L'en-je lacanien
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I.S.B.N.Sans
208 pages

p. 81 à 94
doi: en cours

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Études théoriques et cliniques

no 1 2003/1

 
La perversion : de Freud à Lacan
 
 
De 1910 à 1927 : d’une première définition de la perversion au virage théorique de 1927
Avec la découverte en 1905 du fétichisme du pied et de la chevelure comme aberrations d’ordre sexuel (cf. Essais sur la théorie de la sexualité), Freud établit une conjonction avec ce qu’il découvre en 1908 : parmi les « théories sexuelles infantiles », il y a celles qui consistent à attribuer un phallus aux femmes.
En 1910, avec le texte « Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci », le fétiche prend la valeur d’ersatz, c’est-à-dire de substitut du phallus de la mère. Freud nous dit dans ce texte : « Le fétiche est le substitut […] d’un certain pénis, tout à fait particulier, qui a une grande signification (Bedeutung) pour le début de l’enfance. Il est le substitut du phallus de la femme (la mère) auquel a cru le petit enfant et auquel il ne va pas renoncer. »
Freud va par la suite avancer une nouvelle définition de la perversion à partir du complexe de castration, dans son texte de 1927, « Le fétichisme ».
Le virage théorique de 1927
Ce virage théorique, Freud va le négocier avec ce texte sur le fétichisme, qui, en reprenant les questions laissées en chantier quelques années auparavant, annoncera en même temps ses dernières élaborations. Lorsque Freud termine son compte rendu du cas de l’homme aux loups, il écrit : « Laissons de côté la question du refoulement : nous n’avons peut-être pas réussi à nous en rendre maître. »
Il s’agit donc implicitement pour Freud de reprendre les travaux interrompus en 1914 mais aussi de poursuivre sa réflexion inaugurée avec la mise en place de la seconde topique en 1923. Le texte reprend une nouvelle fois le conflit entre la « réalité de la perception », dont l’affirmation est que la femme ne possède pas de pénis, et le démenti opposé en retour par le moi de l’enfant, pour qui cela n’est pas vrai.
La perversion ne relèvera alors ni du refoulement ni de la forclusion, mais du déni (Verleugnung), c’est-à-dire de cette double position où à la fois il y a reconnaissance que la mère n’a pas le phallus mais aussi négation de cette reconnaissance, pour continuer à croire que la mère l’a, par le fétiche comme phallus déplacé. La perversion est alors une façon de dénier la différence sexuelle : toutes les femelles auraient le phallus.
Pour Freud, le fétiche « rambarde » le sujet contre l’horreur de sa propre castration. C’est pourquoi il lui est nécessaire de maintenir la mère phallique dans son fantasme. Pour sortir de l’illusion, l’enfant procède ainsi : dans les jeux où l’entraîne sa curiosité sexuelle, pour épier l’organe phallique qu’il lui suppose, il observe sa mère à son insu, mais il arrête son regard au bout de la robe de sorte qu’il puisse continuer à croire qu’elle a un pénis caché. Ainsi, il fait une économie d’angoisse de castration. Cela va plus tard faire retour et va constituer la matrice du fantasme pervers qui répète la scène primitive où le sujet atteint sa jouissance. Freud précise que le fétiche n’a aucunement besoin de ressembler aux organes génitaux, ni aux autres objets qui reproduisent la forme du pénis. D’autre part, l’objet prenant valeur de jouissance est rarement emprunté au corps féminin lui-même, mais plutôt à ce qui le borde, l’entoure, l’enveloppe, ou encore le prolonge. Le fétiche n’est pas le phallus, mais le voile derrière lequel se laisse dessiner la possibilité de sa présence cachée.
Sur ce point, Lacan dira dans son séminaire, Livre IV, La Relation d’objet, dans la leçon du 27 février 1957, page 194 : « Toutes les perversions jouent toujours, par quelque côté, avec cet objet signifiant en tant qu’il est, de sa nature et par lui-même, un vrai signifiant, c’est-à-dire quelque chose qui ne peut en aucun cas être pris à sa valeur faciale. Quand on met la main dessus, quand on le trouve et qu’on s’y fixe définitivement comme c’est le cas dans la perversion des perversions, celle qui s’appelle le fétichisme – c’est vraiment celle qui montre, non seulement où il est vraiment, mais ce qu’il est –, l’objet est exactement rien. C’est un vieil habit usé, une défroque. C’est ce qu’on voit dans le transvestisme – un petit soulier usé. Quand il apparaît, quand il se dévoile réellement, c’est le fétiche. »
Chez Lacan
La notion de perversion a été reprise par Lacan en termes de structure. Une des premières références à la perversion, et plus particulièrement au fétichisme, se trouve dans l’article de 1956, « Le symbolique, l’imaginaire et le réel », où Lacan développe l’idée que le fétichisme est ce qui articule les trois champs de la réalité humaine.
Durant les années 1960-1966, on ne trouve pas d’indication sur la perversion dans l’enseignement de Lacan, celui-ci trop absorbé à l’élaboration de l’objet a. Nous verrons la place de cet objet dans la perversion.
Avec le séminaire La Logique du fantasme (1966-1967), la question de la perversion va prendre une nouvelle orientation dans la théorisation de Lacan. Dans la séance du 10 mai 1967, il énonce ceci : « L’Autre, à la fin des fins, vous ne l’avez pas encore deviné, c’est le corps. » L’Autre, parce qu’il n’existe pas, parce qu’il est barré, est à réduire à l’objet a. C’est aussi ce que nous apprend l’analyse, de ne pas se contenter de la parole et du désir, car il n’y a de jouissance que du corps. Aussi, l’objet a est non seulement cause du désir, mais l’enjeu d’un plus-de-jouir.
Puis, toujours dans le séminaire La Logique du fantasme, dans la séance du 30 mai 1967, Lacan précise : « La perversion […], c’est une opération du sujet en tant qu’il a parfaitement repéré ce moment de disjonction par quoi le sujet déchire le corps de la jouissance […]. C’est de ce point, du lieu de “a”, que le pervers interroge ce qu’il en est de la fonction de la jouissance […]. Le pervers reste sujet dans tout le temps de l’exercice de ce qu’il pose comme question à la jouissance, la jouissance qu’il vise, c’est celle de l’Autre en tant que lui en est peut-être bien le seul reste. »
Le séminaire que Lacan donnera deux années après La Logique du fantasme sera consacré à la névrose et à la perversion, ce sera D’un Autre à l’autre (1968-1969). Lacan se demandera quelle est la position du sujet dans la perversion. Le pervers ne se contente pas du fantasme comme réponse à la question du désir de l’Autre. Il se fait objet au service de la jouissance de l’Autre. C’est toute la nouveauté avancée par Lacan dans la séance du 26 mars 1969, où ce jour-là il s’élève contre ce qui se dit couramment, à savoir que le pervers ne vise que sa propre jouissance sans prendre en considération l’Autre. C’est bien l’inverse, et Lacan de déclarer, dans la séance du 26 mars 1969 du séminaire D’un Autre à l’autre : « Loin d’être fondé sur quelque mépris de l’Autre, la fonction du pervers est quelque chose qui est à jauger d’une façon autrement riche […]. Il est celui qui se consacre à boucher ce trou dans l’Autre. »
Le pervers se voue et se dévoue à la jouissance de l’Autre, pour que l’Autre existe non barré, non décomplété. La perversion prend alors place à partir de S( ), ce manque dans le symbolique, et le pervers, en se faisant cet objet a, sera là pour compléter ou supplémenter l’Autre pour sa plénitude, que l’on peut écrire S(A).
 
Quelques repères sur la perversion au féminin
 
 
Je n’emploie pas l’expression « perversion féminine », car ce serait anticiper sur l’existence d’une forme de perversion féminine de structure. Ce sera l’objet de mes propos conclusifs.
On sait que Freud et certains de ses successeurs ont nié l’existence d’une structure perverse typiquement féminine. On ne peut pourtant pas dire que la femme ne soit pas sans rapport avec la perversion. Il nous faut donc envisager comment elle y collabore. Cette collaboration est à entendre ici comme une collaboration de jouissance.
On sait que la femme est plutôt du côté de l’amour (parfois jusque dans des formes extrêmes, de sacrifice, de masochisme, parfois même pathogènes, comme dans l’érotomanie) alors que l’homme est plutôt porté sur la satisfaction de la pulsion sexuelle. Freud nous fait remarquer que l’exaltation amoureuse emporte une reviviscence de l’activité sexuelle, qu’elle soit réelle ou fantasmatique.
Freud a relevé que c’est dans la relation mère-enfant qu’on repère ce qu’il nomme l’authentique perversion. En prenant la valeur de fétiche, l’enfant est mis à la place du phallus manquant à la mère. Mais cela est insuffisant à mon avis pour caractériser une réelle perversion ou même une forme de fétichisme. Il manque la dimension de défi à la loi, le caractère d’amoralité propre à la perversion, ainsi que le savoir sur la jouissance qui constitue la perversion.
 
À propos de l’homosexualité féminine
 
 
Cette question a retenu l’attention de Lacan tout au long de son enseignement. Je voudrais d’abord donner quelques repères.
• C’est à partir du cas de la jeune homosexuelle que Lacan, dans les années 1950, envisage cette homosexualité sous l’angle de son identification au phallus imaginaire. Lacan rapproche donc la jeune homosexuelle de la perversion puisqu’il définit alors le pervers par son identification à l’objet imaginaire du désir de la mère.
• À partir des années 1960, reconsidérant le cas de la jeune homosexuelle, Lacan mettra l’accent sur l’acting out que constitue son homosexualité. C’est l’amour qui va constituer la toile de fond de l’élaboration de Lacan à ce moment-là pour en dégager une nouvelle hypothèse. La jeune homosexuelle fait là la monstration que l’amour, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui ne le demande pas, en l’occurrence la dame. Cet acting out répond à une exigence de l’amour bafoué dans la réalité, puisque sa demande d’amour à son père reçoit comme réponse que le père donne un enfant à la mère. Par cette accentuation que fait Lacan du discours sur l’amour, il rapproche l’homosexualité féminine de l’hystérie.
• Les années 1970 vont nous proposer une nouvelle orientation avec la référence faite par Lacan aux Précieuses – qui nous éclairera sur le rapport existant entre l’homosexualité féminine et le discours sur l’amour et de l’intérêt suprême porté sur la féminité. C’est aussi à cette époque que Lacan élabore la jouissance féminine (Séminaire XX).
Dans la leçon du 8 décembre 1971, c’est-à-dire la première leçon du séminaire …Ou pire, Lacan nous explique que les Précieuses, en refusant d’entrer dans « l’erreur commune » qui consiste à prendre le phallus comme un signifiant, en le ravalant à une signification, dont elles font fi – « fi donc » dit Lacan –, cherchent à se couper de la jouissance phallique, pour viser une autre jouissance, la jouissance féminine proprement dite, à laquelle le phallus ne ferait pas obstacle. Mais cela ne suffit pas pour avoir accès à cette jouissance féminine qui ne peut que s’envisager que comme supplémentaire par rapport au phallus. On peut tout de même en mesurer l’effet, avec le discours sur l’amour, des lettres d’amour d’une intensité sans mesure, témoignage d’une jouissance refermée sur elle-même.
La question de l’homosexualité féminine pose d’emblée deux interrogations : d’abord le rapport apparemment asymétrique entre les formes masculine et féminine de l’homosexualité, puis celle de l’existence d’une forme typiquement féminine de perversion dont participerait justement l’homosexualité.
À cette même et double question, Lacan a apporté une seule réponse : l’homosexualité ne signifie que l’amour du même, c’est-à-dire du seul sexe symbolisé par le phallus, le sexe masculin. D’autre part, aimer des femmes, sous quelques formes que ce soit, serait à qualifier d’hétérosexuel, car aimer une femme serait toujours aimer l’Autre sexe.
Mais, à ce niveau, on peut se demander si le fantasme de certaines femmes n’est pas indéniablement pervers de structure, incluant même parfois une forme particulière de fétichisme ; il faut bien admettre que leur identification phallique les éloigne radicalement de l’amour des femmes et donc de l’hétérosexualité. Même si elles passent leur temps à les défier, quelle que soit leur structure, il me semble que les homosexuelles ne peuvent éviter de « faire l’homme ». « Dans toutes les formes, même inconscientes, de l’homosexualité féminine, c’est sur la féminité que porte l’intérêt suprême [1]. »
Il nous faut d’abord repérer une forme d’homosexualité féminine relevant clairement de l’hystérie. La question fondamentale repose là sur la nature du désir féminin. Ici, l’hystérique refuse d’occuper la place d’objet de jouissance dans le fantasme de l’homme. C’est donc à une femme qu’elle va s’adresser (mais au-delà la question reste posée à l’homme) pour savoir comment on aime une femme. Sa question reste celle de l’amour, mais sans passer par le désir masculin. C’est pourquoi elle s’adresse à l’autre femme pour médiatiser son rapport avec les hommes dans l’ordre du désir.
Cette distinction désir/amour me paraît essentielle, car elle me conduit à penser que, certaines fois, c’est bien de désir qu’il s’agit, et non d’amour. Ce qui compte là, ce n’est pas simplement le choix d’objet mais l’identification sexuelle, au niveau du fantasme, qui implique alors les dimensions de désir et de jouissance.
On repère parfois que certaines femmes désirent les femmes exactement de la même façon que les hommes, les réduisant d’abord à des objets de jouissance, l’amour n’étant inclus que dans l’après-coup. La question que l’on se pose alors est celle de savoir comment la différenciation sexuelle, entre femmes, va s’opérer !
C’est à partir de la question phallique que l’on peut envisager une réponse. C’est sur le mode de l’avoir que l’homosexuelle véritable entend rivaliser avec l’homme. Avec l’homosexuelle hystérique, avec qui elle peut faire couple (celle-ci ayant discrédité le désir masculin comme incapable de satisfaire son « vrai » désir féminin), elle a pu être convaincue de cette rivalité.
Cette hystérique pourra croire (un temps) que seule une femme, une « vraie » femme, pourrait satisfaire son désir de femme. C’est sur ce point précisément qu’elle se leurre, elle qui pourtant ne rêve que d’hétérosexualité absolue. Car, qu’est-ce qu’une vraie femme ? Est-ce cette homosexuelle qui ne demande qu’à la faire jouir (accessoirement l’aimer aussi), comme le ferait un homme et peut-être mieux même, comme un surhomme ?
Le désir pervers ne s’embarrasse pas de questions sur le désir féminin. Il répond à un impératif de jouissance immédiate, une volonté de jouissance. La véritable homosexuelle n’aime pas les femmes, au sens où l’hystérique aime la féminité. Elle s’identifie à la mère phallique qui châtre les hommes.
Au-delà du désir
Une autre difficulté surgit lorsqu’on envisage la relation des pervers avec l’amour. Si, avec Lacan, nous acceptons que l’amour consiste à donner ce qu’on n’a pas, c’est-à-dire à donner ce qui manque, soit la castration, le manque dans la jouissance, et si, d’autre part, comme le souligne Lacan dans le séminaire L’Angoisse, dans la leçon du 13 mars 1963, « l’amour est la seule chose qui puisse faire que la jouissance condescende au désir », alors on ne tarde pas à voir la contradiction entre amour et perversion.
On sait, par ailleurs, que selon que le signifiant « amour » est employé par un homme ou par une femme, il a plusieurs signifiés. Il ne s’agit pas de déterminer si les pervers sont capables d’amour (Gide aimait sa femme) mais plutôt d’essayer d’identifier ce qu’il y a de caractéristique dans un amour qui dénie le manque au lieu de s’y fonder.
L’homosexuelle perverse rêve et affirme la possibilité de jouissance. Au nom d’une sensualité qui se prétend débridée et sans loi, sans limite, elle dédaigne la tendresse. Plus précisément, elle serait l’auteur d’une loi catégorique et apathique dont la jouissance serait l’objectif et l’avoir suprême. Chez le pervers, l’amour se confond avec l’érotisme, et cette remarque peut aussi s’appliquer chez la femme homosexuelle dans une position perverse.
On peut encore soutenir la distinction entre l’homosexualité comme perverse et l’homosexualité comme choix d’objet amoureux en insistant sur le point que la vie « amoureuse » du pervers réside dans cette désintrication qui consiste à procurer la jouissance sans passer par le désir de l’Autre, excluant ainsi la dimension de la tendresse. En effet, le consentement et la convergence avec le désir du partenaire éliminent la satisfaction perverse. C’est d’ailleurs pourquoi il n’y a pas complémentarité de perversion.
Le savoir et l’autre jouissance
Le pervers se place au-delà du désir, il vise à exercer une volonté qui agit comme un impératif universel. Cette volonté va conduire le pervers dans une quête infinie de jouissance, pour l’anticiper, l’organiser et la gérer. Il se fait maître en la matière.
Si le pervers à horreur du vide dans le savoir, c’est-à-dire que lui seul peut avoir toutes les réponses, on peut alors dire qu’il va tenter de répondre à la question « que veut la femme ? ».
Freud a fini par se rendre compte qu’il ne pouvait pas répondre clairement à cette question. Sa réponse, « le phallus » (Penisneid), ne fermait pas véritablement la question mais plutôt ouvrait à un au-delà. Pour Lacan, cette question reste ouverte pour toujours, car les femmes ne sont pas absentes de la jouissance phallique ; mais elles sont en plus tributaires d’une autre jouissance, d’une jouissance Autre, supplémentaire, sentie mais ineffable, énigmatique, que l’on n’épuise pas en un discours du savoir, qui est au-delà du phallus (à ne pas confondre avec la jouissance psychotique qui est à situer en deçà du phallus). La fonction du savoir a toujours été de circonscrire et de réduire le mystère de cette jouissance féminine.
Le pervers sait ce qu’il veut : jouir. Il sait.
Tandis que, chez le névrosé, la place du désir repose sur une inconnue, et que chez le psychotique, il n’y a même pas de question (et souvent une certitude), chez le pervers, le désir pourrait être nommé « volonté de jouissance ». La question que se pose le pervers, c’est celle des moyens pour assurer cette jouissance. Pour lui, le désir et la jouissance n’ont aucun secret. Il les concilie même.
Par la logique de sa structure et de son désir, le pervers se convertit en un objet, en un instrument visant à complémenter l’Autre (le fouet avec lequel il flagelle sa victime, ou ce regard qui va et vient dans les perversions scopiques). Il se veut sujet absolu. Il est petit a, mais un a qui positive le phallus, qui nie que le phallus manque, qui assure que la jouissance se qualifie dans l’Autre.
Comment articuler l’homosexualité féminine dans le cadre de la perversion avec la catégorie de jouissance ?
En se référant à la doctrine lacanienne, la problématique de la jouissance part d’un dualisme entre deux types de jouissance : la jouissance phallique et la jouissance de l’Autre. La jouissance phallique est celle de tout être humain soumis aux lois du langage et de la castration. La jouissance de l’Autre est la jouissance du corps.
Assurer la jouissance de l’Autre, telle serait la visée du pervers. La castration est le sacrifice consenti par le sujet du manque dans l’Autre. Ce que dément le pervers, qui croit en un sujet de la jouissance sexuelle, qui serait l’Autre dans sa complétude. Cette croyance est une dimension importante de la perversion. La jouissance perverse, déniant la fonction symbolique, résout à sa manière l’énigme de la jouissance féminine, jouissance laissée en suspens et « supposée » par la jouissance phallique. Car la femme n’est pas-toute dans la jouissance phallique. Car ce qui n’est pas du tout, c’est la jouissance de l’Autre en tant que corps global.
Il en est une autre, une « autre jouissance », qui ne se réduit pas à la jouissance de l’Autre, parce qu’elle supplée à la fois à la radicale impossibilité de celle-ci et à la partialité de la jouissance phallique. C’est au niveau de cette autre jouissance que le pervers échoue, à vouloir la rabattre sur la jouissance de l’Autre, qu’il imaginarise comme sexuelle, comme phallique. Il veut extorquer aux femmes, à La femme, la jouissance absolue, indicible, hors castration, du corps réel. Le sexe ne serait pour le pervers qu’un support, un prétexte pour faire la démonstration que la jouissance du corps peut intégralement se soumettre à une articulation langagière.
Ce que le pervers veut provoquer, c’est l’angoisse de l’Autre, et plus profondément la division de l’Autre par sa jouissance. Et c’est en cela qu’il échoue, puisque évidemment cette division s’effectue par le signifiant.
 
Pour ne pas conclure. La perversion au féminin : une question
 
 
La doctrine du pervers repose sur la jouissance. Son terrain d’expérimentation est le corps, par l’intermédiaire duquel il peut mettre à l’épreuve le savoir pour s’approprier les leviers de la sexualité en se faisant orfèvre de la libido pour entièrement la gérer.
En suivant les pas de Freud, nous avons rappelé que la perversion était ce déni-rejet (Verleugnung) de la castration et que, engagé dans le refus d’une partie de la réalité, le sujet se destitue lui-même de sa place incertaine pour récupérer la certitude que lui donnerait l’objet, ce devenir instrument de la jouissance qu’il assure avec ses mises en scène.
Nous savons maintenant avec Lacan que ce manque qui est dénié n’en est pas un, mais que nous sommes en présence de quelque chose qui est au-delà, qui n’est pas atteint par ce qui est de l’ordre du discours et qui prétend coordonner la jouissance autour du signifiant et du semblant phallique.
Cliniquement, on trouve toujours la perversion du côté masculin. Lacan nous dit que « le sexe mâle est le sexe faible au regard de la perversion [2] ».
Alors, ce qui alimente le débat pour déterminer si on peut se prononcer sur une éventuelle perversion féminine, au plan structural, c’est cette position qui assimile jouissance et phallus. Il me semble que les femmes qui occupent réellement la position féminine ne peuvent accepter cette fausse équation, jouissance = phallus. Dans le cas où une femme viendrait à accepter cette position de jouissance = phallus au regard du savoir, alors elle serait perverse. Bien que peu nombreux, les cas ne manquent pas. On peut rencontrer cette équation, et peut-être là la perversion féminine, dans le cas de couples homosexuels où c’est celle qui n’est pas perverse qui porte la demande à l’analyste.
La question que je poserai pour terminer (mais aussi pour ouvrir le débat), c’est de savoir si on peut parler de « perversion féminine » une fois que l’on a posé qu’être homme n’est pas un fait d’anatomie mais de position subjective, et que le partenaire de celle qui s’adresse à l’analyste est, au regard de la situation, un homme, car, s’identifiant au phallus, elle s’adresse à une femme prise comme objet a de son fantasme.
 
NOTES
 
[1] J. Lacan, « Pour un congrès sur la sexualité féminine », dans Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, page 735.
[2] J. Lacan, Écrits, op. cit., p. 823.
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[1]
J. Lacan, « Pour un congrès sur la sexualité féminine », da...
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[2]
J. Lacan, Écrits, op. cit., p. 823. Suite de la note...