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L'Économie politique

2011/3 (n° 51)


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Pour les tenants actuels de l'orthodoxie, un bon économiste est quelqu'un qui publie des articles en anglais dans des revues jugées de prestige et montre une capacité à bâtir des modèles abstraits, à l'élégance mathématique reconnue, où il est fait l'hypothèse que les marchés obéissent en permanence à des forces équilibrantes. Si vous avez le malheur de penser que les mathématiques ne sont qu'un simple outil, qu'il faut tenir compte des rapports de force présents dans toute activité économique, ou bien si vous voulez mobiliser l'histoire, la science politique ou la sociologie pour expliquer les phénomènes économiques et que vous êtes prompt à souligner la tendance des marchés à déraper, alors allez chercher du travail ailleurs !

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La vision dominante l'est d'autant plus qu'elle tient les institutions clés de la reproduction des économistes (revues, agrégations, financements...) et empêche d'autres voix de se faire entendre, au détriment du débat démocratique sur les questions économiques et au prix d'une perte de légitimité des économistes, qui ressortent éreintés par les crises financières, économiques et sociales actuelles dont leurs théories disaient qu'elles n'étaient plus possibles  [1][1] Voir le dossier de L'Economie politique " Malaise chez... !

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Ce comportement semble être une constante du champ économique. A la fin du XIXe siècle, le débat était dominé en France par une école issue des travaux de Jean-Baptiste Say qui, de la même façon, contrôlait tout : revues, enseignements, postes de prestige, sociétés savantes, etc. La victime principale en a alors été Léon Walras. Aujourd'hui considéré comme l'un des pères fondateurs de la " science " économique actuelle, ses mathématiques et son socialisme l'avaient alors conduit à être rejeté comme un vil hétérodoxe qui ne méritait pas le débat.

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Et puis, les mathématiques ont gagné leur place, tandis que Keynes démontrait l'utilité de l'intervention de l'Etat dans l'économie. Cette année 2011 fête les 75 ans d'une Théorie générale qui a fourni une autre vision du monde, une autre façon de penser l'économie, à un monde en crise, celui des années 1930.

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Les problèmes actuels auront-ils le même effet salutaire en débouchant, enfin, sur une interrogation quant aux méthodes et en ouvrant la voie à une nouvelle façon d'appréhender l'économie ? Des choses changent, ici et là, mais le résultat final reste incertain. Ainsi, le contenu de ce qui est enseigné dans les facultés d'économie semble évoluer, si l'on en croit une enquête récente  [2][2] Manfred Gärtner, Björn Griesbach et Florian Jung, ".... Les mécanismes de dérapage de la finance sont désormais davantage enseignés. On utilise un peu moins les maths et un peu plus l'analyse statistique, et surtout, l'histoire économique et l'étude de phénomènes macroéconomiques concrets sont en forte progression.

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Pour autant, on ne voit pas arriver de nouveaux paradigmes qui porteraient une vision moins abstraite, plus ouverte sur les autres sciences sociales et répondant aux questions écologiques, aux inégalités, à l'instabilité financière, etc. De brillants auteurs progressistes en pointe comme Paul Krugman ou Joseph Stiglitz ont préféré devenir des commentateurs éclairés des débats économiques mondiaux plutôt que les architectes d'une alternative. Lorsqu'ils publient encore un article scientifique, ils tiennent à le maintenir dans les canons de la science économique abstraite et formalisée dans laquelle ils ont grandi.

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Il ne s'agit pas ici d'attendre un quelconque " progrès de la science " économique, qui, comme l'écrivait encore récemment Krugman, reste un champ où les intérêts et les préjugés exercent une influence importante sur le travail des chercheurs  [3][3] Paul Krugman, " Mr Keynes and the moderns ", 21 juin.... Mais seulement d'en revenir à Keynes qui, quelques lignes avant la fin de la Théorie générale, attirait l'attention sur le fait qu'avec la crise des années 1930, " le monde se trouve aujourd'hui dans une impatience extraordinaire d'un diagnostic mieux fondé ; plus que jamais il est prêt à l'accepter et désireux de l'éprouver, même s'il n'est que plausible ". On ne voit malheureusement pas encore qui serait capable aujourd'hui de répondre à cette impatience.

Notes

[1]

Voir le dossier de L'Economie politique " Malaise chez les économistes français ", n? 50, avril 2001

[2]

Manfred Gärtner, Björn Griesbach et Florian Jung, " Teaching macroeconomics after the crisis : a survey among undergraduate instructors in Europe and the US ", University of St. Gallen discussion paper, n? 2011/20, mai 2011.

[3]

Paul Krugman, " Mr Keynes and the moderns ", 21 juin (www.voxeu.org/index.php ?q=node/6668).

Pour citer cet article

Chavagneux Christian, « Qu'est-ce qu'un bon économiste ? », L'Économie politique, 3/2011 (n° 51), p. 5-6.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2011-3-page-5.htm
DOI : 10.3917/leco.051.0005


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