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L'Économie politique

2011/2 (n° 50)


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Il en est des discours sur l'égalité comme des roses : le printemps de leur épanouissement est la période électorale, avec, parfois, des phases de remontée. Hélas, il en est souvent de même aussi de leur durée de vie : et rose, elle a vécu ce que vivent les roses, l'espace d'un matin.

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Pourquoi cette entame botanique sur un sujet si sérieux et dans une revue fort sérieuse ? C'est qu'il est tentant de débuter une réflexion sur l'égalité par un florilège de citations tirées de discours ou d'essais récents. Quelques exemples :

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- Nicolas Sarkozy, dans ses voeux aux Français, en tant que président de la République, le 31 décembre 2010 : " Je ferai mon devoir [...] en respectant scrupuleusement nos principes républicains les plus chers. [...] L'égalité des chances et la justice qui ne sont ni l'égalitarisme ni l'assistanat et qui doivent nous conduire à considérer la revalorisation du travail comme une priorité absolument intangible. " Ou encore dans sa posture de candidat  [1][1] Angers, le 1er décembre 2006. : " De tout ce que la République a entrepris, l'école était sans doute sa plus belle réussite. Grâce à elle, chacun devenait libre. Libre dans ses jugements, libre dans ses croyances, libre de son destin. Grâce à elle vivait l'égalité des chances " ;

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- François Dubet, en conclusion de son essai Les Places et les Chances [Dubet, 2010] : "Alors que la droite porte aux nues l'égalité des chances, la gauche est comme tétanisée : en termes philosophiques et politiques, elle n'a rien à lui opposer. " et quelques lignes plus loin : " L'égalité des places pourrait constituer l'un des éléments de la reconstruction idéologique de la gauche... " ;

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- Benoît Hamon (texte proposé à la convention du PS sur l'égalité réelle  [2][2] " Convention égalité réelle. Texte adopté par le Conseil...) : " Nous relevons l'invitation faite à la gauche par François Dubet de concilier l'égalité des places et l'égalité des chances, voire de donner la priorité à la première sur la seconde " ;

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- à quoi répondait par anticipation Dominique Strauss-Kahn [2004] - dans un texte auquel (curieusement) le précédent ne fait pas référence -, qui expliquait que le projet social-démocrate a "toujours voulu lutter contre deux mécanismes différents qui se cumulent : la reproduction sociale des privilèges d'une part, qui crée des inégalités de chances ; et l'exploitation économique d'autre part, qui entraîne des inégalités de conditions ".

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Pour en finir avec la métaphore horticole, il apparaît ici trois grandes espèces d'égalité : l'égalité des droits (celle que proclame la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789), l'égalité des chances, et l'égalité réelle (prônée déjà par Babeuf dans le Manifeste des Egaux de 1796). Mais de ces souches, les différents auteurs se plaisent à faire dériver des variétés, parfois issues de croisements, telles que l'égalité des " capabilités " (Sen), des possibles (Maurin), des places (Dubet), et l'amateur commence à se perdre dans le catalogue, d'autant que les définitions sont souvent imprécises.

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L'objet de cet article est triple : redonner du sens à l'usage des expressions et mettre en avant que la recherche d'une plus grande égalité nécessite de progresser à la fois dans le domaine de l'égalité des chances et dans celui de l'égalité réelle, en essayant d'illustrer de manière concrète ce dernier point.

Redonner du sens aux expressions

L'égalité des droits

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La majorité des positions philosophiques considère qu'une priorité absolue (ou une très forte priorité) doit être donnée à des libertés de base par rapport auxquelles tous doivent être égaux. Toute atteinte à ces libertés de base constituerait une injustice fondamentale. Le problème principal est de se mettre d'accord sur la liste de ces droits.

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Par exemple, Rawls retient les libertés politiques, la liberté de pensée et d'expression, la liberté de la personne et la propriété de soi. Les libertariens incluent dans ces libertés de base le droit de propriété de la personne sur ce qu'elle a acquis. Et c'est bien sur le droit de propriété que se focalisent les clivages politiques. La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen comme la Déclaration universelle des droits de l'homme reconnaissent ce droit de propriété, mais dans des limites. Ainsi, la première dispose (art. 17) que : " La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n'est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l'exige évidemment, et sous la condition d'une juste et préalable indemnité. " Mais elle établit également (art. 13) la légitimité de l'impôt (la " contribution commune ") pour financer les fonctions régaliennes (" l'entretien de la force publique " et " les dépenses d'administration "), sans évoquer les fonctions redistibutives ou la création de biens publics (l'éducation par exemple). Si les libertariens acceptent la légitimité des contributions finançant les fonctions régaliennes, ils contestent celles visant le financement des autres. La légitimité de celles-ci se retrouve dans la Déclaration universelle (droit à l'éducation, à la sécurité sociale, à un revenu minimum, etc.) et dans notre " bloc constitutionnel " puisque le préambule de la constitution de 1946, qui comporte des alinéas sur ces thèmes, est intégré à la constitution de la Ve République.

L'égalité réelle ou l'égalité des réalisations

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Ici, la difficulté provient de la grande variété des items puisqu'il ne saurait s'agir de l'identité, pour chacun, du panier de biens ou de services à sa disposition. Comme le dit le texte préparatoire à la convention du PS : "Etre égaux ne signifie pas que l'on est identiques, ni même que l'on bénéficie de la même manière des politiques publiques. Vouloir l'égalité entre les êtres humains ne consiste pas à imposer qu'ils aient les mêmes goûts, les mêmes caractéristiques, ni qu'ils possèdent les mêmes biens. " Mais alors quel choix faire ? Se contenter de l'égalité des revenus ouvrant l'espace de la diversité des choix de dépense est un peu court. Rawls s'intéresse à un ensemble de " biens premiers " parmi lesquels il place le revenu et la richesse mais aussi les bases sociales du respect de soi. A cette approche qu'il qualifie de " ressourciste ", Sen [2000] oppose la relation entre les personnes et les biens : en effet, les individus réels ont des besoins très différents, " qui varient en fonction de la santé, de la longévité, du climat, du lieu géographique, des conditions de travail, du tempérament et même de la taille du corps (laquelle influe sur les besoins de nourriture et d'habillement) ". Il propose de se centrer sur les " capabilités ", c'est-à-dire les libertés " dont jouissent les individus pour diriger leur vie comme ils l'entendent, c'est-à-dire en accord avec les valeurs qu'ils respectent et qu'ils ont raison de respecter " ; la capabilité d'une personne étant définie par les différentes combinaisons de fonctionnements qu'il lui est possible de mettre en oeuvre ; Sen définissant le concept de fonctionnement par les différentes choses qu'une personne peut aspirer à faire ou à être : selon sa situation, telle ou telle personne privilégiera des fonctionnements divers.

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C'est plutôt à l'approche de Sen que renvoie le texte de la convention : l'égalité entre les êtres humains " consiste en ce qu'ils aient les mêmes chances de parvenir à une fin qu'ils définissent librement. Etre égaux c'est d'abord disposer de la même liberté de choix. " Le mot de chances est lâché, mais pas au sens de l'égalité des chances sur laquelle on reviendra. A ce stade, il est utile de revenir aux " variétés " de l'égalité des places de Dubet et de l'égalité des possibles de Maurin.

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François Dubet se place moins du côté de la personne que des structures sociales. L'égalité des places " est centrée sur les places qui organisent la structure sociale, c'est-à-dire sur l'ensemble des positions occupées par les individus [...]. Cette représentation de la justice sociale vise à réduire les inégalités de revenus, de conditions de vie, d'accès aux services, de sécurité, qui sont associées aux différentes positions sociales occupées par des individus fort dissemblables en termes de qualifications, d'âge, de talent, etc. " [Dubet, 2010].

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Eric Maurin [2002] analyse les mutations qui affectent le mode du travail (fragilisation des relations d'emploi et, surtout, transformation des contenus des emplois impliquant l'engagement total de la personne, entraînant toutes deux la dilution de la référence aux classes et catégories sociales). Estimant que "les inégalités renvoient de moins en moins à la division sociale du travail et de plus en plus à l'idée d'une inégale distribution des capacités personnelles à faire face aux exigences du marché du travail ", il en tire la conclusion que " le potentiel de projets donnant la priorité à la réduction ex post des inégalités ente grandes catégories de salariés [les " places ", dirait Dubet] a, semble-t-il, décliné. En revanche, le potentiel de projets visant à l'égalisation ex ante des possibles s'est accru ". Avec l'égalité des possibles, on n'est pas loin, nous semble-t-il, de l'égalité des capabilités (dans le domaine du travail).

L'égalité des chances

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Pour Dubet, l'égalité des chances, consisterait à " offrir à tous la possibilité d'occuper les meilleures places en fonction d'un principe méritocratique " et viserait "moins à réduire l'inégalité entre les différentes positions sociales qu'à lutter contre les discriminations qui perturberaient une compétition au terme de laquelle des individus égaux au départ occuperaient des places hiérarchisées ". La définition donnée ci-dessus n'est pas satisfaisante car elle évoque surtout une partie des conséquences qui proviendrait d'une égalité des chances une fois celle-ci réalisée pleinement (les places attribuées selon les seuls mérites). Une meilleure définition serait que les positions sociales que l'on peut espérer ne doivent pas dépendre des positions sociales initiales, celles dont on a bénéficié durant tout son développement et son entrée dans la vie adulte. Rawls définit ainsi l'égalité des chances : " En supposant qu'il y a une répartition des atouts naturels, ceux qui sont au même niveau de talent et de capacité, et qui ont le même désir de les utiliser, devraient avoir les mêmes perspectives de succès, ceci sans tenir compte de leur position initiale dans le système social " [Rawls, 1971].

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Il faut noter ici que Rawls et Dubet se rejoignent sur l'idée qu'en elle-même l'égalité des chances laisse inchangées les inégalités de réalisations - le premier estime même qu'elles pourraient être accrues. Mais l'un comme l'autre soulignent que la justice sociale doit se construire en poursuivant les deux, avec certes des priorités différentes sur lesquelles il faudra revenir. Ainsi, Dubet soulignait en 2004 : " Bien qu'il ne soit ni réaliste ni même raisonnable de croire que l'égalité des chances parfaite soit réalisable et bien qu'il soit peut-être dangereux de le laisser penser, il ne serait ni souhaitable ni possible d'abandonner cette épure " [Dubet, 2004]. C'est à la discussion de cette articulation qu'il faut procéder, du point de vue théorique d'abord et du point de vue programmatique ensuite.

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Auparavant il convient de fournir quelques éclaircissements sur certaines implications de l'égalité des chances. Aussi bien François Dubet que Patrick Savidan [2007] soulignent les dérives que peut comporter le thème de l'égalité des chances dans l'usage politique courant. L'une des critiques que Savidan reprend à propos de l'égalité des chances est que celle-ci " n'a de sens que parce qu'elle suppose désirable la mobilité sociale ". Or, explique-t-il, la mobilité sociale implique toujours qu'il y ait des perdants s'il y a des gagnants, surtout dans des périodes comme la nôtre, où la dynamique économique n'est plus celle des années de forte croissance, marquées par l'explosion de la proportion de cadres et la diminution concomitante du nombre d'ouvriers et, surtout, d'agriculteurs : "L'ascenseur social[3][3] L'ascenseur social, durant les Trente Glorieuses, traduisait...des uns sera toujours, plus ou moins, le descenseur social des autres. " Il reprend alors l'analyse d'Anthony Giddens et Patrick Diamond [2005] : " Un haut niveau de mobilité bidirectionnelle qui voit un grand nombre d'individus échanger des positions sur un certain laps de temps serait, selon toute probabilité, socialement destructeur. Aucune société ne peut aisément supporter de forts niveaux de déclassement social qui suscitent des sentiments de désaffection ou de désespoir. "

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C'est là un rapprochement contestable entre égalité des chances, mobilité sociale et déclassement. L'égalité des chances repose sur la mobilité sociale d'une génération à une autre, permise ou non, par le fonctionnement du système éducatif au sens large. Une fois atteint l'âge adulte, les jeux sont largement faits, trop malheureusement. Le déclassement désigne soit la régression d'un individu au long de sa vie adulte (du fait du chômage, de la perte de qualifications ou de l'obsolescence des qualifications, etc.), soit, pour les nouveaux entrants dans la vie active, le fait que leurs efforts de formation ne se retrouvent pas valorisés autant qu'ils l'espéraient. Acceptation ou souhait d'une forte mobilité sociale intergénérationnelle et refus du déclassement en cours de vie ne sont donc pas incompatibles.

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Troisième précision importante, le lien entre l'égalité des chances et le chacun pour soi : la compétition conduirait à laisser sur le bord de la route ceux qui ont échoué. Certes, il y a cette tendance, mais elle n'est pas inéluctable. Ainsi, les pays scandinaves, qui, dans leur système d'éducation au sens large, se rapprochent plus que nous de l'égalité des chances (et y prêtent une plus grande attention), appuient aussi leur pédagogie sur la valorisation du travail collectif et sur l'appréhension et le respect de l'autre. Il y a un défi à construire une démarche d'égalité des chances qui ne soit pas un renforcement d'attitudes individualistes mais s'appuie aussi sur la solidarité et l'action collective. Mais ce défi peut être relevé.

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En outre, il faut affirmer haut et fort que le mérite ou les talents ne sont pas, ne peuvent pas être, des attributs purement individuels : ils sont socialement construits. Comme le soulignait Rawls, " personne ne mérite ses capacités naturelles supérieures ". Même le fait d'avoir le goût et la capacité de l'effort de cultiver ces dons ne relève pas pour l'essentiel du mérite mais de facteurs extérieurs (milieu familial, circonstances sociales). De manière plus explicite, pour illustrer la dimension collective du mérite (et relativiser les prétentions individuelles), Patrick Savidan cite Warren Buffett : "Personnellement, je pense que la société est responsable d'un pourcentage significatif de ce que j'ai gagné. Plantez-moi au milieu du Bangladesh, du Pérou ou d'ailleurs, et vous verrez ce qu'est réellement capable de produire mon talent dès lors qu'il lui faut s'exercer sur le mauvais type de sol ! Dans trente ans je serais encore en train de lutter. Il se trouve que j'exerce dans un système de marchés qui a la particularité de récompenser de manière disproportionnée ce que je fais très bien. "

L'articulation de l'égalité des chances et de l'égalité réelle

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Partons d'un premier point d'évidence : l'égalité des chances comme l'égalité des réalisations ou des places constituent un horizon, un idéal à poursuivre. Car nous savons bien que l'égalité totale est inatteignable, et peut-être pas souhaitable, comme le souligne Marc Fleurbaey [2005]. Il avance en effet qu'un système conduisant à une égalité stricte des revenus supprimerait probablement toute incitation à obtenir un revenu d'activité et qu'il en résulterait " une chute dramatique du revenu moyen ", et cette chute pourrait être " suffisamment importante pour que le revenu finalement obtenu soit bien inférieur au revenu minimum que l'on pourrait octroyer aux plus pauvres avec un système moins redistributif, qui préserve les incitations des plus aisés à gagner un revenu appréciable ".

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Définir l'égalité comme horizon permettrait de mesurer le chemin qui reste à parcourir (évaluer l'inégalité présente tant des places que des chances) et l'on verrait que l'on est présentement plus loin de l'égalité des chances que de l'égalité des places. Illustrant la différence entre ces deux approches, Dubet écrit : " Pour le dire en un mot, il s'agit moins [égalité des chances] de promettre aux enfants d'ouvriers qu'ils auront autant de chance de devenir cadres eux-mêmes, que de réduire [égalité des places] les écarts de conditions de vie entre les ouvriers et les cadres. " Mais quelles sont, en fait les inégalités des chances et des revenus ? Du côté des chances : en 2003, la probabilité de reproduction de la position d'un père à son fils (le fils d'ouvrier est ouvrier tandis que le fils de cadre est cadre) est extrêmement plus élevée que la probabilité d'échange de ces positions (le fils d'ouvrier devient cadre et le fils de cadre ouvrier) : le rapport (pour le cas ouvrier versus cadre) est de 32 pour l'ensemble des Français âgés de 25 à 59 ans ; il est même de 42 pour les 25-39 ans  [4][4] Exemple rappelé dans Investir dans le social, de Jacques.... Du côté des revenus : en 2008, le salaire moyen d'un cadre n'est que de 2,5 fois supérieur à celui d'un ouvrier.

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Cela permettrait aussi de dénoncer, plus que cela n'a été fait, le mensonge ou l'hypocrisie de déclarations sur l'école telles que celle citée plus haut de Nicolas Sarkozy ou encore, du même auteur, à l'occasion de la réforme du lycée : "La création du lycée [en 1802 par Napoléon Ier], c'est le geste fondateur de notre Education nationale. C'est un geste qui signifiait, très concrètement, la fin des privilèges de la naissance. Cela voulait dire : désormais, en France, c'est de l'école que sortiront les élites, et pas de la naissance. Cela voulait dire : désormais, ce qui compte en France pour réussir, ce n'est plus d'être "bien né" ; pour réussir, il faut travailler dur, et avoir fait la preuve, par ses études, par son travail, de sa valeur "[5][5] Trait d'humour involontaire du président de la République.... Emphase dont la récente enquête Pisa (Programme for International Student Assessment) de l'OCDE sur les compétences des élèves de 15 ans montre l'inanité, en pointant l'importance des inégalités de résultats scolaires et leur forte dépendance aux inégalités sociales des familles, plus forte en France que dans de nombreux pays. Les résultats français se dégradent, relativement aux autres pays, depuis 2000, date de la première enquête. Cela n'exonère pas la responsabilité des gouvernements antérieurs, si l'on veut bien admettre que les inégalités se forment et se renforcent tout au long de l'enfance : les enfants qui ont 15 ans aujourd'hui ont vécu dans un environnement marqué par des politiques décidées presque autant par des gouvernements de gauche que de droite. Cela permettrait enfin de fixer, par exemple dans un programme politique, l'objectif que l'on cherche raisonnablement à poursuivre dans l'une ou l'autre dimension.

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Articuler plutôt qu'opposer recherche de l'égalité des chances et de l'égalité réelle résulte aussi d'une double évidence : on ne peut progresser sensiblement vers l'une qu'en avançant aussi vers l'autre. Progresser vers l'égalité des chances se joue beaucoup dans l'éducation initiale au sens large, et cela suppose de réduire les inégalités sociales et économiques entre familles, qui sont la source principale (mais pas la seule) des inégalités de cursus scolaire. En sens inverse, vouloir réduire ex post l'écart des positions sociales sans agir à la base sur les écarts dans la formation ex ante des capacités des personnes est se priver d'un des leviers les plus efficaces dans le long terme. L'exemple des social-démocraties du Nord illustre ces deux points que reprend la citation précitée de Strauss-Kahn.

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Aussi, contrairement à l'opinion de Dubet, pour lequel "le fait que nous voulions à la fois l'égalité des places et des chances ne nous dispense pas de choisir un ordre de priorités " ou encore "l'égalité des places me semble être un projet plus solide et plus généreux que l'égalité des chances " [Dubet, 2010], il nous semble nécessaire d'assurer dans tout programme politique une articulation étroite. Et pour ce faire, il n'est pas inutile de s'inspirer des principes énoncés par Rawls dans sa Théorie de la justice. Non pas pour définir une société idéale (reproche d'" institutionnalisme transcendantal " que lui fait Sen), mais pour en tirer des orientations argumentées de politiques concrètes.

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Le premier principe de justice énoncé par Rawls [2003] stipule que " chaque personne a une même prétention indéfectible à un système pleinement adéquat de libertés de base égales, qui soit compatible avec le même système de libertés pour tous ", et le second (principe de différence), que "les inégalités économiques et sociales doivent remplir deux conditions : elles doivent d'abord être attachées à des fonctions et des positions ouvertes à tous dans des conditions équitables des chances ; ensuite, elles doivent procurer le plus grand bénéfice aux membres les plus défavorisés de la société ". Rawls précise que " le plus grand bénéfice " porte sur le revenu certes, mais aussi, entre autres, sur les bases sociales de l'estime de soi. Il insiste aussi sur le fait que, pour lui, le premier principe prime sur le second, et la première partie du second sur la deuxième partie.

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C'est le second principe qui donne le plus lieu à débats et a mésinterprétation. Pour François Dubet, Rawls, dans la deuxième partie du principe de différence, ne définirait qu'un filet de sécurité minimaliste, impliquant seulement que " les inégalités engendrées par la compétition méritocratique ne soient pas défavorables aux plus démunis ". Entre " pas défavorable " et " le plus grand bénéfice ", il y a pourtant plus qu'une marge : si l'on suit Rawls, le système de redistribution, par exemple, doit contribuer à réduire les inégalités par transfert vers les plus démunis, jusqu'au point où les prélèvements opérés auraient sur l'activité économique des effets tels que même après transfert, la situation des plus démunis s'en trouverait altérée. Et cela vaut pour tous les biens primaires. On présente souvent de manière caricaturale Rawls comme prônant des inégalités " justes " ; mais, dans la perspective de Rawls, assez peu d'inégalités apparaissent justes, bien moins que celles tolérées dans les programmes " de gauche ".

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Toutefois, ce principe est pour Rawls secondaire par rapport à la première partie sur l'" égalité équitable des chances ". Quand bien même un système de redistribution (ou d'action sur la répartition primaire des revenus) réaliserait ce niveau quasi ultime d'égalité des places, il serait insatisfaisant s'il n'est pas obtenu au travers du concours d'individus ayant bénéficié d'une juste égalité des chances. " Si certaines places n'étaient pas ouvertes à tous sur une base équitable, ceux qui en seraient exclus seraient en droit de se sentir injustement traités même s'ils bénéficiaient des efforts plus grands de ceux qui ont le droit d'exercer ces fonctions. " Notamment parce qu'ils " auraient été détournés de l'expérience de la réalisation de soi-même qui vient de l'exercice intelligent et dévoué des devoirs sociaux. Ils seraient privés de l'une des principales formes du bien pour les être humains ". Se préoccuper de l'égalité des places en maintenant l'inégalité des chances est, pour Rawls, injuste, mais ne s'intéresser qu'à l'égalité des chances le serait également.

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La société juste que décrit Rawls est évidemment très loin de la société concrète où nous vivons, marquée par de très fortes inégalités de positions comme de chances ; surtout, les bases du contrat social que Rawls veut construire reposent sur des hypothèses très éloignées de la réalité : des citoyens se plaçant pour choisir dans des conditions d'ignorance de leur propre position (le voile d'ignorance) et s'engageant, une fois le voile enlevé, à respecter le choix des structures de base de la société qui auraient été ratifiées. Or l'égalité rawlsienne est si radicale qu'il est fort probable que les citoyens idéaux placés sous voile d'ignorance et l'ayant adoptée se garderaient bien de respecter leur engagement une fois sortis de dessous le voile. Quel élu du peuple accepterait de voter un texte nous rapprochant de l'égalité des chances entendue en ce sens si cela implique de mettre en péril tout ou partie des avantages de son groupe social ?

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Mais si l'on reprend l'approche de la justice de Rawls comme horizon vers lequel progresser, articulant égalité des chances et égalité des réalisations ou des positions, il est possible de bâtir un programme politique suffisamment ambitieux mais réaliste  [6][6] C'est la démarche adoptée par Jacques Delors et Michel....

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Progresser vers l'égalité des chances conduit d'abord à restructurer en profondeur les politiques de l'enfance (politique familiale et éducation). L'enfant, au cours de son développement, s'appuie d'abord sur sa famille, son capital culturel, social et bien sûr matériel. Sous cette seule influence, il ne peut y avoir " égalité des chances ". De ce fait, viser l'égalité des chances ne conduit pas à ce que l'intervention de l'État soit égalitaire dans l'affectation des moyens, comme c'est approximativement le cas actuellement : les politiques publiques doivent viser à apporter plus aux enfants qui reçoivent moins de ressources socio-économiques et culturelles de leur famille.

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Mais cela conduit aussi, dans les politiques d'aide à l'emploi ou de formation continue, à mettre beaucoup plus l'accent que ce n'est le cas actuellement sur les personnes les plus en difficulté. La formation continue, actuellement, bénéficie surtout à ceux qui sont les mieux formés, disposant d'un emploi stable dans les activités du noyau dur de l'entreprise, et bien sûr assez jeunes. On utilise souvent, à propos de la formation continue, l'expression de " seconde chance ". Et cela est vrai, mais pas au sens que l'on veut faire entendre : ceux qui ont eu la chance de réussir leur formation initiale ont plus souvent droit à la seconde chance de la formation continue.

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Quant à l'égalité des positions, deux axes majeurs pourraient être prioritaires : réduire l'" emploi en miettes " qui fait exploser les inégalités de revenu salarial annuel, avec une réelle progressivité des prélèvements sociaux  [7][7] Les rémunérations élevées passent en partie par des... et fiscaux (progressivité de l'impôt sur le revenu, réduction des dispositifs de niches fiscales, impôts sur les successions). Mais l'égalité des positions se construira aussi, progressivement, si, au travers d'un système éducatif plus équitable, recherchant plus l'égalité des chances, nous parvenons à réduire les inégalités de formation et de qualifications.

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Terminons par une réflexion sur l'usage des expressions dans le discours politique, notamment de la gauche. On l'aura compris, mettre en avant l'égalité des places et laisser à la droite le thème de l'égalité des chances serait une erreur pour la gauche. Car l'égalité des chances est une aspiration très forte : que mes enfants aient un meilleur sort que le mien. Il vaudrait sans doute mieux pour la gauche se réapproprier l'expression, lui redonner du sens, en montrer les implications et souligner à quel point l'usage du terme qui en est fait en face est hypocrite ; il vaudrait mieux alors montrer que l'un des leviers pour atteindre cet objectif est de progresser dans l'égalité réelle. Si les analyses d'Eric Maurin sont justes, c'est plutôt autour de la formule de l'" égalité des possibles " que de celle de l'" égalité des places " que pourrait s'esquisser une reconstruction idéologique.


Bibliographie

  • Delors, Jacques, et Dollé, Michel, 2009, Investir dans le social, Paris, Odile Jacob.
  • Dubet, François, 2004, L'Ecole des chances. Qu'est-ce qu'une école juste ?, Paris, La République des idées/Seuil.
  • Dubet, François, 2010, Les Places et les Chances. Repenser la justice sociale, Paris, La République des idées/Seuil.
  • Fleurbaey, Marc, 2005, " Refonder l'égalité ", Observatoire des inégalités, 12 avr. (www.inegalites.fr/article.php3?id_article=334).
  • Giddens, Anthony, et Diamond, Patrick, 2005, The New Egalitarianism, Cambridge, Polity Press.
  • Maurin, Eric, 2002, L'Egalité des possibles. La nouvelle société française, Paris, La République des idées/Seuil.
  • Rawls, John, 1971, Théorie de la justice, Paris, Seuil, 1987.
  • Rawls, John, 2003, La Justice comme équité. Une reformulation de " Théorie de la justice ", Paris, La Découverte.
  • Savidan, Patrick, 2007, Repenser l'égalité des chances, Paris, Grasset.
  • Sen, Amartya, 2000, Un nouveau modèle économique. Développement, justice, liberté, Paris, Odile Jacob.
  • Strauss-Kahn, Dominique, 2004, " Pour l'égalité réelle. Eléments pour un réformisme radical ", Les Notes de la Fondation Jean-Jaurès, n? 41, juillet.

Notes

[1]

Angers, le 1er décembre 2006.

[2]

" Convention égalité réelle. Texte adopté par le Conseil national ", 9 nov. 2010 (disponible à l'adresse www.parti-socialiste.fr/egalite).

[3]

L'ascenseur social, durant les Trente Glorieuses, traduisait principalement l'expansion des classes moyennes (cadres notamment), sans que l'inégalité des chances ait été affectée.

[4]

Exemple rappelé dans Investir dans le social, de Jacques Delors et Michel Dollé [2009], calculs faits à partir des enquêtes " FQP " (formation et qualification professionnelle) de l'Insee.

[5]

Trait d'humour involontaire du président de la République compte tenu des circonstances : c'était le 13 octobre 2009, en plein milieu de la tentative d'installer son fils à la tête de l'Etablissement public pour l'aménagement de la Défense [Epad].

[6]

C'est la démarche adoptée par Jacques Delors et Michel Dollé [2009] dans Investir dans le social.

[7]

Les rémunérations élevées passent en partie par des formes largement exonérées de prélèvements sociaux.

Plan de l'article

  1. Redonner du sens aux expressions
    1. L'égalité des droits
    2. L'égalité réelle ou l'égalité des réalisations
    3. L'égalité des chances
  2. L'articulation de l'égalité des chances et de l'égalité réelle

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