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L'Économie politique

2011/4 (n° 52)


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Jean-Claude Trichet rentrera-t-il au panthéon des ban- quiers centraux auréolé de ses hauts faits d'armes face à l'inflation puis à la crise financière ? Ce n'est pas sûr car, s'il est adulé par les milieux financiers - le Financial Times le désigna " homme de l'année " en 2007 -, c'est aussi l'homme de la rigueur qui aura défendu les intérêts des banquiers contre ceux des salariés, contribuant à précipiter la zone euro dans une grave crise politique et sociale. Les étapes successives de la brillante carrière de Jean-Claude Trichet (voir encadré page suivante) illustrent les contradictions et les zones d'ombre de son action. Les succès apparents de la politique de désinflation compétitive qu'il a menée n'auraient-ils pas fait le lit de la crise financière en cours ?

Le champion de la " désinflation compétitive "

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La renommée de Jean-Claude Trichet est d'abord venue de son combat obsessionnel contre l'inflation. Alors qu'il est directeur du Trésor, c'est lui qui convainc Pierre Bérégovoy, ministre socialiste de l'Economie, de mener une politique de " désinflation compétitive " dont les précurseurs ont été Raymond Barre au milieu des années 1970, puis Jacques Delors, un autre ministre socialiste de l'Economie, au début des années 1980... Le but de cette politique est alors de réduire l'écart d'inflation avec l'Allemagne, de stabiliser le franc par rapport au deutschemark, de restaurer la compétitivité des exportations françaises. Une doctrine que Jean-Claude Trichet cherchera de nouveau à mettre en oeuvre à l'échelon européen, en influençant la rédaction du traité de Maastricht, au début des années 1990, puis en dirigeant une Banque centrale européenne (BCE) arc-boutée sur un objectif d'inflation de 2 % maximum.

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La désinflation compétitive a été au coeur de la stratégie de stabilisation monétaire menée en Europe depuis trois décennies. En créant le système monétaire européen (SME) en mars 1979 - qui fut la première étape vers l'union monétaire -, les pays européens se sont alignés sur le modèle allemand, qui donne la priorité à la stabilité monétaire. Cette politique a été considérée comme un succès dans la mesure où les rythmes d'inflation se sont effectivement réduits : l'inflation moyenne des pays membres du SME est passée de 11,2 % à 2 % entre 1979 et 1999. Trichet s'attribue une part de la responsabilité de ce résultat : " J'étais particulièrement fier que l'inflation moyenne en France soit de 1,4 % pendant cinq années de 1994 à 1999. Cela été une importante contribution de la stratégie de "désinflation compétitive" que j'ai défendue en France et pour les pays participant au SME "[1][1] Allocution de Jean-Claude Trichet à l'université de.... C'est ce rôle de pourfendeur inébranlable de l'inflation qui lui amènera l'appui politique indispensable des autorités allemandes pour accéder au poste suprême de président de la BCE.

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Mais cette priorité donnée à la lutte contre l'inflation a eu un coût économique et social élevé. Depuis le début des années 1980, le taux moyen de croissance des pays de l'Union européenne a été plus faible que celui des autres pays industrialisés. Il en est résulté un taux de chômage plus élevé dans l'espace européen. Ces performances en termes de croissance et d'emploi sont encore plus mauvaises dans la zone euro, où les politiques monétaires ont été les plus restrictives. Les pays de la zone euro ont payé très cher l'objectif d'inflation à 2 %. De 1999 à 2007 - période qui va du début de la zone euro à la crise des subprimes -, la croissance moyenne annuelle du produit intérieur brut (PIB) a été sensiblement plus faible dans la zone euro (2,1 %) qu'au Royaume-Uni (2,8 %) et aux Etats-Unis (3 %), deux pays qui n'ont pas subi le même carcan monétaire et qui s'en sont tirés chacun avec un rythme annuel d'inflation à peine plus élevé (2,4 %). A la veille de la crise, en 2007, les taux de chômage étaient beaucoup plus faibles aux Etats-Unis (4,5 %) et au Royaume-Uni (5 %) que dans la zone euro (7,5 %).

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Le bilan de la politique de désinflation compétitive est donc loin d'être positif pour la majorité des pays de la zone euro. Ainsi, dans le cas de la France, on constate que le solde extérieur hors énergie, et en particulier le solde industriel, n'a cessé de se dégrader depuis le milieu des années 1990  [2][2] Cf. Benoît Usciati, " D'où vient la dégradation du.... Le solde commercial global est devenu structurellement négatif depuis 2000, pour atteindre - 51 milliards d'euros en 2011. On peut considérer que les mauvais résultats de la France en matière d'échanges extérieurs, en particulier dans le secteur industriel, ne sont pas sans rapport avec l'effet dépressif des politiques économiques menées dans le cadre de la stratégie de désinflation compétitive sur l'investissement productif, et donc sur la compétitivité structurelle des exportations françaises.

Un fervent promoteur de la finance globalisée

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Les politiques de lutte contre l'inflation, qui ont débuté aux Etats-Unis en 1979 pour se généraliser ensuite dans le monde entier, ont entraîné une montée brutale des taux d'intérêt et un ralentissement de la croissance. En créant un effet de ciseaux entre une croissance économique en baisse et la hausse des taux d'intérêt, les politiques monétaires restrictives ont engendré un besoin de financement public considérable, entraînant une aggravation générale des déficits publics. La dette publique des principaux pays industrialisés, qui s'élevait en moyenne à 20,5 % du PIB en 1980, est passée à 31,7 % en 1990 et à 44,6 % en 1995. Afin de financer cet endettement, la plupart des gouvernements ont fait appel aux investisseurs internationaux. Pour attirer ces derniers, ils ont procédé à des réformes financières accélérées dès les années 1980. Deux séries de mesures ont été prises : une libéralisation financière radicale, destinée à supprimer toutes les entraves à la libre circulation des capitaux, et une modernisation des places financières, en s'appuyant notamment sur les nouvelles technologies (cotation électronique, courtage électronique...). Le cas de la France est emblématique à cet égard. Une " modernisation " rapide de la place de Paris a été mise en oeuvre à partir du milieu des années 1980. Pierre Bérégovoy, alors ministre des Finances, et Jean-Claude Trichet, directeur du Trésor, ont été les principaux artisans de cette réforme qui avait précisément pour but d'attirer les investisseurs étrangers pour financer une dette publique en hausse rapide.

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Les politiques de libéralisation et de modernisation financières se sont étendues à l'échelle de l'Union européenne, aboutissant à la mise en place d'un marché unique des capitaux en 1990. Dès les années 1980, les marchés de titres d'Etat sont devenus un compartiment très actif du marché financier international. Ainsi, le processus de globalisation financière de l'ère moderne a-t-il été renforcé sous l'impulsion des pouvoirs publics des principaux pays industrialisés, pour faire face à des besoins de financement massifs liés aux politiques monétaires restrictives.

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Par ailleurs, les politiques de libéralisation et de modernisation financières ont entraîné une forte dépendance des Etats à l'égard des marchés financiers, et plus particulièrement des investisseurs internationaux. Pour les pays de l'Union européenne, la part de la dette détenue par les investisseurs étrangers est en moyenne supérieure à 50 %. Pour la France, très faible en 1980, cette part est passée à 54,3 % en 2005 et à 71,4 % en 2011. A l'opposé, le Japon a une dette publique très élevée (200 % du PIB), mais celle-ci est essentiellement détenue par des résidents dont l'épargne est abondante et stable. Il en résulte que les pays européens sont très vulnérables car ils dépendent largement de la confiance des marchés internationaux, ce qui n'est pas le cas du Japon, qui a su garder son indépendance. La crise des dettes souveraines qui a violemment frappé plusieurs pays dits périphériques de la zone euro (Grèce, Irlande, Portugal) depuis 2009, et qui pourrait s'étendre à de grands pays tels l'Italie, l'Espagne et peut-être la France, illustre le caractère peu soutenable de cette situation financière. En fin de compte, Jean-Claude Trichet, qui a été dans le passé l'un des promoteurs zélés de la finance globalisée, et qui a dû se battre jusqu'à aujourd'hui à la tête de la BCE pour tenter de sauver la zone euro mise à mal par le comportement spéculatif des acteurs de cette finance globalisée, se trouve dans la position de l'" arroseur arrosé "...

Les erreurs de jugement de Jean-Claude Trichet

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Le président de la BCE se dit monétariste et adepte inconditionnel de Milton Friedman. La doxa monétariste repose sur deux croyances. La première est que " l'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire ", et donc que la politique monétaire doit être l'instrument principal de lutte contre l'inflation. Le deuxième postulat de la philosophie friedmanienne est que seule une économie de marché fondée sur la libre entreprise est susceptible de favoriser la croissance économique, l'emploi et la stabilité financière  [3][3] Milton Friedman développe sa doctrine néolibérale dans.... Friedman est, avec Hayek, l'inspirateur de la doctrine néolibérale qui a fondé les politiques de libéralisation, en particulier pour les marchés de l'emploi et de la finance. C'est précisément cette adhésion aux thèses monétaristes qui a conduit Jean-Claude Trichet à commettre des erreurs de diagnostic à l'occasion de la crise récente des subprimes.

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Avant la crise, la BCE affichait un objectif d'inflation annuelle de 2 %, que celle-ci cherchait à atteindre par sa politique de taux d'intérêt. Cet objectif à moyen terme était supposé ancrer les anticipations inflationnistes et créer un environnement favorable à la croissance et à la stabilité financière. Les banques centrales ont renoncé à se fixer un objectif de progression de la masse monétaire, ayant constaté l'absence de corrélation entre l'évolution des prix et celle de la masse monétaire, ce qui constitue un premier accroc à la doctrine de Friedman, héritée de la théorie quantitative de la monnaie.

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La première erreur de la BCE et de Jean-Claude Trichet a concerné l'analyse des causes de la désinflation - qualifiée de " Grande Modération " - qui s'est produite pendant les dix années qui ont précédé la crise des subprimes. La " Grande Modération " est l'expression popularisée par les travaux de Claudio Borio à la Banque des règlements internationaux (BRI) pour désigner l'environnement macroéconomique de la fin des années 1990 et des années 2000 jusqu'au déclenchement de la crise financière en 2007. En rupture avec les deux décennies précédentes, celui-ci se caractérise par une inflation mondiale basse et stable, proche de 2 %, jusqu'aux premières turbulences de la crise financière à l'été 2007. Les raisons de cette décélération de l'inflation ont donné lieu à un débat.

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Pour la plupart des économistes orthodoxes influencés par les idées monétaristes, le mérite de la Grande Modération revient principalement à l'efficacité des politiques monétaires. Dans la réalité, ce passage à un régime de basse inflation est largement dû aux mutations structurelles liées à la mondialisation. Cette dernière a en effet conduit à un changement fondamental des mécanismes de formation des prix  [4][4] Cf. Michel Aglietta, Laurent Berrebi et Audrey Cohen,.... Du fait de la concurrence internationale, le pouvoir de marché est passé du côté des acheteurs. Cette pression sur les vendeurs, qui joue dans le sens d'une basse inflation, est amplifiée par le caractère durable de la situation de surproduction (suroffre) à l'échelle mondiale liée au processus de globalisation. Par ailleurs, la concurrence des travailleurs - nombreux et de plus en plus qualifiés - des nouveaux pays émergents à forte population (Chine, Inde en particulier) conduit à un processus de déflation salariale dans les pays avancés, ce qui renforce les pressions à la baisse des prix. L'épisode de la Grande Modération démontre que l'inflation n'est pas réductible à un phénomène toujours et partout d'origine monétaire. La conception monétariste de l'inflation chère à Jean-Claude Trichet est contredite par la réalité contemporaine.

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C'est ici qu'intervient la deuxième erreur de Jean-Claude Trichet et de la plupart des banquiers centraux. Celle-ci fut de ne pas avoir vu les conséquences de l'environnement macroéconomique " trop tranquille " de la Grande Modération. Jusqu'à la crise, les banques centrales avaient construit leurs stratégies sur l'hypothèse que la stabilité monétaire conduirait nécessairement à la stabilité financière et à une croissance économique durable. La Grande Modération avait semblé leur donner raison. Mais la crise a remis en cause cette vision, montrant au contraire qu'une politique de stabilité monétaire pouvait favoriser les bulles et les déséquilibres financiers  [5][5] Jean-Paul Betbèze, Christian Bordes, Jézabel Couppey-Soubeyran.... Cette analyse avait été développée dans les années 1970 par Hyman Minsky : c'est le " paradoxe de tranquillité ". Selon cet économiste keynésien, les crises de surendettement se préparent lorsque tout va bien et que les agents économiques (ménages, entreprises) profitent de la croissance et des taux d'intérêt bas non seulement pour emprunter, ce qui serait individuellement rationnel, mais pour emprunter trop, et d'une manière contagieuse. Lorsque les taux d'intérêt se retournent, en particulier du fait du resserrement de la politique monétaire, l'endettement, qui paraissait soutenable compte tenu du niveau modéré des taux d'intérêt, devient insupportable et vire au surendettement. La séquence qui vient d'être décrite correspond bien aux étapes qui ont conduit à la crise des subprimes de 2007.

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Rétrospectivement, il y a un fort consensus autour de l'idée que la stabilité monétaire des années 1990-2000 s'est révélée préjudiciable à la stabilité financière puisqu'elle a incité les acteurs économiques, et tout particulièrement les banques, à prendre des risques excessifs. Ainsi, à la question " la Grande Modération a-t-elle conduit à sous-estimer les risques ? ", posée aux banquiers centraux et à des économistes, 91 % ont répondu par l'affirmative  [6][6] J.-P. Betbèze et al., op. cit.. Les économistes de la BRI ont expliqué ce phénomène par le " paradoxe de crédibilité " selon lequel la crédibilité acquise par les banques centrales grâce à la Grande Modération aurait été une " épée à double tranchant "[7][7] Claudio Borio et Philip Lowe, " Asset prices, financial.... Cette crédibilité résulte du succès (supposé) des banques centrales dans la lutte contre l'inflation, mais elle a aussi contribué à nourrir un sentiment exagéré de sécurité et de confiance favorisant une prise de risque et un endettement excessifs.

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Dans une interview au journal Le Monde (18 novembre 2009), Jean-Claude Trichet reconnaît lui-même que son cadre d'analyse était inadapté et qu'il serait utile de se référer d'avantage à Keynes, Knight et Minsky. Ce qui revient à admettre que ces analyses des crises sont plus pertinentes que celles de Friedman, des économistes néoclassiques et autres " nouveaux keynésiens " qui ont influencé la plupart des banquiers centraux.

Jean-Claude Trichet est-il un banquier central hétérodoxe ?

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Jean-Claude Trichet a mis un certain temps à comprendre la gravité de la crise, à la différence de son collègue Ben Bernanke, président de la Federal Reserve (Fed), la banque centrale des Etats-Unis. Il est vrai que ce dernier, professeur à Princeton, spécialiste des crises, avait consacré sa thèse à la crise de 1929. Au début de la crise, la BCE a maintenu ses taux d'intérêt directeurs inchangés au niveau de 4 % de juin 2007 à juin 2008, et les a même augmentés en juillet 2008, au risque d'asphyxier les banques et l'économie, à cause des craintes inflationnistes liées à la hausse des prix de l'énergie. Ce qui montre que la BCE, un an après les débuts de la crise, n'en avait pas encore compris la nature et la gravité ...

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Toutefois, par la suite, Jean-Claude Trichet a fait preuve d'une plus grande réactivité face à la crise. La politique de la BCE a d'abord consisté en une baisse agressive des taux d'intérêt au jour le jour à partir du dernier trimestre 2008, pour les amener à un niveau proche de zéro en 2009 et 2010. Par ailleurs, comme les autres grandes banques centrales, la BCE a innové en mettant en oeuvre des " mesures non conventionnelles " jamais prises auparavant. Celles-ci ont d'abord concerné le marché monétaire. Jouant son rôle de prêteur en dernier ressort, la BCE avait pour objectif de faciliter le refinancement des banques en proie à des risques d'illiquidité. Puis, à partir de 2010, la BCE est intervenue comme acheteur en dernier ressort sur le marché des dettes publiques en réponse à la crise de la dette souveraine dans la zone euro. Selon les statistiques publiées, les mesures non conventionnelles de la BCE auraient été de moindre ampleur que pour les autres grandes banques centrales. De fait, l'augmentation de la taille du bilan de la BCE, qui est passée de 10 % à 16 % du PIB de la zone euro, serait moindre que celle des Etats-Unis et du Royaume-Uni, qui ont dû intervenir massivement sur les marchés obligataires, beaucoup plus importants qu'en Europe continentale  [8][8] " Les mesures non conventionnelles de la BCE, leur....

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Ce pragmatisme de Jean-Claude Trichet face la crise, l'amenant à pratiquer une politique dite non conventionnelle, n'a pas fait l'unanimité au sein de la BCE. Celui-ci s'est en particulier heurté à l'opposition des banquiers centraux allemands, gardiens du temple de l'orthodoxie monétariste. C'est ainsi qu'Axel Weber, président de la Bundesbank, la banque centrale allemande, et présenté comme le successeur de Jean-Claude Trichet, puis Jürgen Stark, économiste en chef de la BCE, ont successivement démissionné en mai 2010 et en septembre 2011 pour protester contre la politique d'intervention de la BCE sur le marché des dettes publiques grecque, italienne et espagnole. Défenseurs de l'orthodoxie, ces opposants faisaient deux reproches à Jean-Claude Trichet : d'une part, d'encourager le laxisme budgétaire en venant en aide aux pays les plus endettés, et d'autre part, de créer trop de liquidités, susceptibles d'engendrer des tensions inflationnistes, en monétisant les dettes publiques.

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Peut-on dire que Jean-Claude Trichet a abandonné l'orthodoxie du central banking ? Il ne semble pas que ce soit le cas. Ce dernier défend en effet le " principe de séparation " des deux grandes missions de la BCE : la stabilité monétaire et la stabilité financière. La première mission correspond à l'objectif de stabilité des prix des biens et services, tandis que la seconde concerne la stabilité du système bancaire et financier. La doctrine de la BCE consiste, à la différence des autres grandes banques centrales, à séparer ces deux objectifs et à donner la priorité absolue à la lutte contre l'inflation. Conséquence directe de ce principe : la gestion des taux d'intérêt, principale arme de la BCE, doit être affectée à la lutte contre l'inflation, et ne prend pas en compte les effets de sa politique sur le système financier et le reste de l'économie  [9][9] J.-P. Betbèze et al., op. cit.. Ce conservatisme monétaire amène Jean-Claude Trichet à prendre des décisions contestables. C'est ainsi que, comme on l'a vu, le président de la BCE a tardé à réagir à la crise en 2007 et a décidé de monter les taux directeurs de la BCE en 2008. C'est également au nom de ce principe de séparation que la BCE a décidé de relever ses taux directeurs à deux reprises au printemps 2011. A chaque fois, la hausse des taux est motivée par un dérapage de l'inflation. Ces décisions sont très contestables : d'une part, ces épisodes d'accélération de l'inflation sont très largement dus à des causes externes (hausse des prix de l'énergie et des matières, amplifiée par la spéculation), qui n'affectent pas l'inflation " sous-jacente " (hors énergie et prix alimentaires) que la BCE se refuse à prendre en compte (à la différence de la Fed américaine). Mais surtout, la BCE reste insensible dans sa politique au risque de récession et à la montée du chômage, dont le niveau avoisine les 10 % dans la zone euro en 2011.

Jean-Claude Trichet et l'Europe

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La crise a fait de la BCE l'institution la plus puissante de la zone euro. En réalité, la BCE a occupé le vide politique laissé par des gouvernements divisés et impuissants face aux marchés. Mis en difficulté par la crise de leurs finances publiques, les gouvernements ont dû se plier aux conditions posées par la BCE. C'est ainsi que les plans d'ajustement structurels subis par les pays les plus endettés ont été imposés par la " troïka " composée par la BCE, la Commission européenne et le FMI. Dans cet attelage, la BCE joue un rôle central. Son président s'est fait l'avocat d'une rigueur encore plus extrême que celle du FMI, qui a récemment plaidé pour une application raisonnée de cette thérapie de choc.

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Dans ce contexte, le poids politique de Jean-Claude Trichet n'a cessé de croître. En recevant le prix Charlemagne pour sa contribution à l'unification européenne, le 2 juin 2011 à Aix-la-Chapelle, le président de la BCE a par exemple donné sa vision de la gouvernance de la zone euro et de l'Union européenne, et proposé la création d'un " ministère des Finances européen ", avec un droit de regard sur la politique budgétaire et la compétitivité et un droit de gestion directe de la politique économique des pays lourdement endettés. Jean-Claude Trichet préconise dans ce discours de soumettre les aides financières aux pays en difficulté à des conditions strictes, avec un droit de contrôle de la part des pays fournissant l'aide. Visiblement, l'atteinte à la démocratie et à la souveraineté des Etats mis sous tutelle ne lui pose aucun problème de conscience.

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De même, dans ses multiples discours, on ne trouve pas trace d'interrogations quant aux conséquences économiques et sociales des politiques préconisées par la BCE. Celui qui fut, dit-il, membre du PSU et de la CFDT (un péché de jeunesse ?) ne semble pas troublé par les dégâts sociaux causés par les politiques d'austérité draconiennes imposées à la Grèce. Son monétarisme militant apparaît également imperméable au raisonnement keynésien de base qui enseigne que la mise en place de politiques d'austérité simultanées dans un ensemble de pays fortement interdépendants conduit inévitablement à une récession, qui ne peut que réduire la capacité des pays concernés à créer des richesses en quantité suffisante pour rembourser leurs dettes.

L'ami des banquiers

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La BCE, comme toute banque centrale, a pour fonction d'être la banque des banques. Deux philosophies du central banking s'opposent. Soit la banque centrale joue un rôle de chef d'orchestre au service d'une politique du crédit tournée vers le développement économique et social, comme ce fut le cas en France pendant la période des " Trente Glorieuses ". Soit la banque centrale a pour rôle de créer les conditions monétaires et financières favorables aux banques pour que celles-ci développent leurs activités en toute liberté, en fonction de la seule logique des marchés : c'est la philosophie néolibérale des trois dernières décennies, dont Jean-Claude Trichet s'est fait le défenseur acharné.

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La politique menée dans le contexte de la crise qui a débuté en 2007 peut être aisément interprétée à l'aune de cette philosophie. C'est ainsi que la BCE s'est portée au secours des banques en difficulté afin d'éviter une crise systémique, mais ces aides n'ont pas été conditionnées à un changement de politique de la part des groupes bancaires qui avaient pris des risques excessifs. On voit la profonde asymétrie entre, d'un côté, la position très dure et contraignante du président de la BCE à l'égard des Etats endettés (endettement qui résulte largement de la socialisation des pertes des banques), et d'un autre côté, les exigences minimales (ou plutôt l'absence d'exigences) de la part de la BCE à l'égard des banques en difficulté. Cette quasi-absence de conditionnalité pour le refinancement des banques de la part de la BCE fera le lit de la prochaine crise bancaire, en incitant ces dernières à prendre à nouveau des risques excessifs à l'avenir.

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S'il est très disert sur la manière de réformer la gouvernance économique de la zone euro, Jean-Claude Trichet, dont la proximité intellectuelle et sociologique est grande avec les acteurs de la haute finance, est beaucoup plus discret sur la nécessaire remise en cause du modèle bancaire dominant  [10][10] On peut craindre que Mario Draghi, ancien vice-président.... Il est pourtant établi que les dérives récentes des banques, à l'origine de la crise, sont directement liées à la gouvernance actionnariale, qui pousse à la prise de risque pour la recherche d'un rendement maximum à court terme. Mais peut-on demander à Jean-Claude Trichet d'aller à l'encontre des intérêts de la caste d'élite dont il est issu, celle de l'Inspection générale des finances, qui a produit la plupart des acteurs français de la haute finance, tels Jean-Yves Haberer, président du Crédit lyonnais, Michel Pébereau, président de BNP-Paribas, et Jacques de Larosière, directeur général du Fonds monétaire international ?

Un bilan paradoxal et contestable

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Tout le monde est d'accord : Jean-Claude Trichet se sera illustré sur deux champs de bataille, l'inflation et la crise financière. A un premier niveau d'analyse - celui où se situe la plupart des commentaires -, le président de la BCE a réalisé un " carton plein " : l'inflation a été vaincue, et la BCE s'est posée comme un rempart efficace contre la crise. Toutefois, à y regarder de plus près, il y a quelques raisons de porter un jugement beaucoup plus nuancé. Car les racines de la crise économique et financière en cours se trouvent en partie dans les politiques dont Jean-Claude Trichet a été l'un des protagonistes principaux depuis trois décennies. Comme on l'a montré, la montée des déficits publics à partir des années 1980 et la dépendance de plus en plus grande des Etats vis-à-vis des marchés financiers internationaux, qui sont au coeur de la crise au début des années 2010, trouvent leur source dans les politiques de désinflation compétitive et de libéralisation financière dont Jean-Claude Trichet s'est fait l'avocat, en tant que directeur du Trésor en France, gouverneur de la Banque de France, puis président de la BCE.

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Par ailleurs, on a vu que, paradoxalement, si la politique monétaire n'est pas la principale cause de la " Grande Modération " du début des années 2000, la BCE a néanmoins contribué à la crise financière, qu'elle n'a pas vue venir, en se concentrant trop exclusivement sur la stabilité monétaire. Ce qui remet en cause la doxa de la BCE, fondée sur une priorité absolue donnée à la stabilité monétaire, au détriment des autres objectifs (stabilité financière, emploi).

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Enfin, la question se pose de savoir si la lutte obstinée contre l'inflation, qui est la marque de la BCE, est un objectif pertinent en 2011 et pour les prochaines années. Un nombre croissant de voix s'élèvent à juste titre pour considérer qu'à court terme le principal danger est le risque de spirale déflationniste, et non l'inflation, et qu'à moyen terme une hausse des prix plus élevée que l'objectif sacro-saint de 2 % (de l'ordre de 4 % à 5 %) pourrait constituer la solution la moins coûteuse pour sortir de la crise des dettes privées et publiques. Les expériences historiques de déflation dramatique des années 1930, et de réduction des dettes héritées de la Seconde Guerre mondiale grâce à un contexte inflationniste, devraient être méditées, notamment par les banquiers centraux européens.

Notes

[1]

Allocution de Jean-Claude Trichet à l'université de Munich, 13 juillet 2009.

[2]

Cf. Benoît Usciati, " D'où vient la dégradation du solde commercial français hors énergie ? ", Bulletin de la Banque de France, n? 173, mai-juin 2008, p. 1-8.

[3]

Milton Friedman développe sa doctrine néolibérale dans Capitalism and Freedom, Chicago (IL)/Londres, The University of Chicago Press, 1962 (trad. fr. Capitalisme et liberté, Paris, Robert Laffont, 1971)

[4]

Cf. Michel Aglietta, Laurent Berrebi et Audrey Cohen, Banques centrales et globalisation, Groupama Asset Management, coll. " Expertises ", n? 7, 2009.

[5]

Jean-Paul Betbèze, Christian Bordes, Jézabel Couppey-Soubeyran et Dominique Plihon, Banques centrales et stabilité financière, rapport du Conseil d'analyse économique (CAE), n? 96, Paris, La Documentation française, avril 2011.

[6]

J.-P. Betbèze et al., op. cit.

[7]

Claudio Borio et Philip Lowe, " Asset prices, financial and monetary stability : exploring the nexus ", Bank for International Settlements, BIS Working Papers, n? 114, juillet 2002.

[8]

" Les mesures non conventionnelles de la BCE, leur incidence et leur suppression ", Bulletin mensuel de la BCE, juillet 2011.

[9]

J.-P. Betbèze et al., op. cit.

[10]

On peut craindre que Mario Draghi, ancien vice-président de Goldman Sachs et successeur désigné de Jean-Claude Trichet, suive la même politique...

Plan de l'article

  1. Le champion de la " désinflation compétitive "
  2. Un fervent promoteur de la finance globalisée
  3. Les erreurs de jugement de Jean-Claude Trichet
  4. Jean-Claude Trichet est-il un banquier central hétérodoxe ?
  5. Jean-Claude Trichet et l'Europe
  6. L'ami des banquiers
  7. Un bilan paradoxal et contestable

Pour citer cet article

Plihon Dominique, « Le bilan en trompe-l'oeil de Jean-Claude Trichet », L'Économie politique, 4/2011 (n° 52), p. 17-28.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2011-4-page-17.htm
DOI : 10.3917/leco.052.0017


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