2001
L’Homme
Débat
Une mise au point de Francis Affergan
D’un certain ton adopté dans l’université
Dans les
Investigations philosophiques
[1], Wittgenstein imagine une langue parlée par une tribu qui serait privée de la faculté de « voir comme », « aveugle à l’aspect ». Ne serions-nous pas fondés à qualifier une telle langue de « pure nomenclature, langue sans métaphores et sans ressources sémantiques et conceptuelles » ?
[2]
Dans la mesure où le structuralisme est convaincu, à tort ou à raison, et surtout lorsqu’il glose sur la parenté, qu’un sens ultime se trouve tapi dans le jeu combinatoire des signifiants, indépendamment des contextes culturels, et que la science est assignée à en détenir la clé, il commet un contresens qui n’a pas fini de peser sur le destin de l’anthropologie. Ce faisant, il est contraint, en construisant ses modèles et plus particulièrement ceux concernant ce qu’il est convenu d’appeler la « parenté », de faire glisser sans cesse les signifiants d’une figure à une autre afin de faire surgir la signification. C’est ce dispositif combinatoire de glissements que l’on peut caractériser comme relevant de procédés de modélisation rhétoriques, puisqu’il s’agit de découvrir ou de déceler le sens dans le texte même des relations universelles enracinées dans le sang, le sexe et la reproduction, et non pas de le construire. La construction dialogique des significations permettrait en revanche d’intégrer la stylisation à l’
Å“uvre dans tout modèle, dès l’instant où le style naît bien d’une accumulation d’écarts dus à l’impossibilité de trouver le sens juste, précis et définitif. Le niveau figuratif ou figural d’un modèle se situe entre le plan des catégories formelles (comme « affin » ou « cousin croisé ») et le plan des catégories particulières (comme « la fille du frère de la mère dans telle société »)
[3].
J’écrivais donc « sans sourciller » (audace profanatrice !) que les types de modèle censés rendre compte de certaines combinatoires relationnelles, comme celui de l’union matrimoniale entre les cousins croisés (ou parallèles) ou celui des alliances semi-complexes, dont on ne sait d’ailleurs toujours pas s’ils sont destinés à ressortir aux structures élémentaires, dans leur version généralisée de l’échange, ou bien aux alliances complexes, avaient été fabriqués en vertu de procédures tropologiques
[4].
Je suis étonné que certains s’en offusquent
[5] dès lors que les tropes sont précisément destinés, dans les procédés de construction de modèles, à faire fonctionner le régime des métaphores et des métonymies, figures exemplaires au service de la théorie structuraliste de la parenté, elle-même nourrie de la phonologie jakobsonienne.
On devrait au contraire se réjouir de trouver un résumé aussi concis de tout l’appareil paradigmatique que le structuralisme s’est efforcé de mettre en place pour expliquer les diverses configurations de parenté, compte tenu du fait que précisément, les tropes se prêtent admirablement aux bifurcations et changements de régime sémantique. Comment d’ailleurs faire autrement lorsqu’on sait par exemple que « mère » ou « fils de la sÅ“ur du frère » sont des figures fictives qui n’auraient de signification qu’incarnées dans des contextes idiomatiques, mais qu’en l’état, il s’agit bien de codeurs syntaxiques, d’embrayeurs fonctionnels qui n’ont strictement aucun sens en dehors de celui, toujours provisoire et révisable, conféré par les acteurs indigènes et les anthropologues eux-mêmes, un sens négocié en quelque sorte ?
Oui, je confirme, je persiste et je signe : la parenté, considérée sous l’angle d’un modèle épistémologique et d’une nomenclature prétendument universelle est bien un artefact, ce que d’autres ont dit avant moi sans qu’à ma connaissance, un tel jugement ait entraîné un haut-le-c
Å“ur chez mes confrères. Il y a bien modèle, mais, cousu de fil blanc, il ne peut en aucun cas s’affranchir de ce que précisément il combat sans relâche : la logique naturelle
[6], les variables affectées à la construction d’un sens soumis nécessairement aux régimes de temporalité et des catégorisations culturelles, les procédures de schématisation toujours tributaires des dialogues entre les intéressés.
Quant au « style », je l’ai utilisé tant au sens aristotélicien classique
[7] (aucun enseignement ne peut s’opérer sans le « souci du style »), que sous l’acception où l’entend G. G. Granger, à savoir les modes d’individualisation qui, dans l’usage d’une langue, fût-elle scientifique, outrepassent ou « sur-régulent » la syntaxe comme les indexations, les énonciations, les intensions, les déictiques…
[8]
Bref, le modèle de la parenté, loin d’échapper à ce qu’il prétend dénier, à savoir les incises individuées du sujet naturel, les rapatrie clandestinement, à son corps défendant, pour s’empresser de les recouvrir d’une rhétorique à laquelle il fait jouer un rôle inédit dans les procédures de construction en sciences sociales (« mariage préférentiel » lorsqu’on sait que « préférer » est ici sursémantisé, puisqu’il est la plupart du temps confondu avec « obliger » ou bien « conjoint prescrit » quand on sait qu’en réalité une énorme proportion des mariages y échappe)
[9].
Passons maintenant à l’examen des propos offensants tenus à mon endroit et dont l’impudence le dispute à l’imprudence.
Non seulement je ne me réclame ni du postmodernisme ni des néorelativismes, quels qu’ils soient, mais de surcroît, en dépit des apparences qui ont vite trompé un Å“il aussi peu averti que celui de mon infortuné lecteur, tous mes travaux, aussi modestes soient-ils, et que bien sûr Laurent Barry n’a pas lus, ont consisté à lutter contre ces dangereuses dérives, il est vrai, de manière combien plus efficace que celle utilisée page 10 et qui se contente une fois de plus d’exploiter la stigmatisation et l’anathème en lieu et place d’une argumentation scientifique que l’on s’attendrait à voir défendue par quelqu’un qui prétend à lui tout seul incarner un modèle. Mais sans doute n’y a-t-il pas lieu de trop s’étonner devant une telle naïveté dans la précipitation, rehaussée par dessus le marché d’un ton que la seule inexpérience ne peut à elle seule expliquer, inexpérience dont il conviendrait de rendre coupables plus ceux dont l’auteur s’inspire (ou qu’ils l’ont inspiré ?) que lui-même.
De quoi parle au juste Laurent Barry ? Sait-il au moins à quel postmodernisme il fait allusion ? Celui défini et dénoncé par Louis Dumont
[10], qui y repérait l’inauguration d’une période non cumulative de l’histoire ? Celui de Clifford Geertz, qui, pour rendre compte d’une culture, lui supplée un texte traduisible ? Celui de James Clifford, représentant du courant métis, qui s’efforce de désidentifier l’anthropologie pour mieux répondre aux défis de la créolisation du monde ?
En quoi un tel moment de « déligitimation critique de l’histoire », s’employant par tous les moyens à dissoudre l’anthropologie dans ce qui n’est pas elle, me concerne-t-il, moi qui, depuis une quinzaine d’années, milite pour une (re)construction épistémologique de la discipline, me situant ainsi exactement à contre courant ? Laurent Barry offre le parfait exemple de cette ingénuité qui consiste à croire qu’on adhère parce qu’on cite sans vilipender.
Je n’aurai pas la prétention de parler aux noms de Derrida et de Latour, qui apprécieront, et avec lesquels, à mon détriment « bien entendu », je suis comparé. Cependant rien dans mes travaux n’indique une quelconque « mystique de la désillusion scientifique ». Bien au contraire, mes sources d’inspiration se chargeraient d’en témoigner s’il en était besoin : Vico, Kant, Peirce, Windelband, Husserl, Popper, Merleau-Ponty, Wittgenstein, G. G. Granger ont tous, à divers degrés, entrepris de repenser le problème des modèles et des schématisations propres aux sciences humaines et sociales. Je ferai observer que pour se désillusionner, encore eût-il fallu s’être auparavant illusionné sur la scientificité des dites sciences.
Quant au relativisme, il serait aisé de montrer qu’en affranchissant mon censeur à son sujet, on aurait évité le ridicule d’une accusation portant à faux
[11]. Enfin, mon contradicteur pourrait-il nous informer sur les méthodes de mesure et de quantification de ce qu’il appelle, en ignorant le sens des mots, « envergure intellectuelle » ? Sans doute voulait-il parler de renommée qui, elle, pourrait éventuellement se mesurer par exemple au nombre de citations et de références.
Alors où est la « caricature », dont je rappelle qu’elle désigne toujours une représentation grotesque ou une imitation dérisoire d’idées ou de personnages qu’on s’emploie à ridiculiser, si ce n’est dans les propos mêmes du responsable de ce numéro ?
Cependant existe un mode caricatural, peu évoqué par les dictionnaires, qui consiste à isoler une portion de discours afin de la charger sans porter la moindre attention au contexte, au contexte, ou à l’histoire d’un courant de pensée. C’est bien ce procédé amplement utilisé dans les pamphlets et les diatribes, d’un goût douteux, que je dénonce ici.
Pour ce qui est du « surréalisme », sauf à recourir à un sens à ce point controuvé qu’il en deviendrait incompréhensible, mon accusateur aurait mieux fait de lire Breton ou Crevel pour en tirer les leçons d’humour analytique qui conviennent à quelqu’un dont le style dessert considérablement le propos en le déconnectant de sa cible.
Le caractère dérisoire de ce combat fantasmatique est rendu encore plus pathétique par l’article de Regna Darnell
[12] que Barry met un point d’honneur à citer pour tenter de légitimer sa provocation. Or ce texte aurait dû être lu avec une attention plus soutenue, puisque, page 14, « En résumé » et bien qu’une fois de plus je ne m’y reconnaisse nullement, l’auteur écrit de cette anthropologie postmoderne : « Elle a donné lieu à des travaux novateurs. Être postmoderne de nos jours ne choque plus. »
Et si Laurent Barry, défenseur malheureux d’une citadelle
[13] dont le caractère inexpugnable, hautement revendiqué, ne met aucunement à l’abri de l’épreuve critique que toute théorie scientifique doit subir, s’était informé plus avant sur l’histoire des sciences et sur l’épistémologie des modèles, son attention aurait sans doute été alertée par ce que, depuis Popper, on appelle les critères de justification de toute démarche scientifique, qui sont au nombre de deux : la crise du fondement de l’induction scientifique et le crible de la réfutation auquel tout test doit être assujetti. Ce faisant, et, par voie de conséquence, l’histoire des sciences ne fonctionne pas comme Barry le croit
[14], par succession continue et mécanique de théories ou de modèles s’annulant les uns les autres, au fur et à mesure du déroulement des découvertes, mais bien par la capacité, à laquelle on reconnaît le critère de scientificité, d’offrir à ses adversaires et à soi-même des mises à l’épreuve faillibles de réfutation et d’autoréfutation, pas que certains, effrayés par les multiples registres sur lesquels se conjugue aujourd’hui l’anthropologie, et avec le sentiment obsidional de l’assiégé, ne sont pas près de franchir. Si une leçon devait être tirée de ce malheureux incident, elle devrait tenir en quelques mots : le temps où régnait une police anthropologique sectaire et dogmatique est définitivement révolu.
En guise de coda ludique, une devinette : quel est l’auteur du texte suivant ?
« Dans le questionnement “post-moderniste” il y a donc une interrogation forte et positive qui est de réclamer d’en savoir plus sur celui ou celle qui écrit un texte, sur les conditions de son observation, sur le dialogue ou l’interaction avec son objet (ou sujet), etc. Et c’est en allant dans ce sens que tous les chercheurs sont invités à relire les textes des autres et leurs propres textes pour expliciter les principes qui ont servi à leur construction, pour y débusquer les préjugés qui, à l’insu parfois de leurs auteurs, pouvaient s’y être logés et avoir influencé la sélection des faits, leur interprétation et leur rédaction. Et ce n’est pas seulement ce qui est dit dans un écrit qui importe, mais ce qui n’est pas dit, les silences, les oublis, etc.
Il est donc normal de déconstruire les écrits et les discours pour découvrir les exclusions implicites, les voix non entendues, les silences dans un raisonnement, les oublis dans une observation. »
[1]
Ludwig Wittgenstein,
Investigations philosophiques. Paris, Gallimard, 1961, § XI, p. 346.
[2]
Voir S. Borutti,
Fiction et construction de l’objet en anthropologie (à paraître).
[3]
Voir à ce sujet G. Lakoff, « Cognitive semantics », in Eco, Santambrogio et Violi, eds,
Meaning and Mental Representations, Bloomington-Indianapolis, Indiana University Press, 1988 ; et son analyse des « basic level categories », ainsi que le concept de « paradeigma » chez Aristote,
Rhétorique, 1, 1356a 35-b 18 et 2, 1393a 28-94a 18, dans C. Calame,
Modes rituels de la fabrication de l’homme : l’initiation tribale (à paraître).
[4]
Francis Affergan,
Construire le savoir anthropologique, Paris, PUF, 1999 : 16.
[5]
Laurent S. Barry dans l’argument du dernier numéro de
L’Homme (154-155, avril-septembre 2000 :10, note 3) et dans le même numéro, article de Jean Jamin, « Des maisons impossibles », p. 527.
[6]
Par laquelle il convient d’entendre « l’étude des opérations logico-discursives qui permettent de construire et de reconstruire une schématisation » (J. B. Grize,
Logique et langage Ophrys, 1990 : 65).
[7]
Rhétorique, III, 1404a.
[8]
Voir G. G. Granger,
Langages et épistémologie, Paris, Klincksieck, 1979 : 133 sq. ; ainsi que
Pensée formelle et sciences de l’homme, Paris, Aubier 1960 : 182 (« La raison observante ne peut se saisir de l’individuel qu’à travers une expression »), et
Essai d’une philosophie du style, Paris, Colin, 1968.
[9]
Claude Lévi-Strauss,
Les structures élémentaires de la parenté, Paris-La Haye, Mouton, 1967, Préface de février 1966 :
xviii et
xix, qui confère à « prescrire », « préférer » et « obliger », un sens contraire à la langue naturelle, ou encore
Le cru et le cuit, Paris, Paris, Plon, 1964, où il est explicitement reconnu p. 39 que : « symétrie, inversion, équivalence, homologie, isomorphisme » reçoivent des « acceptions très lâches », autant dire, ressortissent à la catégorie de la métaphore.
[10]
Louis Dumont, « Identités collectives et idéologie universaliste : leur interaction de fait »,
Critique, mai 1985, 456 : 506-518, et « Are Cultures Living Beings ? German Identity in Interaction »,
Man (ns) 1986, 21 : 597.
[11]
Voir Francis Affergan,
La pluralité des mondes, Paris, Albin Michel, 1997 : 54-55, et « Textualisation et métaphorisation du discours anthropologique »,
Communications, 1994, 58 : 31-44.
[12]
Regna Darnell, « Deux ou trois choses que je sais du postmodernisme »,
Gradhiva, 1995, 17 : 3-15.
[13]
La citadelle du modèle structuraliste n’est pas imprenable : elle n’existe tout simplement pas, sauf dans la tête de ceux qui confondent le savoir désintéressé avec le pouvoir des institutions.
[14]
Page 9 : « …faute sans doute d’alternative crédible … », « …lorsque ne parvient à percer aucune contre-proposition plausible à une théorie jugée trop exclusive », et page 10, autre candide assertion : « …un discours un tant soit peu théorique, comparatif, bref
(sic !) “scientifique” ».