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L'Économie politique

2011/2 (n° 50)


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On considèrera comme acquis, ici, que les errements de la pensée économique depuis une trentaine d'années sont pour partie responsables de la crise économique actuelle, pour passer directement à la question posée par Paul Krugman [2009] : " Pourquoi les économistes [pas tous, certes] se sont-ils trompés à ce point ? " Il existe, en gros, trois sortes de raisons invoquées en guise de réponse. On les passera en revue, pour défendre l'idée que ces raisons recouvrent largement une autre explication, plus structurelle, de cet " itinéraire de l'égarement "[1][1] Pour reprendre le très beau titre de l'ouvrage d'Olivier.... Pour une large part, la transformation de la pensée économique savante en une savante économie de la pensée, sous l'emprise d'un mode de production néo-fordien de la connaissance, a imposé des standards académiques très productivistes, qui correspondent mieux aux productions relevant d'un esprit de mécano qu'aux productions mettant en valeur cette " rare combinaison de qualités " dont parlait Keynes, et qui devraient être celles de tout économiste de profession  [2][2] Voir infra.. On fournira une illustration de ce propos en confrontant deux productions " savantes " qui n'ont pas la même pertinence sur le plan des idées, et dont le succès académique est semble-t-il inversement proportionnel à cette pertinence. Les conclusions que l'on en tirera renforcent l'hypothèse avancée ici concernant le rôle structurel de l'académisme néo-fordien dans la faillite des économistes  [3][3] Mais ils n'ont certes pas tous failli, cf. Galbraith..., en lui ajoutant les surdéterminations qui viennent de l'ère du spectacle.

Les explications qui ont cours

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Pourquoi les économistes se sont-ils trompés à ce point ? Sans que l'on puisse prétendre avoir fait le tour des réponses disponibles, il semble que les explications qui ont été apportées par la communauté des économistes peuvent être regroupées en trois catégories.

La faute aux maths

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Il y a tout d'abord l'hypothèse de Krugman lui-même. En substance : les économistes se sont fourvoyés parce qu'ils ont confondu l'exactitude des modèles et la justesse des idées. " A mon avis, dit Krugman [2009], la profession a déraillé parce que, collectivement, les économistes ont confondu la beauté, sous ses très impressionnants habits mathématiques, avec la vérité. " Notons que Krugman ne dénigre pas l'usage des mathématiques mais dénonce la confusion qui vient de l'amour pour l'instrument plutôt que de l'intérêt pour ce qu'il produit. Le formalisme, qui est le tour pathologique pris par la formalisation lorsque l'outil prend la place du jugement, ne résulte cependant pas exclusivement, comme le laisse entendre Krugman, d'un fétichisme de l'effeuillage mathématique (prenant la beauté pour la vérité), mais provient certainement, pour une autre part, d'une nécessité interne à la discipline, laquelle est une matière " technique et difficile ", comme le reconnaît Keynes.

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La formalisation, qui ne s'est imposée qu'après la Seconde Guerre mondiale, devient une contrainte de communication et de transmission à l'ère de la production de masse des connaissances économiques, une ère dans laquelle il faut économiser du temps de codage, de décodage, de compréhension, et dans laquelle l'" émetteur " de la connaissance doit tenter de s'adresser à une communauté de " récepteurs " plus vaste que celle qui pourrait s'offrir le luxe de repenser complètement ce qui est censé avoir déjà été pensé par lui (l'émetteur)... jusqu'à économiser non plus seulement la pensée du récepteur, mais aussi celle de l'émetteur. Le principe d'économie au coeur du formalisme est la précision, dont Keynes avait déjà perçu tous les avantages : " Quand vous adoptez un langage parfaitement précis, vous essayez de vous exprimer pour le bénéfice de ceux qui sont incapables de penser "[4][4] Cité par Skidelsky [1994, p. 497]. Citation extraite....

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Mais cette contrainte d'économiser le temps de penser, à l'ère de la production de masse des connaissances, fournit sans doute à l'outil mathématique une vertu supplémentaire, qui serait le versant pudique du fétichisme : celle d'offrir un cache-sexe aux productions de moindre intérêt. S'il est vrai que l'offre ne crée pas spontanément sa propre demande, la massification de la recherche, qui signifie la multiplication du nombre d'économistes, ne multiplie peut-être pas à due concurrence (et par la grâce d'une main invisible) le nombre de vérités intéressantes et intelligentes à établir. Ce problème de débouchés pourrait être au fondement de cet autre grand théorème énoncé par Coase : " Lorsque j'étais jeune, on disait que ce qui était trop stupide pour être dit pouvait être chanté. Dans la science économique moderne, on peut le formuler mathématiquement "[5][5] Ronald Coase [1988, p. 185], cité et traduit par Gilles.... Quoi qu'il en soit des ressorts profonds du formalisme, c'est bien de cette confusion entre exactitude formelle et pertinence du propos que Nouriel Roubini a fait les frais lorsqu'il a annoncé, lors d'une audition devant le Fonds monétaire international (FMI) en septembre 2006, qu'une crise était en train de couver. Bien qu'il ait décrit avec une belle précision le scénario qui se déroulerait sous nos yeux deux ans plus tard, la réponse qui lui a été faite, par Anirvan Banerji, fut que ses prédictions ne reposaient pas sur l'usage de modèles mathématiques, ce qui discréditait ses intuitions comme étant celles d'un Cassandre de service  [6][6] Ce fait est rapporté par Stephen Mihm in " Dr. Doom.... L'hypothèse de Krugman (hypothèse du formalisme ou du fétichisme), ainsi élargie, est donc à prendre au sérieux.

Un savoir économique trop parcellisé

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La deuxième hypothèse est celle de la balkanisation des savoirs ou de la division du travail. L'explication consiste en substance à dire que la division des tâches est liée à la spécialisation que réclame en pratique la nécessaire montée en expertise. Ce mouvement de spécialisation est pathologique dans la mesure où il ne s'accompagne d'aucun mouvement de recomposition synthétique des connaissances parcellaires. C'est dans une certaine mesure la thèse défendue par les économistes de la British Academy dans leur réponse à l'interpellation de la reine Elizabeth. A cette dernière, qui s'étonnait de ce que les économistes n'aient pas su anticiper la crise, les académiciens ont répondu : " Votre Majesté, [...] bien qu'il ait de nombreuses raisons, l'échec à prévoir le moment, l'étendue et l'intensité de la crise, ainsi que l'incapacité à lui barrer la route, provient principalement de l'échec de l'imagination collective d'un ensemble d'individus brillants, dans notre pays et au niveau international, à comprendre les risques du système dans son ensemble "[7][7] Tim Besley et Peter Hennessy, lettre de la British.... Il est tout à fait intéressant de noter que, dans cette formulation parfaitement chevillée, les auteurs ont voulu sceller en parallèle le procès de production et le produit : le collectif de travail est défaillant parce qu'il n'a pas réussi à recomposer l'intelligence collective à partir d'individualités brillantes, et cette disjonction entre les parties et le tout s'est réfractée dans l'appréhension des risques, lesquels ont été perçus au niveau microéconomique, mais non au niveau du système " dans son ensemble ". Cette hypothèse de la parcellisation des savoirs est celle que semble également adopter Roger Guesnerie. Celui-ci reconnaît que " la critique doit porter sur l'ensemble du dispositif intellectuel en place, et non sur ses seuls outils " [Guesnerie, 2010]. Parmi les traits caractéristiques de ce dispositif intellectuel, la " balkanisation accentuée des savoirs " semble avoir sa faveur  [8][8] A côté de cette mise en cause structurelle, Roger Guesnerie....

La " sympathie du milieu "

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Le troisième groupe d'explications pourrait s'appeler la thèse de la " sympathie du milieu ". En ne se méprenant pas sur le " milieu " qui est visé : il ne s'agit pas du milieu académique, mais du milieu qui reçoit ou qui accueille favorablement, " en dehors du champ " dirait Bourdieu (tout en y faisant intrusion), les productions ou les producteurs de ce champ.

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L'explication revient à dire ici que les débouchés (et donc la demande) de la production académique ne sont pas seulement la liste des revues académiques référencées par l'Agence d'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur (Aeres)  [9][9] Les commissions de spécialistes de l'Aeres définissent.... Comme l'énonce Krugman, " le corpus d'idées creuses qui avait des prétentions à l'appellation d'"économie du côté de l'offre" est une doctrine loufoque qui aurait eu peu d'influence si elle n'avait pas fait appel aux préjugés de rédactions médiatiques et d'hommes riches. Or, au cours des dernières décennies, on a constaté un sérieux déplacement du centre d'intérêt dans la pensée économique de la demande vers l'offre " [Krugman, 2000, p. 192]. Ce que dit Krugman n'est en fait qu'une simple actualisation de l'analyse des facteurs de succès de la pensée classique que Keynes avait proposée dans la Théorie générale : " Une victoire aussi décisive que celle de Ricardo a quelque chose de singulier et de mystérieux. Elle ne peut s'expliquer que par un ensemble de sympathies entre sa doctrine et le milieu où elle a été lancée. Le fait qu'elle aboutissait à des conclusions tout à fait différentes de celles qu'attendait le public profane ajoutait, semble-t-il, à son prestige intellectuel. Que son enseignement, appliqué aux faits, fût austère et désagréable lui conférait de la grandeur morale. Qu'elle fût apte à supporter une superstructure logique, vaste et cohérente, lui donnait de l'éclat. Qu'elle présentât beaucoup d'injustices sociales et de cruautés apparentes comme des incidents inévitables dans la marche du progrès, et les efforts destinés à modifier cet état de choses comme de nature à faire en définitive plus de mal que de bien, la recommandait à l'autorité. Qu'elle fournît certaines justifications aux libres activités du capitaliste individuel, lui valait l'appui des forces sociales dominantes groupées derrière l'autorité " [Keynes, 1936, p. 56]. On pourrait même être plus précis en ajoutant, comme l'a fait Jean Gadrey [2009], qu'une pensée des marchés est parfois très proche de penser à son marché.

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Résumons : les principales explications avancées peuvent se ramener à trois raisons : formalisme, parcellisation, sympathie du milieu.

Une explication plus structurelle : l'académisme néo-fordien

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L'idée qu'on avance maintenant est que ces trois groupes d'explications sont largement - quoique pas exclusivement - le sous-produit d'un mode de production des connaissances qu'il faudrait qualifier d'académisme néo-fordien, c'est-à-dire une forme d'académisme dominé par le productivisme et, sensible à la sympathie du milieu, par la dissolution du champ intellectuel. Les qualités que cet académisme néo-fordien réclame de ses producteurs, les économistes, sont en conséquence très éloignées de celles qui sont censées faire un " bon économiste ".

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Rappelons le portrait que Keynes faisait de Marshall, et à travers lequel il entendait fixer les traits du " bon économiste " : " le maître en économie doit posséder une rare combinaison de qualités. Il doit atteindre un niveau élevé dans de nombreux domaines et combiner des talents qu'il est rare de trouver réunis. Il doit être mathématicien, historien, homme d'Etat, philosophe, dans une certaine mesure. Il doit comprendre les symboles et s'exprimer avec des mots. Il doit observer le particulier d'un point de vue général et atteindre le concret et l'abstrait du même élan de pensée. Il doit étudier le présent à la lumière du passé et dans la perspective du futur. Rien de la nature et des institutions de l'homme ne doit lui être étranger. Il doit être à la fois impliqué et désintéressé ; être aussi détaché et incorruptible qu'un artiste et cependant avoir autant les pieds sur terre qu'un homme politique " [Keynes, 1933, p. 173-174]. Une définition du " bon économiste " que chacun aimerait revendiquer comme son autoportrait... Ce qui exigerait pour le moins que les " qualités " en question échappassent à la règle commune gouvernant les " biens " dont s'occupent les économistes : la rareté, précisément.

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Beaucoup d'économistes pourraient admettre que les qualités invoquées par Keynes ne sont pas les plus utiles dans le champ académique tel qu'il fonctionne aujourd'hui, avec la transformation de la pensée économique en purs objets de production académique. La mise au format des idées pour les faire entrer dans le processus de sélection d'un champ disciplinaire où règne la compétition pour la publication dans les revues impose de nouvelles règles :

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- produire de la nouveauté marginale, immédiatement assimilable et transformable en articles et en énoncés " citables ", c'est-à-dire intelligibles et reproductibles en moins d'une phrase ;

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- produire des énoncés " accumulables " (et non pas forcément capitalisables), c'est-à-dire des énoncés qui cohabitent sans friction avec le reste des énoncés produits ou encore à produire, pour détendre la compétition et ménager un débouché pour chacun ;

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- produire suivant les cadences tayloriennes requises par le système de gratification. Ce qui implique : division du travail, spécialisation, standardisation.

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Ce régime d'accumulation de la connaissance impose donc un système de contraintes et de comportements qui fait passer l'exactitude avant la pertinence, la précision avant la justesse, la nouveauté marginale avant la fiabilité et l'intérêt, la vitesse d'exécution avant la patiente rumination, l'accumulable (non frictionnel) avant le capitalisable, le pointu avant le spectral, la théorématique avant le diagnostic, etc. Dans ce système de contraintes, le point le plus important reste malgré tout l'obligation de produire de la nouveauté. C'est une condition nécessaire dans une discipline qui veut se développer sur le modèle de la science, laquelle requiert a minima que les énoncés apportent un progrès à la connaissance. Comme il est difficile, pour une production intellectuelle qui devrait être un art, de se perfectionner, la nouveauté tient souvent lieu de progrès, et l'accumulation des nouveautés assemblables sert de succédané à la capitalisation.

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Or, l'injonction de " faire du neuf ", à quoi l'on reconnaît la " contribution originale " du chercheur, peut conduire au plus tragique. Si - adoptons cette forme conditionnelle, pour ne pas risquer de passer définitivement pour un imbécile... -, si les vérités bonnes à dire et les apports théoriques les plus importants en économie ont été produits par le passé  [10][10] On remarquera qu'à l'instant t où le chercheur s'apprête..., il ne reste que deux stratégies au chercheur qui veut produire de la nouveauté : imposer des erreurs en lieu et place des anciennes vérités (on peut penser au long processus de disqualification de la pensée keynésienne depuis trente ans), ou s'occuper de questions sans intérêt sur lesquelles il reste forcément du neuf à faire et dont le fonds est inépuisable (on peut penser à la théorie des coûts d'étiquetage). On tient peut-être là l'une des raisons les plus profondes de l'incapacité des économistes à saisir par anticipation ce qui se passait dans les dérives du capitalisme financiarisé : l'essentiel était déjà chez Marx, Keynes, Kalecki, Galbraith, Schumpeter, Minsky... et dans les livres d'histoire économique. Mais il fallait faire du neuf !

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Le jeu de contraintes imposé par l'académisme néo-fordien favorise certainement le " mécano néo-classique ". Mais cela pourrait être un autre mécano. La transformation des savants en chercheurs a, d'une manière générale, sélectionné comme qualité cardinale l'esprit de mécano. Parce que c'est la condition essentielle de la massification de la production scientifique. Comme le souligne en certaines occasions l'un des commentateurs des plus zélés de la théorie néo-classique, " cette forme de théorie permet à des gens dotés d'une intelligence moyenne de produire tout de même des résultats "[11][11] On préservera l'anonymat de l'auteur, étant donné qu'il....

Une démonstration pour l'exemple

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Les ravages de cet académisme néo-fordien sont partout visibles. On ne peut guère faire mieux ici que de tenter d'en fournir un exemple saisissant, qui aura peut-être le mérite d'illustrer correctement les travers de ce système et la promotion de l'idiotie à laquelle il peut conduire. Mettons pour ce faire en contraste deux productions intellectuelles, qui n'ont visiblement pas la même pertinence et dont le destin académique est justement (ou injustement) inversement proportionnel à leur pertinence.

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La première production est un graphique de Michel Husson (voir ci-dessous), mettant en relation un indice de financiarisation de l'économie et le taux de chômage dans l'Union européenne. Cet indice de financiarisation n'est rien d'autre que la différence entre l'excédent brut d'exploitation des sociétés non financières et leurs investissements (on peut difficilement faire plus rustique). Il indique donc dans quelle mesure les profits ne sont pas réinvestis. C'est en quelque sorte le traceur d'un régime d'accumulation (le bien mal nommé) qui a voulu promouvoir le profit sans l'accumulation. Ce graphique montre une corrélation saisissante entre ces deux phénomènes : la financiarisation et le chômage. " Saisissante " ? Disons même qu'il ne sera pas souvent donné, dans la vie d'un économiste, d'observer un tango plus serré (et presque aussi indécent) entre une tendance, qu'on soupçonne être la cause, et une autre, qu'on soupçonne être l'effet. Et pour en inférer une sérieuse causalité, nous (les économistes) avons dernière nous deux siècles d'une solide tradition qui explique que lorsque les revenus chôment entre les mains de leurs détenteurs, ils sont improductifs, voire néfastes (cf. Quesnay, Malthus, Kalecki, Keynes...). Le graphique de Michel Husson était sans doute la chose la plus importante à dire en macroéconomie ces vingt-cinq dernières années. Il a été publié à trois reprises [Ires, 2000, chap. 1 ; Attac, 2001 ; Husson, 2008], mais toujours dans des livres, dont Un pur capitalisme (soit zéro point dans le classement de l'Aeres).

Taux de chômage (en %, échelle de gauche) et indice de financiarisation (base 100 en 2000, échelle de droite), de 1961 à 2007Illustration 1
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La deuxième production est un article qui s'intitule : " Up or down ? A male economist's manifesto on the toilet seat etiquette ". L'auteur, Jay P. Choi [2011], se demande à quelle condition la règle de bienséance qui consiste à rabattre la lunette des toilettes après son passage aux commodités peut s'instituer. Comme on peut s'en douter, la question n'est pas simple, et son traitement réclame toute l'habileté mathématique d'un économiste au sommet de son art en ce début de troisième millénaire. Mais l'effort valait la peine, tant le résultat est saisissant. A quelle condition la règle de bienséance s'imposera ? La réponse est obtenue après quelques pages de robustes calculs : eh bien, cela dépend... de la valeur des paramètres ! On voudrait croire à une reprise facétieuse de " Cantatrix Sopranica L. ", de Georges Perec [1991], mais l'article en question a bel et bien été publié dans Economic Inquiry, une revue classée A par l'Aeres.

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Pour ne pas se trouver malgré soi du côté des benêts naïvement farcés, il faudrait donner tous les gages d'humour dont on est capable pour dire combien on a apprécié la plaisanterie, et dire jusqu'à quel point il faut saluer cette publication, qui montre que les économistes ne confondent pas toujours le sérieux et l'esprit de sérieux. La revue Economic Inquiry est en effet en passe de se tailler une bonne part du marché sur ce segment de l'autodérision professionnelle, un genre qui a déjà ses illustres précurseurs dans les annales  [12][12] Cette revue réalise d'ailleurs un autre joli coup en.... Mais il faut au contraire prendre la plaisanterie au sérieux. Car, selon l'heureuse formule de Jean Baudrillard, " l'important n'est pas que cela soit vrai, mais que cela soit plausible "[13][13] La formule de Baudrillard jaillit, au printemps 2000,.... L'article de Jay P. Choi aurait en effet " vraiment " pu être publié par Economic Inquiry... puisqu'il a bien été publié par cette revue !

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Cet esprit d'autodérision, dont on voudrait louer un peu vite l'urgence et la nécessité - tout autant que l'élégance -, n'est en réalité qu'une preuve supplémentaire de l'hégémonie du mode de production néo-fordiste, dont les ravages s'insinuent partout, jusqu'à atteindre la conscience de soi, laquelle cherche dans une distanciation dandy par rapport à son objet une issue flamboyante à la honte qui l'envahit. Pour preuve, qui ne reconnaîtrait, dans ce portrait de l'individu lessivé par le taylorisme déployé sous l'emprise de la massification des productions tel que l'a brossé Christopher Lasch, l'un au moins de ses collègues économistes travaillant dans le bureau d'à côté ? " La dégradation du travail, d'une part, rend le succès matériel de moins en moins dépendant du talent et de la compétence, ce qui encourage la présentation de sa propre personne comme une marchandise ; elle décourage, d'autre part, un véritable engagement de l'individu dans sa profession et conduit les gens à considérer le travail avec un détachement critique, seul remède au désespoir et à l'ennui. [...] Le salarié - qu'il travaille à la chaîne ou occupe un poste grassement payé dans une vaste bureaucratie - cherche à échapper au sentiment d'inauthenticité qui en résulte en créant une distanciation ironique par rapport à sa routine journalière. Il tente de transformer le rôle qu'il joue en une élévation symbolique de la vie quotidienne, et se réfugie dans la plaisanterie, la moquerie et le cynisme " [Lasch, 2000].

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La critique a beau être l'un des moments essentiels de la production scientifique, un moment où le travail parcellaire des individus et des équipes disséminées reçoit le renfort (en ressources intellectuelles) de la communauté des chercheurs, en même temps qu'il en tire sa validation (ou invalidation), on se dit que lorsque la critique prend la forme de l'autodérision, elle ne fait que couronner l'état hégémonique auquel est parvenu à se hisser pour un temps une doctrine - une doctrine devenue justement suffisamment hégémonique pour organiser et contrôler elle-même l'innocuité de sa critique au moyen de faux-semblants.

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Il suffit que la critique paraisse (paresse ?) pour qu'elle en ait l'air. C'est que la production des articles économiques, comme toute activité humaine dominée par l'économique, s'est inscrite dans ce mouvement à double détente qui a fait glisser la vie elle-même de l'être à l'avoir, puis de l'avoir au paraître. Et l'on peut dire ainsi de la production des connaissances économiques sous le régime néo-fordiste ce que Guy Debord disait de son objet lui-même (censément l'économique) : " La première phase de la domination de l'économie sur la vie sociale avait entraîné dans la définition de toute réalisation humaine une évidente dégradation de l'être en avoir. La phase présente de l'occupation totale de la vie sociale par les résultats accumulés de l'économie conduit à un glissement généralisé de l'avoir au paraître " [Debord, 1971]. Dans l'ère de la production néo-fordienne, la critique a laissé place au " faire voir ", qui est le procès collectif adapté aux produits du spectacle. Or le spectacle est peut-être l'antithèse de la production scientifique : " Il est ce qui échappe à l'activité des hommes, à la reconsidération et à la correction de leur oeuvre. Il est le contraire du dialogue. Partout où il y a représentation indépendante, le spectacle se reconstitue " [ibid.].

Conclusion

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Cette démonstration par l'exemple - ou pour l'exemple - est peut-être trop courte pour prétendre que les qualités intellectuelles requises par l'académisme néo-fordien sont nécessairement à hauteur de bidet, mais elle est sans doute suffisamment stimulante pour accréditer l'idée que ce régime d'accumulation des connaissances peut encourager un véritable égarement de la pensée économique.

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C'est évidemment d'un autre talent dont il aurait fallu faire preuve pour anticiper la survenue de la plus grande récession depuis la crise des années 1930. Au grand dam des académiciens de l'époque néo-fordienne, il faut rappeler, pour clore ce propos, que la prévision la plus exacte de la crise actuelle avait été faite depuis bien longtemps. C'est à John Kenneth Galbraith qu'on la doit. D'après Stiglitz [2010], Galbraith aurait eu à répondre un jour à la question suivante : " Quand aura lieu selon vous la prochaine grande dépression ? " Il aurait répondu : " Quinze ans après le premier Président né après la Grande Dépression. " Ce premier Président né après la Grande Dépression, c'était Bill Clinton. Né en 1946, Bill Clinton accède au pouvoir en 1993. La chute de Lehman Brothers intervient en septembre 2008. Soit exactement quinze ans après son accession au pouvoir. Il est vrai que les concepts sont un peu flous, que la démonstration manque d'économétrie et de lagrangiens, de système complet de marchés (avec des marchés financiers efficients), d'anticipations rationnelles, etc. Pour n'être pas rationnelle, l'anticipation fut cependant des plus justes. Mais comment réussir à publier un article d'une ligne et demi dans l'American Economic Review ?


Bibliographie

  • Attac (Thomas Coutrot et Michel Husson), 2001, Avenue du plein emploi, Paris, Mille et Une Nuits, coll. " Les Petits Libres ".
  • Choi, Jay. P., 2011, " Up or down ? A male economist's manifesto on the toilet seat etiquette ", Economic Inquiry, vol. 49, n? 1, janv, p. 303-309 (et Michigan State University, nov. 2002, cf. www.msu.edu/~choijay/etiquette.pdf).
  • Coase, Ronald H., 1988, The Firm, the Market, and the Law, Chicago (IL), University of Chicago Press.
  • Debord, Guy, 1971, La Société du spectacle, Paris, Champ libre (éd. orig. Paris, Buchet-Chastel, 1967).
  • Gadrey, Jean, 2009, " Les liaisons dangereuses ", blog Alternatives Economiques, 21 sept. (disponible sur http ://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey).
  • Galbraith, James K., 2010, " Mais qui sont donc ces économistes ? Retour sur ceux qui avaient donné l'alarme sans être entendus ", Laviedesidees.fr, 23 février (disponible à l'adresse www.laviedesidees.fr/Mais-qui-sont-donc-ces-economistes.html).
  • Guesnerie, Roger, 2010, " Quelle est la responsabilité des économistes dans la crise actuelle ? ", La Lettre PSE, n? 3, sept., p. 1.
  • Husson, Michel, 2008, Un pur capitalisme, Lausanne, Page Deux.
  • Ires (Institut de recherches économiques et sociales), 2000, Les Marchés du travail en Europe, Paris, La Découverte, coll. " Repères ".
  • Keynes, John Maynard, 1933, " Alfred Marshall ", in The Collected Writings of John Maynard Keynes, vol. X : Essays in Biography, Londres, Macmillan/The Royal Economic Society, 1972.
  • Keynes, John Maynard, 1936, Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, Paris, Payot, 1985.
  • Krugman, Paul, 2000, Pourquoi les crises reviennent toujours, Paris, Seuil.
  • Krugman, Paul, 2009, " How did economists get it so wrong ? ", The New York Times, 6 sept.
  • Lasch, Christopher, 2000, La Culture du narcissisme, Paris, Climats (éd. orig. américaine 1979).
  • Perec, Georges, 1991, Cantatrix Sopranica L. et autres essais scientifiques, Paris, Seuil, coll. " La Librairie du XXe siècle ".
  • Rey, Olivier, 2003, Itinéraire de l'égarement. Du rôle de la science dans l'absurdité contemporaine, Paris, Seuil.
  • Skidelsky, Robert, 1994, John Maynard Keynes. The Economist as Saviour, 1920-1937, Londres, Macmillan.
  • Stiglitz, Joseph, 2010, Le Triomphe de la cupidité, Paris, Les liens qui libèrent.

Notes

[1]

Pour reprendre le très beau titre de l'ouvrage d'Olivier Rey [2003].

[2]

Voir infra.

[3]

Mais ils n'ont certes pas tous failli, cf. Galbraith [2010].

[4]

Cité par Skidelsky [1994, p. 497]. Citation extraite des notes du cours de Keynes durant l'automne 1933 à Cambridge, notes récupérées auprès de six étudiants de cette promotion.

[5]

Ronald Coase [1988, p. 185], cité et traduit par Gilles Dostaler, Alternatives Economiques, n? 264, déc. 2007.

[6]

Ce fait est rapporté par Stephen Mihm in " Dr. Doom ", The New York Times, 17 août 2008.

[7]

Tim Besley et Peter Hennessy, lettre de la British Academy " to Her Majesty The Queen ", 22 juillet 2009 (disponible sur www.britac.ac.uk).

[8]

A côté de cette mise en cause structurelle, Roger Guesnerie plaide aussi pour " la remise en cause de l'hypothèse d'anticipations rationnelles ", laquelle " repose largement sur l'optimisme de l'hypothèse de coordination des anticipations ". Soixante-dix ans après Keynes, parlant de cette coordination, il en vient même à en appeler à une meilleure " compréhension de la stabilité ou de la fragilité de la "convention" ", laquelle renvoie à une certaine notion de " réflexivité " que l'on ne doit ni à Keynes ni à André Orléan, bien sûr, mais à... George Soros.

[9]

Les commissions de spécialistes de l'Aeres définissent la liste des revues considérées comme scientifiquement sérieuses. Sur ce thème, voir l'article de Nicolas Postel p. 6 de ce numéro [NDLR].

[10]

On remarquera qu'à l'instant t où le chercheur s'apprête à sortir sa nouveauté (et tandis que son apport n'est pas encore connu), cet énoncé est toujours nécessairement vrai. Il y a donc de quoi s'étonner que la plupart des articles cités par les auteurs d'articles remontent au plus à cinq ans dans le passé.

[11]

On préservera l'anonymat de l'auteur, étant donné qu'il s'agit d'un propos oral, en séminaire, qui n'était sans doute pas destiné à être imprimé.

[12]

Cette revue réalise d'ailleurs un autre joli coup en publiant un article de Paul Krugman (prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel en 2008) : " The theory of interstellar trade " (Economic Inquiry, vol. 48, n? 4, oct. 2010, p. 1119-1123). Parmi les précurseurs, mentionnons cet article d'Alan S. Blinder : " The economics of brushing teeth " (The Journal of Political Economy, vol. 82, n? 4, juil.-août 1974, p. 887-891). On trouvera un début de recensement de ces " funny economics articles " sur le blog de Yoram Bauman (www.standupeconomist.com/blog/humor/economic-inquiry-the-new-home-of-economics-humor).

[13]

La formule de Baudrillard jaillit, au printemps 2000, dans une tribune du journal Libération à propos de l'" affaire Laetitia Casta ". L'actrice française, qui venait de poser pour le moulage d'un nouveau buste de Marianne (allégorie de la République française), fut soupçonnée, dans la foulée (début avril 2000), d'avoir délocalisé fiscalement sa résidence au Royaume-Uni, en vue de bénéficier d'une fiscalité plus douce sur la fortune. L'actrice avait démenti l'accusation scandaleuse. Jean Baudrillard commenta l'affaire en décochant cette heureuse formule. Nous n'avons pas pu retrouver la référence exacte de cette citation, rapportée ici de mémoire.

Plan de l'article

  1. Les explications qui ont cours
    1. La faute aux maths
    2. Un savoir économique trop parcellisé
    3. La " sympathie du milieu "
  2. Une explication plus structurelle : l'académisme néo-fordien
  3. Une démonstration pour l'exemple
  4. Conclusion

Pour citer cet article

Cordonnier Laurent, « Pourquoi les économistes se sont-ils trompés à ce point ? », L'Économie politique, 2/2011 (n° 50), p. 32-44.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2011-2-page-32.htm
DOI : 10.3917/leco.050.0032


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