L'Homme
Editions de l’E.H.E.S.S.

I.S.B.N.2713213576
344 pages

p. 115 à 136
doi: en cours

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Études et essais

n° 157 2001/1

2001 L’Homme Études et essais

Du collectif au communautaire

À propos des réseaux familiaux dans la Russie post-soviétique

Élisabeth Gessat-Anstett Paris
L’observation conjointe du mode de résidence de familles de la région de Yaroslavl et de la façon dont elles exploitent des lopins de terre montre que les formes familiales d’organisation ont conservé au cours du xxe siècle en Russie de leur complexité. La notion de réseau permet ainsi de rendre compte de l’aspect communautaire, quoique désormais éclaté, que revêtent encore les relations de parenté dans cette région d’Europe orientale notamment à partir de la pratique courante de la corésidence et de la mise en commun des ressources et des moyens de subsistance. L’existence de ces réseaux de parenté suggère une possible pérennité des formes traditionnelles d’organisation familiales telles qu’elles ont pu être décrites et analysées pour la période présoviétique : des unités les plus simples et les plus localisées que sont les dvory (groupes domestiques) paysans, aux unités les plus étendues dans l’espace et dans le temps que sont les rody (lignages).Mots-clés : Russie, parenté, résidence, économie informelle, réseaux. Observations both of the type of family residence in the Yaroslavl area and of the way families work the land show that kin-based forms of organization in Russia have, throughout the 20th century, preserved their complexity. The notion of a « network » helps explain the community aspect (even though it is now somewhat fragmented) of kin relations in this part of eastern Europe. This is especially visible in current coresidence patterns and in the pooling of resources and means of livelihood. The existence of these kin networks suggests that traditional forms of family organization have survived very much as described during the pre-revolutionnary period. This holds for the simplest, most localized units (dvory, peasant household groups) as well as for those having the farthest extension in space and time (rody, lineages).Keywords : Russia, kinship, residence, informal economy, networks.
Les fonctions qu’assument les relations de consanguinité et d’alliance dans la société russe contemporaine ont été peu étudiées, et sont encore mal connues. Les quelques travaux de sciences sociales occidentales [1] qui ont porté sur la parenté en Russie au cours de la seconde moitié du xxe siècle dessinent l’image paradoxale d’une famille repliée sur elle-même, au sein d’un espace social éminemment collectivisé mais morcelé [2]. Fondées sur des enquêtes soviétiques privilégiant des approches quantitatives et extensives, ces rares études offrent toutes une représentation strictement nucléaire du groupe domestique russe contemporain. C’est ce paradoxal isolement, dans lequel – aux yeux des sociologues occidentaux – semblent avoir été confinés les ménages soviétiques, qui a constitué l’un des points de départ de ma recherche doctorale (Gessat-Anstett 1998).
Or, il m’est très vite apparu que chaque famille, prise dans d’inextricables enjeux de survie, faisait appel à un certain nombre de solidarités, renvoyant à l’existence de réseaux de parenté et à leur fonctionnement. J’ai ainsi été amenée à réfléchir sur la pertinence de la notion de réseau dans la prise en compte des divers rôles qu’impliquent les liens de parenté dans une société européenne. Les enquêtes ethnographiques que j’ai effectuées et sur lesquelles s’appuient mes recherches ont offert une première et immédiate illustration de cette pertinence.
Elles ont été réalisées depuis 1994 dans la région de Yaroslavl, à 380 km au nord-est de Moscou, simultanément dans la ville de Rybinsk et aussi dans les cantons ruraux de Nekouz et Brejtovo.
Rybinsk comporte 250 000 habitants et s’étend sur plus de 10 km le long du fleuve Volga. Les paysages urbains de ce fleuron du complexe militaro-industriel, fermé aux étranger jusqu’en 1990, sont caractéristiques des villes de l’ancien bloc de l’Est, construites autour de leurs usines, envahies d’immenses barres d’immeubles en béton et traversées par de larges artères où circulent tramways rouillés et autobus délabrés. Le contraste est saisissant avec les zones rurales, très faiblement peuplées (10 000 habitants pour la totalité du canton Nekouz, 11 000 pour celui de Brejtovo), où subsistent de petites isbas en bois, enfouies sous la neige de novembre à mars, et regroupées en hameaux ou en villages sur les vastes territoires des coopératives agricoles à l’activité dépérissante.
Mes enquêtes, qui avaient pris comme point de départ la collecte de récits de vie et de généalogies, ont rapidement mis en évidence l’impossibilité de circonscrire, en Russie, comme ailleurs dans le monde slave, les représentations et les usages de la parenté aux seules limites de la famille nucléaire. Elles ont souligné, ce faisant, la nécessité d’appréhender la réalité parentale russe à partir d’autres notions plus complexes. La visibilité et l’intensité de la circulation des biens et des personnes avaient en effet offert une première et éloquente illustration de la complexité des usages de la parenté, qui dépassent immédiatement en Russie le cadre étroit de la famille nucléaire. Dans cet article, j’ai choisi de m’intéresser plus particulièrement aux mécanismes mis en place par les groupes domestiques russes pour se loger et organiser leur subsistance. Je m’appuierai, pour ce faire, sur les renseignements que m’ont fournis deux de mes informatrices, une sage-femme à la retraite habitant dans un petit hameau du canton de Nekouz, Vera, et un ingénieur d’une quarantaine d’années habitant à Rybinsk, Ludmila.
Vera a 73 ans. Elle est née dans un village des environs de Tutaev à 30 km de Yaroslavl, et est l’aînée d’une famille de six enfants. En 1936, à l’âge de 19 ans, munie de son diplôme, Vera s’installe à Marino et devient l’unique sage-femme du petit dispensaire. Depuis, elle n’a plus quitté ce village. Elle s’y est mariée deux fois (la seconde avec le cousin germain de son défunt époux) et a eu trois enfants. Le regard vif et le verbe imagé, Vera a toujours investi son immense énergie dans la vie sociale ; en effet, depuis qu’elle est à la retraite, elle préside le Soviet Veteranov Vojny i Truda (conseil des vétérans de la guerre et du travail) de son canton. Engoncée dans son vieil imperméable noir molletonné, fichu en laine noué sous le menton et cabas à la main, elle parcourt inlassablement les campagnes pour rendre visite à « ses » vétérans, et leur apporter aussi bien des invitations aux diverses commémorations, que des confitures et des nouvelles du monde. « Après les avoir tenu par les pieds, maintenant je leur tiens la main », dit-elle en riant. Le fait d’avoir procédé, pendant près de quarante ans, à la quasi-totalité des accouchements survenus dans son canton confère à Babuška Vera une solide connaissance des caractères et des destinées.
Ludmila est, elle aussi, investie dans la vie sociale, depuis qu’elle a abandonné il y trois ans son poste de responsable des brevets et patentes de l’Institut d’aéronautique de la ville pour celui de directrice d’une fondation de bienfaisance. Ingénieur de formation, elle a fait ses études à Rybinsk où elle est née, et à Moscou. Mariée depuis 1969, et mère de deux enfants qui ont maintenant 22 et 28 ans, elle est grand-mère pour la première fois depuis peu. Son activité professionnelle, qui la met en contact étroit avec les différents secteurs de la sphère sociale (écoles, hôpitaux, orphelinats, maison de retraite, prison) l’a amenée à prendre la mesure des influences de l’ancien système soviétique sur les mentalités : « my vse sovki, čto delat’ ? » [3], dit-elle parfois dans un soupir.
La biographie et la vie quotidienne de ces deux femmes illustrent, de façon archétypale, les nombreux témoignages recueillis au cours de cette étude menée dans une région de province, auprès de familles de conditions sociales variables. Quatre années d’enquête m’ont en effet permis d’interroger, au cours d’entretiens biographiques, près d’une cinquantaine de personnes, agriculteurs, ouvriers, enseignants mais aussi médecins ou membres du clergé. Certaines de ces rencontres ont débouché sur des collectes de généalogies, dont les plus approfondies concernent des parentèles entières et impliquent, comme nous pourrons le voir pour Vera, plusieurs centaines de personnes.
 
Se loger
 
 
Une proximité garante des solidarités
Les matériaux biographiques collectés permettent de mettre en évidence plusieurs éléments. Le premier d’entre eux est la proximité géographique des familles apparentées. Ainsi les généalogies, complétées par les informations recueillies lors d’entretiens semi-directifs, montrent la faible distance kilométrique séparant les résidences des différents membres d’une parentèle. Les groupes familiaux impliqués dans la généalogie des informateurs sont localisés à l’échelle d’un rajon (équivalent administratif du canton) ou d’une oblast’ (la région), au point de constituer une parentèle très dense, centrée sur une ville ou un village.
La généalogie de Vera a été reconstituée au cours d’une demi-douzaine d’entretiens biographiques qui se sont déroulés à son domicile, dans son isba du village de Marino, au cours des hivers 1995 et 1996. Cette généalogie implique plus de cent cinquante individus (cf. fig. 3), dont les quatre-vingt douze encore vivants sont regroupés en vingt-sept unités corésidentes. Cinq familles résident dans le canton de Nekouz, autour du village où habite la vieille femme, ou dans le canton voisin de Brejtovo. Les autres sont réparties sur la région de Yaroslavl. Rares sont celles qui sont localisées à l’étranger, une l’est en Estonie et l’autre au Bachkiristan, par exemple.
Les récits de vie de mes informateurs montrent également que cette proximité est le fruit de stratégies résidentielles reconnues. Ainsi, Ludmila a changé trois fois de domicile au cours de ces vingt dernières années. Ses trois déménagements ont à chaque fois été motivés par le souci de se rapprocher du domicile de ses parents.
Fig. 1
Extrait de la généalogie de Ludmila S.
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Le premier déménagement lui permit d’accéder – après la naissance de son premier enfant, et plusieurs années sur les listes d’attente des logements municipaux – à une résidence autonome : une pièce dans une kommunalka (appartement collectif ) [4] que se partageaient quatre familles. La chambre où le jeune couple et son bébé logeait était étroite, l’immeuble, construit à la fin du xixe siècle, vétuste, peu éclairé et humide, mais Ludmila se souvient avoir apprécié l’indépendance que ce premier logement lui a permis de connaître, alors que, jusque-là, son mari et elle cohabitaient avec ses parents, dans un petit appartement de deux pièces situé au deuxième étage d’une hruševka [5]. La chambre qui lui avait été attribuée était, en outre, proche de l’immeuble où vivaient ses parents. Les liens de familles n’étaient donc pas rompus.
Le second déménagement, qui intervint quelques mois plus tard, après la naissance de son second enfant, lui permit d’accéder, grâce au programme de logement de l’usine dans laquelle travaillait son mari, à un trois pièces dans un quartier récemment urbanisé à l’est de la ville. Ce déplacement coïncida avec le départ des parents de Ludmila qui réussirent à se faire attribuer par la mairie un logement situé en périphérie, à l’ouest de la ville, moderne, bien équipé et au rez-de-chaussée de l’immeuble, ce qui permettait une facilité d’accès au père de Ludmila amputé d’une jambe. Les deux familles se trouvèrent alors séparées de plusieurs kilomètres.
La situation dura à peine plus d’un an puisque Ludmila put ensuite se rapprocher de ses parents en emménageant dans un troisième appartement obtenu en échangeant son logement contre un autre de superficie égale. Celui-ci, dans lequel Ludmila habite toujours, est situé au sixième étage d’une barre de béton qui en comprend douze et dix cages d’escaliers ; construit en 1973, cet immeuble est à quelques centaines de mètres à peine de celui de ses parents.
Les enfants de Ludmila, désormais autonomes, ont eux aussi récemment quitté le domicile parental. Katioucha, la fille, poursuit ses études à Yarosalvl et y occupe une chambre dans un foyer d’étudiants. Michel, le fils, a un temps disposé d’un studio dans le même immeuble que son oncle maternel. Mais la mère de Ludmila, désormais veuve, a récemment emménagé avec sa fille et cédé à Michel son appartement afin qu’il puisse y vivre décemment avec sa jeune épouse et leur bébé né en mars 1999. Depuis que le fils de Michel est au monde, quatre générations habitent à moins de cinq cents mètres les unes des autres.
Les informateurs abordent sans réticence la question de cette proximité géographique entretenue et organisée par les familles, et montrent qu’elle leur permet de conserver un accès privilégié à des réseaux parentaux de solidarité. La proximité des parents représentait en effet une garantie inestimable d’aide et de soutien dans le contexte structurel de pénurie propre à la période soviétique, comme nous le verrons plus loin.
De la stratégie résidentielle à l’usage optimisé des surfaces habitables
Cette proximité permet alors, et c’est un troisième élément que met en évidence l’analyse des récits autobiographiques, un certain nombre d’interventions dans l’organisation de l’espace habité. Ces interventions qui trouvent l’une de leurs origines dans le manque de logements en URSS [6] visent à aménager au mieux les mètres carrés dont disposent les familles et peuvent être lues comme des manipulations de l’espace résidentiel familial. Cette optimisation de l’habitat prend plusieurs formes, et porte à la fois sur la restructuration de l’espace disponible et sur l’accès à de la surface supplémentaire.
Mobilité des parents…
En ce qui concerne la restructuration des surfaces habitables disponibles, les multiples usages familiaux de l’espace résidentiel se manifestent tout d’abord par la mobilité des personnes. Cette mobilité correspond à la circulation des membres d’une parentèle entre les diverses résidences du groupe : celles qui sont situées en milieu rural et en milieu urbain, celles qui ne sont que des lieux de villégiature estivale (les datchas) et celles qui sont des résidences principales. La mobilité des personnes se traduit inévitablement par un partage des espaces habités et une cohabitation fréquente entre parents, qui peut aller de quelques jours à quelques mois, ou même quelques années. La biographie de Babuška Vera, que nous avons déjà brièvement évoquée, fournit plusieurs exemples de ces cohabitations qui sont autant de manipulations de l’espace résidentiel familial.
Fig. 2
Extrait de la généalogie de Vera V.
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Ainsi Vera s’est installée plus de neuf mois chez Galia, sa fille cadette, lors de la naissance du premier enfant de celle-ci. Elle lui a également rendu des visites d’une durée significative (de trois à six mois) pour la naissance de ses deux autres enfants. Lena, la petite fille de Vera, a été hébergée à Yaroslavl par la sœur de sa grand-mère paternelle pendant toute la durée de ses études d’infirmière, de 1991 à 1994. Les deux femmes ont ainsi cohabité pendant trois ans dans le petit studio de la vieille dame, cette solution bien qu’inconfortable étant préférée à un hébergement en obšežit’e (foyer communautaire) [7] de trop mauvaise réputation.
Arkadi, le neveu le plus âgé de Vera, ancien militaire à la retraite, vit actuellement en Bachkirie ; depuis deux ans, il héberge, dans son appartement de trois pièces, sa petite fille Anna pour une longue convalescence consécutive à une grave opération du cœur. Veronika, la mère de la fillette, réside, quant à elle, dans un studio sous-loué à une retraitée de Yaroslavl (à quelques milliers de kilomètres de là), depuis qu’elle y a trouvé du travail. Après son divorce et l’opération de sa fille, elle était retournée habiter chez ses parents mais la cohabitation ne se passait pas bien. Elle a préféré partir pour retrouver son autonomie et son indépendance financière, en laissant la fillette à ses parents. Veronika s’est alors rapprochée de son frère Sergei, artiste-peintre célibataire qui habite aussi à Yaroslavl où il partage le petit deux pièces de leur grand-mère maternelle.
Galia, Lena, Veronika, Sergei et tous les cousins se retrouvent pendant la période estivale (de la mi-juin à début septembre) chez Babuška Vera, qui peut accueillir jusqu’à quinze personnes – enfants, petits-enfants, neveux, petits-neveux – dans sa vieille isba du village de Marino. La maison, construite en rondin de bois, n’est pourtant pas grande, une entrée qui sert de cuisine l’été, une pièce principale organisée autour du poêle, où Vera habite en hiver, trois fenêtres sur rue et, depuis un affaissement de terrain dû a l’humidité, un air penché qui lui confère un caractère singulier. L’été on ouvre le grenier pour y faire dormir les plus jeunes, on s’installe aussi dans la grange attenante ou encore dans la banâ (sorte de sauna rustique, également construit en rondin à quelques mètres de l’isba), où des matelas sont disposés sur les banquettes servant en temps normal aux ablutions.
… Et mobilité des surfaces
Mais les manipulations de l’espace résidentiel se traduisent également, lorsqu’il s’agit de réorganiser des surfaces habitables, en terme de mobilité des surfaces elles-mêmes. Cette mobilité prenait exclusivement, jusqu’à il y a quelques années encore, la forme du troc, pratique propre à la période soviétique où elle était un palliatif indispensable à l’inexistence de tout marché immobilier de cession ou de location. Depuis le milieu des années 90, le marché immobilier des grandes villes (Moscou, Saint-Pétersbourg et les capitales régionales) tend à donner une place de plus en plus importante à la vente et à l’achat, et dans une moindre mesure à la location. Le troc reste cependant une pratique encore très répandue.
Le parcours résidentiel de Ludmila S. fournissait déjà un premier exemple du système de troc. Il concernait alors deux hébergements de surface équivalente : des appartements de trois pièces d’une cinquantaine de mètres carrés, situés dans des immeubles très semblables, puisque construits à la même époque par l’usine Motorostrojit’eli. Or ce type d’échange peut également impliquer plus de deux logements. Il arrive ainsi que deux appartements soient échangés contre un troisième dont la superficie équivaut à la somme des surfaces des deux premiers. Un complément financier peut éventuellement accompagner l’échange si la valeur estimée de l’un des appartements diffère trop du second. C’est fréquemment le cas des trocs qui ont lieu à Moscou, où la cote des quartiers peut varier considérablement, mais également lorsque les échanges s’établissent entre des villes ou des Républiques différentes [8].
Ces trocs introduisent une certaine souplesse dans la gestion de l’espace résidentiel familial, puisqu’ils autorisent les déménagements, les regroupements, les divisions et toutes les formes de recompositions sans nécessiter d’acquisition de surface. Ces échanges peuvent être consécutifs à l’installation d’un jeune couple ou à la naissance d’enfants. Ils correspondent, en effet, le plus souvent à des changements démographiques intervenus dans un groupe élargi de parenté. Plusieurs cas de figure sont possibles, que nous illustrerons par des exemples fournis par la parenté de Ludmila.
Un couple âgé peut tout d’abord héberger un jeune couple nouvellement formé. Les parents cèdent alors une pièce de leur appartement à l’un de leurs enfants et à son conjoint. La résidence est indistinctement viri- ou uxorilocale selon les circonstances. Dans le cas de Ludmila, c’est avec ses propres parents qu’elle et son mari cohabiteront pendant plus de deux ans jusqu’à ce que le jeune couple, d’une trentaine d’année, se fasse attribuer par l’employeur [9] du mari de Ludmila un logement indépendant, après un épisode d’hébergement en kommunalka. L’espace familial est alors morcelé de façon à intégrer une nouvelle unité familiale qui ne peut disposer d’une résidence propre.
Le couple âgé peut également héberger un aïeul qui cédera son logement au jeune couple nouvellement formé. Celui-ci disposera alors directement du logement. C’est le cas de Michel, le fils de Ludmila, qui a récupéré le logement de sa grand-mère maternelle, laquelle sera désormais hébergée chez sa fille. Ce type de regroupement tend aussi à se produire au décès d’un aïeul [10]. Une répartition plus complexe des surfaces habitables peut également être réalisée lorsque les échanges d’appartements se combinent à un roc qui débouche sur une division ou un regroupement des surfaces. C’est le cas de Nina, la belle-sœur de Ludmila, qui, à partir de 1983, hébergera sa belle-mère afin que son fils puisse, après la naissance de son premier enfant, disposer d’un deux pièces obtenu en échange de son propre studio et de celui de sa grand-mère. Ce type de reconstitution de l’espace familial, qui se traduit par une combinaison d’espaces déjà disponibles, suppose la participation consentante de plusieurs ménages et implique trois à quatre générations. À Rybinsk, petite ville provinciale, comme dans la capitale régionale, Yaroslavl, qui compte plus d’un million de personnes, ces échanges sont encore fréquents. Les médias locaux (presse et radio) servent quotidiennement d’intermédiaires entre l’offre et la demande.
Trouver des surfaces supplémentaires
Une dernière forme de manipulation de l’espace familial se traduit par une recherche de surface supplémentaire. Dans ce cas, un groupe élargi de parents est impliqué tant dans la prospection de nouveaux logements que dans le financement de leur location ou de leur acquisition. Ainsi Michel, le fils de Ludmila, une fois ses études achevées et son service militaire accompli, a emménagé dans un studio avec sa fiancée. Cet hébergement a été trouvé par l’intermédiaire de son oncle maternel qui avait repéré un logement vacant dans son propre immeuble. Michel disposait alors pour le louer de l’aide financière de ses parents et de sa grand-mère maternelle.
Le désir d’acquérir de la surface supplémentaire peut, lui aussi, nécessiter une série de manipulations incluant simultanément échanges, ventes et déménagements. Tel ce cas de figure rapporté par Jacques Coenen-Huther dans un récent article consacré aux stratégies élaborées par « le peuple russe face à une détérioration drastique de la qualité de la vie de la majorité de la population » (Coenen-Huther 1997 : 291). Il présente ainsi les propos de l’une de ses informatrices habitant dans la région de l’Altaï :
« J’ai 35 ans ; je vis chez mes parents parce que je n’ai pas de logement. La seule manière de trouver un logement, c’est d’acheter. Mais je n’ai pas assez d’argent. Maintenant, j’ai quand même un peu d’espoir. Mon père a un bout de terrain sur lequel il construit une deuxième datcha ; il fait tout lui-même, quand il a le temps. Quand la deuxième datcha sera construite, il la vendra. Et avec l’argent, il m’achètera un logement en ville. Alors peut-être, un jour, j’aurai mon logement à moi [Tatyana] ».
(ibid. : 295)
Pour cette famille russe de Sibérie, l’accès à de la surface supplémentaire passe donc par l’acquisition de terre, l’auto-construction, la vente puis l’achat ou la location. À différents stades de leur développement, des projets semblables stimulent fréquemment, dans la région de notre enquête, un réseau familial élargi sollicité pour apporter de l’aide sous diverses formes : prêt financier, main-d’œuvre, services ou dons de matériaux. Le groupe de parents mobilisés pour l’acquisition peut être parfois très étendu dans l’espace, de même que le processus d’acquisition peut l’être dans le temps.
Espace parental, espace communautaire
Ces quelques constatations et ces exemples appellent une première conclusion. Les diverses combinaisons réalisées à partir de l’aménagement des résidences familiales me semblent devoir être lues comme la manifestation d’une intervention commune sur un espace parental unique. La parentèle procède en effet à une gestion collective de l’espace disponible. La répartition des diverses surfaces impliquées est effectuée en fonction des impératifs démographiques ou économiques d’un ensemble de parents. Les mécanismes décrits concernent à chaque fois plusieurs ménages liés par des relations de consanguinité – en priorité des liens de filiation, ou de germanité. Il en va ainsi de la manipulation la plus simple (la cohabitation de parents durant un week-end ou des vacances) à la plus compliquée (le troc simultané de plusieurs appartements).
D’autre part, l’analyse du parcours résidentiel de ménages apparentés montre qu’une vision exclusivement nucléaire de la famille ne permet pas de rendre compte des fonctions spécifiques qu’assument les relations de consanguinité dans le domaine de la gestion de l’espace habité. Cette analyse tend également à rendre pertinente la notion de réseau, plus à même de décrire la réalité de la vie familiale russe. Les relations de parenté sont en effet mobilisées pour constituer et maintenir la cohésion d’un groupe de parents, qui prend la forme d’un réseau impliquant des liens (de consanguinité et d’alliance) et des échanges (de biens et de services). Il faut souligner ici le rôle déterminant du contexte structurel de pénurie (non seulement de logements mais aussi de biens alimentaires) qui a induit et favorisé le maintien, si ce n’est la constitution, de ces réseaux familiaux, toujours cohérents au niveau symbolique comme au niveau géographique, économique et résidentiel.
Ainsi le domaine de la manipulation de l’espace habité en Russie offre une illustration particulièrement appropriée à l’analyse, récemment présentée par Georges Augustins (1998 : 18), de la notion de réseau, de ses applications et de ses usages possibles dans le champ de la parenté :
« Un réseau de parenté n’est autre qu’un ensemble de liens personnels plus ou moins durables et plus ou moins contraignants qui doivent, pour exister, être légitimés (par référence à une ancestralité commune) et activés (par échange de prestations réciproques). […] D’une manière générale, il convient de distinguer entre des réseaux effectivement observés et des procédures de légitimation et d’activation. Par réseau, on entend un ensemble de relations entre individus ayant un support spécifique (économique, parental, affectif). »
Dans le cas de la province de Yaroslavl, les relations de parenté privilégient la consanguinité, avec une nette prédominance des liens de filiation et de germanité, et offrent ainsi un réel support à la mobilisation de liens de diverse nature. Ces relations, qui se traduisent en particulier dans les cas que nous avons rapportés par la création et la réaffirmation de solidarités dans le domaine résidentiel, sont légitimés par les nombreuses manipulations de la notion de rod (le lignage) qui traverse l’ensemble des représentations de la parenté. Ainsi, tous les membres d’un réseau revendiquent une même malaâ rodina (petite patrie). Ce topos, symboliquement fondateur du groupe de parent, légitime également, dans le discours biographique comme dans les représentations collectives, les identités individuelles et familiales. Les interventions sur l’espace habité peuvent donc être lues comme autant de procédures d’activation de réseaux de parenté qui partagent un même territoire d’origine, une même rodina, et qui, à travers lui, sont liés par une idéologie commune de la parenté.
 
Se nourrir
 
 
Le lopin de terre et la datcha
L’analyse des entretiens recueillis et des observations effectuées dans la région de Yaroslavl montre par ailleurs que les solidarités familiales concernent également un second aspect important de la vie quotidienne, à savoir celui de la production et la répartition des moyens subsistance. En effet, lorsqu’ils sont appréhendés à partir de la notion de réseau, les liens de parenté trouvent également une pertinence au niveau économique dans l’exploitation de lopins de terre. Car chaque famille a accès en Russie, de façon directe ou indirecte, à un lopin de terre (zemlenoj ucastok) qui lui fournit les moyens d’une autoconsommation.
L’exploitation de ce lopin, loin d’être un simple passe-temps, représente une activité nécessaire. Pendant la période soviétique, déjà, elle était pour tous un palliatif à l’insuffisance des réseaux de distribution des denrées alimentaires. Durant les années de transition qui suivirent la fin de l’URSS et virent émerger une économie de marché, l’exploitation des lopins permit à de nombreuses familles d’assurer leur subsistance sans grever leur maigre budget. Dans la crise actuelle, l’autoconsommation constitue plus que jamais un recours indispensable à l’organisation de la survie matérielle des familles depuis que la plupart des marchandises importées ont disparu des étals et que les quelques produits nationaux disponibles sont à des prix exorbitants.
Le lopin de terre prend différentes formes. Il peut s’agir de jardins potagers attenant à une vieille isba en bois située en milieu rural, où vit encore éventuellement un parent âgé. C’est le cas du lopin de Vera et des autres potagers de son village exploités par des retraités ou leurs enfants, ou encore, dans une moindre mesure, par des Moscovites ayant récemment fait l’acquisition d’une résidence secondaire.
Le lopin peut également correspondre à un jardin ouvrier flanqué d’une cabane plus ou moins bien équipée et aménagée. Les voisins de pallier de Ludmila exploitent ainsi quelques centaines de mètres carrés situés en périphérie de la ville. Leur cabanon, sans chauffage, est équipé d’un puits et d’une cuisine d’été qui leur permet, à la belle saison, de rester vivre plusieurs jours sur leur petit terrain. De tels lopins peuvent s’étendre sur des dizaines d’hectares appartenant à la municipalité ou à des établissements industriels, ces zones, divisées en parcelles contiguës, sont attribuées aux employés des administrations ou des usines. La terre y est souvent pauvre et la mitoyenneté pénible. Ce sont les lopins les moins valorisés, au point que certains habitants de Rybinsk les désignent ironiquement comme les pole durakov (litt. : « champs de crétins »), pour se moquer de ceux qui, à peine sorti des ateliers ou des bureaux, se précipitent pour bêcher frénétiquement la terre.
Mais un zemlenoj ucastok peut également être constitué d’un terrain attenant à une résidence secondaire récemment construite. À quelques kilomètres de Rybinsk, on trouve ainsi de vastes zones où s’érigent désormais d’élégants kotedgy (cottages) dont les riches propriétaires ne sauraient pourtant se passer d’un potager cultivé.
Tous ces espaces (les résidences secondaires et leur lopin) sont le plus souvent désignés sous le terme générique de datcha – désignant initialement la seule résidence secondaire – qu’ils soient situés en milieu urbain, périurbain ou rural. Il est important de souligner que l’expansion du phénomène des datchas et le nombre très important de ces véritables exploitations auxiliaires ont, dès les années 80, attiré l’attention des géographes et des économistes désireux de comprendre les diverses fonctions assumées par la sphère de « la petite agriculture » (Maurel 1985).
Notre enquête ethnographique montre que la prise en charge du lopin est assumée collectivement par un groupe de parents qui ne se réduit pas à une famille nucléaire ou à un groupe domestique unique. Au contraire, l’exploitation du lopin sert de support à la mobilisation d’un réseau élargi de parenté, qui débouche souvent sur une intense entraide croisée de plusieurs familles sur deux ou trois lopins. Cela est aussi lié à la superficie relativement importante des lopins de terre (600 m2 en moyenne) alors même que chacun d’eux ne dépend juridiquement que d’un individu ou d’une famille nucléaire.
Partager le travail
Là encore, les témoignages de Vera et de Ludmila offrent un grand nombre d’illustrations du fonctionnement des réseaux familiaux dans le domaine de l’économie de subsistance. Ainsi Ludmila et son mari bénéficient-ils de l’aide de Maria, la mère de Ludmila, qui, au début de l’été, assume seule l’entretien quotidien du lopin familial, un jardin potager de 500 m2 entourant une vieille isba sans eau courante, datant de la fin du xixe siècle, située sur les berges de la Volga dans une derevnâ (hameau) distante d’une trentaine de kilomètres de Rybinsk. Ludmila, son mari et ses deux enfants viennent l’épauler et la remplacer pendant leurs congés estivaux afin d’exploiter au mieux le potager et d’en tirer une bonne partie des ressources nécessaires à la subsistance de la famille. Ils y cultivent principalement pommes de terre, choux, carottes, tomates et cornichons, et dans une moindre mesure courgettes, aubergines, ail, oignons et condiments.
Maria apporte également une aide conséquente à son fils et partage son temps, pendant la datchnyj sezon (la saison des datcha), de façon égale entre les lopins de ses deux enfants. Elle retrouve à la datcha de Boris, située à la périphérie de la ville, ses deux petits-fils qui passent là l’intégralité de leurs vacances scolaires et qui, avec leur mère, y sont en charge de l’exploitation du potager familial. En tant que boulanger, Boris bénéficie de relations privilégiées avec la coopérative agricole qui fournit le magasin municipal dont il dépend. Il ne plante donc que les aliments qui lui sont difficilement accessibles (fruits et légumes fragiles en particulier), ou ceux qu’il apprécie particulièrement. Il plante donc moins de pommes de terre, mais plus de tomates, de fraises et de « bonnes » carottes que sa sœur. Les deux potagers ont la même superficie, et la place moindre accordée à la pomme de terre, qui dispense de nombreux travaux pénibles, rend possible le surcroît de soins qu’exigent les plantations fragiles. Toute la main-d’œuvre familiale est finalement mobilisée de mai à septembre : elle se regroupe ou se répartit suivant le calendrier des tâches à effectuer sur les deux lopins.
Vera profite également de l’aide de ses enfants et de ses petits enfants, bien que ceux-ci aient également accès à leur propre lopin de terre. Le vaste [11] jardin potager de la vieille dame (cf. plan) est à cent mètres de sa maison, en périphérie du village ; il est situé à 3 km de la route, et à une heure de transport de Nekouz – le petit chef-lieu de canton. Les lopins des enfants sont en zone urbaine et périurbaine, et de taille plus modeste. Son fils et sa fille aînée cultivent chacun un jardin ouvrier qui ne dépasse pas les 600 m2 de la norme [12], sa fille cadette participe, quant à elle, à l’exploitation du potager de l’isba des parents de son mari, comparable en taille à celui de Vera. Le lopin de Babuška Vera situé à la campagne fournit à tous des produits qui demeurent inaccessibles en ville : fruits, champignons, baies sauvages, entre autres. Babuška Vera bénéficie ainsi de l’aide des siens (pour l’exploitation du lopin mais également pour la mise en conserve des fruits et légumes récoltés) en échange de produits qui viennent enrichir et améliorer leurs ressources alimentaires. L’importance de la main-d’œuvre pendant la saison estivale permet alors d’accroître les cultures, et aussi de procéder plus rapidement à la collecte et à la conservation des aliments destinés à être consommés tout au long de l’année.
Lopin de terre de Vera, dessiné par elle-mêmeAgrandir l'image Lopin de terre de Vera, dessiné par elle-même
La solidarité des parents peut impliquer un partage des tâches. Ainsi le fils et l’un des gendres de Vera, aidés de leurs propres fils s’occupe de couper autant de stères de bois que nécessiteront le chauffage de l’isba de la vieille dame et celui de la banâ dont ils profitent régulièrement. Couper du bois est une occupation strictement masculine : une fois les modestes droits acquittés auprès de l’administration locale les hommes se rendent ainsi dans le bois pour couper quelques arbres. Après avoir élagué les troncs et trouvé un véhicule (le plus souvent un tracteur du kolkhoze prêté pour l’occasion par le conducteur qui en est responsable), les hommes rapportent le bois au village où ils le débiteront en rondins, dans l’enclos qui entoure la maison. C’est Vera elle-même qui finit le travail (non sans quelque fierté), en fendant à la hache les rondins pour en faire des bûches : « je fais encore tout toute seule, même fendre le bois », ne manque-t-elle de rappeler au détour de la conversation.
Cependant, la corvée d’arrosage – particulièrement pénible lorsqu’il faut, durant les fortes chaleurs estivales, irriguer abondamment et quotidiennement le jardin de la vieille dame – est exclusivement féminine. Ce sont donc les femmes de la famille, filles, petites-filles et nièces en visite, qui prêtent leur concours à la septuagénaire et qui vont tirer au puits, situé aux abords du lopin, les dizaines de seaux d’eau nécessaires à une bonne irrigation. Les femmes s’occupent également des conserves, des salaisons, des confitures ou de faire sécher les baies et les champignons ramassés en forêt. Les mois d’été sont ainsi rythmés par les rassemblements de plusieurs générations de femmes autour d’un grande table dressée dans le jardinet entourant l’isba de Vera, au cours desquels elles épluchent, découpent, épépinent, assaisonnent cuisent légumes et fruits qui seront ensuite répartis entre les familles et consommés durant l’hiver.
Mettre en commun les ressources
De la même façon, les achats importants sont regroupés et effectués en gros, après une estimation collective des besoins. Ainsi, chaque année, Ludmila, son frère et la sœur de son époux achètent en commun le film plastique nécessaire à la couverture des petites serres artisanales, dont les arceaux sont fabriqués à partir de tiges de métal ou de plastique, ou encore de branches souples, sous lesquelles seront mis en terre les premiers plants de tomates et de courges. Cet achat est fait par l’intermédiaire du mari de la belle-sœur de Ludmila, qui bénéficie de prix intéressants auprès de la coopérative de son lieu de travail. Vera, quant à elle, demande à sa fille de lui procurer chaque année, sur le grand marché bien achalandé de Yaroslavl, les graines de fleurs qui font de son jardin l’un des plus remarqués de son village. Pour la vieille dame asters, glaïeuls et iris ne sont qu’un ornement, mais, pour d’autres retraitées, les fleurs peuvent constituer une modeste source de revenus complémentaires grâces aux ventes sur les marchés. Galia fournit également des graines à son frère, dont l’épouse apprécie particulièrement les pivoines.
Cette dimension collective de la parenté est également perceptible à travers la gestion, par des groupes familiaux apparentés, unis dans l’exploitation d’un ou de plusieurs lopin de terre, de leurs lieux de stockage. Les moyens de conserver les denrées périssables pendant la période hivernale sont en effet aussi importants que les moyens de les produire. Or, les capacités de stockage dans les logements situés en villes demeurent extrêmement limitées. Les appartements sont exigus, les rebords de fenêtre et les balcons étroits, et les sous-sols des immeubles ne sont pas aménagés. Les parents qui exploitent un lopin ont donc recours à un lieu de stockage principal, le plus souvent une cave, ou un caisson métallique enterré sur le site même de la datcha ou dans les alentours. Le lieu de stockage combine toujours proximité du lieu de production et accessibilité du lieu de consommation.
La gestion commune de l’accès aux stocks se traduit aussi par de multiples entraides pour le transport des aliments des zones rurales où ils sont produits l’été, vers les zones urbaines où ils sont consommés l’hiver. Ainsi, chez les S., seul Boris, le frère de Ludmila, peut directement avoir accès à une automobile, en empruntant son véhicule de fonction. Le moindre aller et retour entre la datcha et la résidence principale est donc organisé de façon à optimiser le transport des aliments dans un sens, et le retour des bocaux en verre, des bidons, des seaux et des sacs vides dans l’autre sens. Chez les V., la plupart des transferts se font en transports en commun. Dans la région de Rybinsk, les bocaux de confiture, les œufs, sacs en papier renfermant des champignons séchés, les sceaux de baies, les sacs de pommes de terre en toile, les tonneaux de choux aigre, les bocaux en verre de cinq litres contenant les salaisons et les légumes marinés, circulent ainsi par centaines de milliers, en train, en autobus, en trolleybus et dans les dacnye ekspressy – ces cars qui desservent, de mai à septembre, les zones où sont situées les datchas. À Rybinsk, personne ne voyage jamais les mains vides.
De gustibus
Les regroupements familiaux qui ont lieu lors des fêtes et des réunions ponctuant le calendrier privé et public, génèrent eux aussi des partages et des mises en commun. Salaisons, confitures, marinades, conserves et produits séchés sont ainsi apportés et partagés lors de rassemblements familiaux qui offrent autant d’occasions d’évaluer les goûts et les saveurs, et de partager des savoirs et des savoir-faire culinaires à partir d’une circulation des recettes et des spécialités. Les repas sont ponctués de remarques dont le caractère anodin (« c’est bon », « j’aime quand c’est plus salé », « tu y as mis de l’ail, c’est très savoureux ») ne doit pas masquer le rôle déterminant qu’elles assument dans l’élaboration et la construction d’une palette familiale des saveurs. Le domaine du goût et la sphère de la consommation, comme celle de la production, fonctionnent donc aussi comme un support de la solidarité des parentèles. Toutefois, le but commun et premier qui continue de mobiliser et de structurer tout à la fois les liens familiaux demeure l’amélioration, si ce n’est la constitution, de disponibilités alimentaires.
 
Parenté et communauté
 
 
La pertinence de la notion de réseau pour appréhender les usages sociaux et économiques des relations de parenté dans une société contemporaine, renvoie, semble-t-il, à l’efficacité logique de la notion de groupe domestique, à partir duquel, en tant qu’unité première de référence, il est en effet, possible de voir se superposer des réseaux d’entraide dans des domaines aussi différents que celui de la subsistance ou celui de la résidence.
Formes familiales complexes
Le mode de résidence des familles russes, de même que leurs usages des lopins de terre, tels que nous les révèle l’enquête ethnographique menée dans la province de Yaroslavl, dessine une image complexe des liens de parenté en Russie. La prégnance des liens de consanguinité se traduit par un ensemble de solidarités visibles dans des domaines divers.
Ce constat est renforcé par de récents travaux menés en Russie sur le budget des ménages, qui attestent des multiples solidarités familiales impliquées par l’existence des réseaux de parenté. Les deux économistes russes Lidia Prokofieva et Lolita Terskikh ont ainsi récemment présenté, dans un bref article (1997 : 1239), certaines de leurs analyses sur le niveau de vie et la structure de la famille en Russie. Elles y exposent que :
« La forme traditionnelle d’entraide en Russie – l’assistance mutuelle à l’intérieur du réseau familial – devient de plus en plus fréquente. Celle-ci se manifeste en aide financière directe, en aide en nature et en services gratuits, y compris pour soigner et élever les enfants. Presque 20 % des familles interrogées en 1993 ont désigné l’aide matérielle des parents comme la source la plus importante du revenu familial. Ce type d’aide financière existait déjà avant la réforme ; mais aujourd’hui l’importance du réseau familial augmente considérablement, surtout pour des familles avec enfants, parce que les services des institutions pour enfants, autrefois gratuits ou partiellement payants, deviennent très coûteux. L’aide parentale existe dans tous les groupes de revenus mais elle est deux fois plus forte parmi les familles pauvres. » [13]
Ces travaux soulignent ce faisant les fonctions stratégiques que continuent d’exercer les liens de parenté et plus particulièrement les relations de consanguinité dans l’organisation de la société russe contemporaine. Nul doute que la violente crise économique et monétaire que connaît la Russie depuis l’été 1998, qui s’est traduite par l’effondrement du système bancaire, une forte dévaluation du rouble, des faillites et des licenciements massifs, soit allée dans le sens d’un renforcement de ces réseaux dont l’existence permet d’assurer un semblant de cohésion sociale de même qu’un soutien indispensable à la survie matérielle des individus.
Il faut alors souligner la remarquable persistance sur cette partie du continent européen des formes familiales complexes. Les derniers recensements en date montrent, en effet, qu’une famille sur cinq prend encore, à l’orée du xxie siècle en Russie, la forme de la famille élargie, à savoir une forme impliquant la cohabitation de plus de deux générations ou de plusieurs unités conjugales apparentées. Il semble même que pour la région de Yaroslavl ce chiffre se monte à près de 22 % des ménages recensés [14].
Dvor et communauté familiale
Ces différents constats effectués tant par des ethnologues que des démographes ou des économistes posent alors la question de la possible pérennité d’une perception communautaire des relations de parenté, qui conférerait peut-être à la société russe contemporaine une partie de sa spécificité. Les exemples dont nous avons fait état sont déjà une preuve de l’étonnante longévité de certaines formes collectives d’organisation de la parenté. Mais cette perception communautaire des liens de parenté est également repérable dans le domaine économique, à travers l’existence de vastes réseaux familiaux structurant des branches professionnelles entières ou certains secteurs de l’activité économique à l’échelle locale et régionale, et parfois interrégionale. L’étude du fonctionnement des réseaux de parenté dans le domaine économique reste à faire. Mais il semble bien que les relations de consanguinité soient, là encore, mobilisées pour assurer l’accès à certaines professions et la mise en place de solidarités professionnelles au sein de divers secteurs d’activités, dans l’industrie, l’enseignement, le secteur bancaire ou médical en particulier.
L’existence de ces réseaux familiaux suggère une possible pérennité des formes familiales traditionnelles, telles qu’elles ont pu être décrites et analysées pour la période d’ancien régime, que l’on prenne en compte les unités les plus simples et les plus localisées, les dvory paysans, ou les unités les plus élaborées et les plus étendues dans l’espace et dans le temps, les rody (lignages).
La traduction du terme dvor n’est pas aisée à établir, dans la mesure où il concentre en lui plusieurs implications sémantiques différentes qui renvoient, d’une part, à la résidence en milieu rural et à la fonction économique de celle-ci (dvor signifie également la cour, l’enclos), et, d’autre part, au groupe qui l’habite (dvor prend alors également, par métonymie, la signification de feu, de foyer). Ce terme, dont la traduction anglaise la plus fréquente est « household », et que je traduis pour ma part par « groupe domestique », identifie donc une unité de résidence à un groupe de parenté sans contraindre nécessairement la forme et les spécificités de celui-ci.
L’observation sur le terrain de la façon dont les familles de Rybinsk organisent aujourd’hui leur mode de résidence en optimisant collectivement l’usage de leur espace habitable, et la manière dont elles gèrent leur mode de subsistance en mobilisant à chaque étape de la production vivrière des relations de parenté, manifeste de réelles affinités avec les formes du dvor de l’ancien régime. Celui-ci était, en effet, caractérisé par la dimension économique primordiale qui était conférée à un groupes de parents corésidents (incluant plusieurs générations de consanguins), considéré par la société et l’État comme un tout juridiquement solidaire. Il faut ici souligner les ressemblances importantes qui subsistent, à la fin du xixe et à la fin du xxe siècle, entre les modes d’organisation des unités de parenté en Russie, fondés sur une même perception forte de la solidarité familiale mais aussi sur une identique et étonnante permanence des fonctions économiques assumées par les liens de consanguinité. Le contexte de pénurie pourrait avoir été alors l’un des facteurs qui aurait favorisé la perpétuation de ces logiques communautaires.
L’historien américain, Moshe Lewin, remarquait déjà, en conclusion d’un article consacré à la société rurale russe d’ancien régime (1985 : 19), qu’en tant qu’institution traditionnelle de l’univers rural, le dvor avait survécu à peu près intact jusqu’à – et au-delà de – la période de collectivisation entamée dans les années 1920. L’historien soulignait même, non sans humour :
« Après des années de silence, le dvor comme institution a retrouvé une reconnaissance dans les textes autour de 1940, y a gagné un statut légal ; et il est toujours là aujourd’hui. Si dilué par les développements modernes soit-il, il persiste à exister sous ces multiples formes cocasses qui irritent tant les juristes, et font les délices des ethnologues. »
Lewin se réfère, pour étayer son propos, à l’étude de la postérité du terme dvor effectuée par W. Shinn (1961), qui observa que la référence au groupe domestique (en tant qu’il coïncidait avec une réalité sociale propre à l’ancien régime) fut bannie du discours politique et économique soviétique officiel jusqu’en 1935. Mais le concept était à ce point incontournable que le terme dvor fit sa réapparition en tant que conséquence de la réhabilitation de la propriété privée des lopins de terre, inclue dans les statuts des kolkhozes de 1935, dans la mesure où c’était précisément à des kolkhoznye dvory (à des groupes domestiques kolkhoziens) qu’étaient attribués ces lopins. Lewin précise que cette restauration fut pleine et entière, et fait référence à des travaux tels que ceux de G. Polânskaâ (1940) ou de V. Likovec (1963) qui procèdent à une réhabilitation théorique et idéologique du terme dvor, en reconnaissant, d’une part, ses liens avec le droit coutumier russe et, d’autre part, sa postérité dans les modes d’organisation des groupes familiaux en milieu rural dans la seconde moitié du xxe siècle.
Communauté et complexité
L’analyse des usages de cette notion clé pour la réalité de la parenté en Russie, qu’est le dvor, met d’emblée en évidence son efficacité heuristique. La longévité même du terme, est en fait un indicateur qui suggère que les formes familiales russes contemporaines ne sont compréhensibles qu’à partir de l’analyse de leur mode d’organisation et de perpétuation au cours du xxe siècle. Ces formes familiales se sont ainsi, si l’on en croit l’exemple de la région de Yaroslavl, constituées et perpétuées autour de deux aspects particuliers de leur organisation qui ont traversé les époques : d’une part, une gestion complexe de leur mode de résidence (qui débouche sur des formes familiales variables dans le temps, restreintes mais également élargies) et, d’autre part, une fonction économique de subsistance, stratégique et primordiale pour la survie même du groupe domestique. Cette pérennité de la terminologie renvoie alors à une pertinence sociale conservée de l’objet même qu’elle désigne. Les résultats de l’enquête réalisée à Rybinsk suggèrent que la réalité sociale et contemporaine des relations de parenté, appréhendées à partir de la notion de réseau, et l’actualité de la notion de groupe domestique ont partie liée. Toutefois, seul un travail historique de grande envergure, qui reste encore à faire, sur l’évolution des structures familiales russes au cours du xixe et xxe siècles, serait en mesure d’analyser précisément les modifications intervenues au sein de l’organisation de la parenté en Russie, et d’évaluer en conséquence le poids réel et actuel des structures communautaires traditionnelles dans cette partie encore peu étudiée de l’Europe.
Fig. 3
Généalogie de Vera, reconstituée à partir d’une première série d’entretiens biographiques recueillis en 1995 et 1996
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BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1]Cf. Cuisenier & Raguin 1967 ; Geiger 1968 ; Kerblay 1977.
[2]Ces familles ont eu, tout au long de ce siècle, à organiser leur subsistance et leur perpétuation dans un environnement extrêmement hostile : le chaos de cette dernière décennie, marquée par un total bouleversement des repères économiques et politiques, le disputant en absurde, en tragédie et en urgences aux soixante-dix années de l’expérience socialiste. Pendant la période soviétique, pénuries, carences, désorganisation et mise en défaut de l’État planificateur ont en effet correspondu à autant d’incontournables obstacles que ces familles apprirent à surmonter.
[3]« Nous sommes tous des Soviétiques. Que faire ? ». Le terme sovok désigne littéralement la pelle à poussière. Son utilisation homophonique et ironique pour faire référence au citoyen de l’URSS date de la période soviétique.
[4]Les kommunalki sont des appartements collectifs, le plus souvent issus des nationalisations qui eurent lieu dans les années qui suivirent la révolution de 1917. Les familles qui y habitent occupent chacune une pièce du logement et se partagent les sanitaires et la cuisine. Cette vie communautaire, marquée par une grande promiscuité, donne lieu à de fréquents problèmes de voisinage et de cohabitation.
[5]Les Russes désignent ainsi les petits immeubles de brique et de bétons qui furent construits dans les années 60 sous la présidence de Nikita Khrouchtchev.
[6]Cette pénurie était déjà dénoncée avant la seconde guerre mondiale, alors que se faisaient sentir les effets d’un exode rural massif, mais plusieurs dizaines d’années de planification ne sont pas parvenues à mettre un terme à cet état de fait. Pour plus de détails, voir Sosnovy (1954) et Sawicki (1977).
[7]Les foyers communautaires peuvent contenir des chambres individuelles, des chambres pour deux ou quatre occupants et des dortoirs. Tous les équipements (sanitaires, cuisine) y sont collectifs.
[8]Les trocs interrégionaux et internationaux ont pratiquement cessé depuis la disparition de l’URSS.
[9]Sous le régime soviétique les diverses administrations et industries disposaient de leur propre sphère sociale. Chacune d’entre elle pouvait donc construire et gérer hôpitaux, écoles, logements et structures de loisir.
[10]Lorsque le logement n’appartient pas en propre à son occupant, les famille prennent soin d’inscrire au préalable sur les listes de résidents l’hériter à l’occupation du logement, en se servant du système de la propiska qui lie le droit d’habiter dans une ville à une nécessaire inscription sur les listes de résidents de la commune.
[11]Près de 1200 m2 au total, si l’on compte le petit jardinet qui entoure la maison de la vieille dame, où elle fait pousser fleurs, plantes aromatiques et plantes médicinales.
[12]Les modalités d’attribution et d’exploitation des lopins individuels sont régies par des dispositions législatives extrêmement contraignantes (voir Sawicki 1977 ; Maurel 1985) qui, en particulier, limitent la taille des terrains pouvant être alloués aux ouvriers et aux citadins à šes’t sotok (six centièmes d’hectares, 600 m2).
[13]Il est à noter que les deux auteurs utilisent également le terme de réseau pour faire référence aux formes de la solidarité familiale russe.
[14]Je sais gré au démographe Alain Blum d’avoir bien voulu procéder à une analyse raisonnée des données brutes du recensement de 1989 fournies par le GosKomStat SSSR, et de m’avoir communiqué les résultats mis en forme.
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[1]
Cf. Cuisenier & Raguin 1967 ; Geiger 1968 ; Kerblay 1977. Suite de la note...
[2]
Ces familles ont eu, tout au long de ce siècle, à organiser...
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[3]
« Nous sommes tous des Soviétiques. Que faire ? ». Le terme...
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[4]
Les kommunalki sont des appartements collectifs, le plus so...
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[5]
Les Russes désignent ainsi les petits immeubles de brique e...
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Cette pénurie était déjà dénoncée avant la seconde guerre m...
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Les foyers communautaires peuvent contenir des chambres ind...
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[8]
Les trocs interrégionaux et internationaux ont pratiquement...
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[9]
Sous le régime soviétique les diverses administrations et i...
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[10]
Lorsque le logement n’appartient pas en propre à son occupa...
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[11]
Près de 1200 m2 au total, si l’on compte le petit jardinet ...
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[12]
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