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L'en-je lacanien

2012/1 (n° 18)

  • Pages : 216
  • ISBN : 9782749232270
  • DOI : 10.3917/enje.018.0007
  • Éditeur : ERES

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Comme praticien de la psychanalyse, qu’avez-vous reçu de l’analyste que Lacan fut pour vous[1][1] Telle était la question posée aux douze analysants... ?

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Je vois mal comment je pourrais répondre à cette question, qui d’ailleurs en contient au moins deux, sans d’abord parler un peu – je dis bien : un peu, ce dont je veux répondre ici différant d’un témoignage de passe – de mon analyse. Première question : quel analyste Lacan fut pour moi qui ai fait mon analyse avec lui, chez lui, comme il préférait dire modestement ? Je note tout de suite que ce « pour » moi vise le singulier de ce que je peux dire qu’il fut avec moi et qu’il y a dans sa signifiance, peut-être encore de ma part, comme la secrète croyance en un « c’est pas avec tout le monde qu’il fut comme il a été avec moi ». Miracle du transfert. Sauf que l’unique n’est pas dans ce qu’il m’a dit ou dans ce dont il m’a fait montre. L’unique est dans la façon dont je l’ai reçu, dont j’y ai répondu et dont j’en ai répondu, sur le moment. Et dont encore j’en réponds. D’où la question qui seconde ma première : que puis-je dire avoir reçu de Lacan, de ce qu’il aura été pour moi, durant mon analyse, et quelle marque j’estime avoir reçue et gardée de lui, dans ma pratique de la psychanalyse ? Qu’est-ce que, dans ma façon de pratiquer la psychanalyse, dans mon style donc, je peux dire, aujourd’hui, me venir, m’avoir été transmis de l’analyste que fut Lacan pour moi, avec moi ?

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En fait, il y a une troisième question qui précède et sous-tend la première que j’ai ainsi formulée : quel analyste Lacan fut pour moi ? C’est : qu’ai-je voulu, implicitement, qu’ai-je demandé à Lacan qu’il soit pour moi ? Qu’aurais-je tant aimé qu’il soit pour moi ? Et donc que puis-je dire qu’il fut pour moi en réponse à l’urgence à satisfaire dont je fus le cas ? Ce que je voulais que Lacan soit pour moi se disait dès ma première rencontre avec lui, et même avant, bien des années avant – car, à l’analyse, je m’y suis mis un peu tard –, le jour où je me suis dit qu’il fallait absolument que j’aille le rencontrer, que j’aille lui demander une analyse, et que ce ne pouvait être que lui et pas un autre.

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J’étais alors passionné et très secoué – ce devait être en 1965, j’avais dix-neuf ans – par la découverte de Georges Bataille. Outre qu’il m’avait sorti de mon engouement adolescent pour Teilhard de Chardin, j’en avais fait l’homme qui supposerait la femme savoir. Je lisais tout ce que je pouvais trouver de lui et sur lui et, un jour, j’appris qu’il avait été très lié à Lacan et que la femme de Bataille était devenue la femme de Lacan. Il n’en fallut pas plus pour que je m’intéresse à ce Lacan et que j’achète en 1967 ses Écrits, auxquels bien sûr je ne compris pas grand-chose. Mais à partir de là, les dés en étaient jetés : un jour j’irais rencontrer Lacan, m’étais-je juré. Ce que je ne fis que cinq ou six ans après, quand, étant en médecine et décidé à faire psychiatrie, l’angoisse de perdre mon père se fit en moi extrêmement oppressante. On lui avait enlevé un poumon dans le service de chirurgie thoracique où je travaillais et il s’en était bien remis, jusqu’à ce qu’un jour il commençât à perdre la voix (c’était un début de paralysie du nerf récurrent). Le paroxysme de l’angoisse fut tel qu’aussi sec je décidai de prendre le Capitole pour aller voir à Paris Lacan, après m’être enquis du jour où il faisait son séminaire.

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Me voici débarquant au Panthéon, dans la salle bondée de la faculté de droit, un mardi de novembre 1973 à midi. Mon enthousiasme fut si grand qu’à peine sorti et surmontant mon inhibition et ma très grande timidité, je téléphonai à son numéro et tombai sur lui qui me demanda qui j’étais. Vous ne me connaissez pas, balbutiai-je, lui disant mon nom qu’il me fit je ne sais combien de fois répéter ! Le lendemain, j’étais assis sur le fauteuil crapaud, devant lui, dans son bureau du 5 rue de Lille, tremblant comme une feuille et lui disant mon angoisse que mon père ne disparaisse. Écarquillant un sourire presque d’une oreille à l’autre, il me demanda alors, à moi qui venait de lui dire que je voulais faire psychiatrie, quel était mon symptôme. Pris au dépourvu, je ne trouvai rien de mieux que de lui dire tout de go cette énormité : « C’est la psychasthénie, vous savez, au sens de Janet ! » Je ne croyais pas si bien dire. « Jan’et ! », interjecta Lacan péremptoire et léger comme il savait l’être. J’en ai… J’en ai… Le prix de la séance fut… conséquent. J’en eus tout juste assez et n’eus pas une seconde l’idée de le discuter.

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Décontenancé, déconcerté, dérouté, désarçonné, stupéfait, scié, je crois bien que je l’ai été à chaque séance avec Lacan, où j’arrivais toujours angoissé et chaque fois repartais le cœur léger. Ayant fait mon analyse pendant la décennie 1970, j’ai connu le Lacan des séances courtes, et même, à part les deux premiers entretiens qui me parurent très longs, le plus souvent ultra-courtes, des séances éclairs qui me prenaient toujours de court, sans que pour autant et étonnemment j’aie jamais eu l’impression d’avoir manqué ni de temps ni d’écoute. Comme quand – c’était au lendemain du congrès de Strasbourg, en mars 1976, auquel j’avais tenu à aller bien que la veille ce fût à l’enterrement de mon père que j’avais assisté –, arrivant à ma séance profondément affecté et m’allongeant, j’eus à peine le temps de dire, dans une vive émotion chargée de gravité, « … mon père est mort », qu’aussitôt j’entendis Lacan bondir de son fauteuil lâchant un « C’est ça ! » plus retentissant et tonitruant que tous ceux qu’avec les « Formidable ! » et « Excellent, très cher ! » j’ai tant et tant de fois entendus en levée de séances, et dont l’apophantique, cette fois-là, me sépara radicalement de ma plainte et de ce qui m’y portait.

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De l’analyste que fut pour moi Lacan j’ai avant tout reçu cette expérience déconcertante et incroyablement stimulante des séances suspensives, avec leurs effets de chute de sens qui m’ont peu à peu permis de prendre en compte le réel et d’en répondre. Quand j’ai débuté comme analyste, je ne me suis pas précipité à faire des séances courtes. J’ai même mis pas mal de temps avant de savoir les pratiquer. Car faire des séances courtes n’est pas une option technique. C’est une position éthique à l’endroit du réel, lequel implique une réévaluation du traitement de la parole et de son ronron, vecteur du sens joui que les séances quasi systématiquement très courtes de Lacan avaient pour effet de faire tourner court.

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Ce que tu me fis courir, vérité menteuse, après les « Je vous revois quand, cher ? » ! Puis, il y eut ce jour de l’été 1980 où, venu lui dire que je m’en allais, j’y fis tête et où « Là-quand » me revint comme en boomerang. Qu’ai-je reçu, dans ma pratique de la psychanalyse, de l’analyste qu’il fut pour moi ? De Lacan, c’est sûr, j’ai reçu cette marque de la fin qui a certainement marqué et marque mon rapport à l’acte. Mais qu’est-ce qui, de l’analyste que Lacan fut pour moi, qu’est-ce qui de sa présence, de sa présence d’objet, fut, aura été pour moi, la marque ? C’est son sourire, riant portail de mon midit natal. Il n’était ni léonardien ni saganien. Il était plutôt abyssin. Je dirai qu’il avait quelque chose de blanchotien.

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De Lacan j’ai reçu ce qu’écrit Maurice Blanchot à la fin de Celui qui ne m’accompagnait pas (livre dont la lecture m’accompagna, avec celle du Pas au-delà, tout au long de mon analyse) et qui dit au plus juste ce que j’ai « reçu » de Lacan : « À présent – je cite Blanchot –, c’était le tranquille sourire de personne, qui ne visait personne et près duquel l’on ne pouvait séjourner près de soi, non pas un sourire impersonnel, la présence de l’impersonnel, l’acquiescement à sa présence, la certitude évasive, immense et toute proche qu’il n’y avait personne et que personne ne souriait, ce qui pourtant s’exprimait par un sourire infini, […] posé ineffablement sur le vide ; en lui le vide s’ouvre à une allusion souriante que traverse le déchirement d’une légère risée [2][2] M. Blanchot, Celui qui ne m’accompagnait pas, récit,.... »

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Lacan aura été pour moi comme le chat du Cheshire à qui Alice demande son chemin et qui s’efface en commençant par la queue et en finissant par le sourire, lequel persiste l’esp d’un laps après que le reste a disparu, au grand étonnement d’Alice.

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De Lacan, oui, j’ai reçu ça, un sourire sans chat ! Oh ! oui ! sans chat : sans causette, sans le ronron du chat. Lacan, un sourire sans bavardage. A smile chatless, voilà qui irait pas mal avec sa préface à l’édition anglaise du Séminaire XI, dont la lecture, qui m’a bien longtemps dérouté, oriente aujourd’hui ma pratique !

Notes

[1]

Telle était la question posée aux douze analysants de Lacan qui, à l’invitation du Conseil d’orientation de l’epfcl, acceptèrent d’y répondre, en guise d’hommage pour le trentième anniversaire de sa mort, à Paris, le 5 novembre 2011.

[2]

M. Blanchot, Celui qui ne m’accompagnait pas, récit, Paris, Gallimard, 1987, p. 168-171.

Pour citer cet article

Bousseyroux Michel, « Hommage à Là-quand », L'en-je lacanien, 1/2012 (n° 18), p. 7-13.

URL : http://www.cairn.info/revue-l-en-je-lacanien-2012-1-page-7.htm
DOI : 10.3917/enje.018.0007


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