L'en-je lacanien
érès

I.S.B.N.Sans
208 pages

p. 191 à 201
doi: en cours

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Entretien

no 1 2003/1

Pour son premier numéro, L’En-Je publie cet entretien de Progreso Marin [1], réalisé en 1991 et resté inédit, avec un des grands poètes du xx e siècle, Eugène Guillevic, né à Carnac en 1907 et mort à Paris en 1997. Le lapidaire de son dire, questionneur inlassable de l’ob-jet, résonne le long des titres concis des recueils de ses poèmes, parus chez Gallimard : Carnac (1961), Sphère (1963), Avec (1966), Paroi (1971), Étrier (1979), Autres (1980), Trouées (1980), Creusement (1986), Maintenant (1993), Possibles futurs (1996), Quotidiennes (2002).
La rédaction
*
J’ai réalisé cette interview dans le cadre de mon travail de thèse (soutenue en 1993) sur « La poétique de Guillevic », le 26 février 1991. Simon Brest, poète, ami d’Eugène et de Lucie Guillevic, m’avait introduit auprès de l’auteur de Terraqué.
Je me rendis chez lui en février 1991, rue Claude Bernard, à Paris. Comme tous les grands, il m’accueillit avec simplicité et nous démarrâmes l’entretien comme si nous nous étions connus depuis longtemps. Pour l’anecdote, ce jour-là, des travaux étaient effectués dans l’immeuble voisin et sur la bande magnétique les coups de marteau résonnent.
C’est avec émotion, lors de la parution posthume, en cette année 2003, de son recueil intitulé Quotidiennes, que j’ai trouvé un poème qu’il m’avait envoyé, « L’épopée est quotidienne ». Merci à Eugène, au « paradis » des poètes, et à Lucie avec qui je suis resté en contact.
Progreso Marin
*
 
Faire dire à la langue plus qu’elle ne veut en dire…
 
 
Progreso Marin : Je vous propose le déroulement suivant pour notre entretien : parler d’abord du langage poétique, puis de la situation actuelle de la poésie. Pensez-vous que par sa force, sa concision, la poésie est un langage d’avenir ?
Eugène Guillevic : Oui, je le crois. Chaque poète a son langage, le mien est ce qu’il est. Il n’est pas le fruit d’une décision mais le fruit naturel de moi-même. Ce qui compte lorsque j’écris, c’est de voir :
Si ça tient ou si ça ne tient pas.
En vérité, le poète n’a pas toujours le même langage. Je cherche à être simple, clair, précis. À faire dire à la langue plus qu’elle ne veut en dire, porter les mots à l’extrémité de leur sens.
P. Marin : Vous dites que c’est naturel. C’est un mot ambigu, non ?
E. Guillevic : Je veux dire que ce n’est pas concerté, délibéré. Je ne dis pas que je vais écrire comme ça. Par exemple, si je n’emploie pas d’adjectif ou très peu, ce n’est pas en fonction d’une réflexion, ce que j’ai fait après coup. D’instinct, je sens que l’adjectif affaiblit le poème.
Je n’ai pas de théories du langage, je parle aussi naturellement que possible, en allant au plus près, au plus précis, au plus court, au plus clair. Je ne cherche pas à créer d’ambiguïté, et je fuis la bêtise.
 
Place de la poésie aujourd’hui
 
 
P. Marin : La poésie peut donc jouer un rôle important ? Quelle explication donner au fait qu’elle ait peu d’audience aujourd’hui ?
E. Guillevic : Le peuple français n’a jamais été porté sur la poésie, même durant les grands moments historiques : la Commune, la Guerre de 14, la Résistance. La poésie n’est pas un moyen populaire d’expression, c’est la chanson qui l’est. Pour d’autres peuples, oui. Je pense à la Hongrie, où un chauffeur de taxi attendait en lisant de la poésie. La Russie, la Pologne également. Pour revenir à la Hongrie, pas une fête de famille, d’entreprise, sans lecture de poèmes. En France, on chante.
Le tirage des œuvres de Lamartine n’était pas plus élevé que maintenant. Seul Victor Hugo a un peu crevé le plafond. Le Français n’a pas un besoin naturel de poésie. Je note cependant aujourd’hui un penchant pour l’audition, la récitation de poèmes dans des salles de spectacle, mais cela ne fait pas forcément vendre des livres de poésie. Dans une certaine mesure, des poètes actuels sont responsables de ce défaut d’intérêt.
P. Marin : Un faux élitisme ?
E. Guillevic : Beaucoup de revues de poésie ne sont lisibles que par des spécialistes, ne sont faites que pour des initiés. Il s’agit souvent d’un « surréalisme » de bas étage qui déroute les gens. Ma poésie est bien aimée dans les écoles, je reçois des lettres d’écoliers, de maîtres et de professeurs de la France entière. Ma poésie n’est pas de la musique, elle est concrète. C’est peut-être cela qui les touche davantage.
P. Marin : Je trouve pourtant que l’école a sa part de responsabilité dans la situation actuelle de la poésie. En classe, elle s’arrête souvent au xix e siècle. Je parle de ce que je connais, des collèges et des lycées.
E. Guillevic : Je suis plus lu dans les écoles primaires que dans le secondaire.
 
La poésie : langage de la résistance
 
 
P. Marin : J’ai lu dans l’ouvrage qui vous est consacré, Vivre en poésie, l’importance de ce mode d’expression dans la vie quotidienne, dans la résistance au conformisme.
E. Guillevic : Ah, oui ! Le poète est forcément un révolté, je ne dis pas révolutionnaire, contre tout pouvoir établi. C’est le contraire d’un conservateur, c’est un novateur qui a pour charge de défendre la langue. Mallarmé disait : « Donner un sens plus pur aux mots de la tribu », je dirai donner un sens plus fort. La poésie a sauvé la langue française au tournant du xviii e et du xix e siècles. Les grands moments autour de la Révolution n’ont pas assuré leur poésie. La langue était affaiblie. Victor Hugo a pu dire : « J’ai mis un bonnet rouge au dictionnaire. » Chenier avait une langue peu différente de ses contemporains. Il a fallu attendre Lamartine, Musset, Vigny et surtout Hugo. Rimbaud a fait beaucoup pour la langue.
 
Le surréalisme n’a pas enrichi la langue
 
 
E. Guillevic : Je considère peut-être à tort que le surréalisme n’a pas enrichi la langue. Il s’agit d’une langue plate.
P. Marin : Lycéen et étudiant, je n’ai jamais été accroché par cette poésie. Ces textes, à mon avis, contribuaient à renforcer une certaine idéologie de l’élitisme.
E. Guillevic : J’ai lu André Breton mais je n’ai conservé que peu de choses. Par exemple, ces deux très beaux vers tirés de « L’amour libre » :
« Ma femme aux yeux d’eaux
Pour boire en prison. »
Je considère Éluard comme un surréaliste débrouillé. Je constate avec tristesse qu’on s’est un peu éloignés de sa poésie.
P. Marin : Dans les écoles et les collèges, des poèmes comme « Bonne justice » et ses poèmes d’amour sont lus.
 
La poésie : chair de la vie
 
 
P. Marin : J’ai retenu dans Vivre en poésie deux caractéristiques de la poésie : vivre tout événement quotidien dans les coordonnées de l’éternité et engager sa vie par son écriture. Ce qui m’intéresse dans cette conception, c’est que la poésie est chair de la vie, ce n’est pas le langage pour le langage.
E. Guillevic : Ah, non ! C’est le langage pour connaître la vie, pour la toucher, pour la sentir. C’est une langue de communication qui nous met en rapport avec le monde, extérieur et intérieur. C’est mon téléphone !
La poésie qui n’est qu’exercice verbal sur lui-même ne m’intéresse pas, ce n’est pas la voie de la poésie. C’est le cas en partie de Valéry. Ce langage doit mettre en contact, doit être un révélateur, un élément de communication, de communion.
 
Guillevic et l’écriture
 
 
E. Guillevic : En ce qui me concerne, je ne me sens moi-même, mon être que lorsque j’écris. Si je n’écris pas de plusieurs semaines, je me sens vide, et si cela dure trois mois je deviens mauvais, maussade. J’ai besoin d’écrire. Les périodes où j’ai moins d’inspiration, j’ai trouvé comme ersatz la traduction. J’ai beaucoup traduit à une période de ma vie. J’ai écrit aussi des chansons, rimées, la chanson populaire, par exemple pour Jeanne Moreau et Francesca Solleville. Un peu pour gagner de l’argent, j’en avais besoin à cette période.
P. Marin : J’avais commencé à lire Terraqué et quelques autres poèmes, mais pas beaucoup. C’est le récital que vous avez donné à Toulouse avec votre épouse et la lecture de Du domaine, conseillée par Simon Brest, qui m’ont poussé au choix du thème de votre poétique pour ma thèse.
E. Guillevic : Oui, Du domaine est un de mes livres préférés, je suis allé au plus profond de moi-même.
P. Marin : Je trouve dans ce recueil un saut important de jonction en décrivant concrètement un espace mental.
E. Guillevic : Mental et réel puisqu’il s’agit aussi de ma Bretagne natale. Cela est arrivé à un des moments heureux de ma vie. Nous étions allés au restaurant de la Frégate au bord de la Seine, tout à coup m’est venu le début de Du domaine. J’ai sauté sur mon carnet que j’ai toujours sur moi. Un ou deux ans après m’est venue la fin de ce recueil. C’est un livre qui a été beaucoup aimé par les amateurs de poésie. Un livre important qui, lui aussi, a eu un succès public est Autre.
P. Marin : Ce qui m’a séduit dans cette écriture, c’est le côté lapidaire, ce style ramassé.
E. Guillevic : Cela m’est un peu naturel. Un critique a pu dire que j’étais « un lapidaire prolixe ». J’ai beaucoup écrit tout en étant concis.
P. Marin : J’ai retrouvé cela dans Le Chant.
E. Guillevic : En fait, il y a en moi deux écritures, celle des recueils comme Le Chant et Du domaine, et celle où je m’amuse un peu, les poèmes pour enfants écrits en vers et parfois rimés, comme celui illustré par Héléne Vincent.
« Oui, je crie
Dit le plancher
Mettez-vous à ma place. »
Dans les nouveaux recueils, je cherche un ton différent. J’écris depuis soixante ans. Je n’écrirai plus Terraqué, j’espère !
P. Marin : Dans le recueil Inclus apparaît une notion qui m’a intrigué, celle d’écriture sacrifice.
E. Guillevic : Oui, j’ai comparé le poète au prêtre. J’ai utilisé le rite religieux pour m’aider à écrire le poème. Comme dans la messe, le vin est le sang, ici la prose se transforme en vers. J’ai rompu avec l’Église à 20 ans et j’ai été très étonné que cela soit revenu. Ma mère était très bigote. Il vous reste toujours quelque chose de ces pratiques.
P. Marin : Ce qui me frappe dans votre œuvre, c’est votre constance d’écriture, votre force de production. Vous parlez des ressorts de cette écriture, de sa source très naturellement.
E. Guillevic : Je ne me force pas à écrire, je n’écris pas à froid. Il faut que cela vienne du tréfonds. Le poème peut être long comme Du domaine ou court comme celui de ce matin.
Ce matin, 26 février 1991 :
« Pas un cri d’oiseau
Qui reste ignoré
Qui ne trouble l’espace.
Cette oreille guettant
Tout ce qui en secret
N’arrive pas à se taire. »
Au bout d’un certain temps, lorsque j’ai écrit plusieurs textes, aidé de ma femme, je trie. Elle me dit : « C’est bon », « ça, tu l’as déjà dit ». Elle est à la fois compréhensive et sévère. La difficulté de juger quand on écrit, c’est qu’il faut être assez dedans pour le sentir et assez dehors pour être critique. Ainsi ce court texte :
« L’exigence de l’hirondelle
Est aussi impérieuse que celle de l’océan. »
Lorsque j’écris, je ne sais pas ce que cela deviendra : un poème en soi, une suite, ou rien du tout.
J’écris sur de petites feuilles, au dos de cartons d’invitation. J’écris sur des espaces petits, car j’ai peur du blanc. Ensuite, ce que je retiens, je le copie sur un cahier.
P. Marin : Dans Art poétique, j’ai aimé :
« Enchanter
D’autres que toi
Peut les aider
À s’y mettre
Pour changer le monde
Dans le sens que dit le chant
Vers la hauteur qu’il annonce
Vers l’horizon qu’il montre
Un horizon au plus fort
De la possession de lui-même par lui. »
E. Guillevic : Ce n’est pas mal ça. Cela correspond à mon exigence de la poésie, engagée dans le monde, comme une respiration. La poésie comme but, idéal du monde. Éluard aurait aimé ce poème. Je suis toujours prêt pour l’écriture qui me vient dans le métro, dans une salle d’attente, j’ai du papier et un carnet et un magnétophone pour la nuit.
P. Marin : On sent bien votre constance d’écriture. Celle-ci est une tâche exigeante, c’est à ce moment que vous êtes en relation avec le monde.
E. Guillevic : Oui, la poésie qui ne sert pas à vivre le monde ne m’intéresse pas. Par exemple, je n’aime pas le simple jeu verbal de quelqu’un comme Cocteau. Il jouait au poète.
P. Marin : En effet, cette fausse aristocratie de l’esprit est un des éléments qui ont gêné l’accès à la poésie. Vous avez écrit : « Le chemin serait long, solitaire, ardu mais c’était mon chemin et je supporterai tout pour le suivre et pouvoir me dire : enfin voilà un poème. » Je sens là de la volonté tendue vers l’écriture. Vous dites souvent « naturel » en parlant de votre écriture, mais il y a aussi une volonté de réalisation de l’écriture.
E. Guillevic : Oui, une volonté lorsque le poème monte, de le saisir, d’entrer en communication. Je dois vous dire une chose qui explique peut-être ma façon d’appréhender le langage. Jusqu’à ma vingtième année, au moment du service militaire, habitant en France, je n’avais jamais entendu parler le français. Successivement, on parlait autour de moi le breton, le wallon, l’alsacien. Le français me semblait une langue sacrée, hiératique. Je ne sais pas si cela a produit un effet, mais cela a pu jouer.
P. Marin : Il y avait là des choses importantes, un secret ; c’était bon d’essayer de l’appréhender, de le posséder. Nous avons abordé les points essentiels de mon étude que je voulais confronter à la réalité. Écrivant sur votre œuvre, je ne voulais pas écrire des choses fantaisistes.
E. Guillevic : Ce matin, j’ai relu votre travail et j’aimerais qu’on revienne sur la métaphore. Ce n’est pas l’essence de la poésie, il peut y avoir des poèmes sans métaphores. À mon avis, il ne faut pas confondre métaphore et comparaison. Je ne dirai pas « des lèvres de corail » mais « des lèvres comme du corail ». Le « comme » ne me fait pas peur. Le fameux « canard du doute » de Lautréamont, qu’est-ce que cela veut dire ? C’est une facilité.
P. Marin : Dans Du domaine, vous écrivez :
« Les allées ne sont pas
Fatalement tracées. »
Je lis cet espace comme un espace intérieur. N’est-ce pas une métaphore ? Mes deux directions d’étude, langage et thématique, vous conviennent-elles ? Pour moi, tout cela va dans le même panier de l’écriture.
E. Guillevic : J’ai commencé à écrire jeune, 14 ou 15 ans, d’abord à la manière de Musset, avec des alexandrins, puis comme Lamartine. J’ai eu Les Méditations comme prix scolaire. J’adorais Lamartine. J’écris ce qui me vient, même si cela paraît absurde…
À ce moment-là, Eugène Guillevic est parti chercher un livre (et une bière !) pour me le montrer. Cette année 2003, au mois d’avril, président du jury des journées de la poésie à Fronton, j’ai trouvé sur l’étal du libraire ce livre qu’il n’avait pas trouvé ce jour-là, Enfance en poésie, illustré par Hélène Vincent.
Le 9 juin 2003
 
NOTES
 
[1] Poète, né à Toulouse où il a professé le français, Progreso Marin a publié dans la revue Encres vives. Un recueil de poèmes intitulé Temps doit paraître à l’automne chez l’éditeur Le Temps des cerises. En 2002, chez Loubatières, est sorti Dolores, une vie pour la liberté, où, à travers le portrait de sa mère, il rend hommage à tous les anonymes qui ont résisté et résistent. Il travaille actuellement sur un recueil de nouvelles Circulez, il y a rien à voir.
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