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L'Économie politique

2011/4 (n° 52)


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L'Economie politique : Vous ouvrez votre dernier livre  [1][1] André Orléan, L'Empire de la valeur. Refonder l'économie,... par un constat : la science économique traverse, selon vous, une grave crise de légitimité.

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André Orléan : La crise financière s'est muée en une crise de l'économie, non seulement parce que les économistes n'ont pas su nous avertir de la possibilité d'une telle crise, mais aussi et surtout parce que l'idée même qu'une défaillance systémique de grande ampleur puisse survenir avait disparu de leur réflexion. Un tel écart entre leurs théorisations et la réalité ne pouvait que conduire à un choc de légitimité. De plus, les économistes ont joué un rôle très important de justification de la financiarisation de l'économie. On les a beaucoup entendus vanter la libéralisation des marchés alors que très peu de voix discordantes prévenaient de possibles conséquences négatives.

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Face à ce constat, pourquoi ne pas se contenter de faire comme Paul Krugman ou Joseph Stiglitz, c'est-à-dire utiliser la théorie actuelle en la modifiant, en l'améliorant, de sorte qu'elle prenne mieux en compte le rôle de la finance et de ses crises ? De vôtre côté, vous appelez à carrément refonder la science économique...

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A.O. : Beaucoup d'économistes pensent qu'au fond, si elle a commis quelques bévues, l'approche économique actuelle a les moyens de saisir ce qu'elle appelle les " défaillances de marché ". Il ne faudrait pas " jeter le bébé avec l'eau du bain "... Cette démarche, qui consiste à amender ce qui existe, n'est pas à mon sens la bonne. La crise n'a été qu'un révélateur. Dès avant elle, l'étroitesse de l'approche dominante me paraissait déjà justifier la nécessité de réfléchir à une refondation complète de son paradigme. Certes, je conçois parfaitement qu'un tel programme puisse paraître irréaliste. Qui proposerait aujourd'hui de refonder la physique ? Pourtant, cette conclusion s'impose à moi parce que le biais dans l'appréhension du réel dont est aujourd'hui victime l'approche dominante trouve sa source dans le fait que ses conceptions les plus fondamentales sont erronées. C'est de là qu'il faut partir, même si c'est douloureux.

Une critique de la pensée économique existante

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De fait, vous revenez à la question de base des économistes : comment des acteurs économiques séparés, autonomes, arrivent-ils à se coordonner pour créer une économie de marché ?

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A.O. : Il faut commencer par bien souligner l'hypothèse de départ retenue par les économistes : les individus sont séparés et exercent leurs choix de production ou de consommation de manière complètement indépendante les uns des autres. La coordination de ces acteurs économiques séparés passe par l'attribution d'une valeur aux objets échangés. Une fois celle-ci déterminée, les objets marchands sont aptes à l'échange et leurs propriétaires disposent d'un droit de même montant à l'égard de la production des autres. Les acteurs économiques peuvent ainsi entrer en relation les uns avec les autres pour échanger des biens conformément à leur valeur, qui représente de ce fait l'outil de médiation fondamental rendant possibles les rapports marchands.

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Cela ne fait que déplacer le problème : qu'est-ce qui détermine alors la valeur des objets échangés ?

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A.O. : Joseph Schumpeter le soulignait souvent, la question de fond de toute théorie économique, c'est la détermination de la valeur. Si l'on regarde l'histoire de la pensée, deux traditions se sont succédé. Il y a d'abord eu l'approche des classiques (Smith, Ricardo, Marx...), pour qui la valeur des objets marchands repose sur la quantité de travail qu'ils incorporent, puis l'approche néoclassique (Jevons, Menger, Walras...), pour laquelle la valeur repose sur l'utilité des objets. Bien que ces deux explications soient différentes, elles reposent en fait sur une même hypothèse : la valeur économique est pensée comme une substance objective qui est présente dans les objets, le travail pour les uns, l'utilité pour les autres.

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Cette façon de penser est à l'origine d'un profond schisme dans les sciences sociales entre ce que l'on peut appeler le raisonnement économique et le raisonnement sociologique, dans la mesure où les économistes sont les seuls à penser que la valeur est un attribut objectif des choses, une grandeur qui s'impose aux gens et qu'on peut mesurer. A contrario, pour les sciences sociales, les valeurs - morales, religieuses, esthétiques, etc. - sont des croyances, des représentations collectives, et non une grandeur objective.

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Quelles sont les conséquences de ce choix de représentation de la valeur sur la façon d'appréhender le fonctionnement des économies de marché ?

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A.O. : Cette hypothèse de valeur-substance joue un rôle central dans la manière dont les économistes appréhendent le fonctionnement de l'économie. Elle fonde un mode de pensée qu'on retrouve à la fois chez les classiques et les néoclassiques. Dans les deux cas, les économies théoriques qui sont analysées sont des économies sans monnaie, des économies de troc. Cela m'a toujours surpris : n'est-il pas curieux de considérer le troc comme la forme paradigmatique du rapport marchand, alors même qu'il ne s'observe que fort rarement et uniquement au moment des crises ? Par ailleurs, qui peut croire un instant que Renault produit ses voitures en se demandant, pour chaque voiture, contre quelle marchandise particulière elle va pouvoir être échangée ? Cela n'a aucun sens. C'est pourtant la situation à laquelle se réfèrent les économistes. Dans la pensée néoclassique, les biens s'échangent les uns pour les autres parce qu'ils sont utiles. La monnaie est finalement réintégrée dans le raisonnement en toute fin de course, simplement comme un moyen de faciliter les transactions. S'il y a des économies marchandes et si elles se développent, ce serait uniquement pour satisfaire l'utilité des consommateurs.

Les quatre hypothèses cachées de la théorie dominante

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La suite du livre se concentre sur la théorie néoclassique dominante. On dit souvent qu'elle repose sur des hypothèses fortes, comme l'atomicité des acteurs, etc. Mais vous montrez que les hypothèses fondamentales dont elle a besoin vont bien plus loin que ça. L'une d'entre elles tient à ce que les acteurs économiques sont toujours très raisonnables : ils ne veulent que ce qui leur est vraiment utile.

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A.O. : Comme Max Weber l'a déjà expliqué, nos sociétés concurrentielles sont des sociétés où les acteurs économiques sont en rivalité. Or, s'il y a rivalité entre les individus pour les mêmes objets, comment se fait-il que l'on puisse tout de même aboutir à un équilibre général des marchés ? On y arrive parce que l'homo oeconomicus néoclassique est un individu très particulier : il est profondément flexible parce qu'il est indifférent aux objets proprement dits. Seule compte pour lui leur utilité. Les sentiments d'envie ou de jalousie du type " je veux cet objet parce que les autres en ont un ", ou " plus j'en ai, plus j'en veux ", ou " je veux cette marchandise et uniquement celle-là " lui sont complètement étrangers.

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Autrement dit, l'acteur économique a un rapport totalement non névrotique aux marchandises ; sa relation à celles-ci et aux autres acteurs est pacifiée, sans passion. Jamais il ne lui viendrait à l'idée de vouloir un objet parce que les autres le possèdent ; et cet objet, il le désire sans excès, au prorata de son utilité, toujours prêt à lui en substituer un autre si jamais il devenait trop cher. On comprend aisément qu'une telle hypothèse facilite grandement les échanges. Elle exclut par définition les situations de blocage où tous veulent une même et seule chose.

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Une autre hypothèse forte est que le marché est toujours un mécanisme de répartition des biens neutre et juste...

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A.O. : Si l'individu walrassien prend ses décisions de manière isolée et en se moquant complètement du regard des autres, on pourrait se dire qu'au moment de l'échange, il est bien forcé d'entrer en interaction. Il n'en est rien. Dans la vision dominante, les acteurs économiques ne se rencontrent jamais : Walras a inventé la fiction d'un secrétaire de marché qui enregistre les désirs de chacun et fixe les prix de telle sorte que tout le monde soit content, sans que jamais les échangeurs aient à se rencontrer ou même à se connaître. Tout se passe par son intermédiaire.

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Il est fondamental de comprendre le rôle que joue cette hypothèse. Dans les économies réelles, le marché est au contraire un lieu d'extrêmes interactions : le jeu des influences réciproques agit sur les acteurs et les transforme. Autrement dit, dans le monde réel, les préférences ne sont pas des données exogènes au marché. La concurrence walrassienne ignore cette réalité. Elle cherche à construire un mécanisme d'échange neutre, qui laisse les préférences des acteurs inchangées. Pour Walras, il s'agit de respecter la liberté de chacun. Il pense qu'une société juste est une société où personne ne doit être sous l'influence ou le pouvoir des autres. Son mécanisme de prix exprime cet idéal de justice. C'est une construction intellectuelle d'une grande force, même si elle n'a rien à voir avec la façon dont les marchés concurrentiels fonctionnent réellement.

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Autre hypothèse forte de l'économie dominante : tout le monde connaît la qualité des biens échangés.

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A.O. : Les théoriciens des asymétries d'information, comme George Akerlof ou Joseph Stiglitz, ont bien vu ce point : l'équilibre walrassien suppose que les biens échangés aient une qualité homogène, connue de tout le monde. Akerlof l'a démontré avec son célèbre exemple du marché des voitures d'occasion. Parce que derrière le terme " voiture d'occasion " se cachent plusieurs types de voitures, l'acheteur ne sait plus avec certitude quelle est la qualité qu'il achète. Celle-ci dépend désormais du vendeur : plus le prix offert sera élevé, plus le vendeur sera disposé à offrir une voiture de meilleure qualité. En conséquence, plus le prix est élevé, plus la qualité de la voiture d'occasion est élevée. Il s'ensuit que, quand le prix augmente, la qualité augmente, et donc la demande augmente, contrairement à ce qui se passe d'ordinaire. Les théoriciens des asymétries d'information ont montré que ce genre de phénomène se retrouve sur tous les marchés : de biens, des services, du travail, du crédit, etc. A contrario, pour pouvoir fonctionner, le système walrassien doit supposer qu'il existe un savoir commun sur la qualité des biens, c'est-à-dire une construction institutionnelle implicite de connaissance des qualités à laquelle tout le monde adhère collectivement. Il y a plein d'institutions cachées, dans le monde walrassien !

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Enfin, le futur n'est jamais totalement surprenant, dans cette approche...

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A.O. : On pourrait se dire que, même si les qualités sont déterminées de manière objective, dès que l'on introduit le futur et l'incertitude qui l'accompagne, on perd cette objectivité puisque chacun se fait sa propre idée de ce qui l'attend demain. A nouveau, il n'en est rien. Dans l'approche économique dominante, le futur peut être décrit de manière objective - cela ne veut bien sûr pas dire que le futur est déterminé mais que, à l'instant t, tout ce qui peut se passer dans l'avenir peut être listé de manière objective et exhaustive. Aucune surprise ne peut survenir. Tous les états du monde sont connus et on peut affecter à chacun d'eux une probabilité. En conséquence, pour chaque état du monde futur, je peux dès aujourd'hui déterminer les marchandises qui seront les mieux adaptées demain pour répondre à mes besoins : s'il pleut, je sais qu'il me faudra un parapluie, s'il fait chaud, un parasol, etc. Dans ce monde sans surprise, il n'est pas besoin de monnaie pour faire face à l'incertitude. Les objets suffisent.

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Le monde de la théorie dominante actuelle est donc, dites-vous, le monde de l'objectivité marchande.

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A.O. : Tout à fait. Cette représentation repose sur les quatre hypothèses fortes que je viens de décrire : des marchandises dont la qualité est authentifiée ; un rapport aux biens de nature strictement utilitaire, non passionnel ; un mécanisme de prix complètement neutre ; une vision objective du futur. C'est ce que je nomme l'" objectivité marchande ". Dans le monde de l'objectivité marchande, personne ne dépend des autres ; les conflits, parce qu'ils sont limités à la seule utilité, sont d'une très basse intensité passionnelle. La force de ce modèle est de donner à voir un monde sans violence, entièrement pacifié par les objets.

D'autres hypothèses pour une reconstruction

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Une fois la critique faite, vous passez ensuite à l'étape de la reconstruction d'une nouvelle approche économique s'appuyant sur d'autres hypothèses...

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A.O. : L'acteur marchand tel que le considère la pensée dominante est déjà socialisé : avant d'arriver sur le marché pour échanger, il sait déjà exactement ce qu'il veut. Tout au contraire, il faut considérer que les préférences des acteurs se construisent dans l'interaction avec les autres. C'est ce que j'appelle l'hypothèse mimétique : l'acteur économique ne sait pas de toute éternité ce qui est bon pour lui ; il cherche à le découvrir par le biais de modèles qu'il copie. Personne n'est conduit naturellement à vouloir un téléphone portable ou un accès à Internet !

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Comme l'explique le philosophe René Girard, le mimétisme prend deux formes, selon que le modèle est externe au monde social du sujet ou qu'il y appartient. Don Quichotte qui se conforme aux préceptes d'Amadis de Gaule, personnage de fiction, illustre parfaitement la médiation externe. En conséquence, ses préférences sont exogènes et l'on retrouve le modèle walrassien, à ceci près que les buts poursuivis par l'acteur ne sont plus supposés naturels mais résultant d'un modèle extérieur aux interactions.

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Le cas le plus intéressant est celui de la médiation interne, lorsque celui qui sert de modèle est dans la même situation que celui qui le copie, à savoir qu'il ne connaît pas non plus a priori ses préférences et qu'il les détermine en observant lui aussi les autres pour se trouver un modèle à copier. Dans ce genre de situation, les phénomènes cumulatifs jouent à plein car la désirabilité de l'objet s'accroît au fur et à mesure qu'il est demandé. Pensez aux modes, par exemple : le fait qu'un individu choisisse un objet incite un autre à vouloir le même, dans un mouvement boule de neige. Chez Walras, on ne rencontre pas de tels phénomènes cumulatifs : dès que plusieurs personnes veulent le même objet, les prix augmentent et la demande baisse, le mécanisme est autorégulateur. Dans le monde de la médiation interne, plus les autres désirent un objet, plus il est désirable. Il en est ainsi parce que l'attraction qu'exerce le produit ne tient pas à ce qu'il est mais au fait que les autres le veulent.

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Dans ce monde, la rareté des objets n'est en rien un fait naturel. L'idée d'une production répondant à un besoin doit être abandonnée. Les rivalités mimétiques ne cessent de créer de nouveaux désirs. Elles réinventent des objets en permanence dans un mouvement perpétuel de création de rareté. L'anthropologue Marshall Sahlins a très bien compris cela : dans Age de pierre, âge d'abondance, il montre que les sociétés où domine la rareté ne sont nullement les sociétés primitives mais les nôtres. Pourquoi ? Parce que les sociétés anciennes disposent exactement des objets dont elles ont besoin, et que personne ne s'y amuserait à travailler sans fin pour en acquérir plus. Alors que c'est ce que nous faisons : c'est parce que les objets entrent dans nos stratégies de différenciation et de distinction que les producteurs ne cessent d'en créer de nouveaux, pour tenter d'accaparer nos désirs à leur profit. La rareté perpétuelle est la loi première de notre économie politique, avec les conséquences écologiques que l'on sait.

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Est-ce que vous n'êtes pas en train de réinventer les idées de Thorstein Veblen ? Cet économiste institutionnaliste américain du début du XXe siècle avait déjà montré que les individus consomment ce qui leur donne du statut social en copiant les modes des classes supérieures.

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A.O. : En effet, Veblen fait partie de ces penseurs qui ont compris que la consommation est affaire de rivalités, que les produits achetés sont comme des " trophées " que l'on acquiert pour le prestige qu'ils offrent. Il a également vu que cela conduisait à des désirs sans fin, jamais satisfaits. Néanmoins, dans l'approche de Veblen, si chacun suit le modèle de la classe supérieure, on ne sait jamais comment fonctionnent les classes supérieures elles-mêmes. Pour y répondre, Veblen introduit l'hypothèse d'une culture prédatrice propre à ces classes qui en détermine le comportement. L'approche mimétique n'a pas besoin de l'existence de cette hiérarchie a priori : elle explique comment se produit de la distinction dans un monde d'égaux. Paradoxalement, le mimétisme produit de la hiérarchie.

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Dans cette approche, les biens de prestige sélectionnés peuvent a priori être n'importe lesquels, mais concrètement, celui qui s'est imposé, c'est la monnaie. Vous dites même que la fascination pour l'argent est l'énergie primordiale des économies marchandes.

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A.O. : Le désir constitutif de la société marchande est le désir de monnaie. Ce qui lie les acteurs de l'économie marchande, ce n'est pas d'abord l'utilité des choses : c'est la croyance généralisée dans la monnaie en tant qu'elle définit ce qu'est la valeur. Dans ce monde, ce qui est objectif, ce qui s'impose aux acteurs, c'est le fait qu'à chaque transaction, il y a un transfert de monnaie, ce que les comptes des agents ont pour mission d'enregistrer. La monnaie est l'institution qui fonde la valeur.

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Mais alors d'où vient le désir de monnaie ? Il est la conséquence directe de la séparation marchande. L'objectif fondamental des acteurs économiques est de pouvoir accéder aux marchandises des autres, et la seule façon d'y arriver est de pouvoir susciter leur désir pour ce que j'ai moi-même à offrir. Celui qui avait bien compris ça, c'est... Adam Smith ! Au début de la Richesse des nations, il écrit : " tout homme prudent, après le premier établissement de la division du travail, a dû naturellement s'efforcer de gérer ses affaires de façon à avoir par-devers lui, en plus du produit de sa propre industrie, une quantité d'une certaine denrée ou d'une autre, qu'il a imaginé ne pouvoir être refusée que par peu de gens en échange du produit de son industrie ". Tout y est : la question est bien de savoir ce que les autres désirent : de déterminer vers quoi se portera le désir majoritaire. Et comme l'écrit Smith, répondre à cette question est d'abord affaire d'imagination. Tout bien a priori peut convenir. Je propose de nommer " liquidité " cette propriété d'être désiré par autrui, et " biens liquides ", les biens qui satisfont à cette propriété. La liquidité est la forme que prend la puissance dans le cadre des rapports marchands, car c'est par la possession de biens liquides que les acteurs accèdent à la production d'autrui. Ce pouvoir spécifique à l'économie marchande est un pouvoir d'acheter. La monnaie est la forme absolue que prend la liquidité. Elle résulte des rivalités mimétiques en ce que celles-ci montrent une propension à se polariser sur un seul et même objet.

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Il reste alors à expliquer comment un sentiment de croyance collectif peut se fixer de manière durable sur un objet comme la monnaie...

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A.O. : Rappelons-nous que, pendant des millénaires, l'or est resté la référence, l'objet fabuleux par excellence après lequel tout le monde courait car chacun croyait en sa puissance. C'est ce genre de fascination qu'il faut arriver à expliquer. Elle a pour origine, selon nous, la polarisation mimétique.

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Que la polarisation mimétique puisse ainsi engendrer des croyances sociales durables, créatrices de valeur, est ce que, en son temps, avait déjà compris Emile Durkheim. Pour cet auteur, ce qui est pensé et senti en commun, ce qu'il appelle l'unisson, acquiert une emprise extrême sur les esprits individuels et les transforme en profondeur. Il en va ainsi, nous dit-il, des foules révolutionnaires, dont la force réunie est à l'origine de nouvelles divinités, comme la Patrie ou la Raison. Cette puissance particulière propre à la multitude polarisée joue chez Durkheim un rôle particulier puisqu'il y voit même ce qui définit le fait social en tant que trait spécifique à la société. Il s'ensuit que le concept de puissance de la multitude ainsi définie fournit les bases d'une pensée en mesure de saisir dans un même cadre toutes les valeurs, la valeur économique comme les valeurs religieuses, morales ou esthétiques. C'est là le moyen d'en finir avec le schisme que connaissent actuellement les sciences sociales.

Une approche unidisciplinaire

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Dans cette approche, les faits économiques se fondent dans la société, les relations de pouvoir, la psychologie sociale, etc. Ils n'ont pas de singularité qui justifierait une science économique particulière.

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A.O. : Le fait économique est un fait social comme un autre. Il n'a aucune essence particulière qui le distinguerait des autres faits sociaux. C'est le grand espoir de ce livre que de rompre avec l'enfermement d'une science économique coupée des autres sciences sociales pour promouvoir une approche que je qualifie d'unidisciplinaire. Pour éviter tout malentendu, soulignons que l'unidisciplinarité ne milite pas pour la suppression des traditions disciplinaires, lesquelles sont porteuses d'exigences méthodologiques dont la science sociale ne saurait se priver, mais pour leur intégration progressive dans un cadre conceptuel unifié, favorisant de fortes interactions dès lors qu'elles parlent la même langue, à la manière, par exemple, de ce que font aujourd'hui l'histoire et la sociologie.

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Je ne sais pas comment ce livre sera reçu par les économistes. Mais il prend une position radicalement différente de celle de Durkheim, qui rejetait l'approche walrassienne, en laquelle il voyait des mondes imaginaires bâtis autour de jeux logiques et à ce titre sans intérêt. Pour ma part, je respecte l'économie néoclassique comme un modèle théorique construit et innovant, mais qui ne saisit qu'un pan du fonctionnement des économies réelles.

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A ce sujet, vous finissez en disant que les sciences sociales veulent soit rendre le monde intelligible, soit le changer. Comme la théorie néoclassique est normative et qu'elle veut changer le monde pour qu'il se rapproche de son modèle, vous plaidez pour une science sociale qui se donne pour mission de comprendre le monde plutôt que de le changer. Etes-vous partisan d'une science sociale conservatrice ?

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A.O. : Beaucoup de gens me font cette remarque. Je ne crois pas. Marx a écrit que " les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières. Ce qui importe, c'est de le transformer ". Dans mon livre, je constate que les économistes ont trop voulu transformer le monde en négligeant la compréhension de ce qui est ! La financiarisation moderne illustre ce fait d'une manière exemplaire : elle est en grande partie une création des économistes. Au-delà de la boutade, je demande aux économistes de prendre leurs distances par rapport aux intérêts qui ne cessent de chercher à les instrumentaliser. D'abord le monde économique lui-même, bien entendu, mais aussi de plus en plus les médias, sans oublier les intérêts politiques. Je milite pour une pensée indépendante, si jamais une telle chose peut exister.

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Mais une fois ce monde explicité par vos analyses, pouvez-vous vous contenter de dire à la société : " voilà comment cela fonctionne, si cela vous plaît, conservez le monde tel qu'il est, et si cela ne vous plaît pas, faites ce que vous voulez pour le changer " ? Pour ma part, je reste dans mon bureau pour écrire mon prochain livre !

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A.O. : Pas du tout, je dis simplement : méfiez-vous des experts ! Je comprends que les économistes soient soumis à une forte pression de la part de la société pour dire ce qu'il faut faire. Ces demandes sont légitimes. Mais quand nous, économistes, répondons à ces sollicitations, sommes-nous bien sûrs d'avoir les connaissances adaptées qui nous autorisent à formuler des réponses ? Par là, je veux dire que les sociétés sont des totalités, dont l'économie n'est qu'une partie. Il n'y a pas qu'une seule solution possible mais plusieurs, qui dépendent de ce que les sociétaires désirent. Par ailleurs, en mettant systématiquement l'économiste dans la position de " conseiller du prince ", on favorise grandement cette dérive que je critiquais il y a un instant, dérive qui tend à privilégier l'action sur la compréhension. Je plaide plutôt, comme Max Weber, pour une séparation entre le savant et le politique. C'est un principe de précaution méthodologique que de conserver une barrière entre des jugements sur des faits et des conseils pour changer le monde. Je veux croire à la possibilité d'un savoir objectif sur les faits sociaux.

Notes

[1]

André Orléan, L'Empire de la valeur. Refonder l'économie, Paris, Le Seuil, coll. " La couleur des idées ", 2011.

Plan de l'article

  1. Une critique de la pensée économique existante
  2. Les quatre hypothèses cachées de la théorie dominante
  3. D'autres hypothèses pour une reconstruction
  4. Une approche unidisciplinaire

Pour citer cet article

  Orléan André, Propos recueillis parChavagneux Christian, « Comment refonder la science économique », L'Économie politique, 4/2011 (n° 52), p. 29-39.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2011-4-page-29.htm
DOI : 10.3917/leco.052.0029


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