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L'Économie politique

2011/1 (n° 49)


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L'Economie politique : Quel regard l'anthropologue que vous êtes porte-t-il sur la crise financière ?

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Maurice Godelier : J'en ai tiré deux observations. La première concerne les acteurs impliqués dans les origines de la crise. Celle-ci a démarré dans le monde des banques. Il existe peut-être une trentaine de banques d'envergure mondiale. Et cette trentaine de grandes banques abritent sans doute quelques milliers d'individus qui ont pris des décisions dont les conséquences accumulées se sont révélées avoir des effets mondiaux. Curieusement, ces gens qui semblent détenir un tel pouvoir, personne ne sait très bien de qui il s'agit. On connaît quantité de gens puissants, des chefs d'Etat, des ministres, des responsables d'institutions internationales. On peut les voir agir chaque jour sur une scène publique : ils s'appellent Obama, Merkel, Strauss-Kahn... Et là, il y a quelques milliers de décideurs inconnus qui ont pu semer un désordre considérable par des décisions qui ont une nouvelle fois échappé à tout contrôle.

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Quel est ce groupe d'individus extraordinairement puissants et invisibles du public ? L'anonymat qui les recouvre est une dimension très importante des mécanismes de la crise qui s'est propagée ces dernières années. On parle tous les jours de la distance des politiques au peuple. Mais la distance des décideurs économiques à la société est bien plus grande. Et ça, c'est une composante de la structure de nos sociétés : il y a un groupe social invisible. Il n'est pas invisible parce qu'il veut se cacher : il fait juste son travail, dans des banques, derrière des comptoirs ou des bureaux, dans des conseils d'administration. Cette zone d'ombre est par ailleurs redoublée par d'autres formes d'opacité comme les paradis fiscaux (qui s'entremêlent parfois avec des paradis mafieux) et les montages très sophistiqués auxquels ont eu recours les financiers ces dernières années et que le public ne pouvait pas comprendre.

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Et la seconde observation ?

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MG : Ce qui m'a frappé, à travers les actions de ce groupe et les conséquences en chaîne qu'elles ont entraînées, c'est que le capitalisme est un système et qu'il fonctionne toujours comme tel. Mais depuis vingt ans, les sciences sociales semblaient avoir oublié l'existence de ce genre de système. Sous l'influence notamment du post-modernisme, elles s'intéressaient davantage au sujet, à l'individu, à l'intimité du moi... La prise en compte de l'existence des systèmes sociaux tendait à disparaître. Or, là, à travers les conséquences des décisions de quelques milliers de personnes, on a assisté à des secousses systémiques qui ont touché des dizaines de sociétés à la fois. Pas seulement la mienne, pas seulement les pauvres noirs du Sud des Etats-Unis qui croyaient pouvoir enfin s'acheter une maison, mais également de nombreuses sociétés européennes, nord-américaines, asiatiques... Bref, avec la crise des subprimes, le réel a parlé : le système existe. Or, depuis vingt ans, les sciences sociales tendaient à regarder ailleurs. Le fait qu'on vit dans un système et que ce système agit sur nous, même si on n'en a pas conscience, tout cela a été assez largement occulté. Et c'est cela que la crise financière vient rappeler aux chercheurs.

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Et quelle conclusion en tirez-vous ?

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MG : Si on tirait les leçons théoriques de ce qui s'est passé, on pourrait aboutir à quelque chose d'intéressant. Je crois que les sciences sociales, y compris l'économie, pourraient franchir un pas important en considérant qu'elles doivent désormais articuler l'analyse de la logique globale des systèmes avec l'analyse des individus, acteurs ou inactifs, à l'intérieur système. C'est-à-dire articuler ce qu'on faisait il y a vingt ans avec ce qu'on a fait depuis vingt ans, s'interroger à la fois sur le comportement des quelques milliers de décideurs dont je parlais et sur les mécanismes de la crise systémique qu'ils ont déchaînée. Si on était rigoureux et audacieux, ce qui vient de se passer devrait nous faire faire un bond en avant dans la connaissance.

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Mais je ne suis pas sûr que nous soyons prêts à tirer pleinement ce genre de leçons. L'occultation de certains aspects du fonctionnement du système ou l'embellissement des actions des individus restent des tentations puissantes. Il faudra peut-être une seconde crise de cette nature pour faire bouger les choses. Dans ce cas, on n'aura vraiment plus le choix : les chercheurs et les enseignants devront sérieusement réviser leur copie. On devra admettre que c'est du fonctionnement objectif du système que viennent les problèmes plutôt que de comportements individuels. Les économistes en particulier devront amender leurs théories. Car un capitalisme sauvé par l'intervention de l'Etat et des injections massives de liquidités, ce n'est pas vraiment du libéralisme. S'il n'y a pas d'autorégulation des marchés et si, pour les réguler, il faut recourir à l'Etat - c'est-à-dire, en bout de course, aux contribuables eux-mêmes -, il faudra admettre que l'équilibre économique passe par une combinaison entre intervention de l'Etat et intervention du marché. On ne sera plus très loin alors de l'esprit de la social-démocratie.

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Le problème est que les Etats sont nationaux alors que le capitalisme est global. On manque encore de moyens théoriques et pratiques pour résoudre cette contradiction. En même temps, il y a encore quelques années, l'idée de " communauté européenne " paraissait incongrue. Et pourtant elle s'est faite. On y a même ajouté la monnaie unique. Je regrette seulement que l'Europe ne parvienne pas à former un acteur à part entière, capable de peser davantage dans les rapports internationaux. Les Européens n'ont pas assez d'unité politique dans leurs actions, et c'est ce qu'il leur faudrait pour se faire entendre dans un monde qui est de plus en plus pluri-hégémonique, c'est-à-dire organisé par le jeu de quelques puissances. Car il semble clair, désormais, que les Etats-Unis ne peuvent plus jouer le rôle de puissance hégémonique universelle.

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Quand vous critiquez l'" occultation du système " au profit de considérations sur l'individu, vous pensez, par exemple, aux théories libérales qui regardent l'individu comme un acteur rationnel cherchant en permanence à maximiser son intérêt ?

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MG : L'individu rationnel, capable de calculer son intérêt pourvu qu'il dispose d'un niveau optimal d'informations, est une fiction qui permet surtout de créer des modèles. Il y a d'ailleurs des économistes qui travaillent aujourd'hui sur des théories beaucoup plus élaborés, fondées notamment sur l'émotivité des choix. D'autres théories, comme celle des conventions, montrent que l'on ne peut pas prévoir toutes les conséquences des engagements contractuels. Par ailleurs, une bonne partie des réactions d'un système sont par définition non intentionnelles. On ne peut pas les imputer à telle ou telle volonté individuelle. Quand je parle de " quelques milliers d'individus ", je parle de ceux qui prennent des décisions au sein du système et qui agissent sur lui. Mais les réactions du système sont largement régies par le système lui-même. Ce qu'il faut penser, ce sont donc les propriétés des rapports capitalistes, et non les propriétés des décisions des capitalistes eux-mêmes.

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Quelle place l'argent occupe-t-il aujourd'hui dans les rapports sociaux, selon vous ?

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MG : Aujourd'hui, dans les sociétés occidentales, deux choses sont particulièrement valorisées : la liberté de choix de l'individu et sa réussite. Et cette réussite a deux visages à son tour : la position sociale et la richesse. Une richesse qui se mesure d'abord en argent.

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On peut certes occuper une position sociale importante sans être riche - un homme politique, par exemple, peut avoir beaucoup de pouvoir sans être particulièrement fortuné. Mais si l'on regarde du côté des positions établies sur l'argent, il semble qu'une certaine époque soit en train de se terminer. Et la crise des subprimes en est peut-être le signe. En effet, la période de la dérégulation généralisée, qui aura duré une trentaine d'années, a été, au moins pour certains, une période d'euphorie et d'apothéose de cette forme de réussite individuelle par l'enrichissement. Mais en même temps, elle a souligné le caractère fictif de cette richesse moderne lorsqu'elle n'est mesurée qu'en termes financiers et qu'elle peut se confondre avec de spectaculaires et douloureuses bulles spéculatives.

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Dans quelle mesure la globalisation a-t-elle favorisé une occidentalisation du monde sur le plan culturel ?

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MG : La globalisation joue à un double niveau et revêt deux aspects dont l'un est habituellement ignoré. D'une part, le mot désigne le fait que plus aucune société ne peut connaître de développement économique sans s'intégrer dans l'économie marchande.

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Mais d'autre part, à ce premier mouvement d'intégration répond un second mouvement qui lui est complémentaire, sans que l'opinion le perçoive clairement. Ce second mouvement concerne les rapports politiques et les identités sociales et culturelles. On assiste en effet depuis trente ans à de multiples revendications d'identités nationales anciennes ou nouvelles. La cause en est que de nombreux pays cherchent à se moderniser sans s'occidentaliser davantage. Il faut distinguer parmi eux la Chine et l'Inde, qui sont devenus des rivaux des Etats-Unis et de l'Europe en matière d'innovation et d'efficacité économique. Dans le même temps, ces pays voient monter une forte revendication nationaliste et une volonté de réaffirmer les valeurs traditionnelles de leur civilisation. En Chine, ce sont les tendances au néo-confucianisme. En Inde, c'est la revendication d'abolir la laïcité de l'Etat pour affirmer la primauté de l'hindouisme sur les autres religions et notamment l'islam. La pression est donc très forte pour liquider l'oeuvre de Nehru, qui avait fait en sorte que le nouvel Etat indien, après l'Indépendance, soit laïc dans un pays fondamentalement religieux. Le paradoxe, c'est que ce sont les élites indiennes formées à Oxford, Cambridge, Harvard ou Berkeley, donc les plus occidentalisées, qui souvent sont les premières à revendiquer la revalorisation de l'hindouisme quand elles reviennent au pays.

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Mais cette volonté de se moderniser sans s'occidentaliser concerne aussi des pays qui sont devenus des Etats-nations après leur décolonisation et qui n'ont pas la capacité de rivaliser avec les Etats-Unis ou l'Europe sur le plan économique. Ils sont engagés, eux aussi, dans la fabrication d'une identité nouvelle ou future en reprenant des éléments de leur passé, ou en les réinventant. Un exemple remarquable est celui de la Mongolie, qui aujourd'hui élève des statues de 40 mètres de hauteur à la gloire de Gengis Khan. Ces faits obligent à conclure que le monde n'est pas menacé par une homogénéisation culturelle inspirée par l'Occident. On observe au contraire les débuts d'une nouvelle différenciation culturelle du monde futur.

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Est-ce que la globalisation s'accompagne d'une monétarisation générale des rapports sociaux ?

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MG : Les faits sont complexes et paradoxaux. Dans beaucoup de sociétés, aujourd'hui, on assiste à un processus de monétarisation de rapports sociaux non marchands. Prenons l'exemple de la monétarisation des dots et de l'inflation accélérée de la quantité de richesse impliquée dans des alliances matrimoniales. Ceci s'observe aussi bien en Océanie qu'en Afrique. En Nouvelle-Guinée, au lieu de donner des plumes d'oiseau de paradis ou des colliers de cauris pour se procurer une épouse - ces objets étant des formes de richesse traditionnelle, des objets relativement rares et précieux -, aujourd'hui on donne des dollars ou, si le clan du futur mari en a les moyens, un 4 x 4. Cette monétarisation des rapports matrimoniaux implique une activité marchande : on doit vendre quelque chose sur un marché pour pouvoir acheter le 4 x 4. Mais celle-ci, en devenant un don entre deux clans, sert toujours à reproduire des rapports non marchands traditionnels ; autrement dit, elle ne fonctionne plus comme un objet marchand.

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Dans d'autres pays comme en Inde, la dot va des parents de la femme aux parents du mari ; les " preneurs " de femmes sont supérieurs aux " donneurs ". Le noyau idéologique sous-jacent à cette pratique tient dans l'idée qu'une fille doit être mariée dès qu'elle a ses règles car celles-ci la rendent impures, et par son mariage, on transfère cette impureté dans la famille du mari qui va devoir la gérer. On assiste aujourd'hui, là encore, à une formidable inflation des dots, les preneurs de femmes exigeant toujours plus avant d'accorder leur consentement. Et l'on aboutit également à la création d'un véritable marché matrimonial monétarisé, mais dont la justification explicite repose toujours sur l'hindouisme et les rapports entre castes.

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Autrement dit, au moins pendant un certain temps, l'intégration dans une économie marchande moderne donne un nouvel élan à la vie de rapports sociaux traditionnels non marchands. Mais une intégration plus avancée dans l'économie marchande peut aussi, à la longue, entraîner une rupture avec les anciens rapports sociaux et finalement conduire à leur remplacement par de nouveaux. En Amérique latine, il a existé, même après les indépendances, un système politico-religieux à l'intérieur des communautés indiennes qu'on appelait le système des " charges " (cargos) : les individus pouvaient gravir les échelons d'une hiérarchie de fonctions et de statuts politiques et religieux au sein de leur communauté, pourvu qu'ils soient capables d'accumuler les quantités de biens nécessaires à redistribuer au moment de la prise de fonction. Dans ce cadre, on accumulait des richesses pour les investir non dans l'économie mais dans la reproduction de rapports sociaux traditionnels, politiques et religieux. Depuis trente ans, on assiste à la rupture de ces pratiques, et ceci à travers la conversion des individus du catholicisme au protestantisme. Par cette conversion, ils s'émancipent du système des charges et peuvent investir leur argent et leur richesse comme ils le souhaitent. Max Weber aurait été satisfait de connaître ces faits.

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Et en Occident ?

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MG : Des phénomènes analogues me semblent à l'oeuvre. De la même manière, l'argent est entré dans quantité de rapports a priori non marchands. Prenez le don du sang : en France, il est gratuit, mais ce n'est pas le cas dans beaucoup d'autres pays. C'est la même chose pour les dons de sperme. Il ne faut pas pour autant s'empresser de hurler à la marchandisation des corps lorsque l'argent entre dans de nouvelles pratiques de parenté. La question des mères porteuses est très intéressante de ce point de vue. Dans certains pays, comme au Canada ou dans les Etats américains qui l'autorisent, on a déjà mis au point les contrats qui encadrent cette pratique. Que disent ces contrats ? Premièrement : l'enfant n'appartient pas à la femme qui en accouche. Deuxièmement : il doit y avoir une limite à la rémunération du service qu'elle rend au couple dont elle porte l'enfant, pour prévenir toute " commercialisation des utérus ". Bref, on a mis en place un cadre politique et juridique précis, mais on n'a pas cherché à arrêter le développement de cette nouvelle forme de parenté. Bien sûr, on a introduit l'argent dans des rapports qui étaient censés lui être parfaitement étrangers. Mais en même temps, cette intervention d'un tiers (la mère porteuse, en l'occurrence) dans des rapports de parenté apporte une solution aux femmes qui ne peuvent pas avoir d'enfant parce qu'elles font des fausses couches à répétition, et qui ne veulent pas adopter. Car, par ce nouveau type de rapport social, des couples vont pouvoir avoir des enfants génétiquement reliés à eux et socialement élevés par eux. Paradoxalement, en divisant le processus de la maternité entre fécondation et gestation, et en l'attribuant à deux femmes, on produit à nouveau une famille nucléaire où le génétique et le social sont fusionnés : l'idéal traditionnel occidental, en somme !

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On voit à la lumière de cet exemple que la monétarisation des rapports humains ne modifie pas toujours la nature profonde de ces rapports et des représentations qui les sous-tendent. C'est encore une fois un jeu complexe d'assemblage de l'ancien et du nouveau. Il y a donc une monétarisation, c'est vrai, mais elle n'altère pas nécessairement le fond anthropologique. Beaucoup moins, par exemple, que les familles recomposées, qui obligent à penser pour un enfant une pluralité de pères et de mères, comme dans beaucoup d'autres cultures.

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Un autre exemple me vient à l'esprit : les grands spectacles sportifs. Ils peuvent être regardés comme exemplaires de cette monétarisation à l'excès des échanges non marchands. A l'origine, les Jeux olympiques étaient un rapport avec les dieux de la Grèce ainsi qu'un rapport politique entre les cités. Et le vainqueur se voyait décerner une simple couronne de lauriers qui suffisait à lui procurer dans sa ville natale un prestige inouï. A l'aune de cette comparaison lointaine, on mesure la formidable monétarisation des rapports humains a priori les plus éloignés du marché comme les compétitions sportives. Là encore, l'argent vient se déverser dans des rapports non marchands pour en faire des sources de profit, et cependant, à travers l'affrontement des sportifs, les nations continuent de se mesurer symboliquement les unes aux autres au-delà des marchés.

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Comment évaluez-vous la part relative des rapports marchands et des rapports non marchands dans nos sociétés ?

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MG : Pour faire court, il faut prendre en compte le fait que, dans toutes les sociétés, il existe trois catégories d'objets portés par des rapports sociaux différents : les objets qu'on peut donner, ceux qu'on peut acheter ou vendre, et ceux qu'on ne peut ni donner ni échanger car il faut les conserver pour les transmettre. Dans nos sociétés, ce sont évidemment les échanges marchands qui se sont emparés de toutes sortes de rapports non marchands. Le don n'a pourtant pas disparu, entre les individus mais aussi à l'occasion des grandes manifestations publiques de solidarité (Téléthon, etc.). Enfin, dans un état démocratique, la constitution est bien un objet non marchand qu'il faut défendre et transmettre... en l'enrichissant.

Pour citer cet article

Entretien avecGodelier Maurice, « Anthropologie de la crise », L'Économie politique, 1/2011 (n° 49), p. 61-68.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2011-1-page-61.htm
DOI : 10.3917/leco.049.0061


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