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L'Économie politique

2011/3 (n° 51)


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Je suis né le 16 décembre 1834, d'Antoine-Auguste Walras (de Montpellier) et de Louise Aline de Sainte-Beuve (d'Evreux), à Evreux, département de l'Eure, France  [1][1] Ce texte est libre de droits. Les intertitres sont.... Mes premières années se sont passées à Paris (1836-1839), à Lille (1839-1840) et à Caen (1840-1850).

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J'entrai au collège de Caen en 1844, puis au lycée de Douai en 1850 et fus reçu bachelier ès lettres en 1851. Je fis une année de mathématiques élémentaires, une année de mathématiques spéciales et fus reçu bachelier ès sciences en 1853. La même année, je me présentai aux examens d'admission à l'Ecole polytechnique. J'avais négligé de suivre les exercices préparatoires d'entraînement nommés colles et ne fus pas déclaré admissible. Je redoublai mes mathématiques spéciales ; mais au lieu de repasser les cours que j'avais déjà suivis, je me procurai les cahiers du cours d'analyse et de mécanique de M. Duhamel à l'Ecole polytechnique, je les étudiai et me plus à rechercher les origines de la géométrie analytique, du calcul infinitésimal et de la mécanique analytique dans les ouvrages de Descartes, de Newton et de Lagrange. Je lus aussi pour la première fois, à cette époque, les Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses, de Cournot. Ensuite de cette préparation, je fus refusé la seconde fois comme la première.

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Je me présentai alors à l'Ecole des Mines de Paris et y fus reçu élève externe en 1854. Mais me trouvant dépourvu de toutes espèces de goût pour les détails techniques de l'art de l'ingénieur, j'abandonnai peu à peu les cours de l'Ecole et revins avec ardeur aux études littéraires en vue de compléter mes connaissances en philosophie, en histoire, en critique de la littérature et de l'art, en économie politique et en science sociale.

Un économiste non orthodoxe

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Je résolus de suivre la carrière d'écrivain et de publiciste ; et, conformément au désir de mon père, je me vouai spécialement à l'économie politique et sociale. A cet égard, l'heure la plus décisive de toute ma vie sonna par un soir de l'été de 1858 où, pendant une promenade dans la vallée du Gave de Pau, mon père m'affirma avec énergie qu'il y avait encore deux grandes tâches à accomplir pour le XIXe siècle : achever de créer l'histoire et commencer à créer la science sociale. Il ne soupçonnait pas alors combien Renan devait lui donner satisfaction sur le premier point. Le second, qui l'avait préoccupé toute sa vie, le touchait plus sensiblement encore. Il y insistait avec une conviction qu'il fit passer en moi. Et ce fut alors que, devant la porte d'une campagne appelée Les Roseaux, je lui promis de laisser la littérature et la critique d'art pour me consacrer entièrement à la continuation de son oeuvre.

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Aidé par lui de quelques indications, je composai à Paris, en 1859, mon premier ouvrage économique, qui était ma réfutation des doctrines de Proudhon. Ce fut en partie en l'écrivant et en partie aussitôt après l'avoir publié que je reconnus le fait de la plus-value de la rente foncière et de la terre au fur et à mesure du développement de la population et de la richesse, et celui du maximum d'utilité à obtenir par l'adoption du régime de la libre concurrence en matière de production agricole, industrielle et commerciale, comme étant deux faits à démontrer mathématiquement, et que j'eus l'intuition d'une économie politique pure et appliquée à créer dans la forme mathématique.

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En juillet 1860, je pris part au congrès international de l'impôt réuni à Lausanne. Le compte rendu de ce congrès et l'exposition des idées que j'y soutins forment la matière de mon second ouvrage. J'envoyai, en outre, au concours ouvert dans le canton de Vaud sur la question de l'impôt un mémoire dans lequel je formulais explicitement la théorie de l'attribution de la terre et de la rente foncière à l'Etat que je n'émettais qu'imparfaitement dans mes deux premiers ouvrages. Ce mémoire ne fut jugé digne par le jury que d'une quatrième récompense ; et cela, sur le rapport d'A. E. Cherbuliez, auteur de Riche ou pauvre, qui avait été partisan de la nationalisation du sol vingt ans auparavant mais qui avait jugé à propos de se retourner contre elle depuis lors. Le rôle, plus réservé, joué par moi dans le congrès fut, au contraire, apprécié favorablement par le public, par la presse, et par les autorités vaudoises ; car, à l'issue de ce congrès, une invitation fut adressée au département par le Conseil de ­l'Instruction publique pour que je fusse chargé d'enseigner l'économie politique à l'académie de Lausanne. Cette proposition ne devait aboutir que dix ans plus tard.

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J'étais entré au Journal des économistes en 1859 ; puis à La Presse en 1860 grâce à la recommandation de M. Victor Bonnet, mais les conditions scientifiques, en ce qui concernait l'économie politique, étaient alors des plus misérables. Les situations à ambitionner, consistant, pour toute la France, en trois chaires de professeurs et huit fauteuils d'académiciens, étaient accaparées par l'école orthodoxe ; c'est-à-dire par cette école qui, en vertu d'arguments variés, souvent contradictoires, et toujours mauvais, nous donne le régime social actuel comme un nec plus ultra susceptible de suffire à l'humanité jusqu'à la consommation des siècles. Les titulaires, beaucoup plus hommes politiques qu'hommes de science, les cumulaient les unes avec les autres et, sous prétexte de cooptation, se les repassaient de père en fils, de beau-père en gendre, d'oncle en neveu et en neveu par alliance. Les plus importants d'entre les journaux et revues dépendaient de cette coterie. Tous étaient d'ailleurs à la merci du gouvernement qui pouvait les supprimer par décret et duquel il fallait l'agrément pour en créer de nouveaux. Quant aux volumes et aux brochures ils étaient frappés d'un droit de timbre de 5 centimes par feuille, c'est-à-dire d'une pénalité de 50 à 450 francs par 1 000 exemplaires, pour tout ouvrage de moins de 10 feuilles d'impression. M'étant bientôt vu refuser mes articles par le Journal des économistes, ayant quitté La Presse faute d'avoir consenti à me plier aux suggestions des propriétaires, et n'ayant pas été autorisé à fonder un journal d'économie politique, je dus quitter la partie et accepter en 1862, au secrétariat du Chemin de fer du Nord, un emploi qui me fut offert par l'intervention de M. du Ronceray, chef du contentieux, beau-frère de M. Victor Bonnet.

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Quel temps ! J'entends encore le vice-recteur de l'académie de Paris m'expliquant qu'il ne peut même songer à appuyer auprès du ministre de l'Instruction publique une demande que j'ai formée en vue d'être autorisé à faire quelques conférences sur la philosophie de la science. Je ne puis faire de la philosophie de la science sans faire de la métaphysique ; la métaphysique touche à la religion, etc. etc. Sans doute, si j'avais affaire à l'archevêque ; mais un haut fonctionnaire de l'Université faisant cette besogne ! Je me lève, je vais prendre mon chapeau sur une console, entre deux fenêtres donnant sur la cour de la Sorbonne ; je salue et je sors.

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Une autre fois, la scène se passe dans le cabinet d'un chef de division, au ministère de l'Intérieur. Je sollicite l'autorisation nécessaire pour fonder un journal hebdomadaire d'économie politique et sociale. On a fait sur mon compte une enquête minutieuse dont les résultats sont excellents. Mon père est un honorable fonctionnaire du gouvernement, inspecteur d'académie dans les Basses-Pyrénées ; je suis moi-même un honnête jeune homme qui ne s'est jamais compromis dans aucune bagarre politique. C'est pourquoi on me refuse mon autorisation, par la raison qu'on est décidé à n'en accorder à personne. Cette fois, je ne puis m'empêcher, en me retirant, de faire observer que, si l'administration voulait bien faire connaître ce parti pris, elle nous épargnerait beaucoup de temps perdu et des démarches inutiles et désagréables.

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Au commencement de 1865, je fis trois leçons publiques sur les associations coopératives, je pris part à des réunions tenues chez M. Paul Andral pour discuter les moyens de venir en aide à ces entreprises et fus choisi comme un des administrateurs délégués pour la direction de la Caisse d'escompte des Associations populaires. Notre but était d'amener les coopérateurs à maintenir dans leurs sociétés les principes économiques de toutes les entreprises en se considérant comme remplissant toujours un double rôle : par exemple dans les sociétés de consommation, le rôle d'acheteurs et le rôle de commerçants, dans les sociétés de production, le rôle de travailleurs et le rôle d'industriels ; de laisser, en conséquence, les prix des marchandises et les salaires du travail se déterminer sur le marché général en les acceptant tels quels ; et, quant à la différence entre le prix de vente et le prix de revient, de la répartir au prorata du capital auquel seul appartiennent les bénéfices par la raison que seul il peut supporter les pertes. J'exposai dans une leçon publique, faite en mars 1866, les opérations de la Caisse d'escompte ; je contribuai à la publication et à la rédaction du journal Le Travail, Revue du mouvement coopératif, paru pendant deux ans en 1866-1867 et 1867-1868, et j'exposai devant un public nombreux, composé des clients de la Caisse et des lecteurs du Travail, les principes de la morale sociale dans des leçons publiques faites durant l'hiver de 1867-1868. En ma qualité de membre de la direction de la Caisse d'escompte, je ne marchandai pas les avances aux associations coopératives de consommation, de production et de crédit. Malheureusement, ces associations s'obstinèrent à poursuivre avant tout le bon marché des objets de consommation et les gros salaires du travail et à se préoccuper médiocrement de leur capital et moins encore de celui qu'elles empruntaient. Aucune ne réussit ni ne remboursa ses emprunts ; et, à la fin de 1868, la Caisse d'escompte dut liquider après avoir perdu son capital, et en imposant, en outre, une perte sensible à ses administrateurs personnellement, et aussi à la Banque de France, qui l'avait aidée dans sa tentative. Je m'estimai heureux d'être recueilli dans les bureaux de M. Hollander, banquier, qui avait été l'un des commissaires de surveillance de la Caisse d'escompte ; j'y entrai au commencement de 1869 et y restai dix-neuf mois.

L'exil suisse et la théorie de l'équilibre général

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Ce fut alors que les hommes au gouvernement dans le canton de Vaud, ayant réorganisé par une loi de 1869 l'académie de Lausanne, et voulant instituer une chaire d'économie politique à la faculté de droit, se souvinrent de l'économiste qu'ils avaient vu et entendu au congrès de l'impôt de 1860 et m'avertirent de leurs intentions en m'exprimant le désir de me voir me présenter au concours. J'y consentis. Je donnai ma démission de mes fonctions pour la fin de juillet, quittai Saint-Mandé que j'habitais et traversai Paris, sans m'y arrêter, le dimanche matin 7 août 1870, pour aller en Normandie. Les événements qui suivirent me trouvèrent là, me préparant à l'enseignement de l'économie politique qui était devenu l'ambition de ma vie, et m'y retinrent d'abord sous le coup d'un décret du gouvernement de la Défense nationale qui mobilisait en principe les hommes mariés jusqu'à l'âge de 40 ans. Le concours était ouvert et le jury nommé : j'avais exposé mes titres et envoyé mes ouvrages. Ce jury se composait de sept membres : trois personnes notables du pays et quatre professeurs d'économie politique. Les premiers m'étaient favorables ; des quatre professeurs, trois m'étaient nettement opposés. Le quatrième, qui était le professeur Dameth, de Genève, déclara qu'il ne partageait pas plus mes idées que ses collègues, mais que, pourtant, il jugeait de l'intérêt de la science que ces idées, évidemment sincères et sérieuses, fussent professées, et que, par ce motif, il me donnait sa voix. La nomination fut faite. En même temps, le décret de mobilisation était rapporté. Accompagné de deux membres du conseil municipal de Caen, mes anciens camarades de collège, je me présentai à la préfecture du Calvados et demandai mon passeport en m'engageant, sous la garantie de mes amis, à rentrer en France si le décret reprenait vigueur. Je partis de Caen le mercredi matin 7 décembre pour me rendre à Lausanne par Le Mans, Angers, Niort, Poitiers, Moulins et Lyon. Je montai dans ma chaire le 16 décembre ; j'étais âgé de 36 ans.

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L'idée de créer l'économique mathématique, que j'avais annoncée dans ma lettre d'offre de services au Conseil d'Etat de Vaud, n'avait jamais cessé de m'occuper depuis 1860. Dès que j'eus organisé provisoirement mon enseignement dans la forme ordinaire, je me mis à l'oeuvre. Une seule tentative sérieuse dans ce sens m'était connue : celle de Cournot. J'avais reconnu déjà que la courbe de demande de Cournot, qui donne la quantité demandée en fonction du prix, approximative dans le cas de l'échange de plusieurs marchandises, n'était rigoureuse que dans le cas de l'échange de deux marchandises. Me restreignant donc à ce cas, je déduisis d'abord rationnellement de la courbe de demande de chaque marchandise la courbe d'offre de l'autre, les prix courants d'équilibre résultant de l'intersection des courbes d'offre et de demande. Et, ensuite, je déduisis rationnellement la courbe de demande elle-même des quantités possédées et des courbes d'utilité ou de besoin des deux marchandises, donnant l'intensité du dernier besoin satisfait, ou la rareté, en fonction de la quantité consommée, et qui se trouvaient ainsi constituer les éléments premiers du prix et fournir la pierre angulaire de toute l'économie politique mathématique. La théorie, réduite à ces limites, fut communiquée en août 1873 à l'Académie des sciences morales et politiques à Paris ; et cette communication, ayant amené la connaissance de ce fait que Jevons, en Angleterre, deux ans avant moi, avait résolu le second de mes deux problèmes en posant la courbe d'utilité et en formulant la condition de satisfaction maxima par l'égalité du rapport des raretés - qu'il appelle degrés finaux d'utilité - au prix, donna tout de suite à l'étranger un vif retentissement à la découverte.

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Passant de la théorie de l'échange de deux marchandises à la théorie de l'échange d'un nombre quelconque de marchandises, et de la théorie de l'échange aux théories de la production, de la capitalisation, et de la monnaie, je constituai progressivement toute la théorie de l'équilibre économique, d'abord dans quatre mémoires : " Principes d'une théorie mathématique de l'échange " (1873), " Equations de l'échange " (1875), " Equations de la production ", " Equations de la capitalisation " (1876), bientôt traduits en italien et en allemand sous ces titres : Teoria matematica della richezza sociale (1878), Mathematische Theorie de Preisbestimmung der wirthschaftlicher Güter (1881) ; puis dans mon ouvrage des Eléments d'économie politique pure, dont la 1re édition parut en 1874-1877 et la 2e en 1889. La Théorie mathématique de la richesse sociale (1883) est composée de sept mémoires, dont les cinq premiers, savoir les quatre ci-dessus et un cinquième sur la " Théorie mathématique du bimétallisme " (publié dans le Journal des économistes en 1876-1881 et 1882), sont des travaux d'économie politique pure, mais dont les deux derniers, consacrés à la " Théorie mathématique du billet de banque " (1879) et à la " Théorie du prix des terres et de leur rachat par l'Etat " (1880), constituent déjà des emplois de la méthode mathématique en économie politique appliquée et en économie sociale.

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J'appelle économie sociale, comme le fait J. S. Mill, la partie de la science de la richesse sociale qui traite de la répartition de cette richesse entre les individus et l'Etat et qui recourt au principe de la justice, et non pas, comme le font l'école de Le Play et nos facultés de droit, l'étude des institutions patronales et philanthropiques, de la coopération et de l'assurance, tous sujets très intéressants d'économie politique appliquée dépendant du principe de la charité, de la fraternité, de l'association libre tout au plus, de l'utilité sociale, et dont la substitution aux questions de la propriété et de l'impôt dans l'économie sociale, faite à un point de vue conservateur ou radical, n'a qu'un but : rendre plus tolérable le sort des prolétaires afin de permettre aux bourgeois et paysans propriétaires de jouir tranquillement, au meilleur marché possible, de leurs revenus, traitements et rentes.

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La théorie appliquée de la monnaie a été l'objet de deux mémoires - " D'une méthode de régularisation de la variation de valeur de la monnaie ", " Contribution à l'étude des variations des prix depuis la suspension de la frappe des écus d'argent " (1885) - et d'un ouvrage spécial, la Théorie de la monnaie, paru en 1886 et résumant divers travaux antérieurs. J'y développai mon système de " monnaie d'or avec billon d'argent complémentaire et régulateur ". M'avançant jusque sur le terrain de la pratique, je proposai, en 1887, comme le premier pas à faire dans cette direction, la suspension du libre monnayage de l'argent dans l'Inde telle qu'elle a été décidée six ans plus tard, en 1893. En 1891 et 1892, j'ai donné une Théorie géométrique de la détermination des prix où j'ai réussi à résumer toute ma théorie de l'établissement des prix en libre concurrence dans la forme élémentaire de la géométrie analytique à deux dimensions, ce qui permet, à la rigueur, de faire entrer la nouvelle discipline dans l'enseignement élémentaire.

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Fatigué avant l'âge, plus encore par la lutte que par le travail, je pris ma retraite en 1892. J'eus, peu après, la satisfaction d'être nommé professeur honoraire de l'université de Lausanne. Je me suis servi principalement, pour publier mes mémoires successifs, de la Société vaudoise des sciences naturelles, qui a entendu et fait imprimer mes communications parmi celles de sa section mathématique. Les sociétés suivantes m'avaient spontanément appelé dans leur sein : l'Institut international de statistique, dont le siège est à Rome, comme membre associé en 1886 et comme membre titulaire en 1887 ; la Société royale des sciences de Liège, comme membre correspondant en 1887 ; l'American Economic Association, comme membre honoraire en 1892. Comme on le voit, mes théories s'étaient répandues et avaient été accueillies avec faveur en Suisse, en Italie, en Belgique, en Amérique. Il n'en avait pas été de même en France.

Walras contre les mandarins

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En 1879, mon ami Jules Ferry se trouvant ministre de l'Instruction publique, je fus engagé de la part du Dr Cazelles, préfet de ­l'Hérault, que j'avais connu à Paris, vingt ans auparavant, interne des Hôpitaux, d'accord avec M. Albert Dumont, recteur de l'académie de Montpellier, à formuler une offre de mes services en vue de l'enseignement de l'économie politique dans les facultés de droit qui s'organisait alors, ce que je fis le 3 juillet dans une lettre au ministre dont j'envoyai copie à MM. Cazelles et Dumont. Etant allé en France aux vacances, je ne vis pas Ferry qui était absent de Paris, mais j'eus, le 14 août, avec M. Dumont, devenu depuis peu directeur de l'enseignement supérieur au ministère, une conversation à la suite de laquelle je lui adressai de Chartres, le 26, une " Note sur l'organisation de l'enseignement de l'économie politique et sociale à l'Ecole pratique des hautes études en vue d'y former des professeurs de facultés ". Cette affaire parut d'abord vouloir aboutir ; mais elle fut bientôt sacrifiée à des préoccupations d'un caractère plus pressant. Il ne faut pas attendre de la France actuelle de la politique à longue portée : elle n'en fait que de circonstance.

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En dehors de cette tentative, et du premier au dernier jour de mes vingt-deux années de professorat à Lausanne, je n'avais pas cessé de souhaiter que le résultat de mes efforts pût être connu et discuté dans mon pays. J'avais essayé sans succès de communiquer les trois mémoires contenant les équations de l'échange, de la production et de la capitalisation à l'Académie des sciences morales et politiques. Depuis lors, j'avais fait encore plusieurs tentatives pour faire pénétrer mes idées en France, mais pas une seule sans me heurter à l'influence exorbitante, à l'hostilité sourde mais acharnée des mandarins héréditaires préposés au soin d'empêcher la science de se faire.

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Les lois sont changées chez nous, mais combien peu les moeurs ! En 1884, en possession du principe de ma théorie appliquée de la monnaie, je fais inscrire cette question : " D'un système de monnaie d'or avec billon d'argent régulateur " à l'ordre du jour permanent de la Société d'économie politique de Paris, dont j'étais membre depuis vingt-quatre ans. A Pâques de 1885, voulant profiter des vacances pour aller soutenir la discussion de ma question, je demande sa mise à l'ordre du jour de la séance du 5 avril. Mais alors se produit cette perpétuelle intrusion de la politique dans la science qui est l'essence du régime officiel. Le président de la Société, ancien ministre des Finances qui, en cette qualité, a fait, en 1878-1879, un billon des écus d'argent en en supprimant la frappe libre, prétend " ne pas laisser discuter la valeur de l'encaisse de la Banque de France " et montre un tel mauvais vouloir que je renonce à mon projet. Je me tourne d'un autre côté et trouve quelqu'un pour présenter mon système à la Société de statistique. Malheureusement, le président de la Société d'économie politique est aussi président de la Société de statistique, et la présentation tourne en éreintement. En outre, M. Léon Say, ancien président de la Caisse d'escompte, ce président universel, a la main dans toutes les revues : à son instigation, le Journal des économistes me retourne mes articles, et la Revue scientifique, après avoir inséré avec empressement les deux premières parties de ma " Théorie de la monnaie ", me refusa la troisième contenant la conclusion des deux autres. J'avais trouvé le même homme à la Société des actuaires français, dont j'étais membre agrégé depuis 1874 et dont il m'exclut lorsqu'il en devint président en 1880. Je l'ai retrouvé à la Société des ingénieurs civils, lors de ma communication de 1890, préparée d'accord avec MM. Contamin et Caubet, qui s'annonçait si bien et ne reçut, grâce à lui, qu'un accueil froid et sans écho.

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J'en étais là à la fin de 1892, me disant que ma carrière avait été celle d'un homme qui s'est trompé de patrie et a voulu faire une oeuvre d'innovation exigeant la double culture littéraire et mathématique, philosophique et économique, dans un pays d'écoles spéciales et de science officielle ; que, né dans un pays d'universités et de science libre, j'aurais trouvé à la faculté de philosophie toutes les disciplines dont j'avais besoin ; que j'aurais été docteur à 20 ou 22 ans, professeur entre 25 et 30 ; et que j'aurais fini d'exposer, à l'heure qu'il était, le système d'économie politique et sociale dont je n'avais pu même donner une esquisse. Et, pourtant, je devais encore fournir une étape et tracer cette esquisse.

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Au commencement de 1894, après un an de retraite et de repos, je crus pouvoir entreprendre de substituer aux Eléments d'économie sociale et d'économie politique appliquée, que j'étais hors d'état de rédiger, deux volumes d'études relatives à ces deux branches et formant chacun un ensemble assez ­complet ; et j'y arrivai de la façon suivante.

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Je publiai en 1896 les Etudes d'économie sociale, formées de morceaux déjà publiés - parmi lesquels la Recherche de l'Idéal social (1868) - et des trois morceaux inédits suivants : " Méthode de conciliation ou de synthèse ", " Théorie de la propriété ", " Le problème fiscal ", qui parurent en 1896 dans la Revue socialiste alors dirigée par mon collègue Georges Renard.

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Et je publiai en 1898 les Etudes d'économie politique appliquée, formées de même de morceaux anciens - parmi lesquels la " Théorie de la monnaie " (1886) - et des sept morceaux inédits suivants : " Le péril bimétalliste ", " L'Etat et les chemins de fer ", " L'économique appliquée et la défense des salaires ", " Théorie du libre échange ", " Théorie du crédit ", " La Caisse d'épargne postale de Vienne et le comptabilisme social ", " Esquisse d'une doctrine économique et sociale ", qui parurent le premier en 1895 dans la Revue socialiste, le second en 1899 dans la Revue du droit public et de la science politique, et les quatre suivants en 1897 et 1898 dans la Revue d'économie politique, fondée en 1887 pour être l'organe des professeurs d'économie politique des facultés de droit de France, et qui m'avait inscrit, dès le début, au nombre de ses collaborateurs étrangers. J'ai vainement essayé de faire accepter l'" Esquisse d'une doctrine économique et sociale " à un recueil français, soit modéré, soit avancé. Mais la Gazette de Lausanne, toujours libérale à mon égard, n'a pas craint d'en publier le dernier et le plus horrifique paragraphe : " Politique française : la prière du libre penseur ", dans ses numéros des 14 et 18 juillet 1898.

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En 1900, je donnai la 4e édition des Eléments d'économie politique pure, qui contenait une théorie de la détermination du taux de l'intérêt déduite rationnellement, pour la première fois, d'équations d'échange et de satisfaction maxima et qui parut en décembre sous le titre de : " Note sur l'équation du taux du revenu net ", dans le Bulletin de l'Institut des actuaires français, lequel m'avait élu membre correspondant en 1893 ; et une théorie de la valeur de la monnaie déduite, elle aussi rationnellement, pour la première fois, d'équations d'échange et de satisfaction maxima et qui avait été communiquée en 1899 sous le titre d'" Equations de la circulation " à la Société vaudoise des sciences naturelles, laquelle m'élut, à cette occasion, membre émérite. Cette 4e édition des Eléments d'économie politique pure, avec les deux volumes des Etudes d'économie sociale et des Etudes d'économie politique appliquée, peut, je crois, donner une idée suffisante de ma doctrine économique et sociale. J'ai fait, en 1902, les dernières et définitives corrections à ces trois volumes pour lesquels j'ai les empreintes en vue du clichage, de façon qu'ils puissent être publiés aisément sans moi quand je n'y serai plus.

L'affaire Aupetit

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Il semble tout d'abord que ces efforts dussent avoir un certain résultat. En mai 1901, au moment où je m'installais à Clarens, je reçus une lettre de M. Albert Aupetit m'envoyant son adhésion à ma théorie avec une thèse de doctorat ès sciences économiques par lui soutenue devant la faculté de droit de Paris et intitulée : " Essai sur la théorie générale de la monnaie " au chapitre 1er de laquelle les conditions mathématiques de l'équilibre économique étaient parfaitement résumées. Je tenais enfin mon premier disciple français. En septembre suivant, comme l'expression mathématique de l'utilité qui forme la base de ma théorie avait été déclarée, l'année précédente, inacceptable à l'Institut des actuaires français, je soumis la question à M. Henri Poincaré, qui me répondit explicitement qu'une grandeur non mesurable pouvait parfaitement devenir l'objet d'une spéculation mathématique dans certaines conditions que, selon lui, j'avais observées.

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Enfin, la même année, parut, en partie dans la Revue d'économie politique et en totalité ensuite en volume, un essai de M. Emile Bouvier, professeur à la faculté de droit de Lyon, intitulé : " La méthode mathématique en économie politique ", et dont les conclusions étaient que cette méthode pouvait " faire sortir la science de l'ornière actuelle ", et qu'on devait " observer avec intérêt ses efforts et même les seconder ". C'était là une adhésion très suffisante parmi les économistes.

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Encouragé par ces approbations, je proposai formellement, en janvier 1902, à l'Institut des actuaires : 1) d'introduire une branche spéciale d'économique et statistique mathématiques parmi les connaissances exigées pour l'obtention du diplôme de membre stagiaire puis agrégé, et 2) d'organiser, si cela paraissait nécessaire, un cours ou une conférence en vue de l'acquisition de ces connaissances. Et, par l'intermédiaire de M. le président Guieysse, je fis savoir aux membres de l'Institut que mes Eléments d'économie politique pure étaient à la disposition de ceux d'entre eux qui les réclamaient à mon éditeur. Une vingtaine de ces messieurs profitèrent de cette offre. En juillet, j'appris que M. Aupetit avait été reçu membre stagiaire de l'Institut des actuaires.

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C'est dans ces conditions que, le 2 juin 1903, à 9 heures du soir, on me remit une lettre de lui m'annonçant que, à la demande de M. Gide, il venait d'accepter de faire, l'hiver suivant, un cours sur le principe et les applications de la méthode mathématique en économie politique à l'Ecole des hautes études sociales et me demandant comment, dans mes cours de Lausanne, j'avais résolu le problème de mettre, sur ce sujet, des notions précises à la portée d'un public insuffisamment préparé. Ainsi, mon premier disciple français allait faire à Paris le premier cours d'économie mathématique. Ce soir-là, devant une fenêtre ouverte sur un clair de lune illuminant le lac et les montagnes couronnées par la silhouette de la Dent du Midi, je crus voir enfin toute ma théorie lancée en France. Je répondis à M. Aupetit que j'étais arrivé au résultat désiré par lui en substituant partout les démonstrations géométriques aux démonstrations analytiques ; et je lui offris, quand le moment serait venu, de lui communiquer le texte de mes leçons.

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M. Gide était venu me voir en Suisse pour la première fois en 1881 et souvent depuis lors. Il accueillait toutes mes communications à la Revue d'économie politique et y annonçait lui-même toutes mes publications. Désireux, à ce que je pensais, de contribuer à affranchir l'économie politique universitaire française de la tyrannie de l'école officielle sans se mettre purement et simplement à la remorque de l'historicisme allemand, il appréciait ma méthode et ma doctrine. Il avait écrit, dans un " Rapport au Congrès international de l'enseignement des sciences sociales ", tenu à Paris en juillet-août 1900, cette phrase : " Une autre grande lacune, c'est l'absence de tout enseignement sur la méthode dans la science économique et plus particulièrement sur l'économie politique mathématique. Il est vraiment honteux de penser qu'en France, dans le pays qui occupe un rang ­prééminent dans les sciences mathématiques et qui, avec Cournot, a inauguré l'économie politique mathématique, on ne compte pas un seul enseignement sur cette matière, ni même probablement un seul professeur qui fût en mesure de le donner ! Et, par une singulière ironie, il se trouve que cet enseignement a été brillamment représenté à Lausanne pendant vingt ans par un Français, mais qui est connu dans le monde entier comme un Suisse ! M. Walras. " Enfin, M. Gide était membre du jury pour l'agrégation des sciences économiques à laquelle M. Aupetit s'était déjà présenté en 1901 et à laquelle je savais qu'il se ­présenterait de nouveau au prochain concours.

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En raison de ces circonstances, la pensée me vint de reprendre le texte de mon cours de Lausanne, établi d'après les deux premières éditions des Eléments d'économie politique pure, et de le compléter d'après les troisième et quatrième éditions, de façon à avoir un " Cours élémentaire d'économie politique pure " n'exigeant, en fait de connaissances mathématiques, que la géométrie, l'algèbre et les premières notions de la géométrie analytique à deux dimensions, et susceptible d'être fait non seulement dans les facultés de droit, mais un jour ou l'autre dans tous les établissements d'instruction secondaire : lycées, écoles professionnelles d'industrie, de commerce. En dépit d'une névrose cérébrale très accentuée et très pénible, je me mis à l'oeuvre et effectuai cette opération dans les cinq mois de juin, juillet, août, septembre et octobre 1903, en une soixantaine de séances dont presque chacune me valut une crise de nuit. Malheureusement, avant d'avoir terminé, j'avais reçu, en août, de M. Gide une lettre par laquelle il m'apprenait incidemment que le concours d'agrégation aurait lieu en 1903 et que M. Aupetit s'y présentait, en ajoutant " je le recommanderai chaleureusement aux juges, ayant décliné pour moi-même cette charge ". Il était aisé, dès lors, de prévoir un insuccès. Dans ce jury d'agrégation de cinq membres, dont un représentant de l'Institut et quatre professeurs, il y avait un seul professeur d'une des douze ou quinze facultés de droit de province et d'Algérie, et trois professeurs de la seule faculté de Paris tout acquise à l'historicisme et à l'économie politique nationale et méliniste, faisant, à eux seuls, la majorité. Le remplaçant de M. Gide uni à ses deux collègues refusa d'accorder à mon disciple, malgré de brillantes épreuves, aucune des trois places d'agrégé disponibles. M. Gide regretta beaucoup, m'écrivit-on, de n'avoir pas été du jury, et M. Aupetit ne m'a jamais réclamé mon cours.

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Mais laissons là définitivement ces " choses scientifiques de France ", et tâchons de nous élever à une vue plus haute et plus sereine de la difficulté et de la lenteur du progrès humain. Le 23 juin 1903, après-midi, je reconduisais à la porte de mon cabinet le jeune professeur Henry L. Moore, de la Columbia University de New York, qui, après m'avoir expliqué les obstacles qu'il rencontrait lui-même en Amérique, me disait :

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" Voyez-vous, mon cher M. Walras, pour une révolution scientifique comme celle que vous voulez faire en économie, il faut cinquante ans.

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- C'est le compte exact ", lui répondis-je.

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Et, comme nous nous trouvions près de ma bibliothèque, je pris sur un rayon le Précis de l'histoire de l'astronomie, de Laplace, et, l'ouvrant à la page 130, marquée par un signet, je lui fis lire ces lignes : " Environ cinquante ans s'écoulèrent depuis la découverte de l'attraction universelle newtonienne sans que l'on y ajoutât rien de remarquable. Il fallut tout ce temps à cette grande vérité pour être généralement comprise ", etc.

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Sur quoi, nous nous serrâmes la main en nous souhaitant bon courage. Et, en effet, comme il y a trente ans seulement que j'ai publié les quatre mémoires résumant la théorie mathématique de la richesse sociale, je puis espérer encore que, dans une vingtaine d'années, cette théorie sera " généralement comprise ".

En quête du prix Nobel... de la paix

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A la fin de 1904, il semble qu'un léger retour favorable se dessinât pour moi en France. Je reçus une lettre de M. P. M. Olivier, fondateur de la Revue économique internationale de Bruxelles, dirigée par M. Levasseur, sollicitant ma collaboration (21 octobre) et une de M. Xavier Léon, directeur de la Revue de métaphysique et de morale, me la demandant pour son numéro consacré à Cournot qu'il préparait (31 octobre). Je dus répondre négativement à ces deux demandes en raison de mon état de santé cérébral et nerveux. M. Aupetit fit à ma place l'article sur Cournot économiste mathématicien et le fit très bien ; ce que je constatai dans un article " Cournot et l'économique mathématique ", que j'envoyai à la Gazette de Lausanne qui le publia le 13 juillet 1905 [...].

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Une idée m'était venue, celle de concourir pour le prix Nobel de la paix. Depuis un certain temps déjà, j'étais frappé du fait que la suppression de tous les impôts, directs et indirects, était la condition absolue du libre échange, et le libre échange lui-même la condition absolue de la paix. J'expliquai dans une note comment le système de rachat des terres par l'Etat permettait seul à ce dernier de subsister sans impôts, et je remis cette note à trois de mes collègues et amis de l'université de Lausanne qui en firent une lettre au Comité Nobel me recommandant pour le prix comme l'ayant mérité par des efforts sinon pratiques, du moins théoriques. Je dirai tout de suite que jamais depuis lors, le Comité n'a paru comprendre qu'on pût servir la cause de la paix de cette manière et autrement que par des efforts tels que démonstrations politiques, pérégrinations, congrès, etc.

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Aussi, dès 1906, fis-je avec ma note l'article " La paix par la justice sociale et le libre échange " qui, offert en mars 1907 à M. Paul Pic pour sa revue lyonnaise des Questions pratiques de législation ouvrière et d'économie sociale, fut accueilli par lui avec beaucoup d'empressement et parut dans les trois numéros de juin, juillet-août, et septembre-octobre 1907 de cette revue où, m'écrivit M. Pic, il fut très remarqué !

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J'ai dit (3e partie) comment, des 3e et 4e éditions de mes Eléments d'économie politique pure, j'avais tiré un " Abrégé " n'exigeant, pour être lu et entendu, que des connaissances tout à fait élémentaires de mathématiques, que j'avais mis inutilement en 1903 à la disposition de M. Aupetit. J'étais encore sans nouvelles de lui lorsque, le dimanche 25 août 1907, dans l'après-midi, en rentrant de promenade, je reçus sa visite. Entré à la Banque de France, à la suite de son échec à l'agrégation, il y était arrivé très rapidement au poste de chef du service administratif et des études économiques, et, appelé à Lausanne pour une affaire de contrefaçon de billets de banque, il profitait de l'occasion pour venir me voir à Clarens. Je n'aurai pas ici la place nécessaire pour reproduire notre conversation ; qu'il me suffise de constater que, quand nous nous séparâmes, il emportait sous son bras mon " Abrégé des Eléments " et que j'avais, de mon côté, sa promesse d'utiliser cet abrégé pour faire 1) un cours et 2) un traité élémentaire d'économique pure. Il devait revenir et revint, en effet, à Lausanne pour son affaire et à Clarens pour me revoir. Dans l'intervalle, il avait réussi à faire accepter en principe à M. d'Ocagne un volume d'Economique rationnelle pour la " Bibliothèque de mathématiques appliquées " de l'Encyclopédie scientifique du Dr Toulouse éditée par Doin. Et, de mon côté, je lui avais envoyé une note mathématique intitulée " Economique et mécanique " établissant la parfaite similitude : 1) de notre formule de satisfaction maxima avec celle de l'équilibre de la romaine ; 2) de nos équations d'équilibre général avec celles de la gravitation universelle. A sa seconde visite, qui eut lieu le 21 février 1908, il m'assura qu'il comptait toujours faire le cours élémentaire (soit à l'association philosophique, soit ailleurs) et utiliser la note mathématique (soit comme " Introduction " au volume d'économique rationnelle, soit autrement).

40

Du 6 au 12 avril 1908 eut lieu à Rome le 4e Congrès international des mathématiciens. Apprenant par la Gazette de Lausanne que mon collègue le professeur de mathématiques H. Fehr, de l'université de Genève, y avait joué un rôle important parmi les rapporteurs, sur l'organisation de l'enseignement des mathématiques et les réformes à y apporter, et avait même été chargé, avec MM. Klein et Grumhill, de constituer une commission pour rapporter au 5e Congrès à Cambridge, en 1912, je lui offris, le 14 mai, de lui communiquer ma note mathématique, ce qu'il accepta en me demandant de l'autoriser à la communiquer lui-même à M. Cailler, professeur de mécanique. En conséquence de quoi, je lui expédiai, le 16 juin : 1) le manuscrit de ma note " Economique et mécanique " ; 2) mon mémoire " Principe d'une théorie mathématique de l'échange " ; et 3) la 4e édition des Eléments d'économie politique pure.

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Le 10 janvier 1906 avait paru, à Paris, le premier numéro d'une Revue du mois, publiée par de jeunes universitaires français, lequel contenait un article du professeur Vito Volterra, de Turin, intitulé : " Les mathématiques dans les sciences biologiques et sociales ", complètement favorable à notre méthode.

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J'eus, dès lors, l'idée d'entrer en relation avec le directeur M. Emile Borel ; mais toutes réflexions faites, j'attendis, et ce fut seulement à la fin de décembre 1907 que, M. Borel ayant exprimé à mes amis M. et Mme Georges Renard le désir qu'il aurait de me voir lui offrir un article, je me décidai à lui procurer la biographie de mon père, qu'il accepta avec beaucoup d'empressement et qui parut dans le numéro du 19 août 1908.

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Mais, à ce moment, un autre succès m'était échu. Le 21 juillet, MM. Roguin et Boninsegni, professeurs, l'un, de droit comparé, et l'autre, d'économie politique à la faculté de droit de l'université de Lausanne, qui m'avaient demandé un rendez-vous, étaient venus à Clarens m'exposer le désir qu'aurait l'université de célébrer le cinquantenaire de ma carrière d'économiste en me consacrant une séance solennelle, où nous échangerions des Discours, et à la suite de laquelle remise serait faite à l'Etat d'un médaillon à placer dans la cour de l'ancienne académie contenant mon profil en bronze par le sculpteur Lugeon et une inscription commémorative. Très heureusement, j'avais en portefeuille, entre autres manuscrits prêts pour l'impression, un morceau intitulé " Ruchonnet et le socialisme scientifique " dans lequel je m'étais efforcé de faire voir comment la tâche que j'avais tenté de remplir à Lausanne était bien celle que je m'étais engagé à y entreprendre.

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Je n'eus qu'à lire ce morceau à mes deux collègues, et notre accord fut conclu. J'ai pu reconnaître depuis lors que ce qui avait surtout porté l'université à sa résolution avait été le fait que, dans diverses publications françaises, et notamment dans le volume de M. Emile Picard : La Science moderne et son état actuel (p. 45 1.9), l'application des mathématiques à l'économie politique, telle que je la faisais dans mon cours (1870-1892) et telle que l'ont faite après moi mes deux successeurs MM. Pareto et Boninsegni, était désignée comme doctrine de l'" Ecole de Lausanne ". Or, justement, Ruchonnet, en m'installant comme professeur ordinaire, avait exprimé le désir qu'une telle école pût être fondée  [2][2] Léon Walras interrompt là son autobiographie. Il est....

Notes

[1]

Ce texte est libre de droits. Les intertitres sont de la rédaction.

[2]

Léon Walras interrompt là son autobiographie. Il est décédé le 5 janvier 1910.

Plan de l'article

  1. Un économiste non orthodoxe
  2. L'exil suisse et la théorie de l'équilibre général
  3. Walras contre les mandarins
  4. L'affaire Aupetit
  5. En quête du prix Nobel... de la paix

Pour citer cet article

Walras Marie Esprit Léon, « Autobiographie », L'Économie politique, 3/2011 (n° 51), p. 50-69.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2011-3-page-50.htm
DOI : 10.3917/leco.051.0050


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