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L'en-je lacanien

2005/2 (no 5)

  • Pages : 184
  • ISBN : 2-7492-0411-9
  • DOI : 10.3917/enje.005.0059
  • Éditeur : ERES


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Et de lui bramer dans l’avaloir avec toutes sortes

d’intercalines pendant que la poudra se sauva de son pif…

Si tu savais ce qu’elle s’est mise à gavouiller

de sa voix si choisie comme des glückements de cane

Tu ne le saveras jamais.

Dis moi, dis moi, pour le plaisir d’amour
                    [
1]
                 
J. Joyce, 
Finnegans Wake
, Fragments adaptés par...
                    [
1]
                
.
1

Lui bramer dans l’avaloir, kessadir  ?

2

Un à-valoir ou avaloir, valeur de l’(a), oreillavale , recel de l’objet du désir. Le long appel du cervidé dans la nuit noire ne suffit pas, quels que soient les câlins échangés dans l’avaloir par le bouche-à-oreille pour savoir/sauver la jouissance : il s’en produit une perte, la poudrapif. En revanche, il peut s’y trouver chance d’y entendre le plaisir d’amour, puisqu’il est clair que l’amour, ce ne sont que paroles… sur l’oreiller. Mais la voix est « choisie » (qui gavouille), distinguée entre toutes, elle porte le bon-heur dans la jouissance d’un gloussement de cane. Déjà là, maternité et jouissance sexuelle s’opposent : jouissance du rut et bonheur de la maternité, tout Finnegans Wake va tourner autour de ce nœud du sexe, de l’engendrement et de la langue.

3

Joyce le créateur de langues, le mentor de la « tourasse de babil », comment le lire et qui l’entend ? Inventeur perpétuel de ces mots singuliers, il fait écrire à Philippe Soupault : « La grande difficulté est de laisser à ces mots une sonorité et un aspect “humains”. (En effet, il n’est pas assuré que Joyce ait eu pour projet de rester dans le monde, on pourrait soutenir qu’au contraire il soutient son œuvre d’une position hors monde, d’un monde qu’il a bien connu mais qu’il a quitté, bien avant sa mort.) C’est là qu’intervient le sens prodigieux de la langue que possède James Joyce. J’ai pu le voir sous mes yeux créer ces mots neufs, et à peine étaient-ils nés qu’ils perdaient leur apparence de nouveautés. Ils faisaient immédiatement partie du vocabulaire [ 2]   Ibidem , p. 90. [ 2] . » L’enjeu de cette humaine langue ne réside-t-il pas dans le consentement qu’elle impose à qui la lit, de se laisser porter par le flot qui court vers le lieu disons du Père, l’Océan, qui les domine toutes, les langues comme les femmes ?

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La puissance d’écriture de Joyce réside dans ce tour qu’il opère : il écrit et par là se donne à lire mais, illisible tant il tord, détruit, transforme, invente une langue, le passage obligé par l’écrit se commute en passage obligé par la voix : Joyce l’illisible est à entendre, et sur un mode polyphonique.

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Incantatoires, impératives, évocatrices : les voix laissent des empreintes parfois indélébiles pour un sujet. Au point que l’inoubliable toque à la porte lorsqu’elles se sont tues, faites silence. Le silence même peut en être assourdissant, la voix n’a pas besoin d’être articulée en signifiants pour se faire entendre. Le silence est un nom de la voix, elle opère par là, de s’indiquer sans réclamer la présence, cette présence que le souffle réalise. Dans le séminaire L’angoisse , Lacan fait justement valoir, à propos du shofar, cette fonction méconnue de la voix, pourtant essentielle à la psychanalyse. Shofar, souffle, elle voisine comme il le montre avec le rugissement, et c’est le rappel de ce rugissement que le shofar opère. Sa fonction de souvenance, Lacan le montre, fait de la voix le support de ce qui pourrait s’oublier, de ce que chacun oublie. Elle vient réactiver la mémoire toujours menacée d’oubli et rappelle le sacrifice doublé du meurtre du père : il en déduit que l’objet a comme voix se rapporte au désir de l’Autre dans sa face la plus profonde. Le trou auquel la voix se rapporte a ceci de particulier qu’il ne se ferme pas (souvenez-vous de Persse O’Reille, H. C. Earwicker). L’objet voix met sur le chemin de la castration, là où le regard la voile au maximum.

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L’appel de la voix, l’invocant, en fait un objet en puissance, et Joyce ne se prive pas d’en user, au point que la voix porte, transporte les mots au fond de nos oreilles, subvertit leur sens pour en faire entendre la musique – c’est déjà trop dire, bien plutôt la résonance et le souffle qui transporte la voix manquante.

7

Ces voix égarées dans l’espace, détachées, Joyce les cueille avec la dextérité du connaisseur de langues qu’il est devenu. Sait-il, derrière le timbre ténor de sa propre voix, de celle de son père, ce qui de jouissance répond à la voix ? Sait-il l’improbable singularité qui la pousse, sait-il qu’il n’y a guère de voix sans l’oreille de l’Autre où elle établit demeure ? Demeure de la voix, stabitat du sujet dévoile le trou du langage qui le crée. Enveloppe, la voix articulée se construit autour de ce trou qu’est réellement la voix. En ce sens, la voix réfère au dire. Quel est le dire de Joyce ?

8

La non-nomination par le père n’en laisse pas moins apercevoir que tout « naming » suppose l’ex-sistence de la voix au nom, même proféré. La voix est là portée par la lettre, c’est le mode de consolidation que Joyce a inventé avec l’écrit, là où les cris du père se connotent de l’impuissance du soûlographe colérique.

9

Le lecteur de Finnegans Wake sait que le livre est traversé par la question du péché, de la faute d’HCE, Humphrey Chimpden Earwicker, Here Comes Everybody, un peu Bloom, un peu Joyce, un peu son père, un peu chacun aux prises avec son histoire, celle de sa terre, la tEire joycienne : celle du tout-homme. Mais la tout-hommie fait coupure avec la bon-hommie pour dérouler dans le vacarme assourdissant de la chute la rencontre avec la pas-toute, une femme. Les méandres en sont infinis, jusqu’à ce que limite soit trouvée, tout à la fin du texte avec le soliloque d’Anna. Anna soliloque, écho déformé de celui de Molly Bloom à la fin d’ Ulysse .

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Comment se fait-il qu’au bout du parcours, d’un tel parcours, une femme, l’auteur qui s’y identifie, ne trouve recours et abri que dans le soliloque ? Une lecture hâtive pourrait amener à conclure que Joyce a saisi la portée de l’impasse sexuelle et qu’il met en scène la version solitaire, à laquelle il s’identifie, par l’entremise d’une femme. Si l’écriture de l’ego, comme Lacan a pu l’avancer, répare la faute paternelle, sa carence, force est de lire dans ce final une issue, mais à quel prix ?

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Pour le peser, ce prix, le retour sur la question de l’objet dans son rapport à la lettre s’impose : l’objet voix se détache en fin de compte de la série des objets a et de façon polyphonique (quoique souvent dans une « dialectique » avec le regard). Lacan l’a indiqué, la voix et le regard sont éminemment du sujet. Dans un précédent texte [ 3]   A. Nguyên, « La simplification de Joyce : l’ artificer ,... [ 3] , reprenant l’hypothèse de J. Aubert relevée par Lacan, j’ai essayé de problématiser cet enjeu de la voix entre Joyce et son père John, enjeu qui indique un mode de transmission dont, il faut bien dire, dépendent tous les modes selon lesquels l’objet cause du désir est en jeu. Mais l’autre face de l’objet aussi l’est : la voix comme plus-de-jouir, comme lieu de condensation de la jouissance. Et je voudrais là dans ce texte mettre l’accent sur cette seconde face qui répond pour l’Irlandais à une économie de l’excès et du déchet où se perd, se noie la différence sexuelle.

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Le parcours ira de la reprise du thème de la transmission par la voix à l’écriture comme support de la voix dans la recherche d’une femme, mise dans la bouche d’une femme, qu’elle soit nommée Pénélope dans Ulysse ou ALP dans Finnegans Wake .

Voix et transmission

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La question de la transmission dans le cas de la psychose semblait réglée au moment du séminaire Les psychoses et de l’écrit « Question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » à partir de la forclusion du signifiant du Nom-du-Père et de la parade que constitue la métaphore délirante pour stabiliser la fuite du sens, complétée de cette notion que le problème pour le psychotique réside dans le fait que l’objet a , la voix par exemple, ne s’est pas détaché, interdisant la mise en place de la structure de langage. Classiquement, le psychotique est celui qui a l’objet a dans sa poche.

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Dans son séminaire L’angoisse , et ce n’est point hasard que ce soit dans ce séminaire, Lacan passe déjà beaucoup de temps à parler de la voix. L’angoisse est liée au père et la voix vient du père, la castration est à l’horizon. La voix est le support de la fonction phallique, et lorsque celle-ci, pour Joyce, est défaillante, on saisit immédiatement pourquoi cette voix s’avère prépondérante. Pour l’écrivain, on peut se demander si la voix n’a pas constitué en définitive l’appui, et le seul conséquent, pour se faire le nom qui lui manquait.

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Dans ce Séminaire X [ 4]   J. Lacan, Le séminaire, Livre X, L’angoisse , Paris,... [ 4] , les notations sont nombreuses. Relevons celles qui contribuent à en dégager l’impact : « […] l’objet a […] supporté par quelque chose qu’il faut bien distinguer de la phonématisation […]. La dimension proprement vocale […] dans quoi plonge corporellement la possibilité de cette dimension émissive ». « L’intérêt de cet objet est de nous montrer ce lieu de la voix et de quelle voix. ». Et Lacan insiste sur l’intérêt que présente cet objet par rapport aux autres objets a  : « […] ce qu’il introduit de nouveau par rapport à l’étage précédent (le regard) ». En effet, il le situe comme antérieur au désir originel, et « l’objet essentiel qui fait fonction de a , cette fonction de la voix, et ce qu’elle apporte de dimensions nouvelles dans le rapport du désir à l’angoisse ».

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« Le a dont il s’agit fonctionne en une réelle fonction de médiation. » « La voix répond à ce qui se dit, mais elle ne peut pas répondre. Autrement dit, pour qu’elle réponde, nous devons incorporer la voix comme l’altérité de ce qui se dit. » « Une voix donc, ne s’assimile pas, elle s’incorpore, c’est là ce qui peut lui donner fonction à modeler notre vide. » « Le sujet se constituant à l’origine, aussi bien que s’achevant dans le commandement de la voix, le sujet ne peut pas savoir jusqu’à quel point il est lui-même cet être plaqué […]. »

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L’abord de la voix comme tenant-lieu de l’objet fait valoir cette place singulière de l’objet dans la constitution du sujet et la mise en place du désir. Le désir, qui est désir de l’Autre qui vous passe la chaîne du langage, étant lié à l’angoisse, Lacan nous apprend à reconnaître dans l’objet voix le mode privilégié de résolution de l’angoisse en donnant sa vraie place à l’objet, celui qui est corrélé à un trou qui ne se ferme pas, celui qui est le plus profondément enraciné dans le désir (Joyce reste enraciné dans le père même si celui-ci est carent), celui qui confronte préférentiellement au trou phallique.

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Au moment du séminaire sur Joyce, Lacan s’attache à la suite de J. Aubert à examiner une autre thèse qui complexifie, voire change encore la question de la transmission : l’objet a sous la forme de la voix est convoqué. Ainsi, le délire ne serait plus le seul mode d’équilibrage de la psychose. Il y aurait transmission en deçà du signifiant, par le support même qui porte la chaîne, et qui, force est de le noter, met en fonction ce sans quoi l’Autre resterait indifférent au sujet.

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Quelque chose « est passé par la voix », J. Aubert le dit et Lacan le reprend. Suivons-le dans son séminaire Le sinthome , où il va convoquer la « phonction de la phonation » (on remarque la faute d’orthographe volontaire sur « fonction », écho du phi phallique).

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Il y a d’abord cette formule qui a souvent été reprise : « Les pulsions c’est l’écho dans le corps du fait qu’il y a un dire […] [ 5]   J. Lacan, Le séminaire, Livre XXIII, Le sinthome ,... [ 5]  » et, évoquant le trou de l’oreille : « C’est par ce biais que répond dans le corps ce que j’ai appelé la voix. »

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Puis, à la suite de la remarque de J. Aubert sur la transmission par la voix, Lacan intervient, et pour faire valoir la fonction de la phonation :

  • page 76 : « Il doit y avoir là quelque chose qui n’est pas sans rapport avec cet isolement que nous a fait J. Aubert de la fonction de la phonation, précisément de ce qu’il en est de supporter le signifiant. » Et il ajoute : « Le point vif sur lequel je reste en suspens est bien de savoir à partir de quand la signifiance, en tant qu’elle est écrite, se distingue des simples effets de phonation. C’est la phonation qui transmet la fonction propre du nom » ;

  • page 97, il s’interroge sur la fonction de la voix : « S’agit-il de se libérer de ce parasite parolier ou de se laisser envahir par les propriétés d’ordre essentiellement phonématique de la parole, par la polyphonie de la parole ? », autrement dit de viser à se séparer de la langue de l’Autre pour trouver la sienne propre, pourquoi pas en se laissant envahir par les possibles phoniques que contient toute langue. En effet, voilà la question, en suspens, mais à laquelle un début de réponse peut être trouvé dans un certain style d’écriture, précisément polyphonique [ 6]   J.-M. Benedetti, Demain je m’enfuis de l’enfer ,... [ 6]  !

  • page 127, Lacan revient une nouvelle fois sur la question, et amène le signifiant de la jouissance Φ, pour dire quelque chose de très précis : « Cette lettre situe les rapports de ce que j’appellerai une fonction de phonation. C’est là l’essence de Φ contrairement à ce que l’on croit » (ce à quoi on croit, c’est au Nom-du-Père, et le contraire c’est le Père qui nomme, c’est-à-dire qui parle, qui désire et qui, d’une femme, jouit [ 7]   J. Lacan, Séminaire rsi , inédit, leçon du 21 janvier... [ 7] ). « C’est une fonction de phonation qui se trouve être substitutive », la substitution va devenir la suppléance, « du mâle, dit homme, comme telle ».

Et il en profite pour dire que Φ, le signifiant de la jouissance, n’a rien à faire avec S(A barré ), celui qui se rapporte à la part femme dans la question des jouissances, et qui renvoie au fait qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre, et donc pas d’Autre qui puisse répondre comme partenaire. Le signifiant de la jouissance se distingue du signifiant d’un manque dans l’Autre, mettant en évidence le côté fermé, autistique de la jouissance, qui ne passe pas par l’Autre. Jouissance se rapporte à l’exercice de la pulsion, à la jouissance pulsionnelle qui est à l’œuvre dans cette écriture prolifique et à l’évidence polyphonique et même, pour beaucoup, cacophonique (Joyce a plus de détracteurs que d’admirateurs).

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Et Lacan page 148 de son séminaire revient sur la question de la pulsion : « La faute [thème central de Finnegans Wake , elle est portée par HCE] exprime la vie du langage. Les pulsions relèvent de ce que je viens d’appeler la vie du langage. » Ainsi, la pulsion fait support à la faute, la jouissance est fautive, toujours. Le vivant du langage, c’est par la pulsion tournant autour de l’objet irreprésentable que ça s’attrape. Une langue n’est vivante que de se créer perpétuellement.

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Il faut mesurer le déplacement que Lacan fait subir à la question de la logique signifiante dans la psychose. Il s’est éloigné de la fonction de la parole pour mettre l’accent sur le champ du langage et, en effet, Joyce s’intéresse beaucoup plus à la langue et au langage qu’à la parole.

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On peut donc conjecturer que Lacan nous conduit vers ce qu’il va avancer dans ce séminaire, à savoir que la stabilisation n’est pas le seul mode de guérison de la psychose mais qu’un autre mode, celui de la suppléance, lorsqu’il est mis en jeu, convoque non seulement la parole mais la langue : l’écriture comme travail sur la langue, lalangue, s’accorde à la voix pour que de la transmission passe. De lalangue sort le langage dont se sert la parole. Du coup, il devient lisible que l’écriture puisse faire suppléance et que nombre de sujets psychotiques y aient recours : écriture sonorisée.

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Ne peut-on pas justement attribuer à Joyce ce pouvoir d’interroger le langage d’une part, mais d’autre part, dans le même temps, de lui donner vie ? La langue vivante est celle du sujet parlant, Joyce l’opère en écrivant, mais, comme il est loisible de le vérifier, son écriture n’est pas sans son, loin s’en faut.

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La biographie d’Ellmann [ 8]   J. Joyce, Lettres , réunies et préfacées par R. Ellman,... [ 8] renseigne aussi sur cette question de la voix, mais sur ce point je me référerai plutôt à un article de Philippe Sollers [ 9]   P. Sollers, « La Trinité de Joyce », Tel quel , n° 83,... [ 9] qui est un entretien avec Marcelin Pleynet, sur Joyce. Sollers, que Lacan a salué dans son séminaire pour son travail sur le texte de l’Irlandais, s’interroge sur le rapport de Joyce à la Trinité et sur son rapport à l’hérésie. La pointe de l’article se trouve aux pages 71-73.

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C’est à partir d’une lecture du nom HCE que Sollers propose sa lecture : HCE est la contraction de « Hic est », ceci est… Sollers le définit subtilement comme « ceci comme étant le vrai ceci, c’est-à-dire à entendre une voix qui s’impose sur le fait qu’il n’y a quelque chose qu’au moment où cette voix le dit ». Il prend appui sur saint Thomas : « La seule façon qu’a le Père de se manifester, c’est la voix ; il ne peut prendre une autre forme de manifestation que la voix. Le Fils, c’est ce qui prend corps, pour autant qu’il y a de l’humanité. » Le père ne se manifeste que par cette voix, détachée de tout.

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Un peu plus avant dans son article, il applique cette manifestation du Père à HCE : « HCE. Dernière partie de Finnegans Wake [ 10]   J. Joyce, Finnegans Wake , Ed. Penguins Modern Classics... [ 10]  : A h and from the c louds e merges, h olding a c hart e xpanded. » Sollers n’a pas manqué de remarquer la double symétrie hce , articulée directement à la voix, à l’événement de voix comme il le dit joliment, ce qui n’est pas sans évoquer le symptôme comme événement de corps de Lacan, et il montre exactement que tout converge vers cette voix qui est « donc à la source ».

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« Vous pouvez tout retrouver : l’appel, la résurrection (Array ! Surrection !), l’oralité, et que tout doit se rallier vers ce Haut, Orally, la plénitude, la parousie, les semences, les oiseaux, le Phénix, et tout cela est en train de remonter exclamativement vers la voix qui est donc à la source. »

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« Cette voix est à la source et au-dessous d’elle il y a des choses qui se cyclent […]. L’ambition de Joyce, là-dessus il hésite, il ne sait pas si cette voix est dans le cycle ou si c’est les cycles qui rentrent dans cette voix. » C’est bien le problème, et Lacan l’a pointé dans Le sinthome à la page 97 : « S’agit-il de se libérer de ce parasite parolier ou de se laisser envahir par les propriétés d’ordre essentiellement phonématique de la parole, par la polyphonie de la parole ? »

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Faisons l’hypothèse que le problème et le suspens de la réponse tiennent au rapport que la voix entretient avec la fonction phallique Φx (cf. la fin de cet article). C’est bien pourquoi Lacan équivoque sur la fonction de phonation, qu’il écrit « phonction de phonation », de même qu’il a pu dire « apphligé » pour celui qui est encombré du phallus : « C’est une fonction de phonation qui se trouve être substitutive du mâle, dit homme, comme telle. »

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Insister sur la voix ne se limite pas à accentuer la prégnance qu’elle a dans le texte de Joyce mais consiste à en tirer la conséquence clinique : avec Joyce, Lacan nous ouvre un champ immense, nouveau, le champ de la jouissance et son traitement par la lettre.

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Pour la névrose, son invention du sinthome correcteur ouvre la voie à la fin d’analyse par identification au sinthome (Joyce, lui, ne s’identifie pas au sinthome, il l’est).

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Dans la psychose, cette solution traite à la fois la forclusion du Nom-du-Père et la forclusion généralisée. Mais surtout la raison du pousse à la femme et celle de la féminisation s’en trouvent éclairées. Joyce montre ainsi que la forclusion localisée, qui en diffère, renvoie à la forclusion généralisée, forclusion sexuelle.

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D’autre part, une distinction sévère peut être établie entre psychose et perversion. Joyce, dixit Lacan, n’était pas un vrai pervers, et sur ce point Sollers se trompe : Joyce ne promeut pas la perversion généralisée, il fait valoir le défaut généralisé que porte le Nom-du-Père et sa suppléance par la père-version. Et je trouve spécialement intéressant que la père-version joycienne passe par la voix, par l’inclusion de la voix, cet objet sur lequel Lacan prend appui pour amener cette fonction nouante du père-symptôme. Ce père est celui dont le désir est causé par une femme : père qui nomme, un père qui sait donner de la voix sans qu’elle soit immédiatement identifiée à la grosse voix du surmoi.

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À la forclusion sexuelle, le sujet névrosé répond par le père mort et le fantasme, le sujet psychotique, lui, ne peut que répéter le défaut lié au Nom-du-Père et s’identifier non pas au signifiant qui manque pour écrire le rapport sexuel mais à ce qui en fait l’essence et le reste, à savoir l’objet a , dédoublé en objet de jouissance et accès au partenaire par l’amour.

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C’est sur ce point qu’il faut examiner le rapport de Joyce aux femmes qu’il dessine dans Ulysse et Finnegans Wake . Femmes de solitude, Molly et Anna soliloquent, elles ont quitté la sphère de l’intersexuel, surtout Anna.

L’objet d’amour et l’objet de jouissance : la solution ALP

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C’est là qu’ALP, après Molly, voire Gertie Mac Dowell, prend sa place. Avec Gertie, c’est la question du fantasme pervers qui est posée, avec Molly la question de l’infidélité qui couvre une vraie fidélité, et avec ALP c’est la femme universelle, la femme, qui fait solution.

39

Joyce écrit la femme qu’il est devenue, ALP, qui, commuté en « lap » désigne le tour et en laps, le lapsus. Joyce écrit la femme, non pas sur le modèle schrébérien de la femme qui manque à Dieu, mais sur le modèle de la femme.

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La conséquence de la forclusion localisée se trouve reportée au niveau de la forclusion généralisée, celle du non-rapport sexuel : si l’objet a – qui peut très bien être la voix – n’a pas chu, n’a pas signé la séparation, l’égarement du sujet face au non-rapport sexuel le conduit à s’engouffrer dans le trou que produit la forclusion sexuelle : il s’identifie alors à ce qui manque dans l’inconscient pour écrire ce rapport, au signifiant manquant de la femme qui, s’il existait, permettrait de l’écrire. Il est la femme, pour répondre au trou phallique forclusif puisque sur le versant phallique il n’y est pas.

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La relation très particulière qu’il établit d’entrée de jeu avec Giorgio, son fils, accentue encore ce mode singulier de transmission par la voix. Il suffit de se rappeler le télégramme qu’il envoie à Stannie son frère gardien au moment de la naissance de son fils : « Enfant né Jim. » Un enfant dont le prénom serait Jim ? Il ajoute que l’accouchement de Nora l’a pris complètement au dépourvu. Il ne manque pas non plus de remarquer d’emblée la voix de Giorgio. On peut mesurer là cette transmission particulière qui distingue l’enfant par sa voix plutôt que par son nom : il faut se rappeler que James mettra deux mois pour donner un prénom à son fils… et vingt-sept ans pour accepter le mariage avec Nora.

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Par la correspondance, on apprend que Joyce peut aller jusqu’à faire le père, à la condition d’y mettre la voix : c’est lui qui console sa petite sœur Mabel (Mabel-Plurabelle) au moment de la mort de sa mère, alors même que son père, comme il a souvent pu le faire, démissionne. Et peut-être avons-nous là une piste pour interpréter la folie de sa fille Lucia, dont d’ailleurs le second prénom Anna donne le départ d’Anna Livia Plurabelle : la voix se transmet chez les Joyce de père en fils , pas de père en fille. Et pour Lucia, qui ne sera pas ténor, contrairement à John, James et Giorgio, la voix fait défaut. On sait qu’elle essaiera par la danse de remédier à la faille inscrite dans le corps, sans succès.

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Revenons à ALP. ALP, c’est FFF, la faute faite femme, puisque tel est le chemin qui, commencé avec HCE, vient échouer en ALP avec ce déplacement de la faute jusqu’à Anna Livia Plurabelle.

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La faute, Anna l’incarne et aussi bien en fait principe, en est le principe au bout de la course. Quel principe, celui qui établit chez Joyce une équivalence. L’équivalence femme-Nature, qui porte en elle celle sur la nature de la femme, voire l’essence de la femme. Joyce en définitive trouve le moteur de son écriture dans la recherche de l’essence ! Essence de la phonation, essence de l’homme (HCE), de la femme (ALP), de la fonction phallique.

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Quel nom tout de même que cet Anna Livia, qu’on pourrait aussi écrire Anna Lucia Plurabelle, voire Lucia Livia (p)Lurabelle. Joyce le décline de bien des façons : ALP, Annona Nivia, Anna Livia petontintamahr, Alma Luvia Pollabella, Allaniuvia pulchrabelled, etc.

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Livia, la vie et la Liffey, cette rivière, ce fleuve qui court (the riverrun) dans Dublin. Liffey, flot-flux fait femme, à l’accent maternel.

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Plurabelle : plusieurs fois belle et plurielle, à plusieurs souffles, à plusieurs voix, quintessence du Beau.

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Comment ne pas entendre cette réitération du L, elle, dans ce nom ?

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Avec la Liffey, la Lif-femme, Joyce réussit ce tour de conjoindre la lettre et le déchet, et même le charroi du déchet, le littoral et le littéral [ 11]   Cf. sur ce point le texte de Lacan « Litturaterre »,... [ 11] . C’est bien pour cela qu’il écrit « a letter = a litter ». Mais, à les conjoindre au point même où se produit d’ordinaire la disjonction, il se produit une indifférenciation, un indissoluble yin yang taoïste qui s’intègre dans un Univers-Tout-Fleuve.

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À les conjoindre, à conjoindre les phonèmes et l’écrit, Joyce se singularise et donne le modèle du sinthome : la parade au défaut de transmission par le signifiant s’accomplit tout au long de Finnegans Wake dans le renvoi infini des échos phonématiques qui dévoilent la fonction de jouissance irréductible contenue dans cette langue si neuve qu’est la langue joycienne. Mais cette langue jeu de lettres n’est qu’écho de ce qui a pu se perdre dans l’acte même d’écrire : la voix. Joyce n’est pas wittgensteinien, les jeux de lettres ne sont pas les jeux de langage, et son « l’élangues », pour reprendre le mot de Sollers, ce point d’où lalangue prend son élan et sa source, se distingue précisément de ne prendre jamais le moindre « air de famille ». Pas la moindre connivence, le moindre accord, la moindre complaisance avec l’Autre chez Joyce.

51

Si Joyce n’est pas complètement fou, on peut conjecturer qu’il le doit à cette prééminence de la voix dans sa généalogie, sans doute par ce qu’il distingue en écrivant la voix comme sonorité, à laquelle il ajoute la voix muette qui répond à la lettre. Peu enclin au surmoi, si peu influençable, il n’attrape de l’Autre précisément que la voix, le minimum pour ne pas s’égarer complètement. Le rejet de l’Autre n’est pas complet : transmission minimale réalisée à partir du modèle trait + voix, et, au lieu du signifiant, le déchaînement des phonèmes : langue unique, et par là intraduisible. Cette voix manifeste au plus juste quelque chose du désir de l’Autre (Séminaire XVI, D’un Autre à l’autre) , cet Autre réduit à la voix. Et, au fond, Joyce fait appel à la voix pour l’accoler à une femme : « We read her (ALP) letter at last in full, and then hear her voice, the voice of the river », la voix fleuve.

52

Cet accolement fait entrer dans le cycle de la re-naissance : «  She herself , elle d’elle-même, will be reborn , renaîtra, young and beautiful [ 12]   J. Joyce, A Shorter Finnegans Wake , edited by Anthony... [ 12] . »

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De cette définition Joyce déduit son axiome, l’axiome de la vie rêvée : «  The huge mad dream of life , le rêve toqué de la vie, goes on for ever , continue à jamais. » Cycle infini de la vie qui n’est jamais qu’un rêve, et ce rêve, comme on le sait depuis Freud, est à lire. Mais puisque Joyce est illisible, que faire d’autre que l’entendre, en laisser aller les résonances et l’énigme qui se font entendre comme rebuts de la jouissance, comme traces intraduites d’un mémorial de jouissance que la voix rappelle.

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Plus précisément encore, à lire de près ce passage, s’articulent dans ce flot les générations, côté homme et côté femme, rétablissant le cycle cher à Joyce, cycle de vie, de temps :

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« Anna was, Livia is, Plurabelles’ to be [ 13]   J. Joyce, Finnegans Wake , Ed. Penguins Classics,... [ 13] . »

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« And then we hand over to ALP, great moyher , for the magnificent coda of the book. We read her letter at last in full, and then hear her voice, the voice of the river that, soiled with the work of man , the city , goes out to meet the sea, her great father . Her day is past , a young bride supersedes her, but she herself will be re-born , young and beautiful, in the hills where she rises. The last sentence leads back to the first  ; the cycle is renewed  ; the huge mad dream of life goes on for ever [ 14]   J. Joyce, A Short Finnegans Wake, op. cit ., p. 259.... [ 14] . »

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Voilà à quoi Joyce aboutit.

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Éternel recommencement, déjà porté par le livre qui enchaîne le premier et le dernier mot : la boucle est bouclée, et laisse intacte l’impasse. Aussi, après avoir écrit Finnegans Wake , Joyce va se taire, et Lucia va présenter des moments psychotiques très graves qui vont beaucoup occuper et inquiéter son père.

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Comme je l’ai indiqué plus haut, ALP évoque Molly mais la dépasse, plus principielle, plus originelle, dans un accomplissement du cycle naturel qui en quelque sorte recouvre la coupure, le moment de mort. Dans la philosophie bouddhiste, la réincarnation vient à cette place, mais pas sans la mort, pas sans incinération, voire dévoration dans la culture tibétaine. Chez Joyce, c’est infinitude, cycle perpétuel et pourtant interrompu, par le « Yes » de Molly et par le « The » d’Anna.

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Sur ce mot de la fin, qui n’est en aucun cas le mot de la fin mais qui est un mot qui appelle, fait ouverture aussi bien que retour, Louis Gillet donne ce témoignage précieux que le biographe Ellmann reprend : « Dans Ulysse , me disait-il, pour peindre le balbutiement d’une femme qui s’endort, j’avais cherché à finir par le mot le moins fort qu’il était possible de découvrir. J’avais trouvé le mot “Yes”, qui se prononce à peine, qui signifie l’acquiescement, l’abandon, la détente, la fin de toute résistance. Dans le Work in progress , j’ai cherché mieux, si je pouvais. Cette fois j’ai trouvé le mot le plus glissant, le moins accentué, le plus faible de la langue anglaise, un mot qui n’est même pas un mot, qui sonne à peine entre les dents, un souffle, un rien, l’article “The”. »

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Et comme l’ajoute L. Gillet avec l’amitié qui teintait sa relation à Joyce : « Quelle leçon de goût pour nous autres qui ne sommes jamais las d’aiguiser, d’arrêter le trait, de travailler le mot de la fin. » Pour Joyce, le mot de la fin n’est même plus un mot, mais le sifflement des flots de la rivière.

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Quel est le saut que Joyce a effectué avec ALP ?

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Molly achève son monologue par le célèbre « Yes » réitéré quatre-vingt-huit fois, et Joyce l’a qualifié d’« humain, trop humain [ 15]   J. Joyce, Œuvres , tome II, Paris, Gallimard, coll.... [ 15]  » et s’en explique : « Le dernier mot (le Yes) (humain, trop humain) est laissé à Pénélope. C’est l’indispensable visa du passeport de Bloom pour l’éternité. » Ainsi, l’humanité du « Oui », le oui de cette femme, fait exister Bloom, au-delà de toute limite, le précipite même dans l’éternité.

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Avec ALP, justement, l’Autre est évacué dans le même mouvement que le sujet ; HCE disparaît et ALP ne réclame aucun visa pour lui. Il faut dire que la « naturalisation » des deux partenaires a eu lieu et qu’une authentique disparition des personnages mise en scène se produit. La dernière « humanité », celle de Shem et Shaun, les deux fils opposés, est elle-même absorbée, emportée dans le flot du fleuve, dans son souffle. C’est que « Nature » est encore un mot humain, dit par Molly, alors qu’ALP est cette Nature devenue Fleuve qui court : au-delà du concept, pur mouvement qui emporte tout et qui va jusqu’à l’indéfini (le pronom « the »). Les deux fils se nomment alors John et Shaun : « Tell me of John or Shaun ? Who were Shem and Shaun the living sons or daughters of ? Night now. Tell me, tell me, tell me, elm. Night, night ! Telmetale of stem or stone. Beside the rivering waters of… [ 16]   J. Joyce, Finnegans Wake , Ed. Penguins Classics,... [ 16] . »

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Se préparent le passage du fils Shaun, écrit aussi Jaun, au prénom du grand-père, John, et surtout la pétrification des frères : stem or stone . Tout finit sous l’aile de la rivière dont les enfants font berge, berge dont on peut « tell the tale », berger ou bergère, gardien et limite du flux : ce sont les enfants qui contiennent la mère.

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De la tisserande Pénélope, ALP se démarque, elle se détricote pour ne plus laisser voir que le stuff , l’étoffe, la matière : le signifiant s’est décomposé jusqu’à laisser brute la matière, lalangue d’où naissent les lettres. Elle ne peut même pas proférer le Oui final réitéré d’ Ulysse , elle ne s’identifie pas même à l’assentiment (la Bejahung ), elle nous laisse dans une indétermination qui dans le même temps fait interminaison. C’est à ce titre que Joyce extrait ses trilettres ALP et HCE, qui dès lors renvoient à une infinité potentielle de noms, de signifiants qui peuvent s’en articuler. Comme l’écrit superbement J. Michel Rabaté [ 17]   J. Joyce, Œuvres, op. cit. , tome II, p. 1222. [ 17] , Molly « tisse et détisse son nom de femme mariée », même si elle porte en elle cette pente à la nature qui trouvera son plein emploi avec ALP dans Finnegans Wake  : ALP serait nom de femme si au final de tous les tours (laps) qu’elle effectue avait pu se conclure le texte. Or, le dernier mot appelle le nouveau tour, l’encore qui diffère beaucoup de l’Encore de Lacan : « Encore c’est le nom propre de cette faille d’où dans l’Autre part la demande d’amour [ 18]   J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore , Paris,... [ 18] . »

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ALP ou HCE ne constituent pas un nom propre, le nom propre est celui que Lacan a inventé pour l’écrivain : Joyce le sinthome, son nom de jouissance.

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ALP nous offre les ébats de lettres sur lesquelles la voix va venir prendre appui pour porter la langue, les langues que Joyce brasse allègrement.

Jouissance finale de la lettre : la voie du dé-sens

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En définitive, il faut prendre la mesure de l’intervention de la voix : réduire une femme à cette voix n’est pas sans conséquence. Et cette conséquence tient à la nature de l’objet a  : a est a-sexué, et son effet de féminisation laisse apparaître une femme qui ébaucherait le rapport, s’il existait, qui serait le fait d’une mère fécondée par le père de l’Univers. C’est ce qui précisément ne se peut, et laisse le hors-sexe occuper la scène en cette affaire. L’objet est la preuve de l’existence du non-rapport sexuel, et l’épreuve de la voix inscrit le sujet dans le désir, certes, mais au prix de la castration. L’aventure joycienne est une aventure de langues, pas de sexe, où les personnages sont véhicules – et seulement véhicules – de ces trajets et de ces ébats de lettres.

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Sur un autre versant, Lacan l’a montré dans son séminaire L’angoisse , au niveau de la voix se produit une identification d’un type particulier : l’identification est une incorporation (Einverleibung) , et l’écriture de Joyce donne l’idée de ce que cette incorporation, qui précisément donne au sujet un corps, pour lui reste opération continue, sans fin, non aboutie. La question du corps, de ce fait, reste hautement problématique (rappelons que Lacan établit le diagnostic de psychose sur ce point du non-corps puisque corps sans affect équivaut à une absence de corps).

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Une séquence se déduit au terme du parcours :

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L’élangues est à situer comme souffle d’où sortent les langues. Φx trouve là sa place, celle que Lacan a mise au point dans son texte « L’étourdit [ 19]   J. Lacan, « L’étourdit », dans Autres écrits , op.... [ 19]  », qu’il vaut d’inclure ici sous sa forme négativée : Φx avec la barre de négation au-dessus . C’est le cas, écrit Lacan, où Φx, la fonction phallique, n’est pas satisfaite, c’est-à-dire que, « ne fonctionnant pas, elle est exclue de fait ». Dans le cas de la psychose (Lacan dit d’ailleurs « forclusion de fait » pour le père carent de Joyce, dans le séminaire Le sinthome) , cette exclusion est forclusion, rejet : Φ 0 (phi zéro).

Qu’il puisse en exister Un (∃x) qui se connote de Φ 0 , ∃x.Φ 0 , « de ce que la fonction phallique y fasse forfait ». L’ab-sens du rapport trouve par le recours à la fonction phallique le semblant qui aurait pu lui donner sens, mais, comme Lacan l’écrit, « ce semblant n’est plus que dé-sens », défaite du sens. L’écriture de Joyce exemplifie de façon magistrale le non-rapport entre les sexes. Contrairement à ce qui s’est souvent dit ou écrit, l’Irlandais joue non pas de l’obscénité ou de l’indécence, mais du dé-sens lié au manque phallique – ce que Lacan nomme joliment « la syncope de la fonction » – jusqu’au hors-sens : J’ouis-sens que la voix porte.

Notes

[ **]

Albert Nguyên, psychanalyste à Bordeaux, membre de l’École de psychanalyse des Forums du Champ lacanien.

[ *]

Ce texte fait suite au travail entrepris sur l’écriture de James Joyce et s’appuie essentiellement sur Finnegans Wake et le séminaire de J. Lacan Le sinthome . Les numéros précédents de L’en-je lacanien rendent compte des préalables à ce qui est avancé ici.

[ 1]

J. Joyce, Finnegans Wake , Fragments adaptés par A. du Bouchet, Paris, Gallimard, 1962, p. 98.

[ 2]

Ibidem , p. 90.

[ 3]

A. Nguyên, « La simplification de Joyce : l’ artificer , l’ego, le Shem , ALP », dans M. Bousseyroux, Clinique des psychoses, théorie de la psychanalyse , supplément à L’en-je lacanien n° 4, p. 109-121.

[ 4]

J. Lacan, Le séminaire, Livre X, L’angoisse , Paris, Le Seuil, 2004, leçons du 22 mai, des 5, 19 et 26 juin 1963, p. 281-295, 309-321, 341-375.

[ 5]

J. Lacan, Le séminaire, Livre XXIII, Le sinthome , Paris, Le Seuil, 2005, p. 17.

[ 6]

J.-M. Benedetti, Demain je m’enfuis de l’enfer , Paris, Grasset, 2005.

[ 7]

J. Lacan, Séminaire rsi , inédit, leçon du 21 janvier 1975.

[ 8]

J. Joyce, Lettres , réunies et préfacées par R. Ellman, tomes I (1901-1940) et II (1882-1915), Paris, Gallimard, coll. « Tel ».

[ 9]

P. Sollers, « La Trinité de Joyce », Tel quel , n° 83, Paris, Le Seuil, 1980.

[ 10]

J. Joyce, Finnegans Wake , Ed. Penguins Modern Classics (U. K.), 2000, p. 593.

[ 11]

Cf. sur ce point le texte de Lacan « Litturaterre », dans Autres écrits , Paris, Le Seuil, 2001.

[ 12]

J. Joyce, A Shorter Finnegans Wake , edited by Anthony Burgess, Oxford, Faber Paperbacks, 1978, p. 259.

[ 13]

J. Joyce, Finnegans Wake , Ed. Penguins Classics, p. 215.

[ 14]

J. Joyce, A Short Finnegans Wake, op. cit ., p. 259. Les majuscules sont de mon fait. Elles valent interprétation.

[ 15]

J. Joyce, Œuvres , tome II, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 1995, p. 1816 (notice XVIII, Pénélope).

[ 16]

J. Joyce, Finnegans Wake , Ed. Penguins Classics, p. 216.

[ 17]

J. Joyce, Œuvres, op. cit. , tome II, p. 1222.

[ 18]

J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore , Paris, Le Seuil, 1975, p. 11.

[ 19]

J. Lacan, « L’étourdit », dans Autres écrits , op. cit. , p. 458-459.

Plan de l'article

  1. Voix et transmission
  2. L’objet d’amour et l’objet de jouissance : la solution ALP
  3. Jouissance finale de la lettre : la voie du dé-sens

Pour citer cet article

Nguyên Albert, « FFF : ALP ou la-version de l'objet », L'en-je lacanien 2/ 2005 (no 5), p. 59-76
URL : www.cairn.info/revue-l-en-je-lacanien-2005-2-page-59.htm.
DOI : 10.3917/enje.005.0059

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