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L'Économie politique

2016/1 (N° 69)


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"Notre maison brûle et nous regardons ailleurs." Ce constat d'impuissance du président Jacques Chirac au Sommet de la Terre à Johannesburg, en 2002, n'avait plus cours lors de la COP21 à Paris, en décembre 2015. Les consciences se sont réveillées : dans l'accord signé le 14 décembre, les 193 pays présents ont convenu de la nécessité de contenir le réchauffement "bien en dessous de 2˚C par rapport aux niveaux préindustriels".

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Le concert de louanges saluant le tour de force diplomatique de la France ne doit pas faire oublier que cet accord n'est qu'une étape dans une course de fond qui n'en est qu'à ses débuts. Tout d'abord, chacun a noté le profond hiatus entre les fortes ambitions affichées et la somme des engagements (non contraignants) pris par les Etats. Ceux-ci nous conduisent plutôt vers un réchauffement de 3 ˚C en 2100, dont les conséquences seraient catastrophiques.

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En outre, le changement climatique est loin d'être le seul danger environnemental causé par nos modes de vie. Au-delà des problèmes d'énergie et d'émissions de gaz à effet de serre, le monde vivant est entré dans une crise globale, aux effets déjà très lourds. Le rythme de disparition des espèces donne le vertige. Sous la pression d'une utilisation toujours plus intensive des sols et des ressources, la dégradation accélérée des écosystèmes du monde entier menace des fonctions aussi essentielles pour la vie que l'épuration de l'eau et de l'air, l'alimentation, la fertilité des sols, la prévention des inondations... et la régulation du climat. Car plus de la moitié du CO2 est aujourd'hui captée par les océans, les sols et la végétation. Or l'acidification des eaux de mer, l'artificialisation des sols et la déforestation érodent ces "puits de carbone". Des écosystèmes appauvris rendent aussi les hommes beaucoup plus vulnérables aux perturbations du climat.

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Ces dégradations sont d'autant plus angoissantes que les processus du vivant ne sont pas linéaires : passé certains seuils, les évolutions s'accélèrent. Au niveau international, la communauté scientifique se mobilise : récemment créé, la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) est à la préservation des écosystèmes du monde entier ce que le Giec est au climat. En France, le projet de loi pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages est enfin arrivé en janvier 2016 au Sénat.

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Ce qui n'empêche pas le gouvernement de lancer au même moment le chantier de l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes sur une des dernières grandes zones humides de l'Ouest de la France... Une illustration parmi tant d'autres des contradictions entre les bonnes intentions affichées et les actes.

Réconcilier les intentions et les actes

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C'est à réduire ces contradictions qu'il faut maintenant s'atteler. Ce ne sera pas facile. Au moins la lutte contre le changement climatique peut-elle s'appuyer sur une métrique apparemment simple - l'"équivalent CO2" - et sur des objectifs quantifiables. Cette métrique se coule aussi dans le langage économique : il est possible de traduire les émissions de gaz à effet de serre en termes monétaires, même si les outils permettant d'assigner une valeur au carbone font débat entre les économistes. En revanche, comment comparer la valeur des "services" rendus par des écosystèmes aux bénéfices économiques attendus des équipements qui les détruisent ? Faut-il payer ces services pour les préserver ? Peut-on "compenser" la destruction d'un milieu ?

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Peut-on réconcilier économie et écologie ? Certes, les deux termes sont très proches par leur étymologie. Tous deux dérivent de l'oikos, la "maison", dont l'écologie est la science (logos) et l'économie, la règle ou l'administration (nomos). L'oikos de l'économie renvoie à un groupe humain - le foyer, l'entreprise, l'Etat... -, alors que l'oikos de l'écologie, c'est la nature. Mais quand les sociétés humaines menacent, en portant atteinte aux équilibres naturels, de se détruire elles-mêmes, il est urgent de remettre de l'ordre dans la "maison".

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Pour l'économie standard de l'environnement, la solution est claire, au moins en théorie : il faut faire entrer la nature dans le système des prix et la logique marchande. La soumettre aux régulations économiques est la meilleure manière de la sauvegarder. Manifestation, parmi d'autres, de l'impérialisme fruste de la "science économique" : comme si la logique du vivant, les interactions innombrables entre espèces et milieux étaient solubles dans le réductionnisme du calcul économique.

Renversement de perspective

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L'économie écologique renverse la perspective : la sphère économique ne peut prétendre englober l'environnement, au contraire, c'est elle qui est, de fait, insérée dans la biosphère. C'est la voie qu'explorent les auteurs de ce numéro [1][1] Les six premiers textes de ce numéro composent un dossier.... Croisant les apports des sciences de la nature et des sciences sociales, cette approche pluraliste forge des concepts et des outils pour affronter les défis environnementaux contemporains.

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Comment produire dans les limites de la biosphère ? Comment préserver les écosystèmes et les services qu'ils apportent aux sociétés humaines ? Dans quels cas les instruments économiques sont-ils pertinents (et dans quels cas ils ne le sont pas) ? Qu'est-ce qu'une trajectoire économique soutenable ? Quels rapports de pouvoir sous-tendent les conflits environnementaux ? Contrairement aux économistes standard, les économistes écologiques ne livrent pas de solution "clés en main". Mais ils instruisent le débat. Un pas vers la "démocratie écologique" que le philosophe Dominique Bourg [2][2] Voir sur www.laviedesidees.fr/Pour-une-democratie-... nous enjoint de construire.

Notes

[1]

Les six premiers textes de ce numéro composent un dossier spécifiquement consacré à l'apport de l'économie écologique. Il a été proposé par Olivier Petit, Iratxe Calvo-Mendieta, Géraldine Froger et Franck-Dominique Vivien, qui ont coordonné le travail des auteurs. Un grand merci à tous pour leur engagement.

Plan de l'article

  1. Réconcilier les intentions et les actes
  2. Renversement de perspective

Pour citer cet article

Moatti Sandra, « Notre maison commune », L'Économie politique, 1/2016 (N° 69), p. 5-7.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2016-1-page-5.htm
DOI : 10.3917/leco.069.0005


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