Accueil Revue Numéro Article

L'Économie politique

2011/2 (n° 50)


ALERTES EMAIL - REVUE L'Économie politique

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 93 - 105 Article suivant
1

Pour les chercheurs qui s'y consacrent, se demander si la recherche sur le développement peut contribuer au développement pourrait ressembler à un blasphème. Pourquoi donc feraient-ils de la recherche si ce n'est pour contribuer au développement économique ? Mais le scepticisme sur l'influence de la recherche sur l'action politique, en général, et le regard critique porté sur la recherche sur le développement, en particulier, nous obligent néanmoins à ne pas éluder cette question plutôt inconfortable. Il faut d'autant moins tarder à nous y attaquer que le plus gros de ces recherches (jusqu'à ce jour, du moins) est mené dans les pays développés ; par conséquent, l'impact de ces travaux devrait soit être transmis aux gouvernements des pays en développement, soit influer sur l'aide apportée aux pays en développement par les pays riches. Comme l'effet de l'aide sur les résultats atteints par les pays en développement a toujours été marginal, et que certains disent qu'elle ne peut avoir d'effet, voire qu'elle a un impact négatif, la question de la façon dont la recherche menée dans les pays riches peut contribuer à de meilleures politiques de développement est donc importante.

2

Dans le présent article, je ferai quelques remarques sur les réalisations réelles et potentielles de la recherche sur le développement, dans son état actuel. Je m'intéresserai à des réalisations sur lesquelles il convient de porter un regard rétrospectif, aux possibilités de progrès futurs, plus nombreuses, et à quelques cas où la recherche a sérieusement nui au développement, ainsi qu'à de nombreux autres où elle n'a pas réussi à fournir beaucoup d'aide. Je traiterai, pour commencer, des contraintes fondamentales de la recherche sur le développement, en montrant comment elles ont évolué au fil du temps, puis de quelques cas notables où elle a réussi à influer positivement sur le développement ; j'examinerai ensuite les dégâts qu'elle a pu faire et je terminerai par la présentation des questions qui restent posées.

Le travail des pionniers

3

La recherche sur les pays en développement est récente. Elle a réellement démarré avec le processus de décolonisation des années 1960. La situation de départ était très défavorable aux chercheurs travaillant sur le développement économique. Ils disposaient de peu de documentation et d'analyses sur lesquelles s'appuyer, la situation des données statistiques était effroyable dans de nombreux pays nouvellement indépendants, et il n'y avait pratiquement pas de chercheurs dans les pays en développement pour s'y attaquer, en raison du niveau d'éducation très faible hérité du colonialisme. Les conditions de travail étaient d'autant plus difficiles que les problèmes des pays en développement étaient extrêmement complexes, avec de multiples facettes. Les pays étaient très différents de par leurs ressources économiques, leurs institutions, leurs normes, leurs valeurs, leurs politiques et les obstacles que chacun devait surmonter, qu'ils soient géographiques, politiques ou économiques. Dans ce contexte, il était donc toujours extrêmement difficile de trouver des réponses au défi du développement des anciennes colonies.

4

En partie à cause de ces difficultés, la recherche sur le développement a été (et continue parfois à être) pauvre en analyses sérieuses et riche en grandes idées. Dans les années 1960 par exemple, elle était dominée par les théories du développement étatique, auxquelles adhéraient les pionniers dans le domaine : Albert Hirschman, Walt Rostow et Paul Rosenstein-Rodan. D'après eux, les problèmes pouvaient être résolus si les Etats mettaient l'accent sur les processus d'industrialisation et traitaient le développement comme une question d'investissement technocratique. Et des économistes comme Hollis Chenery et Alan Strout considéraient l'aide comme un complément à cet effort d'investissement, comblant le déficit d'épargne ou d'échanges avec l'étranger.

5

Ensuite, même si l'état des données statistiques s'est amélioré et si l'on a vu apparaître plus d'analyses du problème du développement, la recherche a continué pendant au moins deux décennies à être dominée successivement par telle ou telle idée générale à la mode. Dans les années 1970, les besoins élémentaires des populations pauvres ont été retenus comme un objectif supplémentaire de la recherche et des politiques publiques, et dans les années 1980 on a assisté au retour à une économie de marché fondamentaliste qui considérait pratiquement que l'unique problème du développement était une intervention de l'Etat trop importante et surtout mal orientée.

6

Les flux et reflux des idées à la mode ont été brillamment analysés par Albert Hirschman dans un essai de 1981, " The rise and decline of development economics " [Hirschman, 1981]. Depuis les années 1990, on perçoit un changement. Le temps des grandes idées est à peu près terminé (même si certains, dont Jeffrey Sachs, continuent à les défendre). A la place, nous disposons de beaucoup plus de données - et de meilleure qualité -, de beaucoup plus d'analyses, de la description des réussites et des échecs des différentes modes passées, d'une bien meilleure recherche et d'une capacité d'action publique dans les pays en développement. Ainsi armée, la recherche sur le développement devient beaucoup plus approfondie et spécifique, plus pertinente, plus opportune, et elle s'appuie sur de vraies analyses plus que sur de la pure spéculation intellectuelle ; elle est peut-être aussi de plus en plus ennuyeuse, mais on peut voir cela comme un signe de progrès.

Des insuffisances structurelles

7

Cela dit, même s'il y a un progrès, plusieurs problèmes structurels demeurent. Certes, la capacité de recherche s'est beaucoup améliorée dans de nombreux pays en développement, mais trop de recherches sont encore localisées dans les pays riches. Aussi, le problème du transfert de la recherche à l'action publique existe toujours et pour plusieurs raisons. D'abord, une partie importante de la recherche sur le développement continue à être liée à et financée par des institutions d'aide bi ou multilatérales. Sans surprise, son principal résultat est d'influer sur les flux et les modalités de l'aide. Tout en étant utile, cela donne l'impression fausse que la plupart des problèmes de développement peuvent être résolus par l'aide. Ce qui est problématique pour trois raisons. La première est que les flux d'aide n'ont jamais eu l'importance qu'on leur a attribuée, notamment dans les pays où le processus de développement était déjà en cours. La deuxième est qu'en portant toute l'attention sur l'aide, on ignore nombre de problèmes fondamentaux du développement, qui n'ont aucun rapport avec les questions d'aide. Et la troisième est que si les organisations d'aide sont chargées de faire le lien entre la recherche et l'action publique dans les pays en développement, le processus de transfert est faussé par les intérêts politiques et économiques du donateur quel qu'il soit.

8

Récemment sont apparus des moyens plus prometteurs d'assurer le lien entre la recherche du " premier monde " et les politiques du tiers monde. Le premier est que, ces dernières années, des milliers d'étudiants des pays en développement ont étudié dans les institutions du " premier monde " et sont rentrés chez eux pour y occuper des postes d'influence dans l'administration ou la politique. Ce qu'ils ont appris de la recherche sur le développement pendant leurs études a beaucoup plus influé sur les politiques que bien des initiatives de recherche financées par les donateurs. Par exemple, on attribue à Rüdiger Dornbush, qui fut professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT), une influence réelle sur les dirigeants d'Amérique latine, car nombre de ses diplômés sont retournés occuper dans leur pays des postes de premier plan dans les ministères des Finances et les banques centrales. Le second mécanisme de transfert qui se développe est le mode traditionnel de communication de la recherche. Un nombre croissant de chercheurs et de dirigeants politiques des pays en développement sont capables d'accéder et d'utiliser les revues scientifiques et les ouvrages académiques grâce à un meilleur niveau d'éducation, à un accès plus facile aux revues, et à leur contribution personnelle plus active aux publications scientifiques internationales. C'est une bonne chose, car cela permet à cette recherche d'être beaucoup moins guidée par l'aide et par les intérêts des donateurs, et plus souvent orientée vers les questions fondamentales du développement. Bien sûr, cette méthode a ses inconvénients, car la pertinence politique est rarement un critère primordial pour réussir à faire publier un article dans une revue de premier rang, question sur laquelle je reviendrai plus loin.

9

Une dernière faiblesse structurelle de la recherche sur le développement, dans les domaines que je viens de traiter, est sa tendance à être excessivement technocratique. Elle est trop souvent orientée vers la découverte de la solution technique optimale à un problème de développement soigneusement identifié et analysé, et trop peu d'efforts sont faits pour comprendre les processus d'action publique dans les pays en développement et encore moins leurs politiques. Nous avons appris à nos dépens, ces dernières années, que les meilleures préconisations technocratiques n'ont souvent aucun effet si elles ne réussissent pas à identifier les obstacles politiques et administratifs. Il est donc nécessaire que les économistes souhaitant contribuer au développement s'intéressent plus aux disciplines voisines, que ce soit la sociologie ou les sciences politiques. On peut espérer que l'implication croissante des chercheurs des pays en développement et le caractère de plus en plus interdisciplinaire de la recherche réduiront progressivement ce handicap.

Des apports indéniables

10

Compte tenu de ces obstacles importants, quels ont été les apports de la recherche pendant ce dernier quart de siècle ? Je traiterai rapidement six points, dont deux sont avant tout méthodologiques et quatre portent sur le fond, montrant que la recherche a un impact positif sur le développement.

11

Le premier point est méthodologique : ces dernières années, nous avons produit un grand nombre de données pour tous les aspects du processus de développement, macroéconomiques, microéconomiques, sur les secteurs et les entreprises, les institutions, la gouvernance et la politique. Grâce à ces travaux, nous pouvons pour la première fois analyser empiriquement la croissance, l'inflation, les institutions, la pauvreté, la santé et l'éducation, avec des statistiques fiables et récentes. Je soulignerai que la communauté internationale a joué un rôle important en aidant à réaliser cette base de données de grande qualité. Vers 1990, nous étions en mesure, pour la première fois, de faire une analyse empirique de la pauvreté et de l'inégalité dans la plupart des pays en développement ; et nous pouvons maintenant étudier les questions de productivité agricole, les déterminants de la santé et de l'éducation, ainsi que la performance des institutions. Cette réalisation a été capitale pour les progrès de la recherche et de l'action publique pour le développement. Il reste beaucoup à faire pour améliorer la base de données dans cette matière à laquelle les donateurs, les organisations internationales et les gouvernements nationaux n'accordent encore qu'une place trop limitée dans leurs choix de financement.

12

Le deuxième point méthodologique porte sur les progrès des méthodes d'évaluation. La palette est large, à commencer par de meilleures méthodes économétriques pour identifier la contribution au développement des différentes politiques, institutions ou autres déterminants, jusqu'aux outils permettant d'évaluer avec rigueur l'impact d'une intervention particulière sur les résultats du développement. Pour ce faire, nous disposons de méthodes statistiques robustes : traitement avec groupe de contrôle, tests " randomisés "  [2][2] Un test " randomisé " consiste à déterminer de façon... pour identifier correctement l'impact d'une (micro) politique déterminée. L'utilisation de ces méthodes permet de mieux cerner les effets (ou l'absence d'effet) de mesures spécifiques, ainsi que les déterminants fondamentaux du développement.

13

Avec le troisième point, nous arrivons aux questions de fond. L'un des succès de la recherche est d'avoir fait évoluer un débat sur le développement qui était jusque-là totalement axé sur la croissance économique vers une préoccupation de développement humain multidimensionnel et centré sur l'individu. La recherche sur le développement, avec notamment les travaux éminents d'Amartya Sen [cf. Sen, 1999], a eu une influence déterminante en fournissant les références qui ont permis d'élaborer le concept de développement multidimensionnel propre aux " Objectifs du millénaire pour le développement " de l'Organisation des Nations unies (ONU) et à de nombreuses stratégies de développement. Dans ces programmes, les progrès en matière de santé, d'éducation, de droits humains et d'intégration sociale sont maintenant les objectifs prioritaires de l'action politique. Même si la croissance continue à être un moyen capital d'atteindre beaucoup de ces résultats, la recherche a montré que ce n'était qu'un moyen et que, pour contribuer au développement humain, elle devait s'accompagner de nombreuses autres actions.

14

Quatrièmement, la recherche sur le développement a montré la valeur de quelques principes fondamentaux de stabilité macroéconomique. Personne ne conteste plus que des taux de change compétitifs, de faibles déficits budgétaires, une assiette fiscale large et stable et une inflation modérée sont les préalables décisifs pour la croissance et le développement. Il reste des débats sur les détails, mais ces grands principes ne sont plus discutés. Quand on regarde la croissance impressionnante des économies africaines et asiatiques après 2000, à peine interrompue par la récente crise financière mondiale, on voit que les leçons d'un bon management macroéconomique sont maintenant appliquées par les dirigeants des pays en développement. En fait, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, nous vivons dans une période où les problèmes macroéconomiques sont beaucoup plus graves dans les pays riches que dans les pays en développement.

15

Cinquièmement, la recherche a réussi à faire inscrire à l'agenda du développement des questions jusqu'ici négligées, comme le rôle de l'inégalité entre les hommes et les femmes. Pendant longtemps, l'inégalité entre les genres, dans la mesure où elle était étudiée, était considérée au mieux comme une question de politique sociale et peut-être de droits humains. Ces quinze dernières années, la recherche a réussi à montrer que l'inégalité entre les genres devant l'éducation, le patrimoine, le crédit, les technologies et les possibilités d'embauche était un obstacle majeur au développement économique. Cette idée n'est pas seulement admise dans les cercles politiques : on voit se multiplier les actions à finalités économiques traitant les questions de genre.

16

Enfin, la recherche sur le développement joue un rôle important dans la révolution de la politique sociale menée dans de nombreux pays en développement. Les travaux sur les déterminants de la pauvreté, sur les conséquences de la mauvaise santé et de l'éducation insuffisante et sur le mauvais fonctionnement des marchés pour le crédit et l'assurance ont poussé les pays d'Amérique latine à mettre en place de nouveaux programmes de politique sociale, notamment des programmes conditionnels en espèces  [3][3] Un programme conditionnel en espèces fournit une aide..., pour s'attaquer à ces questions de pauvreté, de santé et d'éducation. Ces programmes sont accompagnés d'études d'impact sérieuses, et leur réussite, attestée par une recherche rigoureuse, incite d'autres pays en développement à s'en inspirer.

17

Il est certain que la recherche peut avoir - et a effectivement - de l'influence sur le développement, et ces exemples positifs montrent son potentiel.

Les dégâts de la recherche et ses raisons

18

Malheureusement, il y a aussi des exemples négatifs, des cas dans lesquels la recherche a nui au processus de développement.

19

Le premier est la réduction du problème du développement à un manque d'argent pour financer un " big push ", un effort massif qui sortirait d'un coup les pays pauvres de la pauvreté. Même si elle a aidé à mobiliser des financements indispensables pour favoriser le développement économique, cette interprétation du problème a fait beaucoup plus de mal que de bien. Au lieu d'analyser les principaux obstacles au dynamisme économique dans les pays pauvres, et de chercher à les surmonter, les partisans du big push se concentrent sur les grands projets de développement (souvent dirigés par l'Etat) en faveur de l'industrialisation, des grandes infrastructures et des secteurs stratégiques. Ils se désintéressent des obstacles institutionnels, et ignorent pratiquement l'absence ou le mauvais fonctionnement des marchés, ainsi que les faiblesses du capital humain et des processus de l'action publique.

20

Après vingt ans d'un tel développement à marche forcée, en grande partie piloté par l'Etat, on constate son échec dans beaucoup de pays en développement. On trouve quelques exceptions en Extrême-Orient, où des administrations publiques exceptionnellement compétentes ont réussi à soutenir ces politiques avec quelque succès, mais dans presque toute l'Afrique les années de big push ont laissé les pays plus pauvres, plus endettés et plus vulnérables qu'avant. De nouvelles idées de big push (défendues, par exemple, par Jeffrey Sachs dans son livre The End of Poverty [Sachs, 2005]) échoueront probablement de la même façon à répondre aux grands défis du développement. Même si elles s'intéressent plus qu'avant aux vrais obstacles auxquels les pays sont confrontés, l'argument fondamental, selon lequel beaucoup d'argent peut apporter beaucoup, n'aura sans doute pas plus de succès que les grandes idées de big push des années 1960.

21

Le retour au fondamentalisme des marchés dans les années 1980, par réaction à ce qui était considéré comme l'échec des stratégies étatiques de développement des années 1960 et 1970, a aussi fait autant de mal que de bien. Le diagnostic était correct : l'intervention excessive et plutôt arbitraire de l'Etat (souvent conduite par des Etats faibles et mal gouvernés) avait provoqué de graves problèmes. Mais la solution, un retrait massif des pouvoirs publics des domaines clés de l'économie, s'est révélée aussi problématique. La libéralisation prématurée et désordonnée du commerce et du marché des capitaux a souvent laissé les pays (notamment ceux dont les taux de change étaient surévalués) se débattre avec des secteurs exportateurs non compétitifs, une désindustrialisation et des flux de capitaux spéculatifs. Ce dernier problème a fait beaucoup de dégâts pendant la crise financière asiatique de la fin des années 1990. De surcroît, la contraction rapide des administrations et des dépenses publiques a mis les Etats dans l'incapacité de remplir les fonctions minimales indispensables au développement économique.

22

Trois autres problèmes sont apparus. Premièrement, les fondamentalistes du marché ont sous-estimé le rôle de l'Etat et des institutions sociétales pour un fonctionnement harmonieux des marchés. Cela n'est devenu que trop évident dans les pays en transition où un Etat absent, défectueux et au fonctionnement médiocre ouvre la voie à une économie de marché biaisée, confisquée par les intérêts de l'élite et des oligarques. Deuxièmement, il devenait de plus en plus clair que le succès impressionnant des économies d'Asie de l'Est, au développement rapide, s'appuyait sur des Etats compétents qui intervenaient dans de nombreux secteurs de l'économie. Troisièmement, il était également évident que le vrai problème n'était pas tant de déterminer la taille optimale de l'Etat que d'analyser comment un Etat efficace, compétent et bien gouverné pouvait être créé et soutenu dans les pays où il n'existait pas. Le besoin était donc moins d'un débat idéologique sur la taille de l'Etat que d'une réflexion approfondie sur la façon de construire un Etat capable de déterminer comment et où il pourrait intervenir pour favoriser un développement économique d'ensemble.

23

On peut se demander comment la recherche sur le développement a pu se tromper aussi lourdement dans ces domaines. Plusieurs facteurs jouent un rôle, dont certains sont liés aux questions déjà évoquées. Premièrement, en l'absence d'un corpus solide d'analyses empiriques sur les facteurs du développement, la recherche s'est souvent contentée d'appliquer des modèles, dans des approches de court terme utilisant des séries courtes d'observations empiriques de mauvaise qualité. De plus, elle s'est souvent appuyée sur les idées préconçues des chercheurs et sur les modes du moment plus que sur une analyse économique sérieuse. Les progrès réalisés par la recherche sur le développement ces dernières années permettent de penser, avec un certain optimisme, que ces problèmes deviendront de moins en moins graves.

24

Deuxièmement, des intérêts puissants ont joué un rôle dans certains domaines de la recherche et du conseil, au détriment du développement économique. C'est évident dans le champ de l'économie financière : ce n'est pas par hasard si, dans les pays en développement, la libéralisation est encouragée à la fois par les grands acteurs du système financier mondial et par les chercheurs. Plus généralement, la recherche et le conseil politique fournis et financés par des pays riches ont souvent favorisé les préoccupations politiques des donateurs, y compris l'encouragement à la libéralisation du commerce et du marché financier dans les pays pauvres. L'accumulation d'expériences sur les problèmes posés par ces politiques a rendu plus rares, ces dernières années, de tels programmes guidés par l'intérêt des donateurs, surtout depuis que les grands acteurs comme le FMI le prescrivent avec plus de prudence. On peut donc espérer que la recherche, en s'appuyant sur les expériences récentes dans les pays en développement, contribuera à réduire ce type de dévoiement.

25

En résumé, je pense que l'on peut honnêtement considérer que le bilan des effets de la recherche sur le développement présente plus d'effets positifs que d'effets négatifs. Mais cela ne signifie pas que tout est pour le mieux. Le problème de l'idéologie et des intérêts n'a pas disparu, même s'il est moins prégnant et si l'on peut plus aisément lui opposer les résultats d'une recherche de qualité. Il reste malheureusement de nombreux domaines dans lesquels la recherche en est encore à ses débuts, et les mécanismes du développement économique restent mal compris.

Les insuffisances à combler

26

Pour terminer, je voudrais mettre l'accent sur quelques questions qui restent posées. Un domaine crucial, dans lequel la recherche n'a encore fourni que de faibles aperçus, est celui des institutions favorables au développement, qu'elles soient gouvernementales ou sociétales, comme les normes et les pratiques. Nous disposons de connaissances solides et abondantes, qui montrent à quel point de telles institutions sont importantes pour les résultats du développement. Nous savons mieux identifier les institutions néfastes au développement économique, et nous sommes aidés par de nouveaux instruments d'enquête et de nouvelles techniques d'analyse. Mais nous continuons à connaître peu de chose sur la façon d'éliminer ce type d'institutions, ou d'en créer à partir de rien qui soient favorables au développement. Une grande partie de notre recherche est encore trop élémentaire et s'attache aux symptômes, tels que la suppression des règlementations pesant sur les entreprises, plutôt qu'à des causes profondes comme le changement des motivations des dirigeants. De même, la récente révolution consistant à étudier des actions menées sur des échantillons aléatoires de population est d'un faible secours car les actions auxquelles nous nous intéressons ne se prêtent guère aux tests randomisés.

27

La recherche présente aussi une insuffisance persistante sur la façon d'éviter les erreurs en matière de politique publique. Si la recherche sur le développement est souvent capable de déterminer la bonne solution technocratique à un problème bien identifié, nous en savons encore trop peu sur les processus politiques et d'action publique qui permettront ou non que ces solutions aient des chances d'être appliquées. Sur ce point, les apports des autres disciplines, dont les sciences politiques et la sociologie, seront sûrement bénéfiques. Un troisième domaine dans lequel la recherche présente des insuffisances est notre compréhension limitée de la façon de favoriser un changement structurel dans un monde en train de se globaliser. Il est évident que l'avenir du développement de l'Afrique subsaharienne doit inclure le passage d'économies fondées sur l'exploitation des matières premières à des économies fondées sur des industries et des services concurrentiels. Mais nous savons mal comment mener une industrialisation durable dans un contexte où le niveau élevé des prix internationaux des matières premières et la concurrence acharnée des exportations industrielles asiatiques rendent cette évolution particulièrement difficile.

28

Enfin, il reste un autre problème. Dans la communauté de la recherche sur le développement, les chercheurs n'ont pas tous comme principale motivation de mener des travaux directement utilisables pour une action publique pertinente. Beaucoup privilégient la publication dans des revues de premier plan, qui ne valorisent guère la reproduction de résultats dans des pays différents, ni les questions pratiques, ni les travaux portant sur des domaines importants pour l'action publique mais pour lesquels on ne dispose pas de données de qualité. Les recherches sur les processus les plus délicats de l'action publique et l'approfondissement de cas particuliers ne sont pas non plus faciles à faire accepter par les comités de lecture. Dans une certaine mesure, ces problèmes sont moins graves chez les chercheurs qui se consacrent principalement aux actions concrètes, mais la question est alors celle des standards de qualité acceptables. De la même façon, s'intéresser à la formation des chercheurs, notamment ceux des pays en développement, ne motive guère ; malgré des progrès ces dernières années, il reste beaucoup à faire pour soutenir la capacité de recherche des pays pauvres.

29

Pour conclure, je pense que la recherche peut beaucoup apporter au développement et qu'elle y a déjà contribué. Mais il faut en faire plus pour répondre aux nombreuses questions fondamentales et difficiles que pose le développement économique. Même si des travaux sont en cours sur de nombreux points de ce vaste programme de recherche, les motivations de la communauté académique et l'orientation récente vers des tests randomisés rendront plus difficile de concentrer les efforts sur les domaines capitaux de l'action publique pour le développement.


Bibliographie

  • Banerjee, Abhijit, Deaton, Angus, Lustig, Nora, et Rogoff, Ken, 2006, " An evaluation of World Bank research, 1998-2005 ", Washington, DC, The World Bank, 24 sept.
  • Commission on Growth and Development, 2008, The Growth Report. Strategies for Sustained Growth and Inclusive Development, Washington, DC, The International Bank for Reconstruction and Development/The World Bank.
  • Deaton, Angus, 2010, " Understanding the mechanisms of economic Development ", Journal of Economic Perspectives, vol. 24, n? 3, été, p. 3-16.
  • Easterly, William, 2001, The Elusive Quest for Growth. Economists' Adventures and Misadventures in the Tropics, Cambridge (MA)/Londres, The MIT Press.
  • Hirschman, Albert O., 1981, " The rise and decline of development economics ", inAlbert O. Hirschman, Essays in Trespassing. Economics to Politics and Beyond, Cambridge, Cambridge University Press, p. 1-24 (en français, " Grandeur et décadence de l'économie du développement ", inAlbert O. Hirschman, L'Economie comme science morale et politique, Paris, Gallimard/Le Seuil, coll. " Hautes études ", 1984).
  • Sachs, Jeffrey D., 2005, The End of Poverty. Economic Possibilities for Our Time, New York (NY), The Penguin Press.
  • Sen, Amartya, 1999, Development as Freedom, Oxford, Oxford University Press.
  • Smith, Warrick (ed.), 2005, World Development Report 2005 : A Better Investment Climate for Everyone, Washington, DC, The World Bank.

Notes

[1]

Ce texte représente une version développée de mon intervention lors de la table ronde sur ce sujet organisée le 18 novembre 2010 à l'université de Paris-Dauphine, à l'occasion du 20e anniversaire de l'unité de recherche Dial (Développement, institutions et mondialisation).

[2]

Un test " randomisé " consiste à déterminer de façon aléatoire dans une population deux échantillons, puis de comparer les résultats d'une action menée sur l'un des deux échantillons à ceux du deuxième, pris comme " témoin " [NDT].

[3]

Un programme conditionnel en espèces fournit une aide directe à des bénéficiaires à la condition qu'ils s'acquittent de certaines obligations contribuant à la réalisation du programme (vaccination, assiduité des enfants à l'école, etc.) [NDT].

Plan de l'article

  1. Le travail des pionniers
  2. Des insuffisances structurelles
  3. Des apports indéniables
  4. Les dégâts de la recherche et ses raisons
  5. Les insuffisances à combler

Article précédent Pages 93 - 105 Article suivant
© 2010-2017 Cairn.info