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L'Économie politique

2011/2 (n° 50)


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L'économie en tant que discipline académique a ceci de particulier qu'elle est composée de courants d'analyse irréductibles les uns aux autres. Les a priori, les représentations de l'économie et de son fonctionnement divergent entre économistes. Comme l'écrit Claude Mouchot [2004, p. 87], " l'économie ne sera jamais une science normale, au sens de Thomas Kuhn ". Certes, certains économistes préfèrent ignorer ce fait pour donner l'image d'une science bâtie sur une " boîte à outils " présentée comme universelle, commune à l'ensemble des chercheurs. Mais il est possible de réfuter cette présentation de la discipline lorsque l'on constate que les outils proposés sont ceux de l'analyse néo-classique, et qu'ils excluent des concepts centraux de l'analyse keynésienne, marxiste, ou encore autrichienne.

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L'économie n'est pas unifiée, et elle ne le sera jamais. Comme l'écrit encore Claude Mouchot, " aucune théorie économique n'est à même de dire le tout de l'économie " [ibid., p. 79]. Pourtant, c'est sur ce présupposé d'unité de la " science économique " que l'enseignement de l'économie dans le supérieur est fondé et dont nous dressons un bilan critique dans un premier temps. Nous présentons ensuite différentes représentations de l'économie dont nous pensons qu'elles sont utiles pour construire un enseignement pluraliste de l'économie. Nous retenons trois représentations principales : l'économie comme marché ; l'économie comme circuit monétaire ; l'économie comme ensemble d'organisations.

La science économique contre la connaissance

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Il y a encore quelques années, l'enseignement à l'université était pluraliste. Un cours d'" économie politique " présentait, généralement de manière chronologique et analytique, les différents courants de pensée et leurs oppositions. Etaient ainsi étudiés les auteurs physiocrates, puis les économistes classiques (Smith, Ricardo, Marx), avant de voir la révolution marginaliste (Walras, Menger, Jevons), puis la révolution keynésienne, et enfin la contre-révolution néo-classique (Friedman, Lucas). Cette présentation permettait de mettre en avant les critiques adressées par chaque auteur majeur à ses prédécesseurs, et les raisons de l'intérêt porté à ses idées. Bien sûr, il était également possible de présenter cette succession de théories de façon téléologique, comme une approximation toujours plus fine du " bon modèle ", celui qui décrirait le mieux possible le fonctionnement de l'économie. Autrement dit, selon la lecture des idées économiques de chaque enseignant, l'accent était mis soit sur les conflits irrémédiables qui traversent la discipline, soit au contraire sur l'accumulation de connaissances permettant à la science économique de progresser.

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Incontestablement, c'est la deuxième lecture, celle en termes de perfectionnement progressif de la discipline, qui l'a emporté. Les cours préalablement intitulés " économie politique " sont devenus des cours d'" analyse économique ", quand ils n'ont pas été technicisés et séparés en deux parties étanches sous les appellations de " microéconomie " et de " macroéconomie " [Grosse, 2011]. La victoire remportée par l'analyse néo-classique sur les approches keynésiennes au cours des années 1980, ainsi que le discrédit porté sur les travaux marxistes, ont conduit au remplacement de l'" économie politique ", jugée préscientifique, normative et dépassée, par la " science économique ".

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La crise actuelle a révélé l'inanité des prétentions scientifiques des économistes néo-classiques. Tout d'abord parce que les économistes les mieux installés n'ont pas su prévoir la crise actuelle, contrairement à certains de leurs collègues [cf. Galbraith, 2010 ; Orléan, 1999]. Mais aussi et surtout parce que la représentation de l'économie diffusée par les économistes néo-classiques, que l'on peut résumer par le diptyque individus rationnels-marchés parfaits, ne correspond pas au fonctionnement effectif des économies, même développées [Krugman, 2009]. Autrement dit, le modèle néo-classique de l'économie n'est pas un modèle réaliste.

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Le paradoxe est que ce modèle l'a emporté, dans les centres de recherche et dans les salles de cours, précisément en raison de sa plus grande " scientificité ". Certes, disent les économistes néo-classiques, notre modèle repose sur des hypothèses que nous savons fausses. Mais une fois ce premier pas effectué, nous sommes capables de produire des modèles mathématiques d'une grande élégance et d'une remarquable simplicité, qui peuvent produire des résultats universels, conformes à l'idéal scientifique.

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Exit, donc, des cursus Keynes, Marx, mais aussi Ricardo, Smith ou Schumpeter. A quoi bon s'embarrasser à lire ces auteurs poussiéreux, quand il suffit de se plonger dans le dernier article publié pour être au fait des avancées les plus récentes de la science économique ? Exit également l'histoire des faits et des institutions économiques. Pourquoi étudier la révolution industrielle, les crises, les politiques économiques, les vagues d'innovation, la construction des marchés, puisque les modèles théoriques nous permettent de prédire l'avenir, et que seul l'avenir compte, n'est-ce pas ?

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Face à la dérive scientiste de trop nombreux économistes, il est nécessaire de réintroduire de la connaissance dans les études d'économie. Connaissance de l'histoire tout d'abord, sans laquelle toute compréhension du monde contemporain nous est interdite. Connaissance des débats et des théories aussi, car ce sont à travers ces théories que nous pensons le monde et qu'il s'est construit, que nous le sachions ou non. Connaissance enfin de notre monde et des organisations qui le structurent, qu'elles soient privées, publiques, nationales, européennes ou mondiales. C'est ce programme que nous avons défendu en 2000, au sein du Mouvement des étudiants pour une réforme de l'enseignement de l'économie (Mepree), qui critiquait les " mondes imaginaires " des économistes et qui proposait un autre cursus d'économie [Mepree, 2000a et 2000b]. Nos critiques ont reçu l'appui de Jean-Paul Fitoussi dans son rapport pour le ministre de l'Education nationale [Fitoussi, 2001], et nos propositions ont été appuyées par des dizaines d'enseignants-chercheurs [Mepree et al., 2001]. Aujourd'hui, le mouvement est international (voir le site www.paecon.net et il trouve une nouvelle jeunesse avec le mouvement Pour un enseignement pluraliste dans le supérieur en économie (PEPS-Economie)  [2][2] Voir leur article p. 49 de ce numéro [NDLR].. Enfin, l'Association française d'économie politique (Afep) a récemment été créée  [3][3] Voir l'article de Nicolas Postel p. 6 de ce numéro... dans le but de replacer la connaissance de la réalité et le pluralisme des théories et des méthodes d'enquête au coeur des enseignements et de la recherche en économie [cf. Orléan, 2009].

Quelles représentations de l'économie ?

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Le lecteur intéressé par les expériences d'enseignement pluralistes et critiques peut se reporter aux travaux d'Edward Fullbrook [2007 et 2008], ainsi qu'à ma présentation du cours de Steve Marglin à Harvard [Raveaud, 2006 et 2010]. Le point sur lequel je souhaite me concentrer ici, en préalable ou en complément à la diversité des théories économiques, concerne les " représentations " de l'économie. Par représentation de l'économie, j'entends la réponse à la question suivante : lorsque vous raisonnez à propos d'une question économique, quelle image avez-vous en tête ? Il serait fort intéressant de poser cette question aux étudiants, à l'image des enseignants de sciences économiques et sociales au lycée qui demandent à leurs élèves de leur dessiner la société [Galy, 2011]. Dans la multitude des représentations possibles de l'économie, nous en avons retenu trois.

L'économie comme marché

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Une première représentation de l'économie est celle de l'" économie de marchés ". Mais qu'entend-t-on par " marché " ? Une présentation intéressante est celle donnée par Friedrich Hayek [1945], pour qui le marché se définit par la fourniture - gratuite - à chacun de nous d'une information essentielle : le prix de toute chose. A la simple lecture du prix du pétrole à la station essence, je sais que le pétrole est rare, et je suis incité à l'économiser. Le prix me donne accès à une connaissance essentielle et me conduit à adapter mon comportement en conséquence.

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Pour Hayek, c'est parce qu'il faut préserver cette fonction des marchés que l'Etat ne doit pas interférer avec leur fonctionnement spontané. En établissant des taxes, en subventionnant certains produits, voire en fournissant gratuitement certains services, l'Etat établit de " faux prix " qui ne peuvent que conduire les consommateurs à faire des choix erronés. En revanche, Hayek ne prête aucune qualité autoéquilibrante aux marchés. Pour lui, au contraire, les marchés sont par nature en proie aux mouvements les plus incertains, puisqu'ils résultent de millions de décisions individuelles, non coordonnées entre elles.

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La vision du marché défendue par Léon Walras [1874], au coeur des enseignements actuels, est tout autre. Pour Walras, le marché est une mécanique qui doit conduire à l'équilibre par la confrontation entre les quantités offertes et les quantités demandées. Plus les vendeurs de pommes sont nombreux, plus le prix d'équilibre du marché baisse ; à l'inverse, plus les consommateurs solvables sont nombreux, plus le prix augmente. Un aspect remarquable de cette mécanique est qu'en situation de concurrence parfaite, ni les vendeurs ni les acheteurs ne peuvent influencer le prix. Certes, chaque vendeur souhaiterait vendre plus cher, mais il en est empêché car les consommateurs peuvent s'adresser à un autre commerçant. De la même façon, les consommateurs qui souhaiteraient acheter des pommes en dessous du prix du marché ne le peuvent pas car les vendeurs ont d'autres clients prêts à payer ce prix.

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Ainsi, pourvu que la concurrence soit préservée, un prix d'équilibre s'établit. Et ce prix est juste car il résulte de l'interaction entre tous les participants au marché. Qualité supplémentaire, les marchés concurrentiels s'adaptent : si la récolte est très bonne, les quantités offertes augmentent et le prix diminue, permettant une hausse des achats. Inversement, en cas de gel, les pommes produites sont peu nombreuses, ce qui, en raison de la demande, accroît le prix d'équilibre. Dans tous les cas, les variations du prix assurent que les quantités achetées sont égales aux quantités offertes.

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Qu'il s'agisse de pollution, de chômage, ou de... reins, il est ainsi possible de représenter le problème en question sous la forme d'un marché. Et les solutions sont, pour les économistes néo-classiques, elles aussi universelles. Lorsque le marché est absent, il faut le créer, comme dans le cas de la pollution avec le marché des droits à polluer, voire dans le cas d'un rein, puisque, selon Gregory Mankiw [2004, p. 152], " il y aurait des gains importants à attendre de la création d'un marché des organes ". Et lorsque le marché est gêné par des interventions humaines qui l'empêchent de bien fonctionner, il faut l'en débarrasser pour le rendre plus parfait (dans le cas du chômage : suppression du salaire minimum, du droit du licenciement, des syndicats, etc.).

L'économie comme circuit

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Une autre représentation possible de l'économie, qui a la préférence des économistes keynésiens et qui était également présente dans le manuel de référence de Paul Samuelson, est celle de l'économie comme circuit.

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Dans ce cas, on insiste sur le fait que l'espace économique est différencié : il existe un Etat, des banques, des entreprises et des ménages. L'Etat garantit l'ordre et la stabilité juridique, et fournit un certains nombre de biens et services collectifs (infrastructures, éducation, santé, etc.). La banque centrale crée la monnaie centrale et surveille les banques, lesquelles créent de la monnaie en accordant des crédits aux entreprises et aux ménages. La Bourse collecte l'épargne des ménages et la dirige vers les entreprises. Pour produire, les entreprises embauchent les individus qui, en contrepartie, reçoivent un salaire, lequel leur permet de se procurer une partie des biens produits par les entreprises, le reste étant exporté. Les individus comme les entreprises versent des impôts et des cotisations sociales qui permettent à l'Etat et à la Sécurité sociale de financer leurs dépenses, dont l'essentiel revient aux ménages sous forme de salaires, de transferts et d'allocations sociales. Enfin, la nation entretient des relations avec le monde extérieur, les entreprises important des matières premières ou des biens intermédiaires et exportant une partie de leur production, les ménages achetant des biens et services importés, et l'Etat s'adressant aux marchés financiers pour placer les titres de sa dette.

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Selon cette représentation de l'économie, les individus ne sont pas libres, sans attaches, comme ils l'étaient dans la représentation du marché. Ils sont situés, et les étudiants s'identifient naturellement à la situation de l'individu recherchant un emploi salarié plutôt qu'à celle du chef d'entreprise ou du banquier. De ce fait, cette représentation de l'économie est aussi une hiérarchie, à l'inverse du monde " plat " du marché. Avec le circuit, on comprend la prééminence de l'Etat dans la fourniture de biens et services nécessaires à tous, celle de la banque centrale dans la fixation du taux d'intérêt, celle des banques dans la création de monnaie, et celle des entreprises dans la création d'emplois. De plus, la production est au coeur de l'analyse, plutôt que le marché.

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Au lieu d'insister sur l'équilibre, comme le fait la représentation walrassienne de l'économie, la représentation de l'économie comme circuit monétaire pointe spontanément en direction des déséquilibres : comment s'assurer que le niveau du taux d'intérêt permettra de stimuler la croissance sans encourager l'inflation ? Les crédits distribués par les banques seront-ils suffisants, ou au contraire excessifs ? Les emplois proposés par les entreprises seront-ils en nombre égal, inférieur, ou supérieur à celui des demandeurs d'emploi ? Les dépenses de l'Etat seront-elles égales ou inférieures à ses recettes ? La balance commerciale sera-t-elle équilibrée ?

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L'avantage de la représentation de l'économie comme circuit tient sans doute, du fait de son caractère descriptif, à ce qu'elle est plus proche des représentations spontanées des étudiants. Mais on remarquera que cette approche n'exclut nullement la représentation en termes de marché. Il est en effet possible d'analyser les problèmes évoqués ci-dessus en mobilisant, pour chaque question, le diagramme offre-demande. Simplement, selon que l'on commence le cours par le marché ou par le circuit, on aura donné une représentation sensiblement différente du fonctionnement d'une économie, soit comme lieu d'échanges entre des individus atomisés, soit comme " économie monétaire de production ", pour reprendre les termes de Keynes.

L'économie comme ensemble d'organisations

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Une troisième représentation possible de l'économie est celle qui met au centre les organisations. Dans l'économie comme marché, les organisations sont absentes. Dans l'économie comme circuit, les organisations sont considérées de façon externe, chacune dans son rapport aux autres. Ici, il s'agit de prendre les organisations comme point de départ de l'analyse. Ce sont en effet les organisations qui soutiennent les marchés, et qui sont les noeuds du circuit économique.

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Se centrer sur les organisations, c'est, comme dans la représentation de l'économie comme circuit, mettre au coeur de l'analyse la production. L'acteur essentiel est ici l'entreprise, dont on analyse la structure et dont on compare les différents modes d'organisation, dans le temps et dans l'espace (fordisme, toyotisme, firme en réseau, etc.). Les relations sociales au sein des entreprises, ainsi que le fonctionnement du système productif dans son ensemble (taille des entreprises, spécialisations productives, etc.), sont au centre de l'analyse. On s'intéresse également aux relations entre les entreprises et les autres composantes de l'économie, tels que les systèmes de financement (marchés financiers et banques), les systèmes d'enseignement, la réglementation du marché du travail ou encore les modalités d'intervention de l'Etat social.

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L'ensemble de ces caractéristiques institutionnelles permet de dégager des " variétés " ou des " types " de capitalisme ou d'Etat social. Ainsi, Peter Hall et David Soskice [2001] opposent les économies de marché " libérales ", dont l'exemple-type est les Etats-Unis, où les marchés financiers sont développés, le marché du travail peu régulé et les créations et destructions d'entreprises nombreuses, aux économies de marché " coordonnées ", à l'image de l'Allemagne, où le droit du travail est conséquent et dont le système productif est constitué d'entreprises pérennes, où la main-d'oeuvre est très qualifiée et qui sont en relation étroite avec des banques. De la même façon, Bruno Amable [2005] définit cinq types de capitalisme, ajoutant, au niveau européen, le capitalisme " social-démocrate " des pays nordiques, qui se distingue du capitalisme allemand par une plus grande flexibilité du marché du travail mais aussi par une protection sociale et des services publics plus développés, qui sont au contraire relativement peu présents dans les pays relevant du capitalisme " méditerranéen ".

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Ce type de représentation de l'économie est aisément compatible avec celle en termes de circuit, dont elle constitue une dimension supplémentaire, en montrant que les institutions en place dans tous les pays considérés (Etat, banque centrale, Bourse, banques, entreprises...) diffèrent selon le temps et le lieu. L'avantage de cette représentation est de relier les concepts analytiques à des éléments empiriques connus des étudiants, ce qui facilite leur assimilation.

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Mais présenter l'économie comme ensemble d'organisations peut aussi conduire à orienter le cours dans une tout autre direction. Il est en effet possible de présenter les organisations comme étant le produit de contrats passés entre individus rationnels, suivant la ligne d'analyse de l'économie néo-institutionnelle d'Oliver Williamson [1994]. Dans ce cas, cette représentation de l'économie est naturellement compatible avec celle de l'économie comme marché, dont elle partage les présupposés individualistes et rationnels. Le cours étudie par exemple les raisons qui font que les entreprises soit ont recours au marché, soit produisent elles-mêmes les biens et services dont elles ont besoin.

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Enfin, représenter l'économie comme étant d'abord un ensemble d'organisations permet, alternativement, d'insister sur les rapports de pouvoir et de domination existant au sein des économies. C'est en effet au sein des entreprises que se déroule l'exploitation [Marx, 1844]. Selon cette approche, les organisations, tant publiques que privées, sont des lieux issus de rapports de force, qu'elles reproduisent et renforcent. Le circuit économique est alors présenté comme un espace hiérarchisé, où certaines institutions en dominent d'autres. Enfin, lors de la présentation du marché, l'accent est mis sur son caractère inégal, en dépit de l'apparente égalité des relations entre les participants à l'échange.

Crise de l'économie, crise des représentations

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Cette rapide présentation de différentes stratégies pédagogiques livre plusieurs enseignements. Tout d'abord, on note que, au sein même des trois approches retenues ici, une grande variété de présentations est possible. Que l'on considère l'économie avant tout comme un marché, comme un circuit ou comme un ensemble d'organisations, il est possible de donner une tonalité très variée à chacun de ces exposés.

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Privilégier tel ou tel est évidemment décisif dans la façon dont les apprentissages ont lieu. De ce point de vue, la crise déclenchée en 2007 a signé l'arrêt de mort, attendu depuis longtemps, de la représentation exclusive de l'économie comme marché (parfait). Il est en effet strictement impossible de comprendre ce qui se passe si on ne fait pas également référence au circuit monétaire, notamment celui du crédit, ainsi qu'au fonctionnement des organisations, à commencer par les banques et la Bourse. Avec la crise, on comprend la nécessité de concilier ces différentes représentations de l'économie : l'économie est - à la fois - un circuit monétaire, un ensemble d'organisations, et un marché.

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Reconnaître cela n'est pas imposer une lecture particulière de la crise. Pour certains, la crise a d'abord été causée par l'intervention publique, et notamment par la Réserve fédérale américaine, qui, en diminuant artificiellement les taux d'intérêt, a créé la bulle immobilière qui a tout déclenché [Fillieule, 2010]. Pour d'autres, nous sommes en présence d'une crise " systémique " du capitalisme, qui résulte de la " surexploitation des travailleurs à l'échelle mondiale ", qui limite les revenus et donc la consommation, ce facteur étant aggravé par le fait que " la demande se porte sur des marchandises qui ne sont pas susceptibles d'être produites avec le maximum de rentabilité " [Husson, 2009]. Pour d'autres enfin, c'est le comportement des financiers, devenus une véritable " oligarchie " capable d'imposer les dérégulations, qui doit être mis au centre de l'analyse [Johnson, 2009].

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Dans tous les cas, il faut recourir au circuit pour comprendre le déroulement de la crise ; il faut s'intéresser de façon fine au fonctionnement des organisations - à commencer par les Bourses, les banques centrales et les banques privées - pour saisir les stratégies des acteurs ; il faut enfin mobiliser le raisonnement en termes de marché pour analyser l'évolution des prix de l'immobilier ou celui des salaires.

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Il nous semble donc que, au-delà des différentes théories économiques, il existe des représentations de ce qu'est l'économie, qui doivent toutes être enseignées car elles constituent des points d'entrée complémentaires sur la réalité économique. Faute de temps et de connaissances suffisantes, nous en avons retenu trois. D'autres sont mobilisables, par exemple en faisant des rapports de pouvoir, ou encore des relations de l'homme avec la nature, des représentations à part entière du fonctionnement de l'économie. Ce n'est que lorsque différentes représentations de l'économie sont enseignées que l'impératif scientifique de pluralisme et de modestie est respecté, et que la réalité économique, si difficile à saisir, devient intelligible.

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Bibliographie

32

Amable, Bruno, 2005, Les Cinq Capitalismes. Diversité des systèmes économiques et sociaux dans la mondialisation, Paris, Seuil, coll. " Economie humaine ".

33

Fillieule, Renaud, 2010, L'Ecole autrichienne d'économie. Une autre hétérodoxie, Paris, Presses universitaires du Septentrion, coll. " L'économie retrouvée ".

34

Fitoussi, Jean-Paul, 2001, L'Enseignement supérieur des sciences économiques en question. Rapport au ministre de l'Education nationale, Paris, Fayard.

35

Fullbrook, Edward (ed.), 2007, Real World Economics. A Post-Autistic Economics Reader, Londres/New York (NY), Anthem Press.

36

Fullbrook, Edward (ed.), 2008, Pluralist Economics, Londres/New York (NY), Zed Books.

37

Galbraith, James K., 2010, " Mais qui sont donc ces économistes ? Retour sur ceux qui avaient donné l'alarme sans être entendus ", Laviedesidees.fr, 23 février (disponible à l'adresse www.laviedesidees.fr/Mais-qui-sont-donc-ces-economistes.html.

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Galy, Marjorie, 2011, " Faire dessiner la société à des lycéens ", févr. (www.toileses.org/premiere/ 2010_dessinemoisociete.htm.

39

Grosse, Gérard, 2011, " Où en est l'enseignement de l'économie à l'université ? ", Les Chantiers de l'Institut pour le développement de l'information économique et sociale (Idies), note de travail n? 15, mars (disponible à l'adresse www.idies.org/index.php ?post/ Ou-en-est-lenseignement- de-leconomie-a-luniversite4

40

Hall, Peter A., et Soskice, David (eds.), 2001, Varieties of capitalism. The Institutional Foundations of Comparative Advantage, Oxford, Oxford University Press.

41

Hayek, Friedrich, 1945, " The use of knowledge in society ", American Economic Review, vol. XXXV, n? 4, sept., p. 519-530.

42

Husson, Michel, 2009, " Crise de la finance ou crise du capitalisme ? ", Denknetz Jahrbuch 2009 (http ://hussonet.free.fr/denkntzf.pdf.

43

Johnson, Simon,2009, " The quiet coup ", The Atlantic, mai.

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Krugman, Paul, 2009, " How did economists get it so wrong ? ", The New York Times, 6 sept.

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Marx, Karl, 1844, Manuscrits de 1844, Paris, Garnier-Flammarion, 1999.

46

Mankiw, N. Gregory, 2004, Principles of economics, Mason, South-Western.

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Mepree (Mouvement des étudiants pour une réforme de l'enseignement de l'économie), 2000a, " Lettre ouverte des étudiants en économie aux professeurs et responsables de l'enseignement de cette discipline ", 17 juin (http ://autisme-economie.org/article2.html.

48

Mepree,2000b, " Manifeste pour une réforme de l'enseignement en économie ", octobre (http ://autisme-economie.org/article4.html.

49

Mepree et al.,2001, " Pour une réforme en profondeur des enseignements de l'économie ", décembre (http ://autisme-economie.org/article5.html.

50

Mouchot, Claude,2004, " Pour une éthique de l'enseignement de l'économie ", inArnaud Diemer (dir.), Enseigner l'économie, Paris, L'Harmattan, p. 79-94.

51

Orléan, André,1999, Le Pouvoir de la finance, Paris, Odile Jacob.

52

Orléan, André,2009, " Allocution d'André Orléan président de l'Afep ", lors de la journée de lancement de l'Association française d'économie politique, 17 déc. (www.assoeconomiepolitique.org/spip.php ?article35.

53

Raveaud, Gilles,2006, " Enseigner l'économie à Harvard ", L'Economie politique, n? 32, oct., p. 81-90.

54

Raveaud, Gilles, 2010, " A pluralist teaching of economics : why and how ",inRobert Garnett, Erik K. Olsen et Martha Starr (eds.), Economic Pluralism, Oxon, Routledge, p. 250-261.

55

Walras, Léon,1874, Eléments d'économie politique pure, Paris, LGDJ, 1976.

56

Williamson, Oliver,1994, Les Institutions de l'économie, Paris, InterEditions.

Notes

[1]

Je remercie Danièle Benezech, Pascal Combemale, André Orléan et Michel Renault pour leurs remarques sur une première version de ce texte.

[2]

Voir leur article p. 49 de ce numéro [NDLR].

[3]

Voir l'article de Nicolas Postel p. 6 de ce numéro [NDLR].

Plan de l'article

  1. La science économique contre la connaissance
  2. Quelles représentations de l'économie ?
    1. L'économie comme marché
    2. L'économie comme circuit
    3. L'économie comme ensemble d'organisations
  3. Crise de l'économie, crise des représentations

Pour citer cet article

Raveaud Gilles, « Un enseignement pluraliste des représentations de l'économie », L'Économie politique, 2/2011 (n° 50), p. 59-70.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2011-2-page-59.htm
DOI : 10.3917/leco.050.0059


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