air chaud, des ballons et des bulles de tous les orifices du corps de John Law. La satire féroce du système de Law que fait Montesquieu dans les Lettres persanes [1721] utilise la métaphore du ballon ou de la bulle. Des économistes, de David Hume et Adam Smith à Karl Marx, ont déversé sur Law des flots d'invectives et l'ont calomnié en assurant qu'il ne comprenait rien au monde de l'argent et de la finance. Ce qui est une bouffonnerie de la pire espèce car aucun d'eux n'a fait l'effort de regarder de près le type d'innovation financière ayant produit la bulle, ni les raisons de l'introduction de cette innovation.

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Nous défendons l'idée que le système du Mississippi était une tentative sérieuse d'innover en matière de finance, afin de résoudre deux des problèmes de la France de l'époque, une crise monétaire et une crise de gestion de la dette. Pendant une courte période, cette tentative a été couronnée de succès et elle a créé un nouvel environnement monétaire dans lequel le papier-monnaie a remplacé l'or et l'argent. Elle a montré que le système monétaire n'avait pas besoin d'être arrimé à un étalon-or, ce que le monde occidental n'a découvert que deux siècles plus tard. Cela aurait pu être la grande révolution française du XVIIIe siècle.

L'ascension de John Law

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Comment tout cela est-il arrivé ? L'architecte du système du Mississippi, John Law, est né en 1671 à Edimbourg, qui faisait alors partie du royaume d'Ecosse. Son père était orfèvre. Dans La Banqueroute de Law, Edgar Faure [1977] tente de tirer quelques présages freudiens du fait que " l'ennemi de l'or est né dans la maison de l'orfèvre ". C'est donner une fausse image de Law, qui ne cherchait nullement, par ses choix de politique économique, à se rebeller contre son père ! En fait, les orfèvres de l'époque étaient des banquiers en germe et la carrière ultérieure de Law allait se situer dans la continuité, développant le concept de création de monnaie par le crédit que les orfèvres avaient initié.

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Dans sa jeunesse, Law s'intéressait peu à la banque. Bien qu'il ait montré un talent exceptionnel en mathématiques et des dons certains pour le tennis, il devint un jeune libertin et un dandy débauché que l'on appelait " Beau Law " ou " Jessamine John "  [1][1] Surnom dont on affublait les dandys, probablement à... dans le Londres du début des années 1690. Il dilapida son héritage au jeu, et dans une " guerre des beaux ", il tua en duel un autre dandy, " Beau Wilson ", à Bloomsbury Square. Tuer une personne en duel étant considéré comme un délit majeur, Law fut condamné à mort. Le motif du duel est difficile à établir. Certains contemporains affirment que c'était une histoire de femme, l'autre hypothèse étant que Law ait servi de " tueur à gages " pour éliminer Wilson, qui était devenu gênant à cause de sa liaison amoureuse avec un lord anglais influent. Cette dernière version est plausible, quand on voit comment les autorités aidèrent Law à s'échapper de sa prison.

Les conversions de Law

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Law se réfugia sur le continent et connut une conversion à la saint Paul sur deux fronts. En premier lieu, il cessa de se ruiner au jeu, et commença à utiliser ses dons exceptionnels en mathématiques sur les tables de jeu de toute l'Europe, devenant l'équivalent d'un bookmaker plus que d'un joueur. Grâce à un usage adroit de la théorie des probabilités, Law amassa une fortune considérable, ce qui nous conduit à ne plus le considérer comme un joueur. Il se comportait plutôt comme un mathématicien sans état d'âme, utilisant ses compétences pour faire fortune à des jeux comme le pharaon  [2][2] Le pharaon est un jeu de hasard qui se joue avec des.... Le portrait de Law en joueur est donc tout à fait inexact. Dans son rôle de bookmaker, il empochait plutôt l'argent des joueurs.

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La seconde partie de la conversion de Law le conduisit à devenir un théoricien sérieux de la monnaie. Dans ce domaine, il était très en avance sur son temps. Dans son Histoire de l'analyse économique, Joseph Schumpeter [1954] le cite comme l'un des meilleurs théoriciens de la monnaie, non seulement du XVIIIe siècle mais de tous les temps. Les théories de Law ont une résonance très moderne, que l'on peut voir dans les deux essais qu'il écrivit en 1704 et 1705. Dans son essai sur une banque foncière [1704], publié sous le titre John Law's Essay on a Land Bank, et dans ses Considérations sur le numéraire et le commerce [Money and Trade..., 1705], son maniement des termes économiques est plus proche de celui des auteurs du XXIe siècle que de ceux du XVIIIe.

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On trouve chez Law une combinaison de théories pré-monétaristes et pré-keynésiennes. Il était pré-monétariste en ce qu'il fut le premier à examiner le concept de demande de monnaie et la façon dont l'inflation était causée par un excès d'offre par rapport à cette demande. Il était pré-keynésien en ce qu'il croyait que dans l'Ecosse et la France de l'époque, l'offre de monnaie en circulation était insuffisante. Il y a un lien fort entre le commerce et la monnaie et il faut plus de monnaie pour produire plus de commerce [cf. Murphy, 1996].

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Comment créer plus de monnaie ? Law propose de remplacer l'or et l'argent par des billets de banque et du crédit bancaire. Il envisage une économie où circulent moins d'espèces, un système monétaire du même genre que celui de l'économie mondialisée actuelle. En voulant débarrasser les économies de l'or et de l'argent, il est très en avance sur ses contemporains.

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Les efforts de Law pour convaincre les pouvoirs publics anglais en 1704, le Parlement écossais en 1705 et le duc de Savoie Victor Amadeus en 1710-1711 du mérite de ses diverses propositions sur la banque ne furent pas couronnés de succès. En 1715, Law faillit toucher au but. Il semblait être sur le point de convaincre Louis XIV de créer une banque, mais la mort du Roi Soleil, le 1er septembre 1715, stoppa net ce projet. Philippe, duc d'Orléans, successeur politique de Louis XIV en tant que Régent de France pendant la minorité du futur Louis XV, manifesta vite un grand intérêt pour les propositions de Law.

La genèse du système du Mississippi

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La raison de l'intérêt du Régent est simple : Louis XIV a mis la France en faillite. L'argent manque, les taux d'intérêt sont excessivement élevés et la dette publique atteint des sommets. De plus, les financiers qui ont profité du système fiscal se cachent à cause de la mise en place d'une chambre de justice chargée de déterminer lesquels d'entre eux ont abusé du fermage - la collecte des impôts -, des prêts d'argent à la Couronne, etc. Law se présente alors comme l'homme qui peut résoudre les problèmes du pays.

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Law a identifié deux crises : une crise monétaire, caractérisée par une insuffisance de monnaie, et une crise financière, provoquée par le niveau élevé de la dette publique. Pour s'attaquer à la première, en mai 1716, il persuade le Régent d'autoriser la création de la Banque générale. Abandonnant ses idées antérieures sur la banque foncière, Law prend en partie la Banque d'Angleterre comme modèle. Malgré son faible capital de départ, la banque réussit à émettre des billets qui sont, au début, convertibles en or et en argent.

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Le succès des opérations bancaires de Law, contrastant fortement avec la faillite virtuelle de l'Etat français, encourage le Régent à l'autoriser à relancer en août 1717 la Compagnie d'Occident, titulaire de droits permettant de commercer librement en Amérique du Nord. Law fait jouer deux rôles à cette compagnie : prendre en charge une partie de la dette à court terme du gouvernement (les billets d'Etat) et développer le potentiel commercial de la Louisiane française - un territoire énorme, correspondant à peu près à la moitié des Etats-Unis (moins l'Alaska). Le capital de la Compagnie d'Occident, en actions de 500 livres, était souscrit en billets d'Etat. Ces premières actions de la Compagnie furent appelées les " mères ". Comme les billets d'Etat étaient très dépréciés - jusqu'à 70 % - à cause de l'incapacité du gouvernement de payer les intérêts de la dette publique, les premiers actionnaires de la Compagnie pouvaient souscrire à un prix d'environ 150 livres par action.

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L'échange de la dette du gouvernement contre des actions de sa Compagnie montre que Law avait bien l'intention de s'attaquer à la crise financière. Toutefois, pendant près de deux ans, la progression de la Compagnie fut très limitée. Le cours de ses actions restait en dessous du prix d'émission de 500 livres, et en mai 1719 Law dut lui impulser un peu de dynamisme. La première mesure qu'il prit fut de fusionner avec la Compagnie d'Occident deux autres sociétés de commerce : la Compagnie des Indes orientales et la Compagnie de la Chine. Le nouveau groupe prit le nom de Compagnie des Indes. Cette opération nécessitait un apport en capital, car la Compagnie des Indes orientales et la Compagnie de la Chine étaient toutes deux lourdement endettées. En outre, il fallait trouver de l'argent frais pour renouveler les équipements des bateaux existants et en construire de nouveaux, afin d'exploiter le commerce colonial que la fusion faisait passer à peu près totalement sous le contrôle de la Compagnie des Indes.

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Pour financer ces projets, la Compagnie dut procéder à une nouvelle émission de 55 000 actions, appelées les " filles ", vendues à partir du 15 mai 1719 au prix de 550 livres, pour un nominal de 500 livres. La prime d'émission de 50 livres par action était payable immédiatement en espèces. On note que la deuxième émission devait être payée en monnaie, contrairement à la première, qui avait été totalement souscrite en billets d'Etat. Des expéditions de colonisation furent lancées et des bateaux pleins de colons, dont certains avaient été enrôlées de force dans plusieurs villes de France, partirent de ports comme La Rochelle, Nantes et Saint-Malo à destination de la Nouvelle-Orléans (ainsi nommée en l'honneur du Régent, duc d'Orléans), pour exploiter les richesses agricoles et minières de la Louisiane française. Le 26 juillet, Law eut à nouveau recours au marché, émettant 50 000 actions de 1 000 livres, payables en vingt mensualités de 50 livres. On appela ces titres les " petites-filles ".

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Avant septembre 1719, Law avait produit trois autres opérations en faveur de l'entité désignée comme Compagnie du Mississippi. En tout, il avait émis 200 000 mères, 50 000 filles et 50 000 petites-filles, soit 300 000 actions au total. Les fonds réunis ont servi à acheter 100 millions de livres de billets d'Etat, à capitaliser les compagnies de commerce et à acheter le droit d'émettre de la monnaie. Law pouvait ainsi faire valoir qu'il avait effacé une grande partie de la dette à court terme de l'Etat en rendant leur valeur d'origine aux billets d'Etat et injecté plus de fonds que nécessaire dans les compagnies de commerce. Il a également acquis une source de revenus importante en achetant le monopole de la frappe des monnaies. Dans le même temps, la Banque royale avait augmenté l'offre de monnaie, ce qui avait entraîné une baisse du taux d'intérêt.

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Par un arrêt du 8 juillet 1719, il fut stipulé que les billets de la Banque royale ne bénéficieraient plus de la garantie donnée aux " écus de banque ", ce qui était le cas des billets émis par l'ancienne Banque générale  [3][3] Les " écus de banque " étaient payables au porteur.... Cette décision entraîna le retrait de la circulation de tous les billets émis par la Banque générale, et probablement leur conversion en billets de la Banque royale, dont la valeur n'était plus garantie par aucune contrepartie métallique.

Quand Law rachète la dette de la France

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Tandis que certains ne tarissaient pas d'éloges pour le grand progrès réalisé par Law, ce dernier était encore préoccupé par la gestion de la dette. Il pensait avoir un remède radical pour résoudre ce problème. Le samedi 26 août 1719, il présente son schéma directeur : la Compagnie prêtera au roi 1,2 milliard de livres au taux de 3 %, cet argent servant à rembourser les dettes publiques à long terme, les " rentes ", le reliquat des dettes à court terme (les billets d'Etat), le coût des charges publiques qui auront été ou devront être supprimées, ainsi que les parts des fermes fiscales.

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En août, le cours de l'action avait rapidement monté. Le 1er août, les premières actions, les " mères ", qui, comme nous l'avons vu, avaient pu être achetées pour environ 150 livres en 1717, valaient 2 750 livres, et ceux qui les détenaient depuis l'origine s'étaient considérablement enrichis. Leur fortune allait encore augmenter, puisque le 30 août l'action cotait 4 100 livres, et 5 000 livres le 4 septembre, avec les " filles " et les " petites-filles " progressant au même rythme. Les détenteurs de la dette publique, voyant la perspective d'un gain en capital, étaient très contents de transformer leurs rentes en actions. Le plus difficile était de les convertir assez vite, le prix des actions augmentant très rapidement en septembre. La fièvre avait saisi Paris et des milliers de gens affluaient dans la ville pour spéculer sur les titres de la Compagnie du Mississippi.

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Le 13 septembre, la Compagnie annonce une quatrième émission, créant 100 000 actions d'une valeur nominale de 500 livres, au prix unitaire de 5 000 livres, payables en dix mensualités de 500 livres. La Compagnie veut ainsi lever 500 millions auprès du public. Deux autres émissions du même montant sont réalisées le 28 septembre et le 2 octobre, ainsi que, le 4 octobre, une émission de moindre importance, seulement 24 000 actions, qui ne seront en fait jamais commercialisées. En trois semaines, la Compagnie avait émis 324 000 actions supplémentaires, dont 300 000 vendues au prix unitaire de 5 000 livres, soit un montant de 1,5 milliard de livres quand les actions seraient totalement payées. Les quatre émissions de septembre et octobre 1719 représentaient un capital dix-sept fois plus important que les trois premières, lancées entre août 1717 et juillet 1719.

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Le public réclamait à cor et à cri ces nouvelles actions partiellement payées. Les gravures de l'époque montrent les transactions dans l'étroite et sinueuse rue Quincampoix, où il n'y avait pas assez de place pour mettre des tables où signer les contrats - le fameux bossu de la rue Quincampoix louait sa bosse pour ce faire. Les acquéreurs des émissions de septembre-octobre -les " cinq cents ", comme on les appelait - avaient seulement 500 livres à débourser pour acheter le droit à une action, et payaient le reste en neuf mensualités. Le paiement en plusieurs versements était l'un des stratagèmes de marketing favoris de Law pour faciliter la vente au grand public. Parmi les autres techniques utilisées, la délivrance de titres au porteur, qui garantissait l'anonymat du possesseur. Et quand les dates de paiement trop rapprochées posaient problème à l'investisseur, Law assouplissait les échéances en les rendant trimestrielles au lieu de mensuelles. La demande toujours croissante propulsa le prix de l'action jusqu'à plus de 9 000 livres à l'automne 1719.

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Ces innovations monétaires et dans la gestion de la dette, partiellement calquées sur la Banque d'Angleterre et la Compagnie des Indes orientales, semblèrent si réussies que les Britanniques essayèrent tardivement d'en copier certaines avec la Compagnie des mers du Sud, en 1720  [4][4] Voir l'article de Nesrine Bentemessek Kahia, page 23.... Les Anglais imitèrent la méthode de gestion de la dette, mais ne créèrent pas de nouveau système de papier-monnaie - la Banque d'Angleterre était solidement établie, et elle émettait un papier-monnaie partiellement garanti. Elle résista aux tentatives de la Compagnie des mers du Sud pour l'absorber.

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Au Royaume-Uni, la tentative de la Compagnie des mers du Sud de s'approprier la gestion de la dette fut suivie de nombreuses émissions par des compagnies émergentes plus ou moins douteuses, les unes avec des objectifs très sérieux, d'autres créées par des escrocs.

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En France, il n'y eut pas de sociétés véreuses. La Compagnie du Mississippi régnait en maître, comme un énorme conglomérat centralisé. Les nouvelles arrivant de France dans les premières semaines de janvier 1720 auraient grandement encouragé les directeurs de la Compagnie des mers du Sud, car après le Jour de l'an, la Compagnie du Mississippi dominait le boom du marché des titres, qui semblait avoir atteint un sommet le 2 décembre, quand les actions de la Compagnie atteignirent la cote de 10 025 livres. Mais elles prirent un nouvel élan et connurent un autre record dans la deuxième semaine de janvier. Cette semaine-là suscita l'un des accès les plus intenses d'achats spéculatifs que le système ait connus.

Janvier 1720 : les produits dérivés entrent en scène

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En janvier 1720, le système Mississippi atteint son apogée. Il semble que le marché reconnaît l'exploit extraordinaire de John Law, devenu contrôleur général des Finances le 5 janvier. Une remarquable ascension vers le pouvoir pour un meurtrier condamné, un criminel en fuite, un Ecossais et un protestant qui venait tout juste de se convertir au catholicisme. Il est devenu, en fait, le Premier ministre virtuel de la France. A l'époque, les gens ne s'intéressent aucunement au passé de Law. Ce qui leur importe, c'est comment gagner de l'argent avec le système qu'il a créé. La deuxième semaine de janvier semble offrir au public des perspectives de gains encore plus vertigineuses, avec l'introduction des " primes ", nouveaux instruments financiers qui correspondent à des produits dérivés de base, des " options " qui donnent le droit d'acheter des actions plus tard, à un prix fixé à l'avance et fixé par Law à 10 000 livres, par le simple dépôt de 1000 livres.

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Pour Law, il était clair que le rôle des " primes " était de manifester aux opérateurs sa volonté de plafonner le prix de l'action du Mississippi, et de ne pas lui permettre de dépasser les 10 000 livres. Mais le lancement des primes, dans sa phase initiale, eut un résultat exactement inverse à celui recherché. Le public s'attendant à ce que le prix des actions monte bien plus haut, les primes donnaient aux spéculateurs la possibilité de s'endetter davantage pour acquérir plus d'actions du Mississippi et réaliser encore plus de profits. Vendre un titre d'une valeur de 10 000 livres permettait au spéculateur d'acheter dix primes, donc le droit à dix nouvelles actions. Cette possibilité d'effet de levier provoqua une demande énorme pour les primes. Elles devinrent l'objectif d'achat principal des spéculateurs. Cela se traduisit par de longues files d'attente de gens voulant vendre leurs anciens titres (les " mères "), ainsi que les " filles ", " petites-filles " et " cinq cents ", qui n'étaient payés qu'en partie, ce qui fit baisser le cours des actions de la Compagnie. Dans le même temps, il arrivait tant de monde pour acheter des primes que les huit employés chargés de signer les " reconnoissances, certificats, souscriptions & autres expéditions concernant les actions & primes de la Compagnie des Indes " ne réussissaient pas à rédiger assez vite les contrats. Pour répondre à la demande, on dut les faire imprimer.

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La combinaison de la très forte demande pour les primes et du blocage partiel de l'offre, dû aux difficultés techniques de distribution, fit monter de façon spectaculaire le prix de ces nouveaux instruments financiers. Le nouveau marché des primes produisit donc un résultat paradoxal, indiquant une anticipation de fortes hausses des cours des titres de la Compagnie alors que, dans le même temps, le prix des actions anciennes et partiellement payées chutait. Cette baisse des actions anciennes n'était que le résultat de l'attente encore plus forte d'une montée du prix et de la conviction des acheteurs que le meilleur moyen de s'approprier ces gains était de vendre les actions et d'acheter des primes.

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L'état d'esprit était clairement dominé par le désir de s'appuyer sur les gains déjà empochés pour en réaliser de beaucoup plus importants. Si la totalité des actions correspondant aux 300 millions de primes avait été pleinement souscrite, le capital de la Compagnie aurait été porté à 3 milliards de livres ! La vente de ces primes a représenté la phase finale de la ruée haussière des actions de la Compagnie du Mississippi et constitué l'apogée effectif du boom.

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Ceux qui avaient acheté les primes en acceptant de payer une surcote de 30 à 100 %, avant que Law ne submerge le marché avec ses nouvelles primes fraîchement imprimées, se retrouvèrent avec des pertes assez considérables. En quelques jours, jusqu'au 14 janvier, le flux accru des primes nouvellement créées fit baisser leur prix de marché, au point qu'il n'y avait plus d'incitation à acheter des primes. Law avait atteint son objectif, mais en l'espace de cinq jours le public avait acquis de façon irrationnelle 300 millions de livres de primes, montrant à quel point les gens cherchaient à multiplier leurs gains au plus fort de la bulle. Les dirigeants de fonds spéculatifs qui s'endettaient de la même façon avant la récente crise financière de 2007-2008 ont dû beaucoup apprendre en étudiant l'histoire de cet épisode...

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La création des primes par Law est un exemple de sa volonté interventionniste et montre à quel point il était désireux de contrôler le marché. Cet interventionnisme va beaucoup plus loin que la création d'options. Il est parfaitement illustré par les opérations de soutien du cours des actions menées par la Compagnie du Mississippi et dans lesquelles la Banque royale fut impliquée.

Les opérations de soutien des actions

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Cet interventionnisme dans le marché des actions a démarré longtemps avant l'épisode des options de janvier. Les opérations de soutien des cours ont commencé lorsque la Compagnie a accordé des prêts avantageux aux actionnaires qui souhaitaient acheter plus d'actions. Entre le 30 décembre 1719, quand des agences appelées " bureaux d'achat et de vente " furent ouvertes pour faciliter l'achat d'actions, et le 22 février 1720, la Compagnie a acheté pour 800 millions de livres de ses propres actions. Ce qui obligea d'ailleurs l'imprimerie de la Banque royale à faire des heures supplémentaires !

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A la fin du mois de février, on réalisa que l'émission de billets de banque était en train d'échapper à tout contrôle à cause des opérations de soutien du cours des actions, et la décision fut prise de fermer les bureaux d'achat et de vente. Le 22 février, une assemblée générale des actionnaires de la Compagnie du Mississippi prit la décision, confirmée par un arrêt rendu le lendemain (" Arrest du Conseil d'Estat du Roy concernant la Banque & la Compagnie des Indes "), de fusionner la Banque royale et la Compagnie. Un des articles de cet arrêt stipulait la fermeture des bureaux d'achat et de vente. Ce qui entraîna, à partir du moment où les opérations de la Banque royale et celles de la Compagnie fusionnèrent officiellement, l'abandon de la politique précédente de soutien des cours. En cohérence avec cette nouvelle politique qui visait à limiter l'émission de billets, l'article II décrétait que toute émission de billets de banque devrait dorénavant être autorisée par des arrêts du Conseil, rendus après délibération d'une assemblée générale de la Compagnie. Il semble bien que Law reconnaissait avoir fait une erreur en accroissant excessivement l'offre de monnaie afin de soutenir les actions de la Compagnie, et que des mesures de réduction de la quantité de billets en circulation était nécessaire. A partir de là, les actions de la Compagnie ne seraient plus soutenues artificiellement et l'offre de monnaie n'augmenterait plus.

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Mais la politique restrictive de Law fut sans lendemain. Plusieurs des partisans du Régent étaient furieux que l'on cesse de soutenir les cours, car la chute du prix de l'action leur occasionnait des pertes. Ils protestèrent vigoureusement contre cette décision et en moins de deux semaines les mesures du 22 février furent abrogées par un arrêt du 5 mars. Il y avait plusieurs points importants dans ce dernier arrêt. L'article II fixait le prix unitaire des actions de la Compagnie à 9 000 livres, et un article V créait un bureau de conversion chargé, à partir du 20 mars, de convertir les actions en billets de banque, et vice versa, au taux de 9 000 livres. On revenait donc sur la politique précédente laissant aux forces du marché le soin de déterminer le prix. Le bureau de conversion n'était qu'un autre nom pour les bureaux d'achat et de vente. De façon plus significative, puisque les actions de la Compagnie pouvaient être échangées à taux fixe contre des billets, on transformait les actions de la Compagnie du Mississippi en monnaie.

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Les mesures du 5 mars creusèrent un fossé énorme entre la valeur du papier-monnaie et celle des espèces. En tout premier lieu, elles créaient une situation dans laquelle l'émission de billets de banque deviendrait impossible à maîtriser quand le public vendrait ses actions contre des billets de banque. Deuxièmement, l'article IX de l'arrêt du 5 mars déclarait que " les billets de banque [étaient] une monnaie susceptible d'aucune variation ". En combinant cette mesure avec l'arrêt du 11 mars, qui stipulait la réduction progressive de la valeur et l'éventuelle démonétisation des espèces métalliques, cela signifiait en pratique que la valeur des espèces allait progressivement s'affaiblir par rapport au papier-monnaie.

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Ainsi, au lieu de permettre à Law de calmer le système, en mars 1720, on l'obligeait, contre sa volonté, primo, à garantir un prix unitaire d'action de 9 000 livres, ce qui ouvrait la possibilité d'une augmentation considérable de l'émission de billets de banque, et secundo, à rendre ces billets insensibles aux variations du taux de change interne. Cette dernière mesure signifiait qu'à chaque réduction de la valeur des espèces programmée par la déclaration du 11 mars, la valeur relative des billets de banque augmenterait. Ce qui posait deux problèmes pour l'offre de papier-monnaie. D'une part, elle devrait s'accroître quand le public vendrait ses actions en échange de billets de banque, et d'autre part, la valeur de l'émission de ces billets devrait augmenter par rapport aux espèces au fur et à mesure que ces dernières baisseraient, mois après mois.

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Cette politique était inapplicable. Toujours méticuleux dans sa compilation des statistiques monétaires, Nicolas du Tot, qui travaillait à la Banque royale et écrivit beaucoup sur le système du Mississippi [Du Tot, 1738 et 2000], a montré comment, de 1 milliard de livres à la fin de 1719, l'émission de billets de banque s'éleva jusqu'à 2,7 milliards en mai 1720.

Cours des actions de la Compagnie du Mississippi, en livresIllustration 1
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Law essaya encore de calmer le système par un arrêt du 21 mai 1720 réduisant la valeur des actions et des billets de banque. Mais les protestations du public contre ces mesures furent telles que l'arrêt fut abrogé et que Law fut temporairement assigné à résidence. La confiance dans le système était détruite et Law était incapable de la restaurer. Il quitta la France en hâte à la fin de 1720. Malgré l'échec du système, le Régent le tenait toujours en haute estime et l'invita à revenir en France en 1723. Malheureusement pour Law, la mort du Régent empêcha son retour. Après un bref séjour à Londres, il retourna à Venise. Son habileté aux tables de jeu lui permit de vivre dans un confort raisonnable et de devenir collectionneur d'oeuvres d'art. Il mourut à Venise en 1729.

Les conséquences de la faillite

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On peut tirer de nombreuses leçons du système du Mississippi. Même si l'aspect " bulle " domine encore dans l'esprit du public, il doit aussi être considéré comme une expérience macroéconomique très élaborée, destinée à traiter les crises financière et monétaire de la France. Malheureusement, c'est une expérience ratée, même si elle a montré, pendant une brève période, qu'il était possible de se passer de l'or et de l'argent dans un système monétaire.

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Elle a échoué, comme dans la plupart des bulles financières, parce que l'offre de monnaie a été massivement gonflée. Cette offre excessive a encore été amplifiée par la monétisation des actions de la Compagnie du Mississippi. Richard Cantillon, économiste et banquier d'origine irlandaise, a fait fortune en vendant à découvert, en 1720, des actions de la Compagnie du Mississippi et de la Compagnie des mers du Sud. Dans son Essai sur la nature du commerce en général [1755], il réfute le système de Law - sans le mentionner explicitement - en montrant les problèmes créés dans l'économie réelle par un gonflement excessif de l'offre de monnaie [cf. Murphy, 1986].

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La faillite du système du Mississippi eut des conséquences plus importantes que l'appauvrissement de nombreux actionnaires de la Compagnie - il y a eu bien sûr de grands gagnants, comme le duc de Bourbon, qui a pu financer ses propriétés de Chantilly grâce à ses profits. L'échec du système a fait revenir la France en arrière. Le système d'administration financière de l'Ancien Régime a été réinstallé et est resté en place jusqu'à la Révolution française. On a assisté au retour des " financiers ", qui ont repris le contrôle des recettes des impôts. En outre, l'innovation financière permettant de créer des sociétés à responsabilité limitée a été gelée jusqu'à la fin du premier tiers du XIXe siècle. Le gel de l'innovation financière s'est accompagné d'une profonde hostilité envers les banques, la création de crédit et le papier-monnaie. La France poussa à l'extrême un conservatisme financier excessif. Par contraste, en Grande-Bretagne, où l'on avait aussi vécu une bulle financière connue sous le nom de bulle des Mers du Sud, la Banque d'Angleterre réussit à se sortir de ses excès de 1720. Elle a prospéré et grandi et s'est placée à la pointe de la vague d'innovation financière qui a permis à la Grande-Bretagne, avec une population et des ressources nettement plus faibles, d'être jusqu'à la fin du siècle un acteur de la compétition mondiale beaucoup plus efficace qu'une France financièrement conservatrice.

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James Macdonald, dans un article intitulé " Comment les Français ont inventé les subprimes en 1719 " [Macdonald, 2008], prétend que la structuration par Law des actions de la Compagnie du Mississippi et leur remplacement par des rentes a de nombreux points communs avec la structuration des prêts subprime. Le parallèle entre les hypothèques de mauvaise qualité et les actifs de la Compagnie du Mississippi peut sembler frappant, mais il est injuste pour John Law. Son architecture financière était innovante et hors du commun. Même s'il a fait l'erreur de gonfler son innovation financière d'un montant excessif de création de monnaie. Son employé de la Banque royale, Nicolas du Tot, écrit que la postérité ne pourrait pas croire que l'économie de la France ait pu fonctionner pendant un temps sans or ni argent. Aujourd'hui, les pièces d'or et d'argent ne font plus partie des systèmes monétaires modernes. John Law avait raison, sur le long terme.


Bibliographie

  • Cantillon, Richard, 1755, Essai sur la nature du commerce en général, Londres.
  • Du Tot, Nicolas, 1738, Réflexions politiques sur les finances et le commerce (rééd. Paris, Paul Harsin, 1935).
  • Du Tot, Nicolas, 2000, Histoire du système de John Law (1716-1720). Publication intégrale du manuscrit inédit de Poitiers, établie et introduite par Antoin E. Murphy, Paris, Institut national d'études démographiques (Ined).
  • Faure, Edgar, 1977, La Banqueroute de Law, Paris, Gallimard.
  • Law, John, 1704, John Law's Essay on a Land Bank (ed. Antoin E. Murphy, Dublin, Aeon Publishing, 1994).
  • Law, John, 1705, Money and Trade Considered with a Proposal for Supplying the Nation with Money, Edimbourg, Andrew Anderson.
  • Law, John, 1934, Oeuvres complètes, Paris, éd. Paul Harsin (2e éd. Vaduz, 1980).
  • Macdonald, James, 2008, " How the French invented subprime in 1719 ", Financial Times, 7 mars.
  • Montesquieu (Charles-Louis de Secondat, baron de), 1721, Lettres persanes .
  • Murphy, Antoin E, 1986, Richard Cantillon, Entrepreneur and Economist, Oxford, Clarendon Press (trad. fr. : Richard Cantillon, le rival de Law, Paris, Hermann, 1997).
  • Murphy, Antoin E, 1996, John Law : Economic Theorist and Policymaker, Oxford, Clarendon Press (trad. fr. : John Law, économiste et homme d'Etat, Bruxelles, Peter Lang, 2007).
  • Schumpeter, Joseph, 1954, A History of Economic Analysis, New York, Oxford University Press.

Notes

[1]

Surnom dont on affublait les dandys, probablement à cause de l'huile de jasmin dont ils enduisaient leurs bottes [NDT].

[2]

Le pharaon est un jeu de hasard qui se joue avec des cartes. Y participent des " pontes ", qui misent, et un " banquier ", rôle dans lequel Law excellait [NDT].

[3]

Les " écus de banque " étaient payables au porteur à vue, en écus d'argent du poids et du titre du jour de l'émission [NDT].

[4]

Voir l'article de Nesrine Bentemessek Kahia, page 23 de ce numéro [NDLR].

Plan de l'article

  1. L'ascension de John Law
    1. Les conversions de Law
  2. La genèse du système du Mississippi
    1. Quand Law rachète la dette de la France
  3. Janvier 1720 : les produits dérivés entrent en scène
  4. Les opérations de soutien des actions
  5. Les conséquences de la faillite

Pour citer cet article

Murphy Antoin E., Traduit parMousli Marc, « John Law et la bulle de la Compagnie du Mississippi », L'Économie politique, 4/2010 (n° 48), p. 7-22.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2010-4-page-7.htm
DOI : 10.3917/leco.048.0007


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