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L'Économie politique

2016/2 (N° 70)


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Il y a exactement quatre-vingts ans, John Maynard Keynes publiait sa Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, l'ouvrage économique sans aucun doute le plus influent du XXe siècle. Dans les dernières pages, Keynes ironise sur ceux qui, sans le savoir, sont "les esclaves de quelque économiste passé". D'aucuns pourraient sans doute retourner cette pique contre son auteur, estimant que c'est lui qui, aujourd'hui, appartient au passé.

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De fait, notre monde n'est plus celui de Keynes. La mondialisation a changé de nature : le capital s'est internationalisé, mettant en concurrence les travailleurs de pays aux institutions et aux niveaux de vie disparates. Ce qui complique singulièrement la régulation de l'économie par les Etats. Surtout, la menace écologique remet en cause nos modes de production et de consommation, ce dont Keynes ne se souciait pas.

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Pourtant, la crise de 2008 a offert une nouvelle jeunesse à sa pensée. Les Etats ont ressorti en hâte la vieille boîte à outils de la relance keynésienne, tombée en disgrâce à la suite de la stagflation des années 1970 puis de la vague néolibérale des années 1980.

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Mais sept ans après la grande récession de 2009, l'Europe connaît toujours une croissance ralentie et un sous-emploi persistant. Et les idées du maître de Cambridge continuent d'inspirer ceux qui cherchent à expliquer cette maladie de langueur. Ces keynésiens ont en commun de mettre l'insuffisance de la demande au coeur de leur analyse, mais au-delà de ce point d'accord, leurs interprétations peuvent être assez différentes. On peut les classer sommairement en trois groupes.

Des interprétations assez différentes

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Il y a tout d'abord ceux qui imputent le déficit de demande actuel à des erreurs de politique économique. L'Europe est ici en ligne de mire : l'austérité contre-productive, tant budgétaire que salariale, imposée aux Etats membres de la zone euro les plus fragiles, ainsi que l'excédent d'épargne persistant de l'Allemagne seraient les causes majeures de la panne de croissance européenne. La solution serait alors de mieux coordonner les politiques européennes. Cette vision fait aujourd'hui l'objet d'un consensus large parmi les macro-économistes.

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Mais pour certains d'entre eux, le mal est plus profond et ne concerne pas seulement l'Europe [1][1] Aux Etats-Unis, le taux de chômage est certes retombé.... L'économiste américain Larry Summers l'a résumé d'une expression, "stagnation séculaire", qu'il emprunte à Alvin Hansen, économiste keynésien qui l'utilisait déjà en 1938 [2][2] Voir "Les débats sur la stagnation séculaire dans les.... A l'époque, l'économie américaine était en pleine rechute, suite aux politiques restrictives mises en oeuvre par le gouvernement américain. Pour Hansen, l'absence de reprise auto-entretenue était le signe d'une faiblesse structurelle de la demande, qui exigeait autre chose que des politiques de relance conjoncturelles visant à réamorcer la pompe. Il fallait abaisser durablement le taux d'intérêt, modifier la répartition du revenu pour réduire les inégalités (et avec elles la propension à épargner) et surtout substituer de façon pérenne l'investissement public à l'investissement privé déficient.

Un déficit structurel de demande

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Le diagnostic d'un déficit structurel de demande revient aujourd'hui au coeur des débats. Le vieillissement démographique augmente la propension à épargner et réduit en même temps la population active ; la part croissante du revenu qui échoit à la minorité des plus riches restreint la consommation ; l'essoufflement des gains de productivité réduit le rendement du capital et donc l'incitation à investir ; la baisse des prix des nouvelles technologies limite aussi l'investissement. A cela s'ajoute l'héritage de la crise financière : la montée de l'aversion au risque, le poids des dettes, renforcé par les pressions déflationnistes...

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Les remèdes préconisés sont les mêmes que ceux que prescrivait hier Hansen. Le premier, la baisse des taux d'intérêt, a d'ailleurs déjà été massivement mis en oeuvre. Mais les politiques monétaires butent désormais sur la "barrière du taux zéro", et les liquidités trop abondantes alimentent la formation de nouvelles bulles. Il serait donc urgent de passer aux deux autres remèdes : la redistribution des revenus et l'investissement public.

L'instabilité intrinsèque de la finance

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Mais les effets pour le moins ambigus des politiques monétaires hyper-accommodantes actuelles mettent sur la piste d'une troisième interprétation de l'héritage de Keynes. Il insiste - et c'est sans doute l'aspect le plus hétérodoxe de son apport - sur l'instabilité intrinsèque de la finance, due à l'incertitude radicale dans laquelle s'opèrent les anticipations des entrepreneurs et des financiers.

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Avec l'hypertrophie de la sphère financière et l'emprise croissante des critères financiers dans la gestion des entreprises, cette instabilité a des effets réels de plus en plus délétères. La pression de la rentabilité financière à court terme conduit à comprimer les coûts salariaux et décourage l'investissement. Des cycles financiers de plus en plus prononcés, gonflés par l'endettement dans leur phase ascendante, plongent les économies dans un marasme durable quand ils se retournent. Dans cette optique, la réforme de la finance serait donc la mère de toutes les réformes.

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On voit que l'héritage keynésien ne conduit pas à des solutions simples et univoques. Il peut même inspirer des prescriptions contradictoires. Ainsi, la finance globalisée joue, aux yeux de certains keynésiens, un rôle très utile : grâce à elle, l'excédent d'épargne que dégagent certains pays peut être dépensé ailleurs. Alors que pour d'autres, ces capitaux excessivement mobiles sont à l'origine de cycles financiers perturbateurs.

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Si la contradiction est un gage de vitalité, la pluralité d'interprétations qu'autorise le grand économiste de Cambridge - qui a lui-même souvent changé d'avis - manifeste que son héritage n'a rien d'une pensée fossilisée. A condition de s'en saisir, ainsi qu'il le préconisait lui-même [3][3]  Introduction to the Series of Cambridge EconomicHandbooks,..., comme d'une "technique de réflexion" et non comme d'un "assemblage de recettes toutes faites".

Notes

[1]

Aux Etats-Unis, le taux de chômage est certes retombé sous la barre des 5 %, mais le taux de participation, c'est à dire la proportion de personnes en âge de travailler présentes sur le marché du travail (qui ont un emploi ou en cherchent un) n'a jamais été aussi faible depuis les années 1970

[2]

Voir "Les débats sur la stagnation séculaire dans les années 1937-1950", par Pierre Dockès, Revue économique, vol. 66, n˚ 5, septembre 2015

[3]

Introduction to the Series of Cambridge EconomicHandbooks, cité par Anand Chandavarkar dans "Un nouveau regard sur Keynes", Finances et développement, FMI, décembre 2001.

Plan de l'article

  1. Des interprétations assez différentes
  2. Un déficit structurel de demande
  3. L'instabilité intrinsèque de la finance

Pour citer cet article

Moatti Sandra, « Penser avec Keynes », L'Économie politique, 2/2016 (N° 70), p. 5-7.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2016-2-page-5.htm
DOI : 10.3917/leco.070.0005


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