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L'Économie politique

2015/3 (N° 67)


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Un revenu versé à tous, sans condition ni contrepartie ? Longtemps cantonnée aux débats intellectuels, l'idée séduit désormais de plus en plus de partis politiques ou de mouvements citoyens en Europe. La plupart des partis Verts européens la défendent, en Espagne, elle figure sur la plateforme de Podemos, et en Suisse, une initiative populaire devrait conduire prochainement à un référendum. Et en avril dernier, en Finlande, la victoire du parti du Centre aux élections législatives a amené au pouvoir une formation dont le programme prévoit l'expérimentation d'un revenu de base.

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A vrai dire, l'idée n'est pas nouvelle. Thomas Paine, anglais de la fin du XVIIIe siècle, acteur de l'indépendance américaine et de la Révolution française, en est le père le plus souvent cité. Il fonde son argumentaire sur une critique de la propriété foncière au nom du droit naturel que détiennent tous les hommes sur la terre. Pour compenser son appropriation par quelques-uns, il imagine une indemnisation versée à tous, financée par une taxe applicable aux propriétaires. Cette inspiration se retrouve dans le Permanent fund, le fonds souverain mis en place en Alaska pour redistribuer également entre tous les citoyens les revenus de la rente minière et pétrolière.

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Mais, hormis quelques rares exemples dans d'autres pays pétroliers, le revenu de base stricto sensu - inconditionnel, universel et forfaitaire - n'a jamais été mis en oeuvre de façon pérenne. La Bolsa familia, mise en place au Brésil à partir de 2004, est réservée aux familles pauvres et conditionnée à la scolarisation des enfants. Des expériences limitées ont été conduites en Namibie et dans des villages ruraux de l'Inde. Mais, dans les pays dits "riches", il faut remonter aux expérimentations sociales menées dans quelques Etats américains dans les années 1970.

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Pourquoi cette idée retrouve-t-elle de l'audience aujourd'hui ? Sans doute parce qu'elle répond à une double préoccupation de notre époque marquée par la persistance du chômage de masse et du sous-emploi et la montée des inégalités.

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Elle répond tout d'abord à la crise de notre protection sociale fondée sur une norme de plein-emploi (comme l'explique Julien Dourgnon dans sa contribution à ce numéro). Malgré un coût important, elle délaisse un nombre croissant d'individus. Le revenu de base offrirait un socle plus simple, plus universel, moins intrusif et plus incitatif (puisqu'il ne baisse pas quand les revenus d'activité progressent).

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Mais le revenu de base n'est pas qu'une réponse défensive aux mutations du travail. Dans une économie cognitive, où les connaissances s'acquièrent et s'échangent de plus en plus en dehors des heures effectives de travail et où s'inventent grâce aux technologies numériques de nouvelles formes d'organisation du travail autour des "communs" de la connaissance (voir à ce sujet l'éclairage apporté par Carlo Vercellone), il est nécessaire de trouver de nouvelles formes de partage de la valeur. Sauf à accepter de voir les inégalités se creuser de manière intolérable en faveur d'une élite captant la plus-value produite par le travail gratuit de la multitude.

Auberge espagnole

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Séduisante, l'idée d'un revenu de base attire à la fois des pragmatiques - lutter contre la pauvreté, simplifier la protection sociale - et des utopistes - se libérer du travail aliénant et promouvoir une société du libre choix d'activité. En France, elle réunit des gens aussi différents que Christine Boutin et José Bové. Une variété qui confine à l'auberge espagnole idéologique, puisqu'on trouve aussi bien parmi ses promoteurs des néolibéraux, qui y voient le moyen de simplifier et de limiter drastiquement la protection sociale, que des anticapitalistes d'inspiration marxiste, pour qui c'est au contraire une étape supplémentaire dans la socialisation des revenus ; des keynésiens en quête d'un moyen de soutenir la demande que des écologistes promouvant la sobriété volontaire...

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Les promoteurs du revenu de base ont tendance à masquer ces clivages. Ceux-ci ressurgissent pourtant dès qu'on évoque la mise en oeuvre, le montant et le financement de ce revenu. Relativement faible et financé par un redéploiement des allocations existantes pour les libéraux (voir à ce sujet la présentation par Denis Clerc du projet du Liber) ; ou, au contraire, "suffisant pour vivre dignement" et financé par une forte hausse des prélèvements obligatoires pour les anticapitalistes. Pour sortir du dilemme entre l'universalité du dispositif et son niveau qu'impose un financement fiscal (comme l'explique Christian Arnsperger), keynésiens et écologistes planchent plutôt sur des modes de financement monétaire, là encore dans des directions assez différentes.

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Malgré ces dissensions, le revenu de base est-il un bon combat ? Faut-il prendre acte de la raréfaction du travail et croire ceux qui prophétisent le remplacement des travailleurs par des robots ? Des voix divergentes prédisent au contraire l'essoufflement durable des gains de productivité.

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Faut-il défaire l'emprise de l'emploi sur la protection et l'intégration sociale ? Mais cela revient à entériner le dualisme de la société entre ceux qui ont accès à l'emploi et ceux qui sont relégués au dehors, ayant perdu à la fois les droits attachés au salariat et la reconnaissance sociale offerte par le travail. Cette tension traverse le parcours intellectuel d'un André Gorz, auquel Françoise Gollain consacre un article.

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Pour Robert Castel, le revenu de base était le type même de la "mauvaise utopie". Présenté comme un instrument d'émancipation, il risquait de se transformer en instrument de relégation et d'exploitation accrue : d'un montant trop faible pour se passer de travailler, il offrirait au capitalisme une "armée de réserve" où puiser à moindre coût des travailleurs déjà partiellement rémunérés par un médiocre revenu de subsistance. Un point de vue que Jean-Marie Harribey exprime à sa manière dans son dialogue avec Carlo Vercellone.

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Pour Bernard Maris, auquel Gilles Raveaud consacre ici un texte, le revenu d'existence fait au contraire partie d'une utopie salutaire, en ce qu'il nous oblige à nous confronter à notre angoisse de la liberté : comment vivrions-nous sans l'aiguillon de la contrainte ? Serions-nous capables de faire société sans le travail ? Mais le revenu d'existence n'était pour lui qu'une partie du puzzle : pas plus que Gorz il n'y voyait la solution universelle.

Plan de l'article

  1. Auberge espagnole

Pour citer cet article

Moatti Sandra, « Bonne ou mauvaise utopie », L'Économie politique, 3/2015 (N° 67), p. 5-7.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2015-3-page-5.htm
DOI : 10.3917/leco.067.0005


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