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L'Économie politique

2015/2 (n° 66)


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Le 15 avril dernier, une militante arborant le slogan "Stop à la dictature de la BCE" sautait sur l'estrade devant le président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, en pleine conférence de presse. La Banque centrale européenne abuse-t-elle de son pouvoir ? D'Athènes à Berlin, certains le pensent. Les Grecs la soupçonnent de resserrer le robinet du crédit pour obliger leur gouvernement à plier l'échine devant ses créanciers. A Berlin, au contraire, on lui reproche de trop ouvrir les vannes et de faciliter le financement des Etats, au risque qu'ils relâchent leurs efforts de rigueur. De part et d'autre, et pour des raisons diamétralement opposées, on l'accuse de se mêler de politique - pas seulement monétaire.

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La BCE s'en défend bien sûr, et dit s'en tenir strictement à son mandat : la stabilité des prix. Le récent programme d'achats d'actifs qui fait grincer des dents en Allemagne n'a d'autre objectif que de ramener l'inflation vers sa cible. Et dans les situations critiques, quand l'appartenance d'un Etat à la zone euro est en jeu, elle peut certes ouvrir ou fermer le robinet à euros, mais c'est l'eurogroupe qui décide de soutenir ou pas un Etat.

La cacophonie des Etats

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Pourtant, Mario Draghi fait en effet de la politique - et heureusement, oserait-on dire. Personne, au sein des institutions européennes, ne défend comme lui ce bien commun qu'est la monnaie unique : s'il fallait compter sur les gouvernements européens, l'euro aurait déjà disparu avec pertes et fracas. Sa manière n'est pas celle d'un dictateur, mais celle d'un diplomate dans le concert - ou plutôt la cacophonie - des Etats européens. En diplomate, il fait une lecture des traités qui permet à la BCE d'élargir considérablement ses moyens d'action. Il use du magistère de la parole pour ouvrir des voies, débloquer des situations, modifier des équilibres politiques. L'exemple le plus emblématique de ce pouvoir du verbe reste la fameuse phrase prononcée le 26 juillet 2012, alors que l'Espagne et l'Italie frôlaient l'asphyxie financière. Le patron de la BCE s'est alors dit prêt à "tout faire" ("what ever it takes") pour sauver l'euro, assurant que cela serait "suffisant". Ces mots ont suffi à calmer la spéculation en faisant comprendre aux marchés que la BCE se préparait à racheter la dette des Etats attaqués. Elle n'aura pas besoin de mettre en oeuvre le dispositif explicité un mois plus tard pour leur venir en aide.

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Autre coup d'éclat, en janvier dernier, contre le marasme économique d'une déflation prolongée en Europe. Là encore, le programme de rachats massifs de titres publics nationaux a été si bien préparé par les discours que ses effets étaient à l'oeuvre avant même son annonce. Déjà actée par les marchés, la décision s'est finalement imposée, contre l'avis des dirigeants allemands.

La BCE ne peut pas tout

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Mais si la BCE peut ouvrir tout grand le robinet à liquidités, cela ne suffit pas à faire une politique économique. Dans son discours à Jackson Hole, aux Etats-Unis, le 22 août 2014, Mario Draghi avait averti les Etats : la BCE fait sa part, mais elle ne peut pas tout. La politique monétaire sera d'autant plus efficace qu'elle agira "en soutien des financements publics". Il a appelé les gouvernements à utiliser leurs marges de manoeuvre budgétaires, à se coordonner et à mettre en oeuvre "un vaste programme d'investissement public" européen.

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Un discours suivi jusqu'à présent de médiocres effets : le plan Juncker n'est qu'un pas timide dans cette direction. Et la coordination budgétaire demeure un vain mot. L'habileté diplomatique de Mario Draghi peut se déployer dans le vide politique abyssal de la zone euro, mais elle ne saurait le combler.

Plan de l'article

  1. La cacophonie des Etats
  2. La BCE ne peut pas tout

Pour citer cet article

Moatti Sandra, « Mario Draghi ou le pouvoir du verbe », L'Économie politique, 2/2015 (n° 66), p. 5-6.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2015-2-page-5.htm
DOI : 10.3917/leco.066.0005


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