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L'Économie politique

2011/4 (n° 52)


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Après la panique suscitée par les conséquences largement inattendues de la faillite de Lehman Brothers, de vigoureuses interventions publiques se sont attachées à enrayer les risques d'une dépression équivalente à celle de 1929-1932. La reprise qui intervient à partir du printemps 2009 semble justifier l'espoir d'un dynamisme rapide et durable de l'économie mondiale, avant que la communauté financière internationale manifeste son inquiétude à l'égard de la non-soutenabilité des dettes souveraines de quelques-uns des membres de l'Union européenne. A partir de 2011, les politiques d'austérité se généralisent, au point que se manifeste à l'automne un ralentissement général de la conjoncture qui, à son tour, rend problématique la reprise attendue de la croissance [IMF, 2010].

2011 : la fin de l'illusion d'un retour rapide à la croissance

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Il faut pourtant dépasser cette chronique, en faveur d'un diagnostic des facteurs structurels qui hypothèquent le dynamisme de l'accumulation.

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Aux Etats-Unis, la chute des prix de l'immobilier se poursuit et, compte tenu de l'ampleur du stock de dette des ménages, le processus de retour à un rôle moteur de la consommation va s'étaler tout au long de la présente décennie. Pour leur part, les entreprises non financières ne sont pas incitées à investir, face à la sous-utilisation massive des capacités de production et la faiblesse des perspectives de croissance du revenu salarial. Enfin, l'arrêt des mesures de soutien à l'économie se traduit en 2011 par une décélération de la croissance, aggravée par le conflit politique autour des moyens pour résorber la dette publique américaine, ce qui semble bloquer la répétition d'un plan de relance de grande ampleur. Il se pourrait fort que les Etats-Unis, à la grande surprise des autorités publiques, connaissent une décennie perdue assez analogue à celle qui marqua au Japon l'éclatement de la bulle immobilière.

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L'Union européenne, de son côté, souffre de la défiance des financiers internationaux à l'égard de la possibilité de résorption du stock de dettes publiques liées aux coûts cumulés de l'absence de réforme visant à stimuler la compétitivité des économies les plus faibles de la zone euro, mouvement qu'a amplifié la flambée des déficits publics consécutifs à la récession de 2008-2009. L'adoption de plans d'austérité budgétaire, y compris par les pays bénéficiant d'un excédent commercial et d'un déficit public modéré, se conjugue avec le ralentissement de l'économie mondiale pour susciter un quasi-arrêt de la croissance à la fin de l'année 2011.

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Enfin, les pays émergents, et tout particulièrement les pays asiatiques, continuent à croître rapidement, mais diverses tensions se manifestent tenant à l'accélération de l'inflation, la récurrence d'emballements spéculatifs, au point de justifier des mesures de stabilisation. Autant de facteurs qui entrent en résonance pour sonner le glas d'un retour à une forte croissance de l'économie mondiale.

Feu les régimes d'accumulation de la décennie 2000

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Comment expliquer ces perspectives plutôt sombres ? Ce sont les sources mêmes de la croissance des décennies 1990 et 2000 qui se sont érodées puis enrayées. Aux Etats-Unis, n'était-il pas illusoire de penser pouvoir relancer le régime d'accumulation tirée par la finance par le relais de l'endettement public, dans l'espoir d'une relance du crédit aux ménages ? En effet, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, la société nord-américaine souffre d'un taux de chômage élevé et de longue durée pour un grand nombre de salariés : près de 9 millions d'emplois ont été détruits par rapport au pic atteint en 2007, et cela pèse sur les salaires réels de ce fait en décroissance. Les ménages, qui font face à une réduction de leur pouvoir d'achat, ne sont alors guère incités à accepter de nouveaux crédits, mouvement que renforce la durable aversion des banques à l'égard du risque. De leur côté, les entreprises non financières sont incitées à optimiser leurs résultats en gérant au mieux leur portefeuille financier, en évitant l'irréversibilité propre à toute décision d'investissement productif.

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Il n'est dès lors pas étonnant qu'il ne soit pas possible d'établir un nouveau régime de croissance tirée par l'innovation et les exportations, d'autant que les choix passés des industriels américains d'une intense délocalisation des emplois manufacturiers continuent à peser et provoquer une lente et pour l'instant irréversible désindustrialisation. Dans le même temps, la finance s'est tellement déconnectée de la contribution à l'activité économique que les banques engrangent de confortables profits grâce à un accès facilité à un crédit bon marché et un placement en bons du Trésor ou sous la forme d'actifs spéculatifs. La défense de la valeur actionnariale implique ainsi un redressement de la part des profits dans le revenu national, mais sans déboucher sur une reprise de l'accumulation, par manque de demande effective correspondante. Clairement, l'économie américaine est entrée dans une crise structurelle, et non pas dans un cycle économique plus marqué que par le passé.

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A l'exception du Royaume-Uni et de l'Islande, les pays de l'Union européenne ne souffrent pas des mêmes maux, mais leurs différents régimes de croissance arrivent à leurs limites avec le blocage du financement par le marché des dettes publiques des pays de l'Europe du Sud. En effet, les économies qui ont mis en oeuvre un régime bâti sur la compétitivité, l'exportation et l'innovation (Allemagne et Europe du Nord) vivaient pour une large part des ventes aux pays de l'Europe du Sud, dont la croissance provenait du dynamisme de la consommation privée et des achats de logements (Espagne, Irlande) ou de l'extension des dépenses et des transferts publics (surtout la Grèce, et à un moindre degré le Portugal et l'Italie). Si les non-résidents détenteurs des bons du Trésor de ces pays réalisent - enfin ! - que la qualité de la gestion de l'Etat n'est pas la même en Grèce qu'en Allemagne et que les gouvernements de la zone euro s'avèrent incapables de décider puis d'organiser les transferts nécessaires au sauvetage des pays les moins compétitifs, c'est le moteur même de la croissance associée à la création de l'euro qui se trouve irrémédiablement bloqué. La divergence des taux d'intérêt sur les dettes publiques correspondantes est l'indice de la fin de cette complémentarité entre ces deux régimes de croissance contrastés. En 2011, les taux d'intérêt à dix ans sur la dette allemande atteignent leur plus bas niveau historique alors que flambent ceux de la dette grecque, ce qui marque la fin d'une phase de l'intégration européenne.

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En 2008, l'ampleur et la rapidité de la réaction de la Chine avaient beaucoup contribué à la stabilisation de l'économie mondiale en maintenant un pôle de croissance forte, alors que se diffusait la récession des Etats-Unis à l'Europe et à un moindre degré à l'Amérique latine. Mais précisément, l'explosion du crédit a créé une bulle immobilière, suscité une flambée du prix des matières premières, y compris des produits agricoles, qui s'est répercutée dans une hausse sans précédent des salaires nominaux. En lui-même, ce mécanisme atténue la compétitivité des produits chinois et pourrait favoriser l'émergence d'un régime de croissance tirée par la demande et les besoins domestiques, liés en particulier à la santé et à l'éducation. Mais en tout état de cause, il n'est plus possible, face à une rechute de l'économie mondiale, de mettre en oeuvre un plan de relance aussi massif que celui consécutif à la faillite de Lehman Brothers.

Possibilités et voies d'une " définancialisation " des sociétés contemporaines

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De manière directe ou indirecte, la plupart des blocages qui viennent d'être explicités dérivent d'une déconnexion croissante entre la stratégie des financiers et la soutenabilité de l'activité économique. Il est devenu courant d'imputer ces déséquilibres à la mondialisation en matière de division internationale du travail et de mouvements des flux de capitaux. Or les frictions en matière de commerce international sont largement la conséquence de la stratégie de gouvernements qui adoptent un régime de change compétitif, au détriment des économies - telle la zone euro - qui laissent flotter la valeur de leur monnaie au gré des espoirs et des craintes de la finance internationale.

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Par ailleurs, nombre d'études, y compris des organisations internationales, tel le FMI [Kose et al., 2009], ont montré que l'ouverture à l'échange international avait eu en général des conséquences positives sur la croissance, et le plus souvent sur le niveau de vie, alors que la libéralisation du compte de capital n'avait pas eu de tels effets favorables. Au contraire, dans l'histoire, on observe une corrélation forte entre la mobilité internationale des capitaux et la fréquence des crises bancaires et financières, même si les économistes ont généralement quelques difficultés à admettre qu'il s'agit d'un mécanisme de cause à effet [Reinhart et Rogoff, 2009, p. 156]. Il se pourrait que la " définancialisation " (cf. tableau 1) soit une des conditions à un retour à la stabilité des relations internationales, plus qu'un protectionnisme qui serait mené au nom de la démondialisation.

Tableau 1. Retrouver des régimes d'accumulation moins fragiles que ceux tirés par la detteTableau1
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Les années 2008-2011 ont permis de remettre en perspective et de réévaluer les mérites que l'on attribuait à une croissance tirée par l'extension continue du crédit. On constate d'abord que la croissance américaine, plus forte que celle de l'Europe dans les années 2000, tenait très largement à un laxisme plus grand de l'octroi de crédit, et qu'ensuite et surtout, cette stratégie n'était pas soutenable à long terme. Avec le recul, on s'aperçoit que certains pays, tels le Canada et l'Allemagne, ont pu éviter une bulle immobilière en maintenant des critères stricts de gestion du crédit hypothécaire et que la titrisation de crédits à haut risque de non-paiement continue à hypothéquer la viabilité de certaines banques et systèmes financiers, comme en témoigne l'effondrement de la banque Dexia. De même, au-delà de la pression des groupes d'intérêt représentant les grands établissements financiers, les gouvernements sont de plus en plus incités à suivre l'opinion des citoyens lorsqu'ils déclarent refuser de payer par des impôts accrus un nouveau sauvetage de financiers imprudents ou incompétents, selon un mouvement qui a fortement marqué la politique islandaise depuis son effondrement financier. A cet égard, il est remarquable que la commission Vickers, chargée de proposer une réorganisation du système bancaire britannique, ait suggéré un retour à la séparation stricte entre banque commerciale et banque d'investissement.

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La succession des crises asiatiques puis des pays de l'Europe centrale en 2008 a mis au premier plan le danger que représentent d'amples entrées de capitaux pour un pays dont les agents acceptent de s'endetter en devises étrangères. La sagesse serait donc de tenter de revenir à la situation plus sûre des années 1960 et 1970, période au cours de laquelle les résidents étaient les principaux acheteurs de la dette publique nationale. Pourquoi n'observe-t-on pas de fuite devant le yen alors que n'a cessée d'augmenter la dette publique totale rapportée au produit intérieur brut (PIB) ? D'une part, les banques japonaises continuent à être les acheteurs privilégiés de bons du Trésor ; d'autre part, la permanence de forts excédents de la balance commerciale évite la contrainte que représente à terme le financement de la dette publique par l'épargne internationale, par l'intermédiaire d'entités financières en quête de rendements élevés. Pour n'avoir pas suivi cette stratégie, les gouvernements de la zone euro font aujourd'hui face à l'impatience et aux exigences renouvelées des financiers internationaux. De plus, un freinage de la mobilité des capitaux permettrait de rendre à nouveau compatibles le rendement des placements de portefeuille et celui de l'investissement productif. Ce pourrait être en outre un instrument pour que les taux de change reflètent les facteurs de compétitivité de l'économie nationale plus que les perspectives de rentabilité comparée de ses actifs financiers.

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Les difficultés que rencontrent les gouvernements nationaux et les autorités européennes pour surmonter la crise de la dette des pays de l'Europe du Sud montrent l'intérêt de stratégies préventives qui évitent aux gouvernements la tentation de céder à des demandes politiques et sociales pressantes en laissant filer la dette publique : les ajustements sont d'autant plus coûteux que la prise de conscience de la non-soutenabilité est tardive. La constitution d'un fonds de stabilisation, le contrôle effectif de la soutenabilité de la dette publique, la limitation de l'endettement public au financement des investissements publics contribuant à la croissance et la compétitivité de l'économie nationale sont autant de méthodes pour prévenir une crise de dette souveraine. Mais tout dépend de l'aptitude des gouvernements à forger des coalitions politiques et sociales capables de défendre ce principe, car les normes juridiques ou la constitutionnalisation d'une saine gestion des finances publiques ne suffisent pas, comme l'a montré la violation récurrente du Pacte de stabilité et de croissance par nombre de pays européens.

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L'élimination de ces causes directement financières des crises économiques permettrait un meilleur diagnostic des autres facteurs de la soutenabilité d'un régime de croissance. Comment financer les retraites et les dépenses de santé de sociétés dans lesquelles l'espérance de vie s'allonge et le rapport entre actifs et inactifs se réduit ? Clairement, la finance de marchés spéculatifs qui a marqué les deux dernières décennies n'est pas la réponse. De même, aucun credit default swap (CDS) ne viendra à bout de l'incohérence de la construction européenne actuelle, qui organise la mise en commun de la souveraineté monétaire mais n'en tire pas les conséquences en matière politique et fiscale, en refusant les transferts correspondants entre zones dont la fortune est transitoirement ou durablement inégale. Le pouvoir souvent exorbitant de la finance se nourrit de la faiblesse du politique et de son incapacité à aboutir par la délibération à des solutions assurant la viabilité du projet politique européen. Enfin, les contraintes écologiques liées à l'approvisionnement en matières premières et aux limites environnementales peuvent être l'occasion d'un redéploiement des sources tant de l'innovation que de l'accumulation, et bien sûr des modes de vie. Des produits financiers adéquats pourraient faciliter cette transition, mais ce ne sont pas ceux qui ont suscité emballements spéculatifs et bulles boursières et immobilières.

La nécessaire transformation des divers régimes de croissance

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A la lumière de la diversité des régimes d'accumulation observés à l'échelle mondiale, il serait fallacieux de rechercher un régime, libéré de la tyrannie de la finance, qui serait unique et vers lequel convergeraient tous les pays [Boyer, 2011a]. Compte tenu de la forte dépendance par rapport à la configuration institutionnelle et de spécialisation antérieure et au style de délibération politique, on peut imaginer une grande variété de trajectoires (cf. tableau 2 page suivante).

Tableau 2. La décennie 2008 : les voies de recomposition des régimes d'accumulationTableau2
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Les analystes des pays latino-américains, qui sont allés de crises en crises du fait de leur extrême dépendance à l'égard des entrées de capitaux pour compenser les aléas de leur dynamique interne, sont les premiers à avoir proposé une alternative au régime de croissance dépendant de la finance internationale. Elle est fondée sur trois piliers : une formation de capital financée par l'épargne domestique, un recours limité à l'endettement public grâce à système fiscal efficace, et un régime de change assurant la compétitivité à moyen ou long terme du secteur exposé à la concurrence internationale [Bresser-Pereira, 2009].

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Cette tendance à l'autonomisation des systèmes financiers au niveau national ou de grandes zones géographiques implique en retour un recentrement des régimes d'accumulation fondés jusqu'ici sur un rôle d'intermédiation financière au niveau mondial, comme les Etats-Unis ou le Royaume-Uni. On peut ainsi anticiper une conversion plus ou moins complète de l'économie américaine dans la direction des services à haute valeur ajoutée, des produits liés à l'économie de la connaissance, à défaut d'une vigoureuse politique d'innovation qui permettrait de retrouver une base industrielle suffisamment puissante.

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Les pays qui explorent avec persévérance une accumulation fondée sur l'innovation et la compétitivité à l'échelle internationale ont mesuré les conséquences de cette dépendance à l'occasion de la récession de 2008-2009, qui fut particulièrement marquée en Allemagne, au Japon et en Corée du Sud. Le nouveau ralentissement de l'économie internationale en 2011 repose la question de la possibilité d'un meilleur équilibre de ce modèle, non seulement grâce à une diversification géographique accrue mais aussi par la recherche d'un modèle économe en ressources naturelles et plus réactif à la demande domestique.

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Les régimes rentiers qui vivent de l'exportation des ressources naturelles voient leur avenir dépendre crucialement du dynamisme de la croissance des pays émergents et de la poursuite - ou non - de l'évolution favorables des termes de l'échange. Même s'il est probable que cette contrainte de ressources ne se manifestera que progressivement à travers la formation du prix des matières premières - d'autant plus que se réduirait leur volatilité du fait d'un renchérissement du coût de la spéculation -, il serait de bonne méthode de tenter de convertir ces rentes en une remontée des filières vers des produits à plus haute valeur ajoutée, sur le modèle de la stratégie chilienne des deux dernières décennies. Sans oublier que la prudence norvégienne en matière de prévention de la maladie hollandaise, grâce à une gestion prudente des excédents budgétaires issus de l'envol des recettes liées à la rente, pourrait faire école, au Brésil par exemple, afin de gérer au mieux la découverte d'abondantes ressources pétrolières.

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L'Inde constitue sans doute le meilleur exemple d'une économie-continent, certes insérée dans les réseaux internationaux, mais dont l'objectif est de consolider une dynamique interne de croissance cumulative fondée sur la synchronisation entre approfondissement de la division du travail et essor du marché interne. On peut se demander si, à terme, les dirigeants Chinois ne visent pas une configuration équivalente en se désengageant d'une très forte dépendance à l'égard de la demande étrangère et de l'importation des technologies les plus avancées. La recherche persévérante de constitution d'un système national d'innovation, une politique active de salaire minimum et la constitution d'une couverture sociale - fût-elle minimaliste - vont dans le sens d'une synchronisation entre production nationale et marché domestique.

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Certains pays, enfin, sont caractérisés par un régime hybride, au sens où une ouverture tous azimuts à la concurrence internationale et à la globalisation financière a précipité la décomposition de l'architecture institutionnelle qui soutenait une croissance par substitution d'importation. La crise ouverte en 2008 peut être l'occasion d'une grande bifurcation sur le modèle de ce que l'on observait en Argentine après l'effondrement financier, économique et politique de la stratégie qui visait à une articulation de plus en plus complète à l'économie mondiale. A cet égard, n'est-il pas remarquable que ce pays, privé d'accès à un financement international, ait pu néanmoins relever son taux d'investissement productif et croître à un rythme particulièrement élevé pendant près d'une décennie ? Même si, à terme, se manifestent de dangereuses tensions inflationnistes. A contrario, la densité des relations tissées avec l'économie nord-américaine rend beaucoup plus problématique une telle stratégie d'autonomisation pour le Mexique. Mais le prix social et politique à payer est considérable puisque la société se balkanise et que le politique s'avère incapable de trouver une issue aux conflits et violences qui traversent le pays.

Comment est-on sorti des précédentes grandes crises de la dette ?

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La longue histoire des crises financières fournit quelques repères quant aux voies possibles de reconstruction des relations entre les sociétés et leur système financier en vue de retrouver un sentier de croissance.

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Si l'on se réfère au précédent de la crise des années 1930, ce furent des dévaluations compétitives qui permirent à certains pays de retrouver le chemin de la croissance. On retrouve trace de cette stratégie sous la forme d'une guerre des régimes de change, que l'on vise le nouveau " développementisme " brésilien ou les frictions sino-américaines autour de l'évolution de la parité du yuan et du dollar, mais ce n'est pas une solution généralisable au niveau du système économique mondial car, à la sous-évaluation de certaines monnaies, correspond la surévaluation de certaines autres, en l'occurrence de l'euro au cours des années récentes.

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Le retour à un nationalisme économique a été la solution choisie par l'Allemagne pour surmonter les conséquences dévastatrices de l'impossibilité d'assurer les transferts associés au paiement des réparations. En un sens, l'établissement du régime de Bretton Woods a permis un recentrage de la croissance sur l'espace national grâce aux transferts du plan Marshall puis à la stabilité assurée par l'établissement d'une Pax Americana. L'incapacité des sommets successifs du G20 à mettre en oeuvre des règles internationales permettant que les divers pays retrouvent une certaine marge d'autonomie de leur politique économique montre combien, de nos jours, cette option est problématique.

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En fait, ce fut l'inflation qui, immédiatement après la Seconde Guerre mondiale permit de résorber le stock de dettes publiques et privées, conformément à la proposition de John Maynard Keynes d'organiser l'euthanasie des rentiers pour mieux favoriser l'entreprise et l'investissement. Or cette option se heurte à la configuration actuelle dans laquelle les créanciers ont le pouvoir d'incorporer préventivement dans les taux d'intérêt et les primes de risque tout relèvement des anticipations d'inflation... quitte à provoquer ainsi la faillite de leurs débiteurs. De plus, le haut niveau de chômage et de sous-utilisation des capacités de production à l'échelle mondiale hypothèque la possibilité d'une inflation par les coûts... à l'exception, déjà mentionnée, de l'accélération récente de l'inflation en Chine et dans diverses autres économies émergentes.

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Une fois la phase de reconstruction achevée, ce fut le dynamisme de la croissance et la faiblesse du taux d'intérêt réel qui autorisèrent la stabilisation, voire la réduction des dettes publiques et privées, stimulant au passage tant la consommation de biens durables que l'investissement productif. A l'âge d'or du fordisme, l'industrie a utilisé à son bénéfice les facilités d'une économie de crédit, alors que de nos jours la valeur actionnariale et les impératifs financiers continuent à gouverner toutes les composantes de la stratégie des firmes tant industrielles que de services. De ce fait, la prospérité du secteur financier peut aller de pair avec de piètres performances en matière de croissance.

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Par le passé, des politiques de stabilisation, voire d'austérité, ont effectivement permis d'enrayer la croissance de l'endettement public. Mais il est a priori difficile de répéter l'expérience de la désinflation compétitive française des années 1980, ou encore la longue période de stabilisation du salaire réel obtenue par les autorités allemandes pour répondre aux coûts de la réunification. En effet, la vague de politiques d'austérité en Europe, et potentiellement aux Etats-Unis, réduit au contraire la croissance de l'économie mondiale et rend encore plus problématique le remboursement des dettes souveraines mais aussi privées des pays dont la compétitivité s'est détériorée [Boyer, 2011b].

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Enfin, il ne faut pas oublier que, de façon récurrente, certains Etats sont dans l'incapacité de rembourser leurs dettes et font défaut. L'exemple le plus récent est celui de l'Argentine : la renégociation de la dette avec une partie des créanciers, le retour à une monnaie nationale et la taxation des exportations ont permis un retour à une croissance rapide et un excédent budgétaire, donc une résorption du ratio de la dette publique sur le PIB. Une telle stratégie, que l'on pourrait a priori envisager pour la Grèce, se heurte au fait que nombre de banques européennes détiennent des bons du Trésor grec, de sorte que le défaut déboucherait sur une crise bancaire, et que par contagion le mouvement pourrait s'étendre aux dettes portugaise, espagnole, italienne. En quelque sorte, le succès de la globalisation et de l'innovation financières font du défaut d'un Etat le possible déclencheur d'une nouvelle crise financière mondiale. Mais quels sont les actifs sans risque, si même la dette de grandes économies fait problème ?

La décennie de tous les périls

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A la lumière de ces analyses, il est difficile d'anticiper une sortie par le haut des difficultés actuelles, c'est-à-dire sans épisode catastrophique de crise.

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Dans l'Union européenne, et plus particulièrement dans la zone euro, l'affrontement de conceptions nationales contrastées, pour ne pas dire opposées, a conduit jusqu'à présent à des décisions toujours en retard et insuffisantes par rapport aux développements de la crise impulsée par le temps court des marchés financiers. La Banque centrale européenne (BCE), au-delà de divisions internes, a réussi jusqu'en octobre 2011 à contenir les risques de contagion de la crise grecque aux autres pays grâce à ses interventions, mais le blocage de l'émission d'" eurobons " en contrepartie d'un contrôle communautaire sur les finances publiques nationales interdit un traitement efficace d'une crise qui n'est plus simplement de liquidité mais de solvabilité.

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Aux Etats-Unis, la nouvelle la plus préoccupante tient à la polarisation de deux camps politiques antagonistes incapables de dégager un compromis bipartisan qui échangerait une politique de relance à court terme contre un programme crédible de réduction à moyen et long terme des déficits et de l'endettement publics. Le problème est d'autant plus grave que la société américaine elle-même est divisée en deux camps concernant les enjeux tenant à l'intervention étatique et au rôle de la finance, sans qu'aucun d'entre eux ne dispose d'une claire et stable majorité.

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L'Inde, la Chine et le Brésil manifestent une bien meilleure crédibilité de leurs finances publiques, de sorte que la communauté financière internationale préfère leurs bons du Trésor à ceux de l'Europe. Cependant, ces économies sont travaillées par le dynamisme du crédit privé et des bulles spéculatives émergentes, les tensions récurrentes au sein de leurs régimes de croissance respectifs et les conséquences du ralentissement de l'économie mondiale qui résulte des difficultés de l'Europe et des Etats-Unis et de la montée de l'incertitude.

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A ces problèmes s'ajoutent de dramatiques erreurs de diagnostic. Les gouvernements de tout bord se sont convaincus que la crise des dettes venait essentiellement d'une mauvaise gestion publique, alors que c'est l'excès de l'innovation et de la globalisation financières qui a précipité la crise de 2008 et nourrit les présentes incertitudes. Depuis les années 1980, les responsables politiques ont délégué au marché les décisions impopulaires d'arbitrage entre des demandes sociales incompatibles [Krippner, 2011]. Ils en attendaient leur rationnement par la rareté des ressources disponibles, mais la libéralisation financière a au contraire permis de satisfaire les entrepreneurs, les consommateurs, les titulaires de fonds de pension, les accédants au logement... et les financiers eux-mêmes. Tels des apprentis sorciers, les politiques ont libéré l'esprit de la finance et ils ne peuvent plus le faire rentrer dans la lampe d'Aladin.


Bibliographie

  • Artus, Patrick, 2011, " Où la politique de réduction des déficits publics déclenche-t-elle une dynamique dépressive cumulative, et pourquoi ? ", Flash Economie, n? 545, Natixis, 13 juillet.
  • Boyer, Robert, 2011a, Les financiers détruiront-ils le capitalisme ?, Paris, Economica.
  • Boyer, Robert, 2011b, " The four fallacies of contemporary austerity policies : the lost Keynesian legacy ", Cambridge Economic Journal, à paraître.
  • Bresser-Pereira, Luiz Carlos, 2009,Mondialisation et compétition. Pourquoi certains pays émergents réussissent et d'autres non, Paris, La Découverte.
  • IMF (International Monetary Fund), 2010, " Will it hurt ? Macroeconomic effects of fiscal consolidation ", World Economic Outlook 2010. Recovery, Risk, and Rebalancing, chap. 3.
  • Kose, M. Ayhan, Prasad, Eswar, Rogoff, Kenneth S., et Wei, Shang-Jim, 2009, " Financial globalization : a reappraisal ", IMF Staff Papers, Palgrave Macmillan Journals, vol. 56, n? 1, International Monetary Fund, mars.
  • Krippner, Greta R., 2011, Capitalizing on Crisis. The Political Origins of the Rise of Finance, Cambridge (MA), Harvard University Press.
  • Reinhart, Carmen M., et Rogoff, Kenneth S., 2009, This Time Is Different. Eight Centuries of Financial Folly, Princeton (NJ), Princeton University Press.

Plan de l'article

  1. 2011 : la fin de l'illusion d'un retour rapide à la croissance
  2. Feu les régimes d'accumulation de la décennie 2000
  3. Possibilités et voies d'une " définancialisation " des sociétés contemporaines
  4. La nécessaire transformation des divers régimes de croissance
  5. Comment est-on sorti des précédentes grandes crises de la dette ?
  6. La décennie de tous les périls

Pour citer cet article

Boyer Robert, « Une croissance sans laxisme financier est-elle possible ? », L'Économie politique, 4/2011 (n° 52), p. 76-90.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2011-4-page-76.htm
DOI : 10.3917/leco.052.0076


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