L'en-je lacanien 2010/1
L'en-je lacanien
2010/1 (n° 14)
224 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782749212845
DOI 10.3917/enje.014.0005
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Vous consultezAvec « les meilleurs », vers L’impossible ou La haine de la poésie

AuteurDidier Castanet[*] [*] Didier Castanet, psychanalyste à Toulouse, membre de l’epfcl. ...
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du même auteur



Pour introduire ce dossier de ce numéro « Pour quoi la poésie ? », je me référerai à la dernière leçon du séminaire de Lacan L’identification (27 juin 1962).

« Les meilleurs »

2 « Je veux dire que souvent j’ai conscience de ne rien faire d’autre ici que de vous permettre de vous porter avec moi au point où, autour de nous, multiples, parviennent déjà les meilleurs », déclare Lacan dans le séminaire L’identification du 27 juin 1962. Pour Lacan, les meilleurs sont Maurice Blanchot, Georges Bataille et Pierre Klossowski.

3 L’incidence de l’objet renvoie à ce qui dans le langage échappe au symbolique, ce reste que le fantasme fait valoir.

4 À propos de Maurice Blanchot, dans cette leçon du séminaire, Lacan nous dit : « […] quelqu’un que je considère tout simplement le chantre de nos Lettres, qui a été incontestablement plus loin que quiconque, présent ou passé, dans la voie de la réalisation du fantasme, j’ai nommé Maurice Blanchot, dont longtemps L’arrêt de mort était pour moi la sûre confirmation de ce que j’ai dit toute l’année, au séminaire sur l’éthique concernant la seconde mort. Je n’avais pas lu la seconde version de son œuvre première, Thomas l’Obscur. Je pense qu’un aussi petit volume, nul d’entre vous après ce que je vais vous en dire, ne manquera de s’y éprouver. »

5 Déjà, en décembre 1957 et janvier 1958, Lacan avait fait référence à Georges Bataille, à la fin de « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » : « C’est ainsi que le dernier mot où “l’expérience intérieure” de notre siècle nous ait livré son comput, se trouve être articulé avec cinquante ans d’avance par la théodicée à laquelle Schreber est en butte : “Dieu est une p…[1] [1] J. Lacan, Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 582-583. ...
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”. »

6 En mettant en relation les signifiants de Schreber et de Madame Edwarda, Lacan fait émerger des questions majeures comme celles du père, de Dieu, de la jouissance ou encore du savoir.
Dans la dernière leçon du séminaire L’identification, il cite le texte de Georges Bataille Histoire de rats, écrit autour du fantasme de Marcel Proust qui conduit le personnage central à l’extrême du désir, de la douleur et de l’angoisse, dans l’intimité de ce qui est, intimité où s’approchent le mensonge et la vérité de l’objet du désir, dans cette « douceur infinie, qui n’est que l’extrémité du malheur », comme l’écrit Bataille dans La haine de la poésie.

La haine de la poésie

7 « J’ai voulu, il y a quinze ans, parler de La haine de la poésie. Ce premier titre n’était pas clair. J’avais songé à l’aversion que m’inspirait alors la “belle poésie”. Jamais la poésie de Baudelaire – ou celle de Rimbaud – ne m’ont inspiré cette haine. Mais je n’aimais pas les fadeurs du lyrisme… (C’est pour cette raison qu’à mon gré, la poésie ne délire pas, qu’elle accède rarement à la violence, que j’ai voulu parler de Haine de la poésie[2] [2] G. Bataille, Œuvres complètes, tome III, Paris, Gallimard,...
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.) »

8 Pour Bataille, la véritable poésie est ce mouvement violent et voulu qui excède le langage, le force à dépasser la simple expression des possibles. Elle se présente alors comme l’horizon qui déborde très largement le champ du savoir : le possible alors semble fondé par l’impossible. « Sombrant dans la philosophie, je tente de dire en des termes possibles ce que seule aurait le pouvoir d’exprimer la poésie, qui est le langage de l’impossible[3] [3] Ibid. , p. 514. ...
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. »

9 Où mène la poésie qui vise l’extrême du possible ? À quoi bon, selon l’expression de Bataille, l’impossible ? Pour rien est sa réponse.

10 La poésie fait éclater le langage au-delà de lui-même, ce qu’elle déploie ne s’inscrit pas à mesure dans le grand livre du Savoir. La poésie n’ex-plique pas, Bataille nous dit que « là où l’impossible sévit toute explication se dérobe[4] [4] Ibid. , p. 513. ...
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».

11 La poésie est ce mouvement du langage exsudant, faille du discours où les mots s’engouffrent et se perdent, « mise à mort » de la discursivité. « La perversion poétique des mots est dans la ligne d’une beauté infernale des visages ou des corps, que la mort réduit à rien[5] [5] G. Bataille, Le coupable, Paris, Gallimard, 1961, p. 105-106. ...
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. »

12 Dans La part maudite[6] [6] G. Bataille, La part maudite, Paris, éd. de Minuit, 1967,...
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, Bataille précise : « Le terme de poésie, qui s’applique aux formes les moins dégradées, les moins intellectualisées, de l’expression d’un état de perte, peut être considéré comme synonyme de dépense : il signifie, en effet, de la façon la plus précise, création au moyen de la perte. Son sens est donc voisin de celui du sacrifice. » La poésie « exprime dans l’ordre des mots les grands gaspillages d’énergie ; elle est le pouvoir qu’ont les mots d’évoquer l’effusion, la dépense immodérée de ses propres forces[7] [7] G. Bataille, L’expérience intérieure, Paris, Gallimard,...
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».

13 Nous pouvons encore relever cette description du poète : « La limite du poète est semblable à celle du fou en ce qu’elle l’atteint personnellement, et n’est pas limite pour la vie humaine. Le poète n’est plus le langage détruit refaisant un monde faux par le moyen de figures décomposées, mais l’homme même qui, lassé du jeu, veut faire de ce royaume de la folie l’objet d’une conquête réelle. La grandeur de Rimbaud est d’avoir mené la poésie à l’échec de la poésie. La poésie n’est pas connaissance de soi-même[8] [8] G. Bataille, Œuvres complètes, tome III, op. cit. , p. ...
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. »
Même si Maurice Blanchot, Pierre Klossowski ou Georges Bataille ne sont plus des écrivains « en vogue » ou à « la mode », ils ont encore à nous apprendre, par leurs œuvres, leur approche du réel. Alors, laissons-nous enseigner…
Mai 2010.

 

Notes

[ *] Didier Castanet, psychanalyste à Toulouse, membre de l’epfcl.Retour

[ 1] J. Lacan, Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 582-583.Retour

[ 2] G. Bataille, Œuvres complètes, tome III, Paris, Gallimard, 1971, p. 512.Retour

[ 3] Ibid., p. 514.Retour

[ 4] Ibid., p. 513.Retour

[ 5] G. Bataille, Le coupable, Paris, Gallimard, 1961, p. 105-106.Retour

[ 6] G. Bataille, La part maudite, Paris, éd. de Minuit, 1967, p. 36.Retour

[ 7] G. Bataille, L’expérience intérieure, Paris, Gallimard, p. 238-239.Retour

[ 8] G. Bataille, Œuvres complètes, tome III, op. cit., p. 532.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Didier Castanet « Avec « les meilleurs », vers L'impossible ou La haine de la poésie », L'en-je lacanien 1/2010 (n° 14), p. 5-8.
URL :
www.cairn.info/revue-l-en-je-lacanien-2010-1-page-5.htm.
DOI : 10.3917/enje.014.0005.