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L'Économie politique

2011/2 (n° 50)


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Pour que la recherche en économie serve le développement, elle doit accompagner la transformation en profondeur - politique, sociale, économique - des sociétés, en aidant les citoyens, les décideurs politiques, les investisseurs, les consommateurs, etc., à la comprendre, afin d'éclairer leur action. Comprendre et expliquer le développement, c'est donc aborder des phénomènes historiques complexes et par nature conflictuels.

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Laissons de côté la question de la responsabilité de la science économique elle-même, ses écoles de pensée, ses frontières et ses méthodes : de très stimulantes tribunes y sont consacrées auxquelles l'auteur de ces lignes n'a pas la prétention de contribuer  [2][2] Voir notamment le discours du président de la Banque.... On s'efforcera ici de partager des éléments de réflexion sur la façon dont la recherche en économie est enseignée, exercée et financée. En dépit d'obstacles d'autant plus importants qu'ils sont mal identifiés, il existe de nombreux exemples montrant qu'il est possible de mettre la recherche en économie au service du développement.

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Prenons l'exemple fictif du parcours d'un étudiant en économie en France, qui, une fois son doctorat en poche, se consacrerait à la recherche sur le développement économique dans un laboratoire universitaire ou un think tank.

Quels réflexes l'économiste acquiert-il au cours de sa formation ?

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Au cours de sa formation, comme dans toute discipline, le jeune chercheur en économie est " gratifié " ou " puni " en fonction des valeurs du système scolaire et universitaire. Il acquiert ainsi des réflexes qui l'accompagneront dans sa vie professionnelle. Or certains de ces comportements acquis peuvent l'empêcher de mettre ses compétences au service du développement.

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Que cherche le jeune chercheur en économie ? Au long de son parcours universitaire, dont l'aboutissement logique est le titre de docteur, on lui demande principalement de faire la preuve qu'il maîtrise les outils de l'analyse économique, voire qu'il peut contribuer à leur amélioration. Comme il y a beaucoup de concurrence, il a tendance à identifier les terrains relativement vierges et à explorer des sujets de " niche " où il lui sera possible de briller. Et en visant un degré élevé d'abstraction, il maximise ses chances d'atteindre les cimes de la reconnaissance par ses pairs.

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Comment cherche-t-il ? Trop souvent dans l'isolement, trop rarement dans l'échange. La prédominance de la notation individuelle met l'accent sur la performance personnelle. L'échange est trop souvent réduit à la présentation scolaire des méthodes et des résultats face à un parterre de pairs au cours des séminaires de recherche, et à la soumission des travaux à l'autorité scientifique lors des examens écrits, des remises de mémoire et des soutenances. Il a très peu l'occasion de confronter ses travaux à des tiers hors du sérail.

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Et pour qui cherche-t-il ? Là où l'excellence académique prime, on est gratifié par la reconnaissance de ses pairs : le jury de thèse, les membres du comité de lecture de la revue prisée dans laquelle on souhaite publier, etc. On écrit ainsi pour d'autres économistes, et de préférence on cherche l'approbation de la minorité de spécialistes reconnus comme " propriétaires " du sujet.

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Ainsi préparé, le jeune chercheur est-il prêt à servir le développement ? Privilégier les sujets techniques, le travail en solitaire et les confrères comme lecteurs présente trois risques. Le premier, c'est, une fois en activité, de ne pas servir à grand-chose. Combien de papiers de jeunes (et moins jeunes) chercheurs sont-ils consacrés à l'application de modèles théoriques pour expliquer, par exemple, des phénomènes monétaires de nature très complexe et dont la conclusion, au terme d'un développement particulièrement technique, est que la qualité des données n'est pas pleinement satisfaisante et qu'il est impératif d'approfondir la recherche ?

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Deuxième risque, celui de servir des intérêts mal compris : peu préparé à décoder les jeux de pouvoir et d'intérêts en amont de la production de savoirs, le chercheur peut sans s'en rendre compte être amené à considérer comme donnée ce qui est en fait une construction politique. Ainsi, de nombreux travaux de recherche appliquée ont été consacrés par des économistes du développement depuis une dizaine d'années à l'aide pour le commerce - " aid for trade ", soit les fonds alloués de manière bilatérale par les pays du Nord, souvent sous forme d'assistance technique, au renforcement des capacités productives et de négociation des pays pauvres. Ces travaux détaillent les besoins des pays pauvres en la matière, évaluent l'efficacité de l'aide qui leur est accordée, mais bien peu s'intéressent aux aspects d'économie politique. Or, on pourrait se demander, par exemple, dans quelle mesure cette aide est accordée pour diminuer les exigences des pays pauvres en matière d'accès aux marchés des pays plus avancés.

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Troisième risque pour notre chercheur, ne pas toucher les acteurs du développement : en plus de ses difficultés à rédiger de manière succincte et accessible aux non-spécialistes, et de mal maîtriser la communication orale ou en ligne, il aura peut-être hérité de sa formation la crainte de la compromission avec les médias, jugés trop " superficiels " et pas assez respectueux de la rigueur et de la profondeur scientifiques. L'ascension dans la sphère publique, par des interventions dans la presse écrite, à la radio ou à la télévision, reste ainsi largement l'apanage d'un petit nombre de " stars " aguerries.

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Le trait est sans doute exagéré. Les étudiants d'aujourd'hui ont par exemple davantage que leurs aînés l'occasion, voire l'obligation, d'ajouter à leurs cursus des expériences pratiques lors de stages dans des organisations non gouvernementales (ONG), des entreprises ou des institutions gouvernementales et internationales, qui donnent une ouverture complémentaire à leur formation académique. Les universités et les écoles gagneraient pourtant à s'inspirer des exemples réussis d'application de la recherche au dialogue sur le développement pour affiner le cursus de leurs étudiants.

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Ainsi, le Center for Global Development (CGD), un think tank basé à Washington, DC, vise à influencer les politiques américaines et s'adresse donc principalement au Congrès et à la Maison Blanche, tout en utilisant avec beaucoup de talent les médias comme caisse de résonance. Une synthèse de son expérience et de ses méthodes est disponible sur son site Web [MacDonald et Levine, 2008]. On y apprend par exemple que les sujets sont choisis en fonction de trois critères : s'agit-il d'un problème important pour le développement ? ; ce problème a-t-il une ou des solutions possible(s) à court/moyen terme qu'une décision politique peut aider ? ; l'institution est-elle bien placée pour favoriser cette décision ? Une fois le problème identifié, la recherche se déroule dans une séquence alternant collecte et analyse des données, synthèse d'expertises d'horizons divers, test des conclusions auprès de différents acteurs, affinement des messages et mise en oeuvre d'une stratégie d'impact. Tout au long du processus, le résultat escompté n'est pas la production d'un livre ou d'un article (c'est un moyen parmi d'autres, pas une fin), mais la contribution à un changement des politiques publiques.

Suffit-il d'être économiste ?

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Dans son métier de chercheur sur le développement, notre économiste souffrira sans doute de n'être que cela : un économiste. D'abord parce que comprendre et expliquer le développement nécessite une approche pluridisciplinaire : ce truisme ne vaut d'être répété ici que parce qu'il peine encore trop souvent à se traduire dans les laboratoires par un panachage heureux des équipes de recherche en sciences sociales. Les confrères en conviendront : l'économiste pense en toute bonne foi pouvoir emprunter à la sociologie ou à l'histoire, mais considère l'économie comme chose trop technique pour être pratiquée en amateurs par les sociologues ou les historiens.

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Ensuite, et surtout, une approche trop étroitement " économiciste " évacue la question du pouvoir. Le chercheur se prive ainsi d'un levier indispensable. C'est ainsi qu'un nombre incalculable de rapports d'économistes préconisent depuis des décennies les mêmes solutions techniques aux problèmes des pays en développement : il faut un système judiciaire indépendant afin d'améliorer le climat des affaires, il faut aussi améliorer la cohérence des politiques publiques, favoriser la participation de la société civile, lever les barrières à l'entreprise privée, accélérer l'intégration régionale pour élargir les marchés, contenir l'inflation, réformer la propriété foncière, lutter contre la corruption, avoir une vision claire à long terme et bien sûr renforcer les capacités à tous les niveaux. Si ça ne marche pas, c'est sûrement un problème de " volonté politique " - autant dire que ce n'est plus le nôtre. L'introduction du concept de " gouvernance " a-t-il permis aux économistes de mieux prendre en compte les aspects politiques sans avoir à prononcer le mot ? L'expérience n'est pas tout à fait concluante : on a vite cherché à en standardiser la mesure en forgeant des indicateurs composites plus solides en apparence qu'en réalité [cf. Oman et Arndt, 2010]. A contrario pourtant, des chercheurs français ont montré qu'on pouvait mettre l'économie - institutionnelle en l'occurrence - au service d'une meilleure compréhension des liens complexes entre développement économique et " gouvernance " [Meisel et Ould Aoudia, 2007].

Qui finance la recherche ?

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A supposer qu'il ait réussi à colmater les brèches de sa formation, à nouer les partenariats qui lui permettront de saisir dans ses analyses la complexité de la transformation des sociétés, et à maîtriser la boîte à outils du communicateur du XXIe siècle, notre économiste devra encore trouver, pour servir le développement en toute indépendance, comment vivre de sa science sans compromettre sa conscience.

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En France et dans les pays riches en général, la rareté des financements publics destinés à promouvoir une recherche indépendante rend impérative pour le chercheur la diversification de ses sources de financement. Or la recherche se vend bien, car dans un monde désormais saturé d'information, un label scientifique ou celui d'un think tank renommé confèrent à un message une crédibilité précieuse. Acteurs publics et privés vont donc tenter de renforcer leur influence en recherchant de manière plus ou moins directe la caution de ces institutions pour leurs propres messages, par exemple en finançant leurs travaux. Ainsi, l'essor de la problématique de la " pauvreté " dans la recherche et les politiques de coopération au développement des pays riches à la fin des années 1990 - au détriment, dans une certaine mesure, d'autres aspects du développement - se comprend mieux à la lumière des efforts de financement de plusieurs acteurs étatiques - la coopération britannique, par exemple - en faveur de projets menés par des think tanks influents. Préserver l'indépendance de la recherche dans ce contexte est bien sûr un défi. Le Netherlands Economic Institute  [3][3] Voir www.nei.nl en a fait l'expérience : en créant il y a quelques années une branche commerciale destinée à subventionner ses activités indépendantes, l'Institut a en fait ouvert la voie à sa mutation progressive en cabinet de consultants à vocation exclusivement commerciale.

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Le problème le plus crucial est toutefois celui de la capacité des pays en développement eux-mêmes à penser leur transformation et à inventer leurs propres solutions. En effet, la domination des pays riches reste écrasante en matière non seulement de production d'idées, mais aussi de leur diffusion, par exemple à travers l'offre panachée de conseils et de financement des institutions internationales aux gouvernements. Certes, le déplacement du centre de gravité de l'économie mondiale vers l'Asie et les autres puissances émergentes [OCDE, 2010] érode la domination occidentale en matière de paradigmes et diversifie l'offre des modèles de développement, mais les pays les moins avancés - dont beaucoup en Afrique - sont toujours à la peine pour créer le policy space sans lequel l'" appropriation " (ownership) des politiques de développement reste un vain mot [cf. Mukandala, 2006 ; Zimmermann et McDonnell, 2008]. Dans ces pays où l'université est trop souvent en déshérence, la demande solvable pour la recherche en économie émane en grande partie des organisations internationales et des bailleurs de fonds occidentaux, qui perpétuent ainsi en toute bonne foi leur domination intellectuelle. A défaut d'opportunités alternatives comparables en termes de revenus dans le secteur formel, il est rationnel pour les chercheurs locaux de répondre à cette demande en créant les think tanks " indépendants " dont ont besoin leurs mécènes pour justifier le caractère " approprié " de leurs actions. Une variante extrême est de voir ces chercheurs quitter leur pays pour un emploi chez les mécènes en question.

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La recherche en économie pourrait faire plus pour servir le développement. Il lui faut pour cela donner au jeune chercheur les outils pour saisir pleinement les enjeux de pouvoir dans l'économie, lui enseigner l'art d'expliquer autant que de comprendre, et l'encourager à prendre tôt sa place dans les débats de société.


Bibliographie

Notes

[1]

A l'occasion de son 20e anniversaire, Dial (Développement, institutions et mondialisation) a organisé une table ronde le 18 novembre 2010 à l'université de Paris-Dauphine sur le thème " La recherche en économie sert-elle le développement ? ". Ce texte reprend les principaux éléments de l'intervention de l'auteur. Il n'engage que sa responsabilité personnelle et ne représente pas nécessairement les vues de l'OCDE, de son Centre de développement ou de ses pays membres.

[2]

Voir notamment le discours du président de la Banque mondiale Robert Zoellick " Democratizing development economics " en septembre dernier [Zoellick, 2010]

Plan de l'article

  1. Quels réflexes l'économiste acquiert-il au cours de sa formation ?
  2. Suffit-il d'être économiste ?
  3. Qui finance la recherche ?

Pour citer cet article

Solignac Lecomte Henri-Bernard, « Mettre les économistes au service du développement », L'Économie politique, 2/2011 (n° 50), p. 106-112.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2011-2-page-106.htm
DOI : 10.3917/leco.050.0106


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