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L'Économie politique

2011/2 (n° 50)


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J'appartiens à une génération pour laquelle la question de l'unité des sciences sociales ne se posait pas. Dominaient alors le marxisme, le structuralisme, l'école des Annales. Cela ne signifie pas que nous étions tous marxistes ou structuralistes ; au contraire, parce que baignés dans un marxisme ou un structuralisme trop souvent dogmatiques et figés, nous tentions de les dépasser, par exemple pour penser l'articulation entre structure et histoire, entre le système et l'acteur, entre logiques de reproduction et mouvements sociaux, etc. Tentatives de dépassement que l'on voit bien à l'oeuvre chez Bourdieu ou avec l'école de la régulation ; tentatives difficiles, certes, car le risque est toujours de retomber d'un côté où de l'autre, de paraître trop fonctionnaliste comme parfois la seconde, ou trop loin des acteurs et des mouvements sociaux comme parfois le premier.

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Mais de nombreuses idées irriguaient alors le champ des sciences sociales, relatives aux conjectures théoriques et aux méthodes à privilégier. Ainsi en allait-il du " fait social total ", de la mise en perspective historique sur longue période, de la nécessité de penser les interactions entre les instances économiques, politiques, idéologiques, donc d'étudier la dynamique macrosociale des systèmes, leurs logiques de reproduction et de transformation, souvent en les comparant : capitalisme et socialisme, centre et périphérie, sociétés industrielles, sociétés préindustrielles, etc. Toutes ces idées allaient de soi, qui ont été ensuite balayées jusqu'à disparaître quasi complètement dans ce pays, lequel préfère les conversions totales, passant, en un temps dont la brièveté continue de me sidérer, d'une pensée unique à une autre, comme si ce que l'on craignait avant tout, c'était le débat.

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Pour ne prendre qu'un exemple parmi de nombreux autres, anecdotique : quand un cours portait, jadis, sur la rationalité, la première distinction introduite opposait rationalité individuelle et rationalité collective, l'accent étant placé sur cette dernière, ce qui conduisait à s'interroger sur la logique aveugle d'un système dont nous avons perdu le contrôle, un processus sans sujet ni finalité ; les analyses en termes d'aliénation, d'hétéronomie, passaient alors très bien. Au contraire, il y a peu de temps encore, un cours sur la rationalité déclinait toute une série de qualificatifs - substantive, optimisatrice, limitée, procédurale, paramétrique, stratégique, etc. - sans que soit jamais évoquée la question de la rationalité collective. Pourquoi ? Parce qu'elle était devenue caduque : la disparition de toute alternative crédible avait conforté la " naturalisation " de cette dynamique, au point que notre destin collectif paraissait scellé.

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Un exemple plus récent le confirme. La crise des subprimes a suscité une réflexion sur les défaillances de la régulation, sur des modes d'incitation, sur la notation, etc., mais combien se sont ouvertement interrogés sur la rationalité d'un système dont la logique conduit successivement à permettre l'accès à la propriété immobilière de personnes qui sont ensuite expulsées de leur maison, réduites à la condition de SDF, pendant que ces maisons sont rasées à l'échelle de quartiers entiers, du fait même de l'effondrement du marché, qu'accompagnent la paupérisation et la montée du chômage, que l'on pourrait bien sûr résorber en reconstruisant de nouvelles maisons ? Cette conjonction scandaleuse de capacités de production en jachère et de besoins sociaux primaires non satisfaits n'est pas nouvelle. Mais devant le spectacle de chômeurs qui dorment dans leurs voitures à côté de maisons vides ou de chantiers abandonnés, le réflexe de nos meilleurs économistes (dans la catégorie " non atterrés ") consiste à se demander si leur élasticité de substitution intertemporelle ne les inciterait pas à préférer le loisir, ou si un meilleur matching avec des emplois qui n'existent pas ne suffirait pas à résoudre leurs problèmes.

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Comment en est-on venu à ce point d'occultation des problématiques macrosociales, donc, inévitablement, politiques ? Pour partie sous l'effet du resserrement de la focale sur les phénomènes les plus microscopiques, après la démonisation de l'holisme méthodologique et de toutes les formes de déterminisme structuralistes, présentés comme les chemins les plus directs vers le goulag. En économie, ce mouvement a l'avantage d'être parfaitement transparent et conséquent, la microéconomie ayant étendu son empire jusqu'aux marges du territoire. Mais il a existé dans toutes les sciences sociales, y compris en histoire, et, chose étonnante, en sociologie, où beaucoup se sont détournés des voies ouvertes par les grands classiques pour s'intéresser à ce qui se passe dans leur cage d'escalier, dans le collège de leur cousine, voire dans l'histoire mouvementée de leur ligne de bus, préservant, au mieux, l'idée d'interaction, mais en négligeant les interactions qui comptent le plus - bien que les moins visibles -, parce qu'elles opèrent à distance, et aujourd'hui à longue distance, exerçant une violence systémique d'autant plus implacable qu'elle est froide et sans visage, sauf à lui donner celui de Lloyd Blankfein  [1][1] Dirigeant de la banque d'affaires américaine Goldman....

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L'une des causes principales de cette évolution destructrice du sens est la perversion du processus d'approfondissement de la division du travail dans le savoir, cette tendance pour partie requise par la nécessaire spécialisation des chercheurs, mais qui est devenue folle, anomique, comme le craignait déjà Durkheim, au point que l'on n'est même plus économiste ou sociologue, mais économiste des transports routiers et sociologue des seins nus sur les plages. De cette parcellisation résulte une représentation fragmentaire, atomisée, de la réalité, sans qu'existe un espace de recomposition des morceaux du puzzle, un lieu pour penser le sens de l'ensemble, lequel se trouve dans la totalité, ou du moins dans les logiques macrosociales (ce qui n'implique aucune téléologie). La nature ayant horreur du vide, l'effet collatéral de ce refus de penser la totalité, qui est le niveau du politique, des enjeux les plus politiques, c'est qu'elle se trouve pensée par d'autres que les chercheurs en sciences sociales, le plus souvent des essayistes de salon et de plateaux télévisés. Par conséquent sans offrir les garanties minimales de rigueur logique, de prudence méthodologique et de tests empiriques, normalement offertes par les sciences sociales.

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A quoi l'on répondra que l'unité des sciences sociales est un mirage, toutes les tentatives dans cette direction ayant échoué, ou, pire, ayant produit des bouillies infâmes, des théories fumeuses, incapables de satisfaire le moindre critère de scientificité. Et que cette illusion métaphysique ou poétique d'un savoir sur la totalité devrait d'autant plus nous paraître ce qu'elle est, que le degré de spécialisation atteint par les chercheurs leur interdit de faire le moindre pas dans cette direction. La réponse à cette fin de non-recevoir est connue depuis longtemps, elle réside dans la formation d'intellectuels collectifs, donc de groupes véritablement pluridisciplinaires, animés par la volonté de dépasser leurs différences académiques et leurs identités professionnelles. Là comme ailleurs, la question est moins celle des obstacles théoriques ou épistémologiques que celle des conditions sociales et politiques de la formation de ces groupes. De ce point de vue, la création de l'Association française d'économie politique (Afep) ouvre une brèche, qui s'élargira si l'ouverture dont elle témoigne aujourd'hui, en invitant bien au-delà de son cercle initial, parvient à s'institutionnaliser, contre tous les réflexes corporatistes qui ne manqueront pas de se manifester.

Notes

[1]

Dirigeant de la banque d'affaires américaine Goldman Sachs [NDLR].

Pour citer cet article

Combemale Pascal, « Fédérer les sciences sociales », L'Économie politique, 2/2011 (n° 50), p. 45-48.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2011-2-page-45.htm
DOI : 10.3917/leco.050.0045


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