L'Homme
Editions de l’E.H.E.S.S.

I.S.B.N.271321386X
494 pages

p. 377 à 381
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Jazz et anthropologie – Chronique et à propos

n° 158-159 2001/2-3

2001 L’Homme Jazz et anthropologie – Chronique et à propos

Un dilemme  [*]

Micro ou macro-anthropologie?

Charles-Henry Pradelles de Latour
Le livre, Pour une anthropologie de l’interlocution. Rhétorique du quotidien, a le mérite d’immerger d’emblée le lecteur dans les courants et les contre-courants des paroles échangées dans la vie quotidienne de diverses sociétés dispersées sur plusieurs continents, afin d’en faire ressortir la vivacité et la complexité. L’hypothèse de Bertrand Masquelier et de Jean-Louis Siran, éditeurs de cet ouvrage collectif, est que les nombreux textes recueillis sur le terrain par les ethnologues ne peuvent être compris en dernière instance que dans le contexte de leur énonciation. Ce livre, qui se veut « une rhétorique de l’énonciation » à la recherche des « figures de l’interlocution » (p. 20), est non seulement en rupture avec la macroanthropologie, mais il en dénonce aussi la démarche, qui consiste à extraire des généralités de textes analysés hors de tout contexte. Cette visée ouvertement subversive nous invite naturellement à nous demander si les présupposés de cette approche, qui se veut neuve, sont suffisamment étayés pour remettre en cause les fondements de la monographie, dont les plus célèbres – à commencer par l’Å“uvre de Malinowski – constituent les lettres de noblesse de la macro-anthropologie. Telle est la question que nous nous proposons d’examiner ici.
 
L’énonciation en contexte
 
 
Avant toute discussion, il faut d’abord saluer l’ouvrage et signaler qu’il introduit un courant d’air frais dans le champ de l’ethnologie, ne serait-ce que par la façon vivante dont les données de terrain sont présentées. Les devinettes, proverbes et contes des traditions orales ne sont plus appréhendés par le biais de leurs structures formelles souvent desséchantes, comme l’ont fait en leur temps Claude Bremond [1] et Köngäs Maranda [2], mais saisis sur le vif dans leurs diverses manifestations sociales.
Au Yémen, Samia Naïm-Sanbar relate comment les femmes d’une certain âge se réunissent à l’occasion des naissances, mariages ou enterrements pour jouer aux devinettes, le jeu consistant, pour les plus habiles, à poser des énigmes dans lesquelles elles évoquent, sous forme d’images à décrypter, les défauts d’une des leurs. Pour esquiver cette attaque, la femme visée doit se reconnaître dans l’énoncé plus rapidement que les autres afin de charger à son tour une tierce personne. Les hommes, de leur côté, ironisent ouvertement sur l’un d’entre eux, dont le rôle consiste à faire contre mauvais jugements bonne figure afin de préserver l’unité du groupe. Devinettes et plaisanteries servent à exprimer des conflits et, ainsi, à les régler discrètement. À Foutouna, les proverbes utilisés par les hommes à l’occasion des cérémonies traditionnelles afin de se mettre en valeur possèdent un « potentiel de sens » à l’intérieur duquel les locuteurs sont amenés à négocier telle ou telle « valeur à actualiser » en fonction des circonstances et de leur allocutaires (p. 145). Jean-Louis Siran montre ainsi de façon éclairante comment un député fit campagne en reprenant un adage ancien auquel il conféra un nouveau sens qui fut apprécié et largement commenté par son électorat. Dans les contes roumains recueillis par Micheline Lebarbier (pp. 247-280), on découvre que la narration varie sensiblement selon qu’ils sont racontés par un homme ou par une femme, chacun défendant les prérogatives de son sexe en réduisant ou allongeant certaines séquences plutôt que d’autres, et en majorant ou minorant les récompenses accordées et les peines infligées aux personnages masculins ou féminins. La tradition orale photographiée en instantanés et pratiquée par ces auteurs dévoile une polysémie insoupçonnée que la signification littérale des énoncés, toujours égale à elle-même, ignore.
À côté des genres habituellement reconnus par les traditions orales – devinettes, proverbes, contes et chants –, l’anthropologie de l’interlocution présente une diversité de textes beaucoup plus large que celle qui est habituellement proposée. Michel Naepels explique comment les Kanaks déclament les vivaa, listes de leurs ancêtres et de leurs résidences successives, au cours de grandes cérémonies afin de faire valoir leurs droits de propriété sur les terres en litige (pp. 337-338). Les discours politiques proférés auprès d’un large public ont pour but de valoriser ou de renforcer des privilèges et des statuts. Christiane Bougerol nous ramène dans les conflits en démontant dans un bel article le ressort du cancan antillais. Cette parole maligne prend toute son ampleur lorsque, après avoir rompu la promesse de ne rien dire, une locutrice rapporte les médisances d’une amie sur une tierce personne à cette dernière, et que celle-ci, vexée, reproche violemment à la diffamatrice son accusation portée sous le sceau du secret (pp. 364-365). La parole malintentionnée aboutit ainsi à un point de rupture : l’accusée et l’accusatrice « rompent les ponts ». Tantôt vitales, tantôt mortelles, les paroles échangées offrent un reflet contrasté de la vie quotidienne.
Enfin, plusieurs auteurs font part des difficultés de communication auxquels ils ont été confrontés avec leurs informateurs. Perla Petrich relate comment deux guérisseurs guatémaltèques appartenant à deux générations différentes parlent de leur art à une étrangère en des termes totalement différents (pp. 281-312). Tandis que le jeune cache son activité traditionnelle sous celle du promoteur de la santé occidentalisé qui est, elle, officielle, le vieux exhibe davantage sa pratique en marquant toutefois des temps bien distincts : ce qu’on faisait autrefois et ce qu’on fait maintenant. Catherine Alès, de son côté, s’aperçoit que la misogynie dont témoigne ostensiblement son informateur yanomami n’est en fait qu’un discours-écran qui lui permet de masquer son désir des femmes dont l’ethnologue à laquelle il s’adresse n’est pas exclue (pp. 211-246). L’âge, le sexe et l’origine sociale des locuteurs et des allocutaires déterminent en grande partie les messages émis.
Toutes ces contributions concourent à démontrer que les énoncés considérés in situ sont plus riches de sens que leur signification littérale, au point d’être souvent ambigus, flous ou chargés de pénombre (p. 331). David Parkin note à ce sujet que les métaphores souvent utilisées dans le discours courant repose autant sur une collusion que sur une création de sens. Dans l’expression « l’homme est un lion », l’homme et l’animal sont à la fois séparés et rapprochés, de sorte que l’on peut prendre l’un pour l’autre (p. 156). La métaphore est par là-même une des formes privilégiées de l’insinuation dont les signifiés conjoints servent aussi bien à séduire qu’à consolider un pouvoir. Pour persuader, il n’est pas nécessaire d’être clair ; bien au contraire, le flou, qui a fonction de leurre, est captateur, il est une composante nécessaire de la séduction. Si, donc, les énonciations des informateurs prises chacune dans leur contexte ne répondent ni à la logique binaire des propositions vraie ou fausse, ni à celle des classes ordonnées ou hiérarchisées, non plus qu’à la règle de réciprocité qui est au principe de la communication, n’y a-t-il pas lieu de douter du sens de toute information recueillie sur le terrain? Cette conception extrême qui, aux États-Unis, sous-tend le postmodernisme, n’est pas celle qui a été retenue par les éditeurs de Pour une anthropologie de l’interlocution qui, pour leur part, se réclament de l’interactionnisme. « Les symboles eux-mêmes ne s’imposent pas ex cathedra mais jaillissent dans l’interlocution avec le milieu naturel et humain puis se routinisent ou pas après coup, quand chacun des interlocuteurs y trouvent un intérêt conscient et inconscient » (p. 63). Mais l’énonciation est-elle uniquement tributaire du contexte, comme le prétend le credo interactionniste?
 
L’énonciation hors contexte
 
 
L’énonciation est-elle essentiellement événementielle et hostile, dans son émergence, à toute structure, comme l’affirme Alban Bensa en mettant en scène une diatribe savante entre deux universitaires (pp. 60-77)? Tandis que Dialektikos défend la labilité et la créativité qui émergent de l’interlocution, Pliléidos rappelle inlassablement la pertinence des schèmes préétablis dans lesquels se moulent toutes les nouvelles énonciations. À ce propos, Johanes Fabian note que l’incompréhension résultant d’un malentendu est souvent reconnue non pas au moment de l’énonciation mais quelques temps après (p. 90). C’est lorsque son informatrice, qui appartient à une secte africaine très fermée sur laquelle il enquête, se rend compte qu’il n’est pas croyant, alors qu’elle avait été induite par ses questions à penser le contraire, qu’une gêne irréversible est venue mettre un terme à leur communication. Or, ce cas présenté comme particulier n’est-il pas général? N’est-ce pas après avoir repris et travaillé des locutions ou des dialogues recueillis en situation que les auteurs de cet ouvrage ont fini par découvrir ce que les significations doivent à leur contexte et à leur incompréhension initiale? Une énonciation proférée dans un temps et un espace donnés acquiert ainsi sa ponctuation non pas dans l’instant de sa formulation (sauf au théâtre et au cinéma où le scénario est établi à cet effet), mais dans un après-coup, lorsque l’ethnologue, ayant pris du recul par rapport aux paroles échangées, peut les aborder de façon impersonnelle, indépendamment de sa propre subjectivité. Le sens dernier d’une énonciation ne jaillit pas tant de l’événement qui l’a suscité, bien que celui-ci ne soit pas à négliger, que de la remise en question d’un sujet qui sait se déprendre de ses premières impressions et de ses premières représentations autocentrées avant d’interpréter. Cette approche de l’énonciation ne rejoint-elle pas par ce biais la saisie de toute donnée ethnographique, qu’il s’agisse de paroles échangées au cours d’une conversation informelle ou de formules proférées dans un cadre rituel?
N’y a-t-il pas lieu aussi, lorsqu’on commence à s’intéresser aux énonciations, de les analyser dans le rapport spécifique qu’elles entretiennent avec les énoncés et dont la nature varie en fonction des types de discours? Dans le discours religieux, les théologiens insistent souvent sur le fait qu’un énoncé vrai (un logion du Christ par exemple) peut être trahi par l’énonciation fausse, voir pécheresse d’un croyant, ou au contraire que l’énonciation vraie d’un prophète ne puisse être qu’imparfaitement traduite dans un énoncé fini. Énonciation et énoncé tendent alors à se disjoindre. En revanche, dans le discours de la magie, énonciation et énoncé sont étroitement conjoints, au point que la première est suspendue aux énoncés formulés par un magicien jusqu’à ce que ceux-ci se trouvent être validés ou non par la réalité. Dans le discours de la sorcellerie comme dans tout discours persécuteur, l’énonciateur en position d’accusé est entièrement dénié : quoi qu’il puisse avancer pour sa défense, son énonciation est jugée aussi fausse que son existence. D’où la rupture de communication qui s’ensuit dans le cancan antillais. Enfin, dans la plaisanterie et les jeux de mots, c’est l’énonciation qui subvertit l’énoncé en conférant aux mots utilisés un sens inattendu. C’est là où il apparaît que l’énonciateur dépossédé de lui-même et des préjugés habituels est plus donneur de sens que les contextes pris en eux-mêmes.
Les croyances appréhendées chacune comme un discours particulier, c’est-à-dire, selon la définition d’Émile Benveniste [3], comme une énonciation agencée à un énoncé, privilégient un rapport spécifique entre ces deux articulations du langage que nous devrions davantage étudier, car c’est par lui que la contingence de l’énonciation se transforme en nécessité de l’énoncé, que les idéologies se convertissent en rapports sociaux et que la micro-anthroplogie peut être intégrée à la macro-anthroplogie. Si l’on suit cette voie, l’anthropologie de l’interlocution n’appelle pas tant une réfutation de la macro-anthroplogie que sa rénovation par une analyse plus détaillée des structures propres à chaque discours qui étayent les rapports humains. Une « rhétorique de l’énonciation » est-elle pensable en dehors de l’énoncé? Sans discours, les relations parentales et sociales peuvent-elles perdurer? Sans relations établies qui leur donnent corps, les discours ne tournent-ils pas en rond?
 
NOTES
 
[*]À propos de Bertrand Masquelier & Jean-Louis Siran, eds, Pour une anthropologie de l’interlocution. Rhétorique du quotidien, Paris, L’Harmattan, 2000, 459 p. (« Logiques sociales »).
[1]Claude Brémond, Logique du récit, Paris, Seuil, 1973 (« Collection poétique »).
[2]Elli Köngäs Maranda, « Structure des énigmes », L’Homme, 1969, 9 (3) : 5-48.
[3]Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, II. Paris, Gallimard, 1974 (« Bibliothèque des Sciences humaines ») : 81-83.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
À propos de Bertrand Masquelier & Jean-Louis Siran, eds, Po...
[suite] Suite de la note...
[1]
Claude Brémond, Logique du récit, Paris, Seuil, 1973 (« Col...
[suite] Suite de la note...
[2]
Elli Köngäs Maranda, « Structure des énigmes », L’Homme, 19...
[suite] Suite de la note...
[3]
Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, II. P...
[suite] Suite de la note...