2001
L’Homme
Comptes rendus
Comptes rendus
— Glenn Hinson, Fire in my Bones, Transcendance and the Holy Spirit in African American Gospel, Photographs by Roland L. Freeman, Philadelphia, University of Pennsylvania, 2000, x + 408 p., bibl., index, ill. (« Contemporary Ethnography »)
— Alain Gerber, Fiesta in blue. Textes de jazz, I & II, Paris, Éditions Alive, 1998, 242 p. & 287 p. Lester Young, Paris, Fayard, 2000, 296 p.
— Daniel Dubuisson, L’Occident et la religion. Mythes, science et idéologie, Publié avec le concours du Centre national du livre, Bruxelles, Éditions Complexe, 1998, 334 p., index, bibl., (« Les dieux dans la cité. Religion et sociétés »)
— Marcello Massenzio, Sacré et identité ethnique. Frontières et ordre du monde
[36], Préface de Marc Augé, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 1999, 183 p., bibl., index, (« Cahiers de L’Homme », n. s., XXXV)
— Ismene Lada-Richards, Initiating Dionysus., Ritual and Theatre in Aristophanes’ Frogs, Oxford, Clarendon Press, 1999, xxiv + 387 p., append., réf., index, ill.
— Franck Ribard, Le Carnaval noir de Bahia. Ethnicité, identité, fête afro à Salvador, Préface de Katia de Queirós Mattoso, Paris-Montréal, L’Harmattan, 1999, 511 p., lexique, sources, bibl., ph., cartes, (« Recherches Amériques latines. Série Brésil »)
— Stefania Capone, La Quête de l’Afrique dans le candomblé., Pouvoir et tradition au Brésil, Paris, Karthala, 1999, 344 p., bibl., gloss., fig., tabl., pl., (« Hommes et Sociétés »)
— John Cowley, Carnival, Canboulay, and Calypso.Traditions in the Making, Cambridge, Cambridge University Press, 1998, xv + 294 p., bibl., discogr., index, ill. [1re éd. 1996.]
— Techniques & culture, juil.-déc.1999, 34 :, Soieries médiévales, Sophie Desrosiers, ed., Publié avec le concours du CNRS, de l’Université René Descartes et du CNL, avec le soutien de l’Association pour l’étude et la documentation des textiles d’Asie (Paris) et de la Fondation Abegg (Riggisberg, Suisse), Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 207 p., gloss., tabl., graph., ph.
— Annemarie Seiler-Baldinger et al., Textil, Technik, Design, Funktion. Eine systematische Auswahl, Bâle, Museum der Kulturen, 2000, 140 p., bibl., 65 ph. coul. de Peter Horner
— Jeff Ferrell & Mark S. Hamm, eds., Ethnography at the Edge., Crime, Deviance, and Field Research, Boston, Northeastern University Press, 1998, xviii + 309 p., bibl., index
— Frank Salomon & Stuart B. Schwartz, eds., The Cambridge History of the Native Peoples of the Americas, III : South America, Parts 1 & 2, Cambridge, Cambridge University Press, 1999, bibl., index, ill., cartes
— Nelcya Delanoë, L’Entaille rouge., Des terres indiennes à la démocratie américaine, 1776-1996, Nouvelle édition revue et augmentée, Préface de James Welch, Paris, Albin Michel, 1996, 385 p., index, bibl. [1re éd. 1982.]
— Colette Callier-Boisvert, Soajo. Entre migrations et mémoire., Études sur une société agro-pastorale à l’identité rénovée, Paris, Centre culturel Calouste Gulbenkian, Lisboa, Fundação Calouste Gulbenkian, 1999, 317 p., bibl., fig., diagr., tabl., index, gloss., cartes h. t.
— Perry J. Moree, A Concise History of Dutch Mauritius, 1598-1710., A Fruitful and Healthy Land, London, Kegan Paul International/Leiden & Amsterdam, IIAS, 1998, v + 127 p., sources, bibl., index, ill., cartes, (« Studies from the International Institute for Asian Studies »)
— Marjorie Mandelstam Balzer, The Tenacity of Ethnicity., A Siberian Saga in Global Perspective, Princeton, NJ, Princeton University Press, 1999, xv + 326 p., append., réf., index, ph., cartes
— Bruce Grant, In the Soviet House of Culture. A Century of Perestroikas, Princeton, Princeton University Press, 1995, xxi + 225 p., bibl., index, ill., cartes. Lev Iakovlevich Shternberg, The Social Organization of the Gilyak, Edited, foreword and afterword by Bruce Grant, Seattle, American Museum of Natural History, 1999, lvi + 336 p., 32 fig., 2 cartes, ill., gloss., bibl. & index de Bruce Grant, (« Anthropological Papers » 82)
— Ziba Mir-Hosseini, Islam and Gender. The Religious Debate in Contemporary Iran, Princeton, NJ, Princeton University Press, 1999, xxiv + 305 p., bibl., gloss, index, (« Princeton Studies in Muslim Politics »)
— Susan Slyomovics, The Object of Memory., Arabs and Jews Narrate the Palestinian Village, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1998, xxvi + 294 p., bibl., index, ill., tabl
— Isabelle Rivoal, Les Maîtres du secret., Ordre mondain et ordre religieux dans la communauté druze en Israël, Paris, Éditions de l’EHESS, 2000, 432 p., annexes, gloss., index bibl., ill., cartes, (« Recherches d’histoire et de sciences sociales » 88)
— Alban Bensa & Jean-Claude Rivierre, eds, Le Pacifique. Un monde épars., Introduction interdisciplinaire à l’étude de l’Océanie, Paris-Montréal, L’Harmattan, 1998, 214 p., bibl., fig., tabl., cartes, (« Cahiers du Pacifique Sud contemporain »)
— Michel Naepels, Histoires de terres kanakes. Conflits fonciers et rapports sociaux, dans la région de Houaïlou (Nouvelle-Calédonie), Paris, Belin, 1998, 380 p., bibl., lexique, tabl., cartes, (« Socio-histoires »)
— Moshe Rapaport, ed., The Pacific Islands., Environment and Society, Honolulu, The Bess Press, 1999, vi + 442 p., index, fig., tabl., cartes
Jazzologie
Et le jazz créa la batterie..., Jean-Pierre Digard
É
crire et publier
Une histoire [savante]
de la batterie de jazz en quatre volumes, couplée avec une
Anthology of jazz drumming en sept CD réalisée par le pianiste et musicologue Philippe Baudoin, dans la collection « Masters of Jazz », voilà un projet qui n’était pas à la portée du premier venu. Mais Georges Paczynski – batteur, professeur au Conservatoire national de région de Cergy-Pontoise et docteur ès-Lettres
[1] – n’est pas le premier venu ; mieux : on voit mal qui d’autre que lui aurait pu se lancer dans une telle aventure avec quelque chance de succès. Certes, il est trop tôt pour juger de l’ensemble puisqu’au moment où j’écris ces lignes (février 2000), seuls le tome I
(Des origines aux années Swing) et les CD I à IV (correspondant respectivement aux périodes 1904-1928, 1928-1935, 1936-1937 et 1938) sont parus ; mais on comprend vite, au vu de ces premières pierres, que l’édifice a été conçu d’emblée pour répondre à de fortes exigences de solidité et de finition.
Les anthropologues qu’aurait alléchés la préface d’Alain Gerber, annonçant une exploration du « territoire mal connu de la musique où ce qu’il y a de plus primordial en elle se confond avec ce qu’elle suppose de moins primitif » (p. X), ne manqueront pas d’être déçus voire agacés par les considérations du début de l’ouvrage sur l’éternel africain – « La nature profonde de toutes les populations africaines est spontanément rythmique » (p. 1) –, sur le symbolisme du tambour ou encore le rythme comme forme fondamentale du sacré. Mais ceux qui auront su s’armer de patience en seront amplement récompensés car, à partir du moment (xvie-xviie siècles) où les sources écrites se font plus précises, laissant moins de marge aux interprétations de l’auteur, l’ouvrage (dès le milieu du chapitre III) devient vite captivant. De page en page, Georges Paczynski déroule en effet trois histoires enchevêtrées : celle de l’instrument proprement dit (batterie, angl. drums), celle de la technique instrumentale (drumming), enfin celle des batteurs (drummers) et de leur rôle dans l’évolution du jazz.
Invention du jazz, la batterie en tant qu’instrument de musique a été créée à l’instar du jazz. Comme le jazz, musique d’improvisation au rythme spécifique (swing, groove) née dans une population d’origine africaine transplantée en milieu nord-américain, la batterie s’est imposée comme l’instrument fondamental du rythme mais a emprunté ses éléments constitutifs et ses techniques à différentes civilisations : les cymbales à l’Orient (notamment aux mondes chinois et turc), les toms à l’Afrique et à l’Amérique indienne, la caisse claire et la grosse caisse à l’Europe militaire et à son tambour. Bien que souvent méconnue, cette dernière filiation est sans doute la plus importante. À partir du moment où, vers 1670, ses coups ont été codifiés en tant que moyen de communication militaire, le tambour n’a cessé de se perfectionner, devenant un instrument soliste sous le Premier Empire : les batteries napoléoniennes et les rudiments (pas si « rudimentaires »…) de l’armée américaine sont aujourd’hui encore étudiés dans les classes de percussion des conservatoires de musique. Les percussions ont ensuite gagné la musique « classique » (Wagner, Berlioz, Ravel, Stravinsky, etc.) ainsi que celle, née à New Orleans, ville cosmopolite où, malgré la ségrégation raciale, s’opéra un brassage de traditions musicales (chants de travail des esclaves, musique classique des couches sociales supérieures, marches militaires et funéraires, musiques de danse telles que valse, polka, mazurka, scottish, fandango, etc.), qui allait conduire au jazz.
La première description d’un orchestre comprenant un drummer date de 1850. Dès la fin du xixe siècle à New Orleans, des tournois (cutting contests) opposaient des fanfares (brass bands) ayant pour pivot la grosse caisse dont le joueur le plus connu fut « Black Benny » Williams (1899-1924). À la grosse caisse actionnée par un musicien succéda le double drumming fondé sur deux musiciens pour trois instruments : un à la caisse claire, un autre pour la grosse caisse et les cymbales. C’est dans le passage du brass band de marche et du street work de la journée au jazz band de danse et à l’orchestra work du soir qu’est née la batterie, ensemble (set) d’instruments associés de manière à être joués par un seul musicien. Celui-ci devait être assis pour pouvoir actionner avec ses pieds, grâce à des pédales, la grosse caisse puis la double cymbale coulissante (charleston ou hi-hat), inventée en 1926. Le premier batteur de jazz en même temps que l’inventeur du premier set de batterie aurait été Dee Dee Chandler (1866-1925). L’industrie s’intéressa très tôt au perfectionnement de la batterie (Duplex Manufacturing Company en 1892).
L’engagement américain dans la Première Guerre mondiale fit de New Orleans un port de guerre. Les changements qui furent imposés à la ville, pour « raisons de sécurité », furent à l’origine du déménagement d’un grand nombre de musiciens à Chicago, où, dans le courant des années 20, s’épanouit le style « New Orleans » (avec King Oliver, Louis Armstrong, Jelly Roll Morton). Les trois grands batteurs du jazz traditionnel (avec tous les temps marqués sur la grosse caisse) ont été Warren « Baby » Dodds (1898-1959), Ray Bauduc (1906-1988) et Arthur James « Zutty » Singleton (1898-1975). Le premier enrichit le set de batterie de cowbells, de woodblocks et des autres « atours » qui donnèrent le trap-drum actionné par Buddy Gilmore qu’entendit Darius Milhaud et dont celui-ci se souvint quand il composa La Création du monde (1923) et le Concerto pour batterie et petit orchestre (1929-1930). Dodds jouait aussi de la washboard, tôle ondulée fixée sur une planche à laver et que l’on grattait des doigts munis de dés à coudre, « batterie du pauvre » des débuts mais qui connut un regain de popularité entre 1925 et 1935. Grâce à la pratique des breaks et à un travail de précurseur sur les cymbales (bien qu’il n’utilisa jamais la charleston), il contribua à élever le batteur au-dessus de son rôle premier de time keeper. Inventeur de la cymbale cloutée (sizzle cymbal), Ray Bauduc consacra le type du batteur homme de spectacle, gesticulateur, jongleur (avec les baguettes), danseur à claquettes, prestidigitateur, manipulateur de farces et attrapes, autrefois très apprécié. Batteur des plus grands (Armstrong, Jelly Roll Morton, Fats Waller, Earl Hines), « Zutty » Singleton est le plus moderne des trois ; son style et son set sont plus dépouillés ; il fut le premier à accorder un véritable rôle à l’accompagnement avec la main droite sur la cymbale et à faire des solos de batterie.
La prohibition (1920-1933), le krach de Wall Street (1929) et le besoin de s’étourdir qu’ils entraînèrent chez les Américains contribuèrent au succès du jazz (malgré la crise, dix millions de disques furent vendus en 1933 aux États-Unis). En même temps, la ségrégation et la montée du Ku Klux Klan obligèrent les musiciens de jazz à se cantonner dans les boîtes de nuit et les dancings (ballrooms). C’est dans ce contexte, et sur fond de désaffection pour le style New Orleans, que se développa, vers la fin des années 20, un autre exode de l’histoire du jazz – le voyage de Chicago vers New York et Kansas City –, un nouveau style : le « swing » ou « middle jazz » ou « jazz classique ». À la même époque débuta l’ère des grands orchestres de danse (Jimmie Lunceford, Fletcher Henderson, Duke Ellington, Count Basie, Cab Calloway, etc.), ère qui s’étendra sur un quart de siècle, avec une apogée dans les années 30. En confiant au batteur la responsabilité de « porter » la formation, « tel le pilier qui soutient la voûte » (p. 148), ces grands orchestres exercèrent une influence déterminante sur l’évolution de la batterie. Le set de batterie s’augmenta des cymbales crash et splash (d’origine turque) et des toms réglables par un système de vis. Dans la foulée se mit en place la « rythmique » de jazz, fondée sur le trio batterie-piano-contrebasse (ou banjo ou guitare), qui donna un nouveau son, plus aéré que celui du jazz New Orleans.
Les associations les plus fameuses entre un chef d’orchestre et un batteur sont celle de Duke Ellington et de Sonny Greer, qui dura plus de trente ans (1919-1951) et qui fit les belles nuits du Cotton Club de Harlem (1923-1940), propriété du gangster Owney Madden, et celle de Jimmie Lunceford et de Jimmy Crawford, qui succédèrent au Duke dans le célèbre cabaret. Sonny Greer (1903-1982) occupe une place à part parmi les batteurs : batteur-percussionniste, il utilisait un matériel impressionnant (timbales, mailloches), pour le spectacle, mais aussi pour la « couleur » de la musique, jusque-là inconnue et constitutive du fameux « son Ellington ».
Parmi les autres grands batteurs de l’ère swing, citons Chick Webb (1909-1939) et Gene Krupa (1909-1973), à qui les batteurs doivent d’être reconnus comme des musiciens à part entière. Nain et bossu, Chick Webb jouait sur une énorme batterie spécialement conçue pour lui. Homme de spectacle accompli et technicien de la frappe et du rebond dont dépend la sonorité des instruments de percussion, il fut le premier batteur à diriger un grand orchestre. Quant à Gene Krupa, il peut être considéré comme le premier grand batteur blanc, le premier virtuose et la première « star » de la batterie. Avec lui, à partir de 1934, le « solo exhibition » de batterie est devenu l’une des grandes attractions de la musique de jazz (le 11 mai 1937, une spectaculaire joute musicale entre le grand orchestre de Chick Webb et celui de Benny Goodman avec Gene Krupa à la batterie attira près de 10 000 personnes au Savoy Ballroom de New York : 4000 d’entre elles purent entrer mais 5000 autres durent être refoulées, et il fallut l’intervention de la police montée et des pompiers pour y parvenir). Malheureusement, le jeu outré, théâtral et personnel développé de plus en plus par son batteur amena Benny Goodman à se séparer de lui en 1938. À l’inverse de Gene Krupa – le
Dictionnaire du jazz le qualifie même d’« anti-Gene Krupa »
[2] –, Dave Tough (1908-1948), batteur de Tommy Dorsey (1936-38), de Benny Goodman (1938-1939) et de Woody Herman (1942-1945), détestait les solos et préférait se fondre dans le tempo des autres musiciens. Instrumentiste inventif et fin, grand spécialiste des balais (
wire brushes, à l’origine
fly killers, inventés en 1912) mais peu connu du public, il était ce que l’on appelle un « musicien pour musiciens » ; « tout ce qu’il frappait devenait musical ; s’il frappait le sol, c’était musical », disait de lui Lionel Hampton.
C’est dans la deuxième partie de l’ère swing que s’opéra la métamorphose qui allait conduire la batterie, et avec elle tout le jazz, du « vieux style » à la révolution be-bop. Cette métamorphose tient notamment au passage progressif d’un tempo marqué du pied droit (pour les droitiers) sur la grosse caisse, avec travail des deux mains sur la caisse claire issu de la tradition du tambour et supposant l’indépendance des mains par rapports aux pieds, à un tempo marqué de la main droite sur la cymbale ride et du pied gauche sur la charleston, avec discours de la main gauche sur la caisse claire et du pied droit sur la grosse caisse, nouvelle coordination supposant l’indépendance totale des quatre membres. L’un des principaux acteurs de cette métamorphose fut Jo Jones (1911-1985), batteur de Count Basie de 1936 à 1948 et artisan, avec Walter Page à la contrebasse et Freddie Green à la guitare, de la rythmique qui est à la base du « son Basie ». Polyinstrumentiste (pianiste, trompettiste, saxophoniste, vibraphoniste, danseur à claquettes) et showman accompli (il prenait des solos en battant de ses seuls doigts ou mains), Jo Jones était un batteur élégant et fin, qui connaissait l’importance des silences, et alliait puissance et légèreté, notamment dans les solos aux balais dont il était un maître. Il déplaça le tempo de la grosse caisse vers la charleston et diminua le nombre et la taille des instruments de la batterie. Sydney Catlett (1910-1951) se situe lui aussi à la charnière entre le swing et le bop. Batteur d’Armstrong entre 1938 et 1941, il joua avec Dizzy Gillespie et Charlie Parker en 1945. « Il est à la batterie ce que Charlie Christian fut à la guitare électrique et Jimmy Blanton à la contrebasse : un novateur qui a su faire une lecture originale de la musique tout en tenant compte de l’héritage de Chick Webb, Gene Krupa et Dave Tough » (p. 262).
Mais le batteur de cette époque dont la réputation reste la plus forte, notamment parmi les batteurs eux-mêmes, est incontestablement Buddy Rich (1917-1987), « The Monster ». Batteur d’Artie Shaw (1939), de Tommy Dorsey (1939-1942, 1944-1946, 1954-1955), de Benny Carter (1942), de Harry James (1953-1954, 1957), leader de ses propres orchestres à partir de 1958, Buddy Rich était un virtuose à la technique éblouissante et à la prodigieuse vélocité, au jeu physique et agressif, au professionnalisme exigeant (grâce auquel il réussit à créer en 1966 et à maintenir son grand orchestre malgré la crise des big bands consécutive à la fermeture des ballrooms en 1945). Buddy Rich se complaisait dans des confrontations spectaculaires avec Gene Krupa et Louie Bellson organisées par Norman Granz dans le cadre du JATP (Jazz at the Philharmonic) entre 1947 et 1957. Son goût de la performance s’exerçait souvent au détriment de la musicalité – Artie Shaw lui reprochait de transformer tous les morceaux en solos de batterie –, ce qui ne l’empêchait pas de savoir jouer fin, ainsi qu’en témoignent plusieurs enregistrements en quartette avec Lester Young. Toujours est-il que, pour Roy Burns (cité p. 284), comme pour beaucoup d’autres batteurs contemporains, « Buddy Rich a probablement influencé, jusqu’à un certain point, tous les batteurs depuis 1940. Il nous a montré ce qu’il était possible de faire sur l’instrument. Il a reculé les limites inhérentes au set de batterie pour les propulser vers de nouveaux sommets. »
La galerie de portraits offerte par ce tome I montre bien que les batteurs, plus encore que les autres instrumentistes, ont sans cesse hésité entre deux tendances hélas opposées dans la pratique : d’un côté, la recherche de la perfection technique, avec les dérives spectaculaires et mégalomaniaques du « batteur olympique » (selon l’expression de Daniel Humair) ; de l’autre, la recherche de la musicalité et de la fusion du « musicien pour musiciens », avec les limites du side man et du time keeper. Rares furent, au total, les batteurs qui parvinrent à une synthèse parfaite de ces deux tendances… Tel est l’un des traits saillants qui auraient pu être dégagés de ces 366 pages débordantes de faits et d’informations. Si je viens d’employer le conditionnel, c’est parce que ce premier volume de l’Histoire de la batterie de jazz de Georges Paczynski me paraît souffrir d’un déséquilibre entre sa richesse documentaire et l’insuffisance de ses conclusions.
L’ampleur et le sérieux de la collecte et de la présentation des faits ne font pas de doute. L’auteur a même su allier, avec un rare bonheur, deux éléments qui ne vont généralement pas de pair : l’érudition et la vie ! Ainsi, sa galerie de portraits n’est ni uniforme ni figée. Les batteurs oubliés (Billy Exiner et bien d’autres) et ceux qui ont connu des destins tragiques (Dave Tough sombrant dans l’alcoolisme par hantise de ses crises d’épilepsie) y côtoient les batteurs heureux. Une profusion d’anecdotes illustre les grandeurs mais aussi les servitudes de la vie de ces musiciens de légende : « Tous ont vécu ces fins de soirées dans les hôtels, les cabarets, les salles de bal, où une dernière tâche leur restait à accomplir : démonter et plier le matériel! On écarte, ou on ignore trop souvent, cet aspect pénible et répétitif de la vie du batteur qui, selon la légende, aurait décidé le saxophoniste Lester Young à abandonner très tôt – et, il faut bien l’avouer, pour notre plus grand bonheur – la batterie ! » (p. 227). À cela s’ajoutent une iconographie de qualité, de très nombreuses transcriptions d’accompagnements et de solos de batterie, et un triple système de renvoi, par des pictogrammes différents, aux transcriptions, aux plages de l’Anthology of jazz drumming et aux références bibliographiques. Le tout est servi – cela est trop rare pour ne pas mériter une mention spéciale – par une édition impeccable, à la fois rigoureuse, originale et élégante. Les seules erreurs ou incohérences décelées concernent la coordination entre le livre et les disques. Par exemple, p. 181, Don’t Be That Way de Benny Goodman n’est pas 4 : 3 (plage 3 du CD IV) mais 4 : 2 ; Buddy Rich, qui clot le tome I, ne figure pas sur le CD correspondant (IV) ; en revanche, la page de couverture du même CD IV annonce Kenny Clarke alors que celui-ci ne s’y trouve pas (en toute logique, la place de l’inventeur du drumming be-bop est dans le tome II et dans le CD V). Le foisonnement et le mélange de commentaires techniques, d’analyses musicales, d’anecdotes biographiques, de références et de réflexions de fond disséminées donnent à l’ensemble des allures de disparité et de désordre qui rendaient d’autant plus nécessaire un effort de synthèse et des conclusions fortes. Les sujets, effleurés à l’occasion, ici ou là dans le texte, ne manquaient pourtant pas. La question, par exemple, de la « démarche fondamentale [des musiciens, chez qui] la pensée guide la main » (p. 108), ou celle de l’évolution parallèle de l’instrument et de la technique musicale, ou encore celle du « rapport particulier [des batteurs] avec leur instrument » d’où il découle que « le monde des batteurs est un monde à part au sein des musiciens » (p. 118), monde à part marqué par l’égotisme et un fort esprit de compétition, auraient demandé à être reprises et développées. Par ailleurs, sans prétendre que la création artistique est entièrement déterminée par la société globale, on comprend que des événements comme la ségrégation (Benny Goodman fut en 1936 le premier chef d’orchestre blanc à engager des musiciens noirs), la prohibition, le krach de Wall Street, la participation américaine aux deux guerres mondiales, la fermeture des ballrooms (1945), l’invention du disque en 1917 et celle du microsillon en 1948, etc., n’ont pas été sans influence sur les conditions de vie et d’exercice des musiciens de jazz (cf. leurs migrations New Orleans-Chicago puis Chicago-New York) et, de proche en proche, sur leur musique… Ces faits ne sont pas ignorés mais il n’y est fait référence que de manière allusive et ponctuelle. Une histoire sociale de la batterie reste donc à écrire. À moins que Georges Paczynski ne réserve au quatrième et dernier tome les analyses et conclusions de l’ensemble – ce qui, après tout, ne serait pas incohérent, dusse la patience des lecteurs en souffrir. Ceux-ci pourront, en attendant, se régaler de l’évocation des batteurs de l’ère bop, puis de Roy Haynes, Philly Joe Jones, du jazz West Coast avec Shelly Manne, de la révolution d’Elvin Jones… Il faut donc souhaiter que les tomes II et III tiendront les promesses du premier, et que le dernier viendra couronner une Å“uvre qui, parce qu’elle concerne aussi bien les érudits que les mélomanes, s’annonce déjà comme marquante.
Jean-Pierre Digard
P. S. –
Au moment de mettre sous presse la présente livraison de L’Homme,
paraît le tome II de l’ Histoire de la batterie de jazz
consacré aux années be-bop
[3].
Après quelques pages sur les musiciens dans l’Amérique en guerre et sur les « batteurs charnière » de la fin de l’ère swing – « Shadow » Wilson, Gus Johnson, etc. –, le premier chapitre, consistant, est consacré comme il se doit à la naissance et à l’explosion du be-bop, et au rôle que jouèrent dans cette révolution trois immenses batteurs : Kenny Clarke, qui fut le premier, au début des années 40, à placer le « cha-ba-da » sur la grande cymbale ride au centre de son jeu pour tenir le tempo continu ; Max Roach, qui fut, avec son aîné Kenny Clarke, le principal batteur de Charlie Parker, avant d’atteindre des sommets avec le quintette qu’il fonda avec le trompettiste Clifford Brown (mort accidentellement en 1956) ; enfin, Art Blakey, qui devint le leader des Jazz Messengers durant quelque trois décennies à partir de 1956.
Les chapitres suivants traitent de l’héritage du be-bop – porté notamment par Roy Haynes (en qui Paczynski voit « le père de la batterie contemporaine » ; p. 198), Philly Joe Jones et Art Taylor –, du « nouveau classicisme » auquel celui-ci aurait donné naissance et qu’illustrent les noms de Dave Bailey, batteur de Gerry Mulligan, d’Ed Thigpen, chez Oscar Peterson, de Connie Kay au Modern Jazz Quartet ou de Joe Morello chez Dave Brubeck, et de l’extension du be-bop, incarnée par « Tiny » Kahn, batteur de Stan Getz, l’un des rares batteurs musiciens complets de l’histoire du jazz, qui fut aussi l’un des premiers à déstructurer le cha-ba-da pour mieux épouser les courbes mélodiques du saxophoniste, par Jimmy Cobb chez Miles Davis, par Louis Hayes chez Horace Silver et « Cannonball » Adderley. La tempête be-bop et hard bop a aussi suscité des réactions comme le jazz West Coast, qui « se caractérise par un certain retour au calme et à la retenue […], et un attachement à un tempo à la fois relativement doux et fluide » (p. 333) ; ses chefs de file furent Shorty Rogers, Jimmy Giuffre et, pour la batterie, Shelly Manne, Chico Hamilton ou Frank Isola. Parallèlement, après une période de crise, les big bands et leurs batteurs vedettes connaissent une remarquable pérennité : Duke Ellington avec Louie Bellson et Sam Woodyard, Count Basie avec Sonny Payne, Dizzy Gillespie avec Kenny Clarke (qui excellait dans les rythmes afro-cubains, mais qui sut aussi bien être, à l’inverse, le batteur du très précieux Modern Jazz Quartet).
Sans doute parce que ce tome II traite d’une période et de musiciens qui sont plus proches de nous, on ne peut manquer de s’interroger sur certains des choix de l’auteur : pourquoi, par exemple, n’avoir pas réservé une place plus importante à ces autres batteurs révolutionnaires que furent Elvin Jones, qui accompagna notamment John Coltrane de 1960 à 1965, et surtout Tony Williams, que Miles Davis préféra entre tous? Pour le reste, ce deuxième tome tient les promesses du premier, notamment quant à l’épaisseur documentaire. Mais il en présente aussi les limites : en particulier, faute d’une véritable mise en perspective historique et anthropologique, il donne par endroits l’impression d’un montage de fiches de musiciens mises bout à bout. D’où ce paradoxe : en même temps qu’elle promet de rester longtemps, dans son domaine, un ouvrage de référence indépassable, l’Histoire de la batterie de Georges Paczynski laisse toute la place à qui voudrait entreprendre une histoire sociale ou une anthropologie historique de cet instrument emblématique du jazz. J.-P. D.
“Duke et ses hommes”, Patrick Williams
À mesure que les rééditions et les publications d’inédits enrichissent le corpus ellingtonien, les commentaires se multiplient qui montrent que cette musique constitue un événement exceptionnel dans le siècle. Il devient de plus en plus difficile de prendre à bras le corps « l’Å“uvre de Duke Ellington », l’obligation de trouver un angle d’attaque s’impose. L’examen d’Alain Pailler s’appuie sur un certain nombre de propositions qui définissent une image de cette Å“uvre. Leur fécondité est certaine puisqu’elles ouvrent les interrogations les plus passionnantes suscitées par son écoute. En chemin, Pailler prouve, s’il en était besoin, que la réflexion est bien l’auxiliaire du plaisir, sous la bannière duquel il place sa présentation. Faire retour aux Å“uvres après cette lecture est un véritable bonheur.
Proposition n° 1 – L’
Å“uvre de Duke Ellington (les enregistrements s’échelonnent d’octobre 1924 à mars 1974) est divisible en périodes. Certaines sont grandes, d’autres moins. « L’ellingtonisme connaît ses heures de gloire aux périodes suivantes : 1927-1931, 1935-1937, 1940-1942, 1946, 1956-1960 » (p. 197). La plus riche est celle qui va de 1940 à 1942 – exactement : du 6 mars 1940 au 28 juillet 1942. Il existe en effet une quasi-unanimité parmi les commentateurs pour considérer 1940 comme l’année la plus féconde de l’orchestre d’Ellington. André Hodeir salue le « miracle ellingtonien de 1940 »
[4].
Proposition n° 2 – La division en périodes et la plus ou moins grande réussite de celles-ci est liée aux mouvements (arrivées, départs, retours) des hommes de l’orchestre. Il apparaît alors que la période mars 1940-juillet1942 découpée par Alain Pailler correspond à peu près au séjour du contrebassiste Jimmy Blanton (d’octobre 1939 à septembre 1941) et du saxophoniste ténor Ben Webster (de février 1940 à juin 1943). Mais pourquoi attendre mars 1940 et exclure ainsi quatre titres enregistrés le mois précédent? Entre février et mars, Duke Ellington change de maison de disques ; les enregistrements effectués par Victor rendront bien mieux le son de l’orchestre que ceux réalisés jusqu’alors par Columbia. Aucun auditeur ne contestera ce choix. Mais le changement de maison de disques n’est pas ce qui déclenche l’inspiration. À l’arrivée de Blanton et de Webster, il convient d’ajouter celle, un peu plus ancienne (mars 1939) de Billy Strayhorn. La collaboration entre le Duke et « Sweet Pea » (le surnom de Strayhorn), qui seront tous les deux les compositeurs, arrangeurs et pianistes de l’orchestre, prend son rythme de croisière en 1940. Alain Pailler ajoute, ce qui semble si évident que les commentateurs oublient souvent d’en faire mention, le mûrissement personnel d’Ellington. Juillet 1942 marque la fin des séances pour Victor, alors que Blanton a déjà quitté l’orchestre (il meurt le 30 de ce même mois).
Proposition n° 3 – À partir du travail des plus valeureux de ces musiciens, il est possible d’apercevoir le grand
Å“uvre que constitue le cheminement de l’orchestre et de son chef durant un demi-siècle. Alain Pailler choisit Sonny Greer, Joe « Tricky Sam » Nanton, Harry Carney, Barney Bigard, Johnny Hodges, Lawrence Brown, Rex Stewart et Cootie Williams qu’il présente conjointement, et, en ouverture et liés dans un même chapitre : Jimmy Blanton, Ben Webster, Billy Strayhorn et le Duke lui-même. La relation que noue Duke Ellington avec chacune de ces personnalités est unique ; unique aussi leur rôle au sein de l’orchestre ; mais toutes illustrent le phénomène le plus étonnant et le plus caractéristique de ce qu’André Hodeir a appelé « l’atelier Ellington »: ils trouvent un accomplissement alors qu’ils illustrent de la manière la plus juste et la plus éclatante qui soit l’art d’un autre. « À aucun moment les individualités ne se dissolvent dans la masse ; c’est exactement le contraire qui se produit : au sein de l’accord, les voix les plus singulières persistent… Le miracle est qu’Ellington soit parvenu à ne pas altérer la spontanéité de ses hommes tout en les contraignant à s’insérer dans des structures aussi élaborées » (p. 20). Jacques Réda voit dans cet orchestre une « sorte de Pygmalion collectif capable d’ellingtoniser ses recrues dans la mesure même où elles l’enrichissaient de leur singularité. »
[5]
Proposition n° 4 – Le studio est le lieu de création de l’orchestre. Il serait facile de prendre Alain Pailler en défaut et de montrer qu’il lui arrive de faire référence à des performances publiques, comme le solo de Ben Webster sur The Blues, à Carnegie Hall en 1943. La Suite Black, Brown and Beige à laquelle cette pièce appartient n’a d’ailleurs jamais été enregistrée en studio dans son intégralité. Considérer alors que la scène n’est pas un lieu de création apparaît difficile. On ne peut pas non plus ne pas penser à Paul Gonsalves au Festival de Newport en 1956. Cependant les arguments de Pailler ne manquent pas de poids. Il soutient que, pour répondre à la demande du public, « un concert d’Ellington devait être toujours plus ou moins quelque chose comme L’Histoire de l’orchestre Ellington en deux heures » (p.22). Il me semble que cela est surtout vrai de l’après-guerre, à l’exception notable des toutes dernières années. Voilà une hypothèse qui mérite d’être vérifiée et que, par exemple, le fameux concert du Crystal Ballroom de Fargo, dans le Nord-Dakota, du 7 novembre 1940, qui mêle titres récents et succès plus anciens, n’infirme ni ne confirme.
Proposition n° 5 – De même qu’il y a des périodes plus ou moins fastes, de même il y a, dans chaque période, des
Å“uvres marquantes et d’autres plus faibles ; les premières témoignent du génie du « Duke et de ses hommes », les secondes de la nécessité commerciale devant laquelle ils étaient placés. Alain Pailler rend hommage à Ivie Anderson ; c’est une heureuse initiative. Mais il écarte la chanteuse de la liste des figures qui ont droit à un chapitre, sous prétexte qu’elle a été « associée au répertoire disons commercial de l’orchestre… » (p. 53). On eût aimé qu’il prît ces
Å“uvres en compte dans son examen et qu’il interrogeât leur relation aux pièces maîtresses : quel aspect du répertoire nourrit l’autre? D’autant que l’auteur déclare ailleurs ne pas vouloir « trop se désolidariser des amateurs de mélodies sucrées. Le sirop ellingtonien existe aussi » (p. 18) – ce en quoi, il me semble avoir raison. Durant la période mars 40-juillet 42 par exemple, et en ne considérant que les séances où l’orchestre est au complet, nous nous apercevons qu’une majorité d’entre elles présentent à la fois des pièces orchestrales signées Duke Ellington ou Billy Strayhorn, et des songs où apparaissent soit Ivie Anderon soit Herb Jeffries (celui-ci étant nettement plus « sirop » que celle-là) – la proportion est de deux tiers-un tiers
[6]. Certaines de ces chansons parmi les plus sucrées sont dues à la seule plume de Duke Ellington :
I Never Felt this Way Before (28.10.1940),
The Girl In My Dreams Tries To Look Like You (28.12. 1940),
I Don’t Know What Kind Of Blues I Got (02.12.1941). Mais ce serait une erreur de considérer que parce qu’il y a un(e) chanteur(se), nous avons affaire à une pièce sans intérêt. Bien des titres où intervient Ivie Anderson sont pleins de qualités :
Me And You (15.03.1940),
Five O’Clock Whistle (05.09.1940),
I Got It Bad And That Ain’t Good (26.06.1941),
Jump for Joy (02.07.1941),
Rocks In My Bed (26. 09.1941),
I Don’t Mind (26.02.1942).
Que signifie cette association des produits les plus originaux du génie ellingtonien et des romances parfois les plus banales? Se débarrasser de cette question en invoquant les exigences commerciales paraît un peu court. Et que dire d’un morceau comme The Flaming Sword? Signé Duke Ellington – et lui seul – et enregistré par l’orchestre à Chicago le 17 octobre 1940, il prend place dans la série des Å“uvres flamboyantes (ce qu’il est, à sa manière) de la grande année ellingtonienne. Or, si je ne me trompe, The Flaming Sword ne fait l’objet d’aucune mention dans Plaisir d’Ellington. Alain Pailler ne rendrait-il compte que d’une sélection opérée par ses soins dans la création de Duke Ellington? Il n’est pas question de mettre sur le même plan le sourire que provoque The Flaming Sword au bonheur à la fois immédiat et durable qu’apporte Warm Valley, enregistré le même jour. Mais cette coïncidence ne peut être ignorée. La prendre en considération préparerait à une réflexion essentielle pour la compréhension de l’univers ellingtonien, réflexion non pas tant sur la coexistence du kitch et de la gravité, mais sur celle de poétiques différentes au sein de cet univers – une constante au long de ces cinquante années de musique. Exemples de cette coexistence, ces pièces si contrastées enregistrées lors d’une même séance : Ko-Ko et Morning Glory le 6 mars 1940, Harlem Air Shaft et All To Soon le 22 juillet 1940, Take The « A » Train et Blue Serge le 15 février 1941, The C Jam Blues et Moon Mist le 21 janvier 1942, malgré la présence du violon de Ray Nance dans les deux titres. Il est évident qu’une telle réflexion aurait d’abord à se nourrir de la « bonne trentaine de compositions originales qui toutes peuvent prétendre au rang de classiques du jazz » (p. 43) que l’orchestre grave entre mars 40 et juillet 42 et que privilégie Alain Pailler. Cette série constitue sans doute la meilleure illustration de l’inspiration « diverse et ondoyante » du Duke et des ressources qu’il déploie pour la mettre en Å“uvre. Un tel examen pourrait être un moyen de considérer la totalité du corpus ellingtonien sans avoir à le découper en périodes.
Les amateurs et la critique de jazz n’ont peut-être pas été assez attentifs au fait exceptionnel que cet orchestre a duré cinquante ans. Pendant un demi-siècle, Duke Ellington et ses musiciens ont conçu, inventé et répété des morceaux, ils les ont enregistrés, présentés en concert, ils ont effectué des tournées et visité le monde, affronté les publics les plus imprévisibles… Pour rendre compte des caractères de leur musique, la référence à des facteurs esthétiques ne suffit pas, nous en sommes d’accord avec Alain Pailler, il est nécessaire de connaître les conditions matérielles de la production artistique. On ne peut regarder cette création seulement comme l’Å“uvre d’un homme livrant là les fruits d’un mûrissement personnel. Pourtant, aujourd’hui que nous pouvons contempler ces cinquante années, c’est bien cette impression qui domine : le déploiement, à travers une collectivité, d’un génie unique, aux prises certes avec les aléas de son époque. Pour durer, il fallait trouver des engagements auprès des patrons de boîtes de nuit, des organisateurs de concerts, des responsables de maisons de disques. Et pour trouver des engagements, il fallait plaire au public. Au fil du temps, certains titres du répertoire sont devenus des chevaux de bataille et, présentés en concert et périodiquement réenregistrés, ont composé un fonds pour l’orchestre. Le souci de répondre à la demande du public n’est pas étranger à ces reprises qui instaurent une continuité. Ce fonds du répertoire ellingtonien n’est pas constitué par les interprétations a priori commerciales, mais davantage par les compositions originales les plus typées (East St Louis Tootle-oo, Rockin’ In Rythm, Take The « A » Train…).
Parmi les compagnons, il y eut des fidélités dont seul cet orchestre bénéficia : quarante-sept ans pour Harry Carney (1927-1974), trente-huit ans pour Johnny Hodges (1928-1951 et 1955-1970), trente ans pour Tricky Sam Nanton (1926-1956), vingt-huit ans pour Sonny Greer (1923-1951), Billy Strayhorn (1939-1967) et Russell Procope (1946-1974), vingt-sept ans pour Lawrence Brown (1932-1950 et 1960-1969), vingt-quatre ans pour Paul Gonsalves (1950-1974)… Il faut y ajouter la fidélité au modèle de l’orchestre hendersonien (tel que Fletcher Henderson et Don Redman l’ont défini dans les années 20), c’est-à-dire au big band avec sa répartition des instruments en sections (anches, trompettes, trombones, rythmes), même si Duke Ellington, mieux que quiconque, a su se donner la liberté d’organiser la musique à l’intérieur de ce modèle ou de s’en émanciper en combinant de manière originale les voix qu’il trouvait au sein de chacune des sections. Façon plus singulière de cultiver la permanence, la marque que laissent des solistes dans les interprétations de l’orchestre alors même qu’ils l’ont quitté. On voit ainsi des élans qui deviennent des monuments : des improvisations qui se fixent et s’intègrent à la composition ; elles sont jouées par d’autres une fois que leur auteur est parti. Alain Pailler donne plusieurs exemples de ces solos « que l’on ne refit point » […] « Il serait impossible de modifier le dessin des chorus délivrés par Ray Nance sur Take The « A »Train sans que l’édifice tout entier fût mis en péril » (p. 160). Cootie Williams qui s’en va, Ray Nance qui arrive, ce pourrait être un trompettiste qui en remplace un autre ; or, l’exploitation esthétique que Duke Ellington fait de ce mouvement de personnel ouvre à sa création une veine inédite. La vie de l’orchestre oscille ainsi entre innovation, renouvellement, permanence. La période 1940-1942 est d’une grande stabilité en ce qui concerne le personnel du Duke Ellington Famous Orchestra ; en revanche, pour le répertoire, le nombre de compositions nouvelles est élevé. Il n’est pas possible de faire l’économie d’un examen de tous ces aspects si l’on veut répondre aux questions suivantes : comment une période débute-t-elle et comment s’achève-t-elle? Comment se construit une période faste? Alain Pailler émet une idée intéressante : « Les grands improvisateurs en allés […] l’imagination du Duke n’est plus aussi féconde » (p. 126) : ce ne serait pas directement que la présence ou l’absence de tel ou tel soliste affecterait l’Å“uvre ellingtonien, mais à travers leur impact sur l’imagination du maître.
Voilà qui nous ramène au sous-titre de l’ouvrage et à l’alchimie de l’« atelier Ellington ». À qui appartient la voix de cet orchestre? Revenant sur le Take The « A » Train du 15 février 1941, Alain Pailler s’efforce de préciser la nature de la relation entre « le Duke et ses hommes »: « Cette partie de trompette qui pour l’éternité porte la signature de Ray Nance, partie probablement pensée ou disons mentalement esquissée a priori dans ses grandes lignes au moins, s’imbrique si parfaitement à l’intérieur du cadre proposé qu’il est bien difficile de ne pas considérer le résultat comme celui d’une concertation, au sens le plus étroit » (p. 160). Il reste à qualifier cette concertation, ce qui n’est pas simple. Pailler note un peu plus loin que la participation à l’orchestre d’Ellington exige de chaque soliste qu’il « fasse corps avec la musique à la mise en forme de laquelle il procède et simultanément qu’il lui résiste afin d’affirmer l’irréductibilité de sa voix la plus personnelle » (p. 173). Nous avons vu que les ellingtoniens réussissaient cette prouesse et que, ce faisant, ils brouillaient la distinction entre collectivité et individualité, tout comme entre composition et improvisation, concertation et spontanéité. Sur ce dernier aspect, Ellington a fait connaître son avis : « Quiconque joue quelque chose qui vaille la peine d’être entendu sait ce qu’il va jouer, peu importe qu’il s’y prépare un jour ou une mesure à l’avance » (cité p. 163) – « …un jour ou une mesure »: la réponse ouvre des horizons plus vertigineux que la question qui l’avait provoquée. Il paraît que Duke Ellington donnait très peu d’indications à ses musiciens…
Patrick Williams
*
Gilles Mouëllic, Jazz et cinéma, Paris, Cahiers du Cinéma, 2000, 256 p., bibl., index, ph. (« Essais »)
Jazz et cinéma se compose de deux parties : la première offre un historique fort bien documenté sur les rapports entre le cinéma et le jazz ; la seconde ressemble davantage à un essai comparant la part d’improvisation dans les deux domaines, mais, à partir de là, l’interprétation très libre de l’auteur ne convainc pas totalement. Je m’expliquerai plus loin sur ce point et tenterai tout d’abord de résumer le contenu de l’ouvrage.
Il existe dès le début d’indéniables traits communs entre le jazz et le cinéma. Tout d’abord, les deux arts sont nés en même temps, au moment où les Noirs prennent conscience de leur identité collective. Les manifestations qui ont lieu aboutissent, après la Première Guerre mondiale, à ce qu’on a appelé la « Renaissance de Harlem » (p. 13), du nom du quartier où se développent de nouveaux lieux, salles de cinéma ou clubs de danse, destinés pour la première fois à un public noir. C’est ici qu’entrent en scène les jazzmen, jouant dans les premières comédies exclusivement noires (où des pianistes, tel Willy Smith, inventent le style stride) ou accompagnant les projections de films muets. S’y produisent parfois des orchestres, mais surtout des pianistes jouant aussi du ragtime ou du boogie-woogie. L’auteur conclut que « le jazz serait alors une des premières dimensions sonores du cinéma aux États-Unis » (p. 14). Le jeu dans la fosse d’orchestre des cinémas constitue en outre une « source de revenus importante pour les artistes noirs » (p. 15) en même temps qu’il leur permet de parfaire leur art de l’improvisation : suivant l’intrigue d’un Å“il, ils apportent un « regard musical subjectif et spontané » (ibid.) sur des films burlesques et populaires comme ceux d’Harold Lloyd, Buster Keaton ou Charlie Chaplin. Ponctuant les gags, ils jouent un rôle d’« intermédiaire entre l’écran et la salle » (ibid.).
Avec la naissance du cinéma parlant, les Noirs disparaissent de la scène alors que la musique qu’ils ont inventée est récupérée par des Blancs. Le cas le plus exemplaire est Le Chanteur de jazz (1927), film dont le héros est un acteur blanc au visage peint au cirage et où l’on ne trouve en réalité « pas une seule seconde de jazz » (p. 17). Il faut dire que le code Hays interdisait le mélange des races à l’écran et que, dans les États du Sud, les producteurs qui se risquaient à faire apparaître ne serait-ce qu’un seul Noir avaient de fortes chances de voir leur film censuré. Ainsi, à proprement parler, le musicien noir est mis à l’écart de la scène, comme dans Hollywood Hotel (1938) où l’orchestre de Benny Goodman défile en pleine rue, tandis que ses musiciens noirs sont maintenus hors-champ ; ou bien, quand il est toléré, il est cantonné dans un rôle de bouffon comique et non civilisé : ainsi en est-il de ces odes à l’Amérique profonde des petites villes où le Noir est pour ainsi dire « folklorisé », c’est-à-dire présenté comme un Sauvage de l’intérieur dont la musique (blues, spirituals, work songs) et les conditions de vie, complètement intemporelles, sont des attributs pittoresques.
Par ailleurs, avec la vogue des comédies musicales dans les années 1930, le jazz joué dans les films est toujours très aseptisé, « purgé de toute violence et de toute subversion […] où l’improvisation n’a pas de place » (p. 18). L’auteur conclut : « Les années trente sont celles où le cinéma normalise le jazz, impose ses conventions pour le rendre inoffensif et recevable pour tous les publics. Les fictions illustrent cette idéologie latente, avec ses éléments de racisme, de ségrégation et de préjugés » (p. 22). À quelques exceptions près, les seules prestations à l’écran de grands musiciens de jazz, comme Louis Armstrong ou Duke Ellington, ont lieu dans des race movies, films à petit budget et de piètre qualité, interprétés par des Noirs et destinés à un public noir (mais évidemment financés par des producteurs blancs). La seule exception notable est le très beau film de King Vidor, Halleluyah ! (1929), où le réalisateur réussit pour la première fois à filmer un jazz « authentique », même s’il n’échappe pas totalement aux clichés de l’époque (pp. 24-28).
Dans les années 1940, Hollywood continue à récupérer à son profit l’imagerie du jazz dans plusieurs films retraçant la vie de « jazzmen » (Al Johlson, Glenn Miller, Benny Goodman…). Mais ces héros sont presque uniquement blancs et l’on est loin des innovations du be-bop. À partir des années 1950, le cinéma produit un certain nombre de fictions mettant en scène des musiciens de jazz, mais l’idée qui est suggérée est que le jazz, certes inventé par des Noirs, a été transformé par les Blancs qui ont fait d’un folklore primitif une musique universelle (p. 40). C’est, nous dit l’auteur, le message délivré dans
L’Homme au bras d’or, d’Otto Preminger (1955), film d’« usurpation » sur fond de « ségrégation », où l’on ne voit jouer aucun Noir
[7].
Il faut attendre les films noirs de la fin de la décennie (à une époque où Hollywood pratique déjà une relecture du genre) pour qu’un jazz écrit et arrangé par des Noirs apparaisse vraiment à l’écran. Cette « ère du soupçon », pourrait-on dire, puisqu’elle remet en cause le rêve américain, commence avec Citizen Kane (Orson Welles, 1941) et se confirme avec des films comme Autopsie d’un meurtre où l’intensité dramatique est soutenue par l’orchestre de Duke Ellington. Cette alliance se conçoit d’autant mieux que jazz et film noir portent en eux les symboles de la « perte de l’innocence » (p. 45), exprimant la violence diffuse et les tentations des grandes villes. Dès lors, la vision que le public a du jazz est totalement bouleversée.
Au cours des années 1960, la vogue du film policier voit l’apparition d’artistes noirs dans les bandes originales. Les solistes ont désormais l’occasion de prendre des chorus : ainsi Roland Kirk, au sein de l’orchestre de Quincy Jones, improvise pour le film Dans la chaleur de la nuit. Par ailleurs, des compositeurs de jazz écrivent des musiques pour de nombreuses séries télévisées (Peter Gunn, L’Homme de fer, Mission impossible), mais ce sont encore en majorité des Blancs (Lalo Schifrin, Henri Mancini…, avec des exceptions de taille tel l’omniprésent Quincy Jones), et leur jazz, souvent de type West Coast, est en retard par rapport aux innovations du hard bop ou du free jazz. À la fin de la décennie, grâce à l’impact des mouvements pour les droits civiques conduits par des leaders charismatiques, la particularité de la culture black est enfin à l’honneur. Un courant de cinéastes noirs indépendants (p.72) préfigure l’avènement de réalisateurs noirs militants et intégrés au système de production et de distribution, tel Spike Lee. Ses films à succès (dont Mo’ better blues, 1990), comme ceux de Clint Eastwood (Bird, 1987), témoignent du fait que le jazz est enfin sorti du ghetto, même si la musique à l’écran reste souvent édulcorée voire sirupeuse.
L’auteur fait ensuite une incursion dans le milieu du cinéma français et relève son engouement pour le jazz, mode lancée par Louis Malle avec Ascenseur pour l’échafaud (1957) où le réalisateur fait improviser Miles Davis et son combo devant des séquences du film tournées en boucle – peut-être la plus belle utilisation du jazz au cinéma. On pourrait citer aussi Les Liaisons dangereuses (1960), de Roger Vadim, sur une musique des Jazz Messengers. Toutefois, les fers de lance de la Nouvelle Vague feront surtout appel à des compositeurs français dont le jazz semble plus facile d’accès (Michel Legrand et Claude Bolling). On retrouve une musique davantage improvisée chez Alain Corneau, notamment dans La Menace (1977, musique de Gerry Mulligan) et Série noire (1979), où un thème de l’orchestre d’Ellington revient en leitmotiv, et dans Autour de Minuit, de Bertrand Tavernier (1986).
Dans la seconde partie, intitulée « Du cinéma comme du jazz », l’auteur développe des parallèles intéressants entre un certain genre de cinéma « improvisé » et la musique de jazz. Dans
Shadows (1958) particulièrement, les points communs sont nombreux entre le réalisateur et le compositeur de la bande originale, Charlie Mingus. Celui-ci et John Cassavetes sont décrits un peu comme des doubles (p. 112). Ils sont tous deux indépendants et individualistes, violemment engagés dans la lutte antiraciste, et innovent tout en restant dans la continuité de leur art. Cela suffit-il pour en faire des « frères de jazz » (p. 112)? Certes, Cassavetes improvise avec sa caméra comme Mingus improvise dans sa musique. Mais, à partir de là, le propos dérive. Ce qui était une comparaison intéressante devient une identification complète : Cassavetes
fait du jazz. De même, Godard
fabrique du jazz, non quand il met Martial Solal en bande-son (l’élément le moins « jazz » d’
À bout de souffle, p. 194 ), mais quand il crée « du bruit et du chaos », du « tremblé de l’instant unique »
(ibid.). Selon moi, il s’agit peut-être d’improvisation, mais pas de jazz. L’analyse du film de Jean Rouch,
Moi, un Noir (1958), est dans la même veine : il s’agirait d’« un retour aux sources du jazz » (p. 188), alors que pas une note de jazz n’est jouée. L’argument est que Rouch pratique « l’improvisation dynamique » et qu’il fait se télescoper deux mondes, l’africain et l’occidental. L’auteur semble oublier l’un des arguments principaux du livre de LeRoi Jones,
Le Peuple du blues, qu’il cite pourtant : celui-ci démontrait que l’invention du jazz ne renvoie pas seulement et uniquement à une quelconque tradition musicale purement africaine
[8]. Malgré ces quelques divergences de vues, l’ouvrage de Gilles Mouëllic comporte de riches analyses. On reste surtout sensible à son constat un peu désabusé d’une semi-victoire : si le jazz a réussi à imposer sa musique et ses héros au cinéma, c’est à force de compromissions, quitte à véhiculer des clichés.
Régis Meyran
Herman Leonard, L’Œil du jazz, Textes réunis par Philippe Carles, Levallois-Perret, Éditions Filipacchi, 1996, ph., index
Avant de devenir un photographe de mode et de « charme » (il collabora à Cosmopolitan et à Playboy), l’Américain Herman Leonard fut un des maîtres de la photographie de jazz. Dans un superbe livre, tout en noir et blanc, Francis-Paudras, pour l’occasion concepteur graphique, et Philippe Carles, qui a réuni les commentaires de Leonard au début de chaque chapitre, ont collecté quelque deux cents photographies de l’artiste. Y sont représentés les grands musiciens du jazz américain des années 1950, parfois posant pour le photographe, parfoisse produisant en concert. Les figures mythiques défilent: Charlie Parker, Bud Powell, Ella Fitzgerald, Billie Holiday, Cannonball Adderley… et l’on est frappé par la maîtrise du cadrage et des jeux de lumière comme par la beauté du grain.
Faisons ici une première remarque. L’esthétique chez Leonard est très dépouillée : il n’y a pratiquement jamais de décor, seuls sont présents les musiciens. Il faut dire que le photographe a inventé une technique bien particulière de prise de vues en contre-jour qui accentue les contrastes naturels du cliché noir et blanc. L’un de ses effets préférés consiste par ailleurs à envelopper le personnage photographié de sa propre fumée de cigarette (un portrait fameux représente ainsi Dexter Gordon, p. 55), ce qui permet d’instaurer une ambiance, celle des boîtes de jazz mais aussi celle des tripots, voire des bouges où cette musique est née. Le climat ainsi rendu rappelle celui des films noirs hollywoodiens de la même époque, ce qui n’est pas un hasard : Gilles Mouëllic a en effet montré que les deux genres, jazz et polar, suggèrent une même vision, violente et désabusée, des grandes villes en mettant en scène l’envers du rêve américain
[9].
Mais ce livre appelle un autre commentaire. En effet, rarement un autre genre musical n’a été autant mis en photographies, comme si le jazz trouvait son prolongement naturel dans la représentation du corps des musiciens. Ceux-ci, dans l’art d’Herman Leonard, apparaissent dans toute leur sensualité : ainsi les poses langoureuses de Billie Holiday (p. 99), ou le visage grimaçant et couvert de sueur du batteur Art Blakey (p. 36). Nous touchons là à un point essentiel : ces deux registres du corps du jazzman s’inscrivent dans une dualité qui est l’essence même de cette musique, comme l’a écrit Christian Béthune
[10]. Rappelons brièvement l’intéressante idée que ce dernier développait dans les
Cahiers du Jazz : si la musique classique a tendance à « escamoter le corps physique de l’exécutant au travail par une codification rigoureuse de la gestuelle instrumentale »
[11], le jazz réintroduit le corps dans l’art occidental. En effet, le musicien s’approprie individuellement son instrument (à la fois dans les positions non orthodoxes de son corps et dans les sons inhabituels qu’il tire de son instrument) et dramatise son jeu.
Or cette dramatisation revêt deux aspects opposées : d’une part, le musicien de jazz joue sur le registre de la séduction et sa musique est associée dans notre imaginaire aux lieux de plaisir, à la sensualité, à l’érotisme ; d’autre part, il n’échappe pas à ce que Christian Béthune appelle la « polarité métabolique » du corps, puisque c’est bien le rythme qui prime et que celui-ci se fonde sur la pulsation cardiaque – en ce sens, le jazz témoigne de l’inexorable écoulement du temps duquel le corps « en survie » est prisonnier. Le corps du musicien de jazz est donc théâtralisé (mais la théâtralisation est vécue et non pas jouée, pour reprendre la distinction introduite par Michel Leiris
[12]) afin de rendre compte de « l’écart tragique »
[13] de l’homme : d’un côté l’élan passionnel de la pulsion, de l’autre la persistance du physiologique.
Voilà en réalité ce que montre Herman Leonard : la dimension organique du jazz. Celle-ci transparaît dans la musique mais également de façon très nette dans la photographie. Si les manifestations du corps « en vie » sont évidentes à travers les divers gémissements, soupirs, halètements, contorsions qui sont partie intégrante du chorus, on les voit également très bien sur les clichés du photographe où sueur et salive sont esthétisées. En outre, les musiciens arborent sur scène un certain nombre d’attributs qui sont là pour rappeler cette « insistance physiologique du corps »
[14] – on pense notamment à la serviette éponge enroulée autour du cou d’Art Blakey pendant qu’il joue ou à la cigarette fumée en plein concert, besoin artificiel mais toujours organique : autant d’éléments sur lesquels « l’
Å“il du jazz » a su s’attarder.
Allant dans le même sens que la musique qu’elle a choisie pour sujet, la photographie de Leonard déstabilise la vision occidentale de l’art, laquelle voulait élever l’âme quitte à oublier le corps.
Régis Meyran
Beyond the Blues. Township Jazz in the 60s and 70s, Photographs by Basil Breakey, Commentary by Steve Gordon, Introduction by Christopher Ballantine, Cape Town & Johannesburg, David Philip, 1997, vi + 82 p., discogr.
Ces photographies en noir et blanc rendent compte de l’univers du jazz urbain d’Afrique du Sud entre 1960 et 1970, période la plus obscure du régime de discrimination raciale. Les sévices de la politique culturelle d’apartheid ne se montrent pas ici dans leur brutalité, mais plutôt dans le repliement, la sclérose insidieuse du milieu artistique qu’elle a provoqués. Ces portraits de musiciens en répétition, en concert, ou pris dans des instants d’isolement, photographiés sans flash dans la lumière des lieux, produisent en effet un contraste subtil entre les stéréotypes picturaux universels de la musique de jazz et les fragments d’une société morose qui apparaissent par trouées. D’une part, les saxophones rutilants et rugissants, les visages crispés d’inspiration des solistes, regards perdus ou complices des accompagnateurs à l’écoute, le jeu haletant ou débonnaire du batteur, la pulsation dans les doigts du bassiste…, d’autre part une affiche déchirée représentant le premier ministre John Vorster, recouvrant partiellement le programme d’une soirée musicale, la file des mineurs devant une usine du Transvaal vue de la fenêtre d’une salle de répétition, le public très clairsemé aux concerts, les pianos d’étude déglingués qu’on entend désaccordés. Au-delà de cette première impression de feuilletage, le lecteur trouvera, au fil des annotations biographiques et anecdotiques, une prosopographie, incomplète mais assez représentative, des principaux talents de la scène du jazz sud-africaine progressivement rongée par l’exil.
Le jazz a côtoyé les musiques populaires sud-africaines en renouvelant avec elles les échanges anciens et particulièrement prolifiques dans ce domaine entre les peuples africains et européens. En Afrique australe, ces brassages musicaux ont produit une grande variété de styles élaborés par des rencontres brutales, des associations incongrues, des combinaisons inédites de codes musicaux. Ces métissages ont été amplifiés au XXe siècle par les apports de divers courants musicaux afro-américains : les gospels surajoutés à l’hymnologie protestante, le ragtime et le Dixieland interprétés, l’un par des troupes itinérantes, l’autre par des orchestres, le succès international des enregistrements de swing et de be-bop, et plus tard de rhythm and blues, de funk, de disco, de rap… L’histoire de ces courants musicaux a été exhumée par des études qui font ressortir la complexité et la diversité inextricable des relations interculturelles nouées sur le sol sud-africain. L’ouvrage de David Coplan sur les arts du spectacle dans les
townships a été traduit en français
[15]. Christopher Ballantine, qui signe ici la préface, a publié une étude similaire sur les « années folles » sud-africaines, marquées par les rythmes du
marabi
[16]. En France, Denis-Constant Martin a consacré plusieurs articles
[17] aux musiques sud-africaines contemporaines et leur rôle corrosif dans l’effritement de l’apartheid et les possibilités qu’elles offrent pour reconstruire des passerelles culturelles très endommagées. Ces travaux ont montré l’extravagante créativité des artistes sud-africains à contre-courant des fractures économiques et sociales, des dérives totalitaires et des diverses formes de violences dans lesquelles ils se produisirent. Les mélanges qu’ils ont fabriqués ont donné de leur pays une image bigarrée, insupportable à ceux qui promouvaient un racisme institutionnel.
L’apartheid ne s’est pas immédiatement exercée sur les arts. L’industrie du disque et du spectacle était encore très florissante dans les années 1950, et les expériences novatrices, voire contestataires, étaient encouragées par les libéraux de tous bords. Mais les lois ségrégationnistes finirent par s’appliquer aussi à la création musicale en commençant par détruire les quartiers cosmopolites de Sophiatown dans la banlieue de Johannesburg et celui de District Six près du Cap, qui furent les creusets de l’innovation artistique. Ensuite, les salles ouvertes à tout public furent fermées ou contraintes de se plier aux réglementations visant à l’isolement méthodique de chaque communauté raciale. Cette pratique s’étendit à la diffusion radiophonique et à la production discographique en cloisonnant chaque auditoire dans des traditions standardisées ou des styles modernes aseptisés
[18]. Les musiques destinées à n’être écoutées que par les publics « bantous » furent ainsi fortement retribalisées.
Dans ce contexte, le jazz et toutes les musiques ethniquement inclassables ont souffert de restrictions considérables de leurs possibilités d’expression, forçant la plupart des musiciens à préférer l’exil à l’occasion de concerts à l’étranger. L’hémorragie commença avec le trompettiste Hugh Masekela dès 1960, suivi de Dollar Brand (connu plus tard sous le nom d’Abdullah Ibrahim) en 1962, puis de Chris McGregor et des autres membres du groupe des Blue Notes
[19], pour ne mentionner que les figures les plus célèbres. Tout en se faisant connaître sur la scène internationale, ces jazzmen ont pu développer leur style au contact d’autres artistes, enrichir leurs formes esthétiques par des études musicales approfondies, mais ils continuèrent de puiser leur inspiration dans le répertoire sud-africain. Certains ne renoncèrent pas à voyager en Afrique du Sud pour de courtes visites ou des concerts avec leurs confrères restés au pays. Ces échanges permirent au jazz sud-africain d’échapper à la léthargie qui le menaçait. L’enregistrement de l’album
Manenberg
[20], en 1974 à Cape Town, par Dollar Brand/ Abdullah Ibrahim et Basil Coetzee a ainsi fait rejaillir des mélodies populaires anciennes retravaillées avec un jeu de jazz affiné et accessible à un large public, qui salua ce disque par un immense succès, acquis essentiellement par le bouche à oreille et une diffusion sous le manteau.
Les photographies de Basil Breakey illustrent bien cette précarité mêlée de fièvre créatrice dans un ouvrage bâti en trois temps, correspondant à trois lieux. D’abord à Johannesburg en 1963 et 1964, où la Dorkay House était le vestige décrépi de Sophiatown à son âge d’or. Nous y voyons surtout Chris McGregor et les Blue Notes accompagnant d’autres jazzmen de la scène jo’bourgeoise tels que les vétérans Kippie Moeketsi ou Early Mabuza, qui demeurèrent des piliers du jazz sud-africain. D’autres artistes, restés eux aussi en Afrique du Sud, figurent sur quelques clichés pris lors d’un concert donné en 1968 au Swaziland pour célébrer l’indépendance accordée à ce pays qui deviendra une enclave de relative liberté. Enfin à Cape Town, au début des années 1970, nous sommes pris dans une série plus turbulente de concerts où réapparaissent sur scène Louis Moholo pour une brève tournée, et Dollar Brand/Abdullah Ibrahim lors d’un séjour plus long, préparatoire de Manenberg avant un retour à l’exil.
Le photographe a su capturer ici l’ardeur et l’inquiétude, la puissance sonore de chorus endiablés et la patiente alchimie de la répétition, faisant écho aux mots de Lewis Nkosi, journaliste et écrivain originaire de Durban, cités fort à propos en introduction : « C’est une musique dont les racines plongent dans une vie d’insécurité, dans laquelle un seul instant d’épanouissement, d’amour, de lumière, est extraordinairement plus important qu’une vie tout entière. Dans une situation où la violence est endémique, où un homme n’évite les balles de la police que pour être planté par la lame d’un malfrat, est apparu un son exubérant, plus intuitif que partout ailleurs hors des États-Unis, pour rendre ce que le jazz est censé célébrer : l’étincelle d’amour, de désir, de bravoure, de force, d’accomplissement, et toute l’ardeur de la danse où l’instant présent est pour le corps tout ce qui compte. »
[21]
Éloi Ficquet
Glenn Hinson, Fire in my Bones, Transcendance and the Holy Spirit in African American Gospel, Photographs by Roland L. Freeman, Philadelphia, University of Pennsylvania, 2000, x + 408 p., bibl., index, ill. (« Contemporary Ethnography »)
S
i le chant religieux afro-américain a fait l’objet de nombreuses études d’ensemble, historiques, sociologiques et musicologiques
[22], les travaux consacrés aux occasions dans lesquelles se manifestent à la fois ses fonctions spirituelles, esthétiques et sociales sont beaucoup plus rares
[23]. L’originalité du livre de Glenn Hinson est de relater un événement : la célébration, en 1993, du 21
e anniversaire d’un duo religieux féminin, les Branchettes, appartenant à la Long Branch Disciple Church (rattachée à la nébuleuse des Églises sanctifiées), du Comté de Johnston (Caroline du Nord). Il est en effet fréquent que les ensembles de chanteurs religieux saisissent des occasions particulières pour inviter d’autres groupes, amateurs le plus souvent, avec parfois quelque vedette professionnelle, à se produire en leur temple, devant leur congrégation. Pour les sanctifiés, il ne s’agit pas là seulement d’un concert mais d’un véritable service. D’une nature particulière, toutefois, puisque le chant y occupe une place prééminente et qu’à la différence des cérémonies dominicales, il y est proposé comme un spectacle (séparation chanteurs/congrégation ; présence de vocalistes extérieurs à la paroisse, parfois même d’une Église différente).
Glenn Hinson décrit très minutieusement cette cérémonie, il en montre l’organisation : d’abord un service de dévotions qui comprend des louanges collectives, le chant par la congrégation d’une hymne, une lecture des Écritures (souvent en ce cas, tirées du livre des Psaumes), une prière et le retour au chant congrégationnel (en général, d’un spiritual) ; une transition consistant en un discours d’accueil, une réponse à ce discours, une introduction par le maître (ou la maîtresse) de cérémonie ; enfin, le « programme » de gospel. Cette description permet à l’auteur de mettre en évidence les fonctions religieuses du chant, à la fois message de foi et louange au Seigneur : lorsqu’il est congrégationnel
[24], il manifeste l’insertion de l’individu dans la communauté des fidèles et permet de forger « le sentiment d’être-ensemble » (p. 91) ; lorsqu’il est le fait de spécialistes, il devient ministère qui vise, par le pouvoir des mots et de la musique, à enseigner et élever l’esprit de l’auditoire. De la même manière, le relevé minutieux des comportements et discours des divers acteurs du service jette les bases d’un lexique du parler des fidèles et de leurs langages corporels.
L’extrême détail avec lequel le service est rapporté rend cet ouvrage réellement exceptionnel. Mais il a d’autres ambitions : il veut aussi faire comprendre, ou plutôt ressentir, ce qui s’y produit du point de vue des fidèles, qualifiés selon la terminologie en vigueur dans les Églises sanctifiés de « Saints ». Et c’est à ce point qu’il devient discutable. Car l’auteur oppose fermement faire ressentir à expliquer ou analyser. Son texte suit une structure solide : description d’un moment du service ; énoncé de la question soulevée par ce moment ; évocation d’événements similaires susceptibles d’éclairer le moment étudié ; entretiens avec des « Saints » particulièrement compétents ; leçons tirées de l’ensemble des expériences et avis recueillis. Derrière cette structure, on voit se profiler les présupposés méthodologiques adoptés par Glenn Hinson : d’une part, « …pour comprendre l’expérience sanctifiée du chant, on doit comprendre – et, en fin de compte, ressentir – le pouvoir de l’Esprit » (p. 2) ; de l’autre, « [e]xplorer ces mondes [les mondes de la métaphysique et de l’expérience partagés par les participants] implique de reconnaître et d’adopter les sources d’autorité reconnues par les croyants » (p. 7). L’étude se donne pour but de restituer des vernacular understandings (p. 8) et le lecteur réalise que, bien davantage qu’une enquête ethnologique, ce livre est le récit d’une conversion, de l’acceptation de l’« onction » permettant la « re-naissance » (p. 26). Dès lors, le texte de l’ethnographe (terme que l’auteur emploie pour se désigner) ne peut plus être autre chose qu’une glose sur les propos recueillis auprès d’interlocuteurs baptisés, dans le jargon de la correction politique, « consultants ». Pour une telle entreprise, le film serait un support plus adéquat que ce pavé pesant, d’autant plus qu’il n’en ferait pas disparaître le non-dit : l’entretien n’est jamais neutre, les propos des autres ne sont jamais retranscrits, sélectionnés, ni interprétés sans intervention de l’auteur ; le montage cinématographique reproduirait les mêmes biais que l’écriture mais, s’agissant de chant, le résultat serait peut-être plus plaisant…
Glenn Hinson, qui enseigne l’anthropologie à l’Université de Caroline du Nord, campus de Chapel Hill, voudrait proposer une nouvelle ethnographie de la religion prenant pleinement en compte l’expérience intime des croyants. Il se lance dans une critique de l’anthropologie, réduite à des procédures de rationalisation du surnaturel qui relèvent, selon lui, d’une « tromperie subtile » (p. 333). Ce faisant, il jette l’anathème sur les notions de culture, d’habitus, de socialisation, de représentation sociale ; il s’interdit d’explorer les fonctions communautaires ou politiques des phénomènes qu’il décrit et demeure sourd à leurs appels symboliques (la récurrence du thème liberté dans les cantiques qu’il cite n’est même pas notée). L’ethnographe « sauvé » bénéficie sans doute d’une sainte inspiration, cela ne l’empêche pourtant pas de s’empêtrer dans ses raisonnements. La question centrale de cet ouvrage semble bien être, finalement : comment reconnaître la vérité dans les comportements des acteurs (pasteurs, diacres, chanteurs, fidèles) du service? Comment savoir que la « conduite »
(drive) musicale, le bouleversement verbal ou corporel sont le signe de l’onction
[25] accordée par l’Esprit Saint, et non d’une intervention satanique? Car Satan peut s’infiltrer dans toutes les manifestations de la foi (p. 119). L’excès, la répétition mécanique de certains procédés suscitent le doute quant à la sainteté de certains comportements et seuls « ceux qui sont dans l’Esprit reconnaîtront l’Esprit » (p. 141). Cela ne facilite guère la transmission du savoir tiré d’une enquête et, de toute manière, aucune certitude n’est permise puisque le sentiment d’être sauvé n’est pas une garantie de l’être véritablement (p. 343)…
Ne reste donc que la description. Ce livre peut alors être lu comme un document : le compte rendu précis d’un type de service mal connu en dehors des communautés qui le pratiquent ; un commentaire sur les fonctions du chant dans les Églises sanctifiées construit à partir d’une théologie orale, largement partagée dans ces Églises.
Denis-Constant Martin
Les Cahiers du Jazz, Revue trimestrielle, 11 numéros, de septembre 1994 à mai 1997, Paris, PUF
De 1959 à 1967, Les Cahiers du Jazz se voulurent un lieu de débats pour critiques, musiciens et amateurs. Certains des articles publiés alors ont aidé à mieux comprendre les forces profondes qui travaillaient le jazz à cette époque et ont durablement marqué son évolution. C’est le fil de cette réflexion éclairée qu’ont voulu renouer Lucien Malson et l’équipe des Cahiers (nous retrouvons d’anciennes signatures, de nouvelles apparaissent) en reprenant la publication de la revue en 1994 – celle-ci devra s’interrompre après onze livraisons, en 1997.
Quelle est donc la question qui agite la critique de jazz en France au cÅ“ur des années 90? Celle des limites. Partant, celle de la définition du jazz. Voilà qui n’est pas nouveau, dira-t-on. Et peut-être qu’on se trompera. La question de la définition du jazz n’est pas en effet automatiquement liée à celle de ses frontières. Elle a plus souvent été posée en référence à ses caractères constitutifs – la querelle du be-bop fut de ce point de vue-là exemplaire. C’est donc bien ce qu’il est advenu au jazz durant ce dernier quart de siècle qui amène à présenter le débat aujourd’hui en ces termes.
Esquissons un tableau : les propositions les plus révolutionnaires des années 1960 se sont accomplies ; elles ont porté leurs fruits sans mettre fin aux formes qui préexistaient. Dans le n° 9, deux saxophonistes se croisent, Eric Dolphy, figure du passé qui annonçait l’avenir, et Branford Marsalis, figure du présent qui scrute le passé. Des caractères du jazz (faut-il voir là aussi un effet de l’explosion free?) se rencontrent dans nombre de musiques qui ne sont pas du jazz. Il existe des tentatives de fusion (jazz-rock, latin-jazz, flamenco-jazz, etc.), mais le plus souvent les traits jazzistiques sont adoptés sans se poser de questions. « Ce jazz devenu manteau d’Arlequin, auberge espagnole et fourre-tout providentiel », déplore André Clergeat (n° 1, p. 88). Dans le même temps, à l’intérieur du jazz, des musiciens poussés par le désir de nouveauté abandonnent ce qui pour d’autres constituait l’essentiel : où est le beat? où est le swing? La question, un moment dévastatrice, que posait en 1986 l’une des plus fines plumes de la première série des
Cahiers, Michel-Claude Jalard, « Le jazz est-il encore possible? »
[26], a reçu une réponse. Oui, le jazz est possible : des musiciens le jouent, le public les applaudit. Constat d’évidence que font pareillement Frank Ténot et Lucien Malson. À ceux qui interrogent « Est-ce encore du jazz? », le premier rétorque : « En était-ce en 1920? » (n° 11, p. 15). Et le second rappelle qu’aujourd’hui comme toujours, c’est le travail de la critique que d’évaluer les « continuités » et les « ruptures » (n° 11, p. 6).
D’autres ont une vision plus romantique : « Le jazz, affirme Francis Marmande, ne peut avancer qu’en acceptant son propre sacrifice » (n° 6, p. 13). Possible oui, mais est-il encore une aventure? Didier Levallet tient à distinguer « ce qui reproduit le jazz, et ce qui prend le risque de le créer encore » (n° 11, p. 45). Xavier Prévost ose une proposition qui rend compte à la fois de la singularité du jazz et de son évolution actuelle : « le jazz comme un moment, défini, de l’histoire de la musique à laquelle il apporte un langage spécifique et nouveau, produit par la culture afro-américaine, et développé par elle, puis hors d’elle, selon les codes initiaux enrichis d’apports successifs » (n° 6, p. 19). Mais il pointe en même temps ce qui, dans l’universalisation du jazz, peut lui être fatal : à distribuer sans compter ses propriétés pour féconder les autres musiques, le jazz risque de se retrouver en parties partout mais plus nulle part tel qu’en lui-même. Devant cette incertitude, le retour aux Å“uvres s’impose – de celles qui donnent à entendre le jazz à nul autre pareil. Il est symptomatique, bien que fortuit, que cette série s’ouvre avec une analyse du West End Blues « fondateur » de Louis Armstrong et se ferme avec l’évocation des « ritournelles » d’Albert Ayler (Spirits, Holy Holy, Love Cry) qualifiées de chefs-d’Å“uvre par Jean-Louis Chautemps.
Mais ce débat n’épuise pas la richesse des onze livraisons, loin de là. L’histoire y trouve sa place, notamment celle du jazz en France, avec de nombreux témoignages de première main. Si l’on voulait une preuve qu’avec le jazz souvent la chronique se confond avec la légende, il suffirait de lire le récit, par Roger Luccioni, du concert qu’il organisa le 20 avril 1961 à l’Alcazar de Marseille, avec Bud Powell et Thelonious Monk au même programme (n° 2). Gérard Conte nous éclaire sur La Nouvelle Orléans des origines et sur l’état présent du New Orleans Revival (n° 1, n° 5, n° 6). La critique se taille la part du lion avec des études monographiques (le genre de textes que les magazines de jazz ont cessé de publier) de Georges Paczynski sur Kenny Clarke (n° 2, n°4) puis sur Art Blakey (n° 8), de Laurent Briffaux sur Scott La Faro (n° 5, n° 6), de Ekhehart Jost sur Don Cherry (n° 8, n° 11). Laurent Cugny, arrangeur-compositeur, Jean-Claude Fohrenbach, Jean-louis Chautemps, Éric Barret, tous trois saxophonistes, apportent le point de vue des praticiens. Dans un article écrit en 1986 (et donc publié en 1997, in extremis, dans le dernier numéro de cette série), André Hodeir présente et explicite le concept d’« improvisation simulée ». C’est pour lui l’occasion d’une réflexion sur le rapport entre partition et exécution, entre compositeur et soliste dans le jazz. Il apparaît que « l’improvisation simulée » (Hodeir emploie aussi l’expression « composition personnalisée ») n’est guère différente de ce que Charles Mingus appelait « composition spontanée »: la première a recours à l’écriture, la seconde se fie à l’oralité. En la matière, Mingus et Hodeir choisissent le même modèle : Duke Ellington.
Une autre série d’articles met en lumière la place du jazz dans la création artistique et intellectuelle contemporaine. Philippe Fréchet, Jean-Paul Levet, Camille-Pierre Laurent recensent les apparitions du jazz et du blues dans la littérature (romans et essais), française et américaine, et dans la poésie (n° 3, n° 4, n° 5, n° 7, n° 9). Robert Sacré présente Jazz et Toni Morrison, « griot africain-américain », parallèlement à Florence Martin qui évoque « les drôleries du blues » (n° 3). Rendant compte de deux ouvrages de Francis Marmande et de Gérard Genette, Lucien Malson ouvre une comparaison entre l’Å“uvre de jazz et l’Å“uvre picturale (n° 4) sur laquelle il reviendra dans le cadre d’une méditation sur création et reproduction (n° 11). Les questions d’enregistrement, de duplication et de diffusion sont au cÅ“ur de la livraison consacrée au disque (n° 10). Les différentes contributions de ce numéro spécial réussissent à mettre de l’ordre dans un maquis particulièrement touffu, tout en apportant de nombreuses informations. Nous apprenons par exemple que c’est seulement en 1946 qu’eut lieu la première publication d’un disque de jazz enregistré en concert public.
Ces mêmes questions prennent un tour plus anthropologique avec le dossier « Sur le blues de Chicago. Quatre décennies de recherche française » (n° 5), composé par Jean-Marie Prévos, qui est en même temps une contribution importante, parce que précise et détaillée, à l’histoire de la perception de la musique noire en France. Il apparaît que l’activité de recherche et de documentation dont le blues fut l’objet a contribué à le détacher du jazz. Dans le n°3 déjà, Gérard Herzhaft s’employait à mettre en évidence le lien entre les conditions particulières de l’enregistrement et de la circulation des disques (« race series » des grandes firmes et petits labels locaux indépendants mais éphémères) et la dimension communautaire du blues. Anthropologie encore avec l’article en deux épisodes de Christian Béthune, « Body and soul » (n° 2 et n° 4) où l’auteur se propose de montrer « sur quelles bases esthétiques, une figuration du corps prend forme dans le jazz » (n° 2, p. 56). L’apport du jazz n’est pas tant de faire place à l’Éros (ce que l’oreille occidentale a retenu avec complaisance) que de refuser d’instaurer « une solution de continuité entre l’expérience esthétique et les processus les plus naturels de la vie » (n° 2, p. 62). Anthropologie enfin avec une de ces interrogations dont les amoureux du jazz ne se lassent pas de disputer : « les blue-notes existent-elles? » (n° 3). Occasion, pour Jacques B. Hess, d’illustrer l’« éveil intelligent » que Malson assignait pour vocation aux Cahiers du Jazz : si les descendants des Africains déportés en Amérique ont introduit les blue notes dans la gamme tempérée occidentale, rappelle-t-il, « ce n’est sans doute pas par une incapacité qui serait due à un défaut de leur système vocal et auditif, mais parce que cette inflexion était pour eux érigée en valeur » (n° 3, p. 10).
Ce début de l’an 2001 voit la parution du n° 1 d’une troisième série des Cahiers du jazz (Édition Alive) ; c’est une bonne nouvelle.
Patrick Williams
Alain Gerber, Fiesta in blue. Textes de jazz, I & II, Paris, Éditions Alive, 1998, 242 p. & 287 p. Lester Young, Paris, Fayard, 2000, 296 p.
S’
il fallait une preuve qu’il existe une spécificité française en matière de critique de jazz, les deux volumes de
Fiesta in Blue pourraient prendre place aux côtés de
L’Improviste, en deux volumes également
[27], de Jacques Réda : la critique-qui-est-de-la-littérature. Il ne s’agit pas de faire du jazz un cadre ou une atmosphère, ce qui arrive dans de nombreux romans. Pas non plus de le prendre comme modèle lyrique et rythmique d’une poésie, ce qui a été plus d’une fois tenté. Et pas non plus de musicologie élégamment écrite, ce qui n’est pas une rareté dans ce domaine. Il s’agit bien d’apporter un éclairage sur une
Å“uvre ou sur un musicien, c’est-à-dire de critique ; mais en usant de la comparaison et de la métaphore. Les mots alors, en même temps qu’ils décrivent la musique, parlent d’autre chose. La différence d’attitude entre Réda et Gerber suffit à montrer que nous n’avons pas affaire à une école. Pour le premier, l’évocation d’une personnalité ou l’examen d’une
Å“uvre est à chaque fois l’occasion de redessiner la carte du jazz, celle d’un territoire indéfiniment parcouru et qu’il n’imagine pas de quitter. Gerber ne songe pas plus à s’en éloigner, mais pour lui, « sa vérité, la musique ne la trouve qu’en dehors d’elle-même » (
Lester Young, p. 236) ; aussi ne cesse-t-il de montrer comment l’amour du jazz apporte une compréhension singulière du monde.
Les textes courts (de une à neuf pages) qui composent Fiesta in Blue sont des notes de livret pour des CD, des préfaces, des présentations pour l’émission de radio « Black and Blue », quelques chroniques pour des magazines. D’un texte à l’autre, le genre et le ton changent. Nous avons des portraits, des aperçus critiques, des mises au point polémiques, des souvenirs… Les figures les plus illustres du jazz (Louis Armstrong, Stan Getz, Dizzy Gillespie, Coleman Hawkins, Charlie Parker, Django Reinhardt, Sonny Rollins, Fats Waller…) voisinent avec des talents oubliés ou méconnus (Daniel Huck, Roger Humphries, Frank J. Melville, Rose Murphy, Pinky Winters…). Pour certains, le portrait gerbérien se veut réhabilitation : Henry Red Allen, Jimmy Rowles, George Russell… Textes de circonstances donc et textes d’humeur : facilité de plume et goût pour la formule, érudition qui ne s’affiche pas et absence de souci didactique. Mais Gerber est un « passionné scrupuleux » et alors même qu’il semble laisser parler ses préférences, il dresse un portrait d’anthologie qui, en même temps, révèle sous un jour nouveau des personnalités que nous pensions bien connaître : Fletcher Henderson, Jimmie Lunceford, Jack Teagarden, Art Tatum… Pour Billie Holiday, l’éclairage se fait plus intime ; le lecteur a l’impression qu’au fil des douze séquences qui lui sont consacrées, il entre peu à peu, au fil des jours dirait-on, dans sa familiarité.
Souvent la pertinence critique est atteinte d’une seule pointe, mais vive : le mot juste (« ses longues phrases enchaînant les notes célibataires », à propos de Charlie Christian, p. 156, I ; « Que diriez-vous d’un poète dyslexique? », de Dave Tough, p. 192, II) ou la formule qui livre la clé d’un style (« Rassembler, disperser. À l’une et l’autre de ces tentations permanentes, Solal refuse d’accorder sa préférence », p. 64, II). Sans s’interdire la facilité (« Quand les durs portaient des chapeaux mous »: Coleman Hawkins) ou le burlesque (« Roi de la jungle, Rimbaud de la sourdine, Copernic du débouche-lavabo, champion toute catégorie de la vocalisation »: Bubber Miley, p. 73, II), Gerber s’applique à construire des ponts entre l’art et le destin des créateurs, de manière fulgurante pour Charlie Parker, « musicien initié au malheureux secret d’aller plus vite que la musique, il avait brutalement touché aux limites du temps » (p. 99, II). Le moraliste, au sens du XVIIe siècle, n’est pas loin. Voici la réflexion que lui inspirent les dernières années de Django Reinhardt : « Découragé à la pensée de cette tâche infinie : se faire seigneur de soi-même lorsqu’on a dominé tous ses rivaux » (p. 127, II). Pour Django encore, pour Sonny Rollins, pour « Louis et Charlie », la prose se fait poème. Alain Gerber aime la nostalgie (« leurs chansons avaient plus d’expérience qu’eux-mêmes », p. 186, II). Il aime aussi les figures de style, et parmi celles-ci, plus particulièrement l’oxymore. Comment s’étonner alors qu’il consacre un ouvrage à Lester Young? Lester Young dont le génie, affirme Gerber, « traduit une sorte d’exubérance désespérée ou de mélancolie euphorique », Lester Young qui possédait « le secret de la volubilité paresseuse et de l’abandon pugnace » (p.231 et 4e de couverture).
On a l’impression de lire une histoire de flibuste, quelque chose comme L’Île au trésor mais aux États-Unis en plein xxe siècle. Pourtant, dans ces pages, rien n’est fiction. L’ouvrage n’est pas non plus une biographie. Et pour évoquer les épisodes les plus dramatiques de la vie du saxophoniste, Gerber se garde de tout pathétique. Les dix chapitres et les « quelques repères chronologiques » qui les précèdent se présentent plutôt comme une écoute commentée de quelques Å“uvres de Lester Young et de certains de ses contemporains ; en témoignent les références discographiques qui, judicieusement placées entre les paragraphes, émaillent le texte. L’auteur semble prendre plaisir à déjouer toute attente romanesque. C’est par exemple dans le chapitre consacré à la rencontre avec Billie Holiday qu’il place l’analyse la plus fouillée du style du saxophoniste (pp. 204-206). Mais c’est en procédant de la sorte qu’il montre comment la critique-qui-est-de-lalittérature se distingue de l’art du romancier, du chroniqueur, du mémorialiste et… du critique. Dans tout destin, toute vie qui devient un destin, il y a un enjeu. La connaissance de cet enjeu – pour Lester Young : la fidélité à soi-même, en musique et en tout domaine, mais en musique d’abord – permet de donner à tout événement son poids exact et sa juste place dans un parcours biographique. Rien n’apparaît plus anecdotique ou fortuit. Le lecteur comprend qu’il est essentiel de faire l’histoire du chapeau de Lester.
L’élégance du « Président » (le surnom du saxophoniste) a été d’assumer sans jamais faire de concessions, et sans effet de manches, ce qui est la vocation du jazz : « une perception critique du monde, une aventure de la conscience, un nouveau type de relation au réel » (p. 233). Il l’a fait dans toutes les circonstances de la vie, lucidement, méthodiquement, et avec une inimitable nonchalance (« Son extrême relâchement musculaire est d’ordre culturel », ibid.). « Un nouveau mode de vie », suggère Alain Gerber, pour ajouter aussitôt « un nouveau mode de vie rythmique » (p. 234). Les extraits d’interviews confirment ce Lester serein, curieux, jugeant clairement tout ce qui se passe autour de lui.
À la fin de Fiesta in Blue, s’interrogeant sur la « charge onirique diffuse » dont la musique de jazz est porteuse, Gerber constate qu’« on ne se raconte pas d’histoires avec Freddie Hubbard, mais beaucoup avec Bix Beiderbecke, Miles Davis ou Chet Baker » (p. 231, II). Est-ce un aveu? Choisir le jazz parce qu’il permet de raconter des histoires? Peut-être… Mais il y faut alors une manière toute spéciale de raconter, presque un genre littéraire à soi seul, car « ce sont là des histoires très véridiques avec lesquelles tous les mythes ne peuvent pas rivaliser » (p. 193, I).
Patrick Williams
Philippe Carles & Jean-Louis Comolli, Free jazz / Black power, Paris, Gallimard, 2000, 438 p., discogr. (« Folio »)
A
près avoir récemment réédité dans la collection « Folio » un des textes majeurs sur l’histoire des musiques noires américaines,
Le Peuple du blues, de l’écrivain new-yorkais LeRoi Jones
[28], les Éditions Gallimard poursuivent dans cette veine en proposant, dans cette même collection, la troisième édition
[29] d’un essai tout aussi érudit et percutant sur la dimension politique du jazz, rédigé en 1971 par deux critiques de
Jazz Magazine qui représenteront par la suite la nouvelle jazzistique française, grâce notamment au
Dictionnaire du jazz qu’ils publieront (avec André Clergeat) à partir de 1988
[30].
Signalons d’abord la nouvelle préface, superbe. Virevoltante et clopin-clopante, réflexion poétique sur l’improvisation musicale, toujours en quête de l’improbable, de l’impensé, de l’inouï, en reconquête d’un nouveau monde à défricher, à déprogrammer. Les auteurs y constatent avec un certain dépit ce que le free jazz, ou la « chose nouvelle » (New Thing), qui rejetait rejetait l’étiquette de « jazz », est devenu depuis 1971 : perfectionnement toujours croissant du « calibrage du jazz-consommation » (p. 21), l’accoutumance lénifiante qui en procède, et cependant lutte sourde et corrosive des musiques free, résurgentes malgré toutes les récupérations dont elles ont été, elles aussi, l’objet. Face à l’envahissement des musiques algorithmées, synthétiques, les auteurs sont spécialement attentifs aux discordances, aux entrechoquements des corps à corps, aux accords dissonants. Dans l’en-deçà des épidermes lissés, inaltérés par les atteintes de l’existence, fabriqués et désirés comme tels, ils font ressortir la profonde et puissante affinité de l’improvisation à la boiterie du corps, à ses sécrétions, à ses cicatrices.
Notons aussi une copieuse discographie sur le free jazz de près de trente pages, d’autant plus utile que sa réactualisation indique les rééditions en CD des disques vinyles et leur disponibilité sur le marché actuel. Cette recension s’achève par la mention d’une compilation récemment parue regroupant sur trois CD des artistes enregistrés sous le label européen
BYG/Actuel entre 1969 et 1971
[31]. Leur écoute est le meilleur moyen de se rendre compte de la force violente, ravageuse, mais aussi sophistiquée, drôle et dérisoire, de ces expériences poussant à bout l’improvisation, jusque dans ses impasses
Ce livre ne traite pas spécifiquement de la musique free jazz et de l’implication de ses interprètes dans le mouvement nationaliste afro-américain revendiquant le « black power », mais est bâti sur les combinaisons sous-jacentes – free Black, jazz power – suggérées par l’articulation de ces deux slogans. Partant de la déconstruction violente qu’imposait le free jazz aux conventions par lesquelles on avait cru pouvoir définir le jazz, les auteurs notent la corrélation de cette insurrection musicale avec le militantisme radical afro-américain (dont le fer de lance était le Black Panther Party). Une telle convergence entre préoccupations esthétiques et contestations politiques n’était pas seulement contextuelle ; elle révélait les « contradictions et forces à l’Å“uvre dans l’histoire commune de la musique et des luttes noires en Amérique » (p. 128). Dans cette perspective les auteurs entreprennent de « montrer où, sous et contre quoi cette musique s’était faite » (ibid.). Ils proposent ainsi une histoire du jazz rompant avec les canons du genre limités à l’énumération chronologique de courants musicaux, distingués par une complexification croissante, portée en particulier par les innovations de génies improvisateurs. Ici, d’autres mécanismes sont mis au jour au moyen d’une grille de lecture manifestement marxiste, retraçant l’histoire de l’exploitation capitaliste de la force de travail (esclave ou salariée) des Noirs en Amérique du Nord qui y opposèrent des mouvements de révoltes organisés, contrecarrés à leur tour autant par la répression et la ségrégation exercées par le pouvoir blanc-anglo-saxon-protestant que par l’assimilation des valeurs morales et esthétiques dominantes par une petite bourgeoisie noire. Dialectique qui s’observe également dans l’émergence des courants musicaux du jazz.
Pour fonder leur approche, les auteurs empruntent explicitement et largement les voies ouvertes par LeRoi Jones. Comme lui, ils s’appuient sur la spécificité américaine des musiques de jazz, qui résulte d’une amnésie presque complète des cultures africaines due aux conditions traumatiques de la déportation et de l’esclavage, et pourtant créatrice et revendicatrice d’une mémoire nouvelle. « Utilisant les éléments africains résiduels [mélodiques, rythmiques, instrumentaux] dont ils disposaient encore, mais aussi en pratiquant dans leur nouveau milieu un véritable braconnage culturel » (p. 193), les descendants des esclaves africains ont repris toutes sortes de formes musicales issues des cultures européennes (hymnes religieux, fanfares, quadrilles, ballades…) pour inventer des styles musicaux dont l’originalité ne peut se réduire à l’accomplissement de processus syncrétiques tant ils expriment « des tensions non résolues et des blessures non refermées » (p. 109).
Les musiques de jazz sont en effet pensées dans leur tiraillement entre deux modes d’expression, l’un porteur de la mémoire collective des Afro-américains « constituée de rage et d’imprécations, d’insultes et de coups, historiquement reçus et musicalement renvoyés » (p. 336), l’autre étant destiné au divertissement populaire et livré à l’appréciation d’une critique, blanche et bourgeoise, prescriptive de normes, et relevant selon les auteurs d’une entreprise de colonisation culturelle. D’abord méprisées, censurées par l’Amérique blanche, les musiques noires furent parodiées, puis adaptées comme musiques de danse, écrites pour être interprétées par des orchestres professionnels, standardisées afin d’être mieux produites en série. Ces jazz « aliénés » ou « colonisés » provoquèrent cependant des réactions sur la scène musicale, dont les boppers furent les précurseurs, repoussant toujours plus loin les limites de l’improvisation, faisant sauter un à un les cadres institués par la récupération commerciale et idéologique de cette musique, et donc en prise avec les revendications politiques et sociales des mouvements contestataires afro-américains à partir des années 1940.
Cette dualité entre un jazz relevant de l’insoumission et un autre de la consommation et de la compromission est illustrée par deux figures archétypiques : le minstrel, le Blanc grimé en Noir interprétant un simulacre de musique afro-américaine, qui a préfiguré les musiques de music-hall à l’origine du jazz, et le bluesman, chanteur solitaire se lamentant sur ses problèmes et ceux de son peuple, dont la complainte incarne le « pôle de permanence de l’évolution du jazz » (p. 39). Pris dans la dialectique de leur démonstration, les auteurs vont ainsi jusqu’à renouer avec l’idée d’une authenticité, d’une « énergie cachée » (p. 303) du jazz, puisée dans le blues, cédant à la tentation d’essentialiser cette musique et ceux qui l’ont créée, travers qu’ils dénoncent pourtant dans quelques bonnes pages consacrées à la « bataille du vrai jazz » (pp. 110-116) – on songe à la querelle d’Hernani – opposant les tenants du style Nouvelle-Orléans (représentés en France par Hugues Panassié) et ceux accueillant avec enthousiasme la révolution be-bop.
À travers un prisme binaire radicalement tranché (marque d’une époque imprégnée de phraséologie marxiste), les auteurs prennent le parti d’un jazz réduit à sa dimension militante et révolutionnaire, évacuant toute possibilité d’esthétique autonome, gommant toutes les nuances, les complexités qui ont fait sa créativité. Les carcans de conventions qui sont ici stigmatisés doivent être aussi reconnus comme la ressource majeure, infiniment malléable, de ces musiques, la création d’un langage d’improvisation devenu universel par les musiciens noirs américains ayant été la meilleure réponse à la ségrégation dont ils ont été les victimes.
Éloi Ficquet
René Langel, Le Jazz, orphelin de l’Afrique, Avant-propos de Jean-Louis Ferrier, Paris, Éditions Payot & Rivages, 2001, 315 p., bibl.
I
l aura fallu trois siècles pour que naisse le jazz, et cent ans de plus pour qu’un ouvrage dont la parution prend en quelque sorte valeur commémorative si l’on admet qu’un de ses incontestables inventeurs, Louis Armstrong, a vu le jour en 1901 (ce qui n’est établi que par un certificat de baptême, lui-même douteux) en vienne à conclure au terme d’une enquête historiographique se voulant « approfondie, diverse, complexe, exhaustive, récurrente » (p. 32), que l’héritage africain de cette musique est un véritable « non-sens » (p. 245). C’est pourtant à partir d’un tel non-sens que s’est opérée en Europe la reconnaissance du jazz après la Première Guerre mondiale
[32], et que s’est définie, dans une proportion non négligeable, l’esthétique qui lui est depuis assignée par les critiques et musicologues
[33], ou instillée par nombre de ses musiciens. Se serait-on trompé? René Langel le pense et entend le prouver. Selon lui, une telle vision est historiquement, culturellement et musicalement dénuée de tout fondement : seules des considérations d’ordre éthique, idéologique, voire politique, en partie induites par la culpabilité des Blancs et la honte ou la rage des Noirs vis-à-vis de l’esclavage, auraient amené à rejeter le berceau du jazz loin des frontières du Sud profond, et à « falsifier les faits » (p. 17) de manière à étayer son origine africaine. Bien plus, se réclamer de cette origine, comme a pu le faire et le fait encore le peuple noir américain dont les élites se veulent désormais
africaines-américaines, ne peut que conduire, observe René Langel, « à un leurre, à une idée destructrice de soi-même, à une vacuité de la personnalité » (p. 33). Voilà donc une thèse provocante et qui, délibérément, s’inscrit à contre-courant. Elle n’est pas nouvelle ; en 1970, Eileen Southern la stigmatisait déjà et s’employa à la réfuter. Mais elle présente l’avantage d’être radicale, et de se vouloir démonstrative tant sur le plan organologique (le banjo, le kazoo) que musicologique (la gamme du blues). Côté pile, le texte de la quatrième de couverture enfonce donc le clou et parle d’un
mythe africain « entretenu par les exégètes du jazz », quand bien même, côté face – ironie ou paradoxe du langage –, le titre du livre lui ôterait-il de la vigueur et de sa prétendue rigueur : aux
relations généalogiques africaines que l’auteur s’attache à démonter chapitre après chapitre et à mettre en pièces « engrenage après engrenage », se substitue de fait, probablement à son corps défendant, le
lien génétique avec une terre qui demeure maternelle même si elle n’est plus nourricière. Que je sache, un orphelin, fût-il comme c’est le cas ici appelé « jazz », l’est forcément de père, de mère ou des deux à la fois. On ne se débarrasse pas aussi aisément de l’Afrique ! L’argumentation générale de l’ouvrage repose sur une idée anthropologique simple, pour ne pas dire simpliste, qui était déjà en germe, bien que traitée d’une tout autre façon, dans l’essai de LeRoi Jones
[34] et que l’on peut résumer ainsi : la déportation de milliers d’Africains dans les colonies du Nouveau Monde de même que leur longue et terrible servitude n’auraient pu que produire des effets de déculturation, si ce n’est de décervelage, qui ne laissèrent aux Noirs, devenus américains par la force des fers et bêtes de somme par la loi du marché, que l’horizon onomastique, linguistique, religieux, esthétique et, en l’occurrence, musical des Blancs. Bref, ils n’auraient pu qu’adopter la culture et la religion des maîtres en adoptant leur langue et en subissant leur fouet. Rien de ce qui rappelait l’Afrique ne pouvait donc subsister dans la mémoire collective des Africains déportés et asservis, d’autant moins, nous signale l’auteur au détour d’un des chapitres retraçant l’histoire de l’esclavage aux États-Unis – ces chapitres représentent une bonne moitié du livre –, que tout lien ethnique, langagier et familial était systématiquement brisé dès le débarquement « pour éviter toute possibilité de collusion » (p. 89) dans l’espace de la plantation, et que cette mesure s’appliquait également à la descendance. On veut bien le croire, encore que cela conduise d’une part à prêter aux négriers et aux planteurs des compétences ethnographiques et linguistiques pour distinguer qui était qui, et qui parlait quoi – compétences qu’ils n’avaient certainement pas ni ne se souciaient d’avoir –, d’autre part à dénier aux captifs des capacités de dissimulation ou de résistance, passive ou active. C’est précisément sur ce point que la démonstration de René Langel est la plus fragile et, au fond, la plus contestable. Car, du déracinement, de la déculturation, de la chosification des peuples africains, il en vient presque naturellement à se représenter leur condition et leur esprit comme infantiles, immatures, naïfs (il évoque « l’ingénuité noire » par opposition à « l’arrogance blanche », p. 36), en un mot
dépendants – ceci étant alors la cause de cela – mais sans que soient envisagés les ajustements, les retournements, les camouflages, les manipulations, les subversions parfois, l’humour et la dérision aussi, en d’autres termes cette « dialectique du maître et de l’esclave » dont le blues et le jazz offrent pourtant maints exemples. Mettre, par exemple, sur le compte de la maladresse et de l’ignorance, les premières tentatives musicales des Noirs de La Nouvelle-Orléans, qui auraient procédé par imitation, relève d’un évolutionnisme social pour le moins désuet
[35] et esthétiquement douteux (on en a dit autant des arts qu’on appelle « primitifs » et qu’on voudrait aujourd’hui nommer « premiers »). René Langel écrit en effet à propos des brass bands (je souligne les verbes et adverbes utilisés par l’auteur) : « Ni lecteurs, ni brillants techniciens dans les débuts, ces musiciens qui allaient inventer le jazz ne
pouvaient que pécher par omission. Faute de se référer à une partition, ils apprenaient les airs d’oreille. Le cornettiste, première voix de la fanfare,
jouait approximativement la mélodie, le deuxième, devant la difficulté de l’unisson, tentait un contre-chant, de même que la clarinette et le trombone, qui se
frayaient un chemin l’une dans l’aigu, l’autre dans le grave. Ce qui produisait une joyeuse cacophonie ponctuée des frappes de la grosse caisse et des cymbales » (p. 215). Eileen Southern (que l’auteur cite dans sa bibliographie mais que, curieusement, il écarte de ses développements) avait cependant montré, textes à l’appui (journaux de plantation), que des esclaves noirs avaient acquis une sérieuse culture musicale depuis le milieu du
xviiie siècle et étaient volontiers sollicités par les maîtres pour agrémenter leurs soirées ou leurs « parties ». En outre, la venue en France, à la fin de la Première Guerre mondiale, de la fanfare de James Reese Europe, forte d’une cinquantaine d’instrumentistes noirs, avait fait une telle sensation que les musiciens de la Garde républicaine utilisèrent ses orchestrations… Où est l’imitation?
Que l’antiphonie (le procédé appelréponse) des chants religieux (gospel songs) ou profanes (work songs) noirs soit présente dans les psaumes de la liturgie chorale méthodiste ou baptiste des maîtres, que des états d’exaltation collective et de transes aient été recherchés par des sectes religieuses blanches, ne constituent pas des arguments suffisants pour dénier au jazz tout héritage africain. La relation de concomitance sur laquelle insiste l’auteur n’est pas une relation de causalité. Plus intéressant aurait été de fouiller la perspective, juste esquissée ici, en termes d’apports respectifs des musiciens noirs et blancs à l’histoire musicale du jazz. Mais à trop vouloir retracer cette histoire à contre-courant, l’auteur n’a pu éviter certains écueils qui le conduisent, entre autre, à décréter que le free jazz est une antimusique (p. 14), ni même certaines dérives comme, par exemple, l’affirmation (p. 220) selon laquelle la liberté que les Noirs auraient prise dans l’approche de la musique et de l’instrument, « faite d’ignorance, de maladresse bien exploitée, devait s’ériger en système ». À trop vouloir également aller contre les idées reçues, on risque fort d’en importer de nouvelles mais qui se trouvent être fort anciennes, tel le stéréotype du Noir frappé d’ingénuité.
Jean Jamin
Histoire et épistémologie
Daniel Dubuisson, L’Occident et la religion. Mythes, science et idéologie, Publié avec le concours du Centre national du livre, Bruxelles, Éditions Complexe, 1998, 334 p., index, bibl., (« Les dieux dans la cité. Religion et sociétés »)
Le fait de considérer la notion de religion comme allant de soi suffit-il pour affirmer qu’il existe bel et bien un principe ultime des religions et que l’attitude religieuse est un caractère foncier de l’homme? Plus encore, l’anthropologie doit-elle vraiment utiliser cette notion comme une catégorie analytique? Dans cet ouvrage stimulant et provocateur, Daniel Dubuisson réfute la prétention d’universalité associée à la religion et replace l’homo religiosus dans son cadre d’origine un peu trop vite oublié : l’Occident. L’analyse rigoureuse à laquelle il se livre montre que le succès d’exportation de la notion de religion provient d’une généralisation suspecte du cas occidental, car nulle part ailleurs la religion n’existe en tant que domaine distinct, autonome et séparé des autres.
Référence centrale d’une culture qui a organisé son propre système de valeurs et de représentations autour d’elle, la notion de religion n’a cessé de symboliser l’Occident depuis deux mille ans. Avec le christianisme, elle s’est affirmée comme dominante en se définissant par opposition à tout ce qui n’était pas elle. Conçue sur le modèle chrétien, la religion attribuée aux autres est « exotique », « primitive », « inférieure », « ignorante », etc. Les classifications occidentales sont à ce sujet on ne peut plus révélatrices : religion vraie/religions fausses ; religions révélées/religions naturelles ; religions dogmatiques/religions mythologiques ; religions civilisées/religions primitives; etc. (p.113). Sous la rubrique « universel » qu’ils ont inventée et associée à la notion de religion, les Occidentaux ont en réalité placé leurs propres catégories de pensées et manières de voir le monde. Même lorsqu’ils parlaient des autres, ils n’ont fait que parler d’eux-mêmes.
L’auteur problématise le concept de religion en revenant sur l’histoire religieuse et sur les présupposés théologiques et philosophiques de l’Occident. Depuis la fin du xve siècle, l’Occident a associé à ses visées impérialistes et à ses conquêtes ses propres conceptions de l’homme afin d’en faire une référence évidente, absolue, universelle et intemporelle. Ce processus culmina jusqu’à la naissance de l’Histoire des religions à la fin du siècle dernier. Prisonnière de ses origines, cette discipline connaît les contradictions propres aux sciences de l’homme, lesquelles sont des créations typiquement occidentales. Son problème fondamental est de partir de l’exemplarité du cas occidental (et de la supériorité du christianisme détenteur de vérité) pour attribuer une religion à chaque peuple. Pour Daniel Dubuisson, cette discipline de la seconde moitié du xixe siècle a particulièrement mal vieilli et laissé un héritage décevant. En effet, tous les concepts prestigieux de l’Histoire des religions (dieu, âme, foi, croyance, culte, église, prêtre, providence, etc.) sont occidentaux, « comme s’il allait de soi que la terminologie occidentale, chrétienne et platonicienne, pourtant si particulière, détenait le pouvoir de tout décrire et de tout comprendre, à commencer par l’homme » (p. 101). Décréter que l’on fait une Histoire des religions ne fait pas disparaître les présupposés, mais participe simplement de l’illusion ethnocentrique de l’héritage gréco-chrétien.
L’historien et l’ethnologue savent combien on tend à analyser l’inconnu dans les termes du connu, et ce notamment lorsqu’ils appréhendent des faits qu’ils classent comme religieux en référence aux catégories explicatives de leur propre culture. Or, il y a un véritable problème à prétendre penser l’homme et le monde selon les codes élaborés et les repères fixés par la pensée occidentale. Pour celle-ci, il existe par exemple une séparation symbolique fondamentale entre le corps mortel et l’âme désincarnée. L’enseignement des Upanishad indiennes, qui se place sur le plan gnostique, qui ne connaît pas de culte, qui ne se rattache à aucune église et ignore toute idée de personne divine, peut difficilement, dans ce contexte, être catégorisé comme « religieux ». Dans la même logique, le chamanisme sibérien, le yoga, le taoïsme, le bouddhisme ancien, les cérémonies vaudou, les cultes civiques romains, etc., présentent-ils un caractère religieux indiscutable et identique, ou sont-ils simplement interprétés et « formatés » en fonction de nos propres abstractions? La notion de « sacré » suffit-elle pour rassembler ces pratiques sous le même dénominateur? Il serait par exemple intéressant d’appréhender les symboles de la papauté ou les fonctions d’exorciste avec les catégories vaudou, mais le monde clos du Vatican, bien qu’aussi exotique et singulier qu’une communauté de derviches tourneurs ou qu’un monastère tibétain, intéresse relativement peu les ethnologues.
L’anthropologie n’a pas encore vraiment problématisé les grandes catégories de sa culture telles que le « religieux », le « politique », le « magique », le « social » et le « juridique ». L’incohérence empirique de ce découpage apparaît dans l’usage d’expressions hybrides telles que « politico-religieux », « magico-juridico-religieux », etc. Selon Daniel Dubuisson, l’anthropologie de la transcendance qui reste à faire – une anthropologie qui étudierait toutes les représentations de l’au-delà, toutes les catégories d’êtres imaginaires, tous les systèmes de lois cosmiques, toutes les morales idéales pour gérer au mieux son existence, etc. – ne peut se satisfaire d’« un obscur instinct religieux ». Afin d’appréhender cet ensemble de créations humaines avec plus d’acuité, l’auteur propose comme instrument conceptuel neutre la notion de « formations cosmographiques », qu’il envisage comme non marquée par un souci religieux et un préjugé occidental, et donc plus pertinente (du point de vue épistémologique et anthropologique) que celle de « religion » dans la mesure où elle suppose une cohérence globale mais ne présuppose pas de valeurs particulières. Bien qu’un peu lourde, cette formulation a le mérite de reconsidérer les « faits religieux » et « la religion » comme l’expression occidentale de phénomènes étudiés et comparés par les études anthropologiques.
Cet ouvrage constitue une réflexion tout à fait régénératrice pour l’anthropologie que l’on a trop vite considérée comme « religieuse », mais qui traite d’un domaine à (re)définir…
Marcello Massenzio, Sacré et identité ethnique. Frontières et ordre du monde [36], Préface de Marc Augé, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 1999, 183 p., bibl., index, (« Cahiers de L’Homme », n. s., XXXV)
C
et ouvrage est formé de deux volets complémentaires. Une première partie, souvent aride, présente les vues théoriques d’une école italienne d’histoire et d’anthropologie que Marcello Massenzio crédite d’avoir donné « une orientation scientifique rigoureuse » à l’étude des phénomènes religieux. Elle passe en revue les travaux de quatre chercheurs éclectiques – Raffaelle Pettazzoni, Angelo Brelich, Ernesto De Martino (chap. I) et Vittorio Lanternari (chap. II) – qui, au contact des faits et sous l’influence des analyses phénoménologiques de Rudolf Otto et Gerardus van der Leeuw, ainsi que des écrits de Jung et de Mircea Eliade, se sont détachés du positivisme ou du marxisme réducteurs dont ils étaient partis pour reconnaître l’autonomie et même la centralité des phénomènes religieux. Une seconde partie, moins austère, fait appel aux idées maîtresses de ces auteurs pour analyser des rituels observés en Nouvelle-Guinée et centrés sur la mise à mort des cochons et la guerre avec les populations voisines : la cérémonie du
gâbé recueillie par André Dupeyrat chez les Fouyoughé (chap. III) et le cycle du
kaiko des Tsembaga, étudié par Roy A. Rappaport
[37] (chap. IV). L’ensemble est un plaidoyer en faveur de la méthode comparative, et vise à constituer une théorie de la régénération rituelle de l’ordre social et de l’identité collective.
Ces belles ambitions sont toutefois desservies par quelques lacunes. Dans la première partie, l’auteur est plus enclin à faire l’éloge des théoriciens italiens qu’à mettre en évidence leur apport propre. Pour Massenzio, qui passe sous silence les noms de Durkheim et de Hocart, tout se passe comme si les maîtres dont il se réclame étaient les premiers à proposer une théorie des fondements rituels du lien social, à concevoir le sacré comme une production culturelle collective (p. 55) et même à définir la religion par la séparation du profane et du sacré (p. 57). Là où il voit une « singularité de la “voie italienne” dans l’étude des religions » (p. 39), il y a seulement – et ce n’est pas rien – le mérite d’avoir redécouvert l’importance des phénomènes religieux à une époque où les anthropologues français et anglo-saxons, oublieux de leur propre tradition, tendaient à les minimiser. Mais la nature même de ces phénomènes reste à éclaircir. Massenzio soutient, avec Brelich, que la religion offre « des modèles mythico-symboliques de crise et de résolution » (p. 47 et
passim) mais a bien du mal à expliciter cette idée. Il attribue au rituel le pouvoir de « contenir » et d’« endiguer » la crise, due à une « présence excessive » de sacré (pp. 32-33), sans montrer comment ces effets sont obtenus. Pas plus qu’il ne montre par quels mécanismes d’ « assomption culturelle » le rituel parvient à « contenir l’agressivité » (p. 162). Quant à la notion martinienne de « déshistorisation religieuse », dont il reconnaît lui-même qu’elle est « fort complexe » (p. 48) – mais aussi peu intelligible et grevée de présupposés philosophiques –, il vaut peut-être mieux la laisser sous le boisseau
[38].
La seconde partie donne une description fine et détaillée des relations de voisinage et des services cérémoniels échangés par des populations de Nouvelle-Guinée qui vivent à la limite de la guerre et de la coopération. Le rituel du gâbé, auquel l’auteur consacre l’essentiel de son analyse, met aux prises des groupes virtuellement hostiles, qui s’invitent à tour de rôle pour tuer ensemble les cochons domestiques de la puissance invitante et en attribuer la chair au groupe invité qui l’emporte chez lui pour la consommer. La séquence rituelle, particulièrement riche et complexe (pp. 78-95), donne lieu à un jeu subtil de correspondances, et à un chassécroisé de substitutions entre les hommes et les animaux, les vivants et les morts, les autochtones et les étrangers, sans parler du masculin et du féminin, du silence et du bruit, de la paix et la guerre, de l’identité et de l’altérité, etc., bref, entre tous les termes des grandes oppositions structurales que le processus rituel, simultanément ou alternativement, menace ou renforce, efface ou rétablit. Pendant qu’on bâtit des maisons pour les invités, on édifie une grande clôture autour du village, comme s’il fallait marquer clairement la frontière entre l’intérieur et l’extérieur au moment même où l’on accueille des étrangers. Ces derniers, déguisés en morts, envahissent le village comme des ennemis, en saccageant des arbres, avant de participer avec leurs hôtes aux autres phases du rituel et, lorsqu’ils repartent, à peine ont-ils franchi la palissade qu’ils sont couverts d’insultes par les chefs locaux du rituel, armés jusqu’aux dents, qui les poursuivent pendant plusieurs kilomètres. Dans l’intervalle, les cochons domestiques, qui sont élevés par les femmes et qui, comme les morts et les invités, représentent l’altérité intériorisée, sont expulsés à l’extérieur du village, puis capturés vivants par les hommes et mis à mort publiquement avec l’aide des invités.
L’interprétation du rite par Massenzio suit, de son propre aveu (p. 151), un parcours sinueux. Il part de l’idée que la mise à mort des animaux est toujours une sorte de sacrilège ou de crime que le rituel parviendrait à rendre légitime en effectuant une « transfiguration symbolique de l’animalité », mais s’oriente peu à peu vers l’idée que cette mise à mort constitue, en tant que telle, un élément crucial de « l’organisation culturelle de l’espace », c’est-à-dire de la reproduction de l’ordre social et du marquage des frontières séparant les groupes humains les uns des autres. Toutefois, on ne voit pas clairement si ces deux hypothèses sont alternatives ou complémentaires, et aucune des deux n’est suffisamment étayée. La première, empruntée à Lanternari, est la moins probante. Elle serait, à la rigueur, plausible si chacun des groupes tuait purement et simplement les cochons de l’autre groupe, autrement dit, si chacun était « l’exécuteur sacré », au sens de Maccoby
[39], de son vis-à-vis. Mais ce n’est pas le cas. Certes, chacun des groupes ne mange pas les cochons qu’il a élevés, seulement ceux du groupe voisin, mais c’est en commun que les hommes des deux groupes tuent toutes les bêtes, celles qu’ils ont élevées comme celles qu’ils vont manger, et qui plus est, avec une violence sauvage : en les massacrant avec des matraques en bois (p. 92).
De toute évidence, le rituel ne se limite donc pas à faciliter la consommation des animaux. Mais, s’il a d’autres propriétés, pourquoi la mort brutale des cochons en constitue-t-elle le « moment le plus important » (p. 91)? En quoi celle-ci permet-elle de « ritualiser la mise en ordre générale du monde » (p. 104)? L’explication que l’auteur ébauche, à partir des catégories de De Martino et des propos abscons d’un théoricien du symbolisme (Carlo Tullio-Altan), est difficilement recevable, car elle le conduit à postuler, derechef, que la crise des « valeurs de l’élevage », due à la mise à mort de cochons, exigerait on ne sait quelle « occultation rituelle » de cette mort (pp. 100, 102) alors qu’elle est, au contraire, délibérément mise en scène avec une surenchère de violence !
On a plutôt l’impression qu’il n’y a de crise potentielle qu’entre les groupes ennemis, et que ceux-ci la préviennent en se réconciliant, pour ainsi dire, sur le dos des cochons. En effet, le massacre des bêtes a lieu sous forme d’une « guerre » contre les animaux dans laquelle les étrangers jouent le rôle d’alliés militaires (p. 91), et il est précédé d’un rite de pacification destiné à purger les conflits et assouvir les rancÅ“urs en rendant publics tous les crimes et les griefs restés secrets (« aveux publics de meurtres par leurs auteurs demeurés jusqu’alors inconnus », « profération, par tous ceux qui pensent avoir subi un tort, d’accusations envers les éventuels coupables »; ibid.).
L’auteur note d’ailleurs, à deux reprises (pp. 90, 95), que les cochons sont cuits et mangés comme l’étaient autrefois les prisonniers de guerre. Mais il atténue la portée de cette comparaison par une distinction spécieuse : à la différence du prisonnier, écrit-il, l’animal « est conduit vivant au village et n’est pas destiné à la consommation interne » (p. 90). Autrement dit, alors que le guerrier était tué à l’extérieur et mangé à l’intérieur, le cochon serait tué à l’intérieur et mangé à l’extérieur. En réalité, qu’il s’agisse d’hommes ou de bêtes, c’est toujours à l’extérieur que chacun va chercher et tuer un être vivant dont il rapporte chez lui la chair pour la consommer. Il y a donc bien continuité entre les deux pratiques : tout se passe comme si les groupes ennemis s’étaient mis d’accord pour remplacer le sacrifice humain qu’ils effectuaient, jadis, au détriment les uns des autres, par un sacrifice animal effectué en commun tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre. Plus réussie est la comparaison que l’auteur esquisse entre le statut de l’
outame, chef fouyoughé, celui du chef fidjien de Sahlins, et celui du roi sacré de Frazer (pp.119-126), qui sont à la fois des étrangers et le pivot de leur société, car ils ont en même temps un caractère divin : les outamés ne sont pas des autochtones, ils ont été « plantés » sur le territoire fouyoughé par le héros cultuel Tsidibé (p. 112), et la reconstruction de leur résidence, à la fois palais royal et maison des hommes, au cours du
gâbé, représente la reconstruction de toute la société. Les disciples de Hocart ne seront pas surpris d’apprendre que les fonctions du chef sont avant tout rituelles et que « dans le courant de la vie quotidienne, le roi vit exactement comme les autres indigènes » (Dupeyrat, cité p. 124). D’autres rapprochements seraient possibles : l’arbre pris hors du village et nouvellement planté pour être abattu par les hommes armés de javelot au cours d’une véritable scène de lynchage
[40] (p.89) est, comme le chef, un représentant du monde extérieur
[41], et sa fin violente rappelle la brutalité avec laquelle le double rituel de certains rois sacrés africains est mis à mort (le cheval royal des Mossi, par exemple, battu à mort par des serviteurs armés de gourdins).
Toutefois, malgré ses lacunes et quelques faiblesses, cet ouvrage constitue un pas dans la bonne direction. Après tout, mieux vaut retrouver, à nouveaux frais, les sources religieuses du lien social et la centralité du sacrifice, que d’avoir lu les auteurs classiques et négliger les pistes qu’ils ont ouvertes. Souhaitons seulement que ce coup d’essai, qui a séduit le préfacier du livre, suscite bientôt des travaux plus complets.
Lucien Scubla
Ullrich Ahrens, Fremde Träume. Eine ethnopsychologische Studie, Berlin, Dietrich Reimer Verlag, 1996, 465 p., bibl., tabl. (« Frankheit und Kultur »)
Un étrange paradoxe sert de fil rouge à cet imposant ouvrage consacré aux « rêves des autres » (Fremde Träume). On sait que l’ethnologie a longtemps maintenu l’activité onirique hors du champ de la discipline. Il est vrai qu’elle concerne un domaine on ne peut plus délicat, qu’Ahrens qualifie de « désordonné nocturne » (allnächtlich Nichtgeordnetes). Plus encore, les « terres vierges » (ausgedehnte weisse Flecken) que révèle la carte ethnographique du rêve, l’absence, jusqu’à ces dernières décennies, de données comparatives de qualité égale sur tous les continents, seraient à mettre au compte de l’ethnocentrisme même de l’anthropologie. Cette dernière est née au cÅ“ur de la civilisation occidentale, une civilisation qui, jusqu’à Freud, aurait eu le plus grand mal à traiter son propre matériel inconscient… Or, curieusement, ainsi que l’avait déjà fait observer Erik Erikson, la psychanalyse semble retirer progressivement au rêve son privilège de voie royale d’accès à l’inconscient, alors que les ethnographes lui accordent une attention chaque jour plus soutenue. On ne compte plus désormais les monographies qui lui sont consacrées, toutes aires culturelles confondues, et ce en dehors d’une quelconque obédience à la théorie freudienne.
Dans le chapitre I, « Forces et dangers du rêve », reprenant la saisissante métaphore du « théâtre privé » inventée par Anna O., Ahrens, en accord avec Freud, considère le rêve comme une forme spécifique de notre pensée, celle qui isole l’individu avant de le resituer, au réveil, dans son univers social. Or, toutes les sociétés qui prennent en compte le caractère dérangeant du rêve, ne manquent pas, sauf exceptions remarquables, de le rejeter hors de la scène publique. De ce point de vue, le rêve est un « document culturel » qui dévoile le « mauvais » côté de la communauté (chap. II). Au passage, Ahrens critique la démission de la sociologie qui l’aurait abandonné à la psychologie d’un côté, à l’ethnologie de l’autre, sauf par le biais des histoires de vie. Commentant Das Dritte Reich des Traums (1981) – le fascinant ouvrage que Charlotte Beradt a consacré aux rêves sous le national-socialisme –, l’auteur signale qu’à certaines périodes tragiques de l’histoire la société tout entière parvient à « envahir » (eindringen) le rêve, les épisodes oniriques rapportés apparaissant très largement contaminés par les événements politiques et la symbolique propre au IIIe Reich. Si Ahrens a choisi de s’installer dans la position du comparatiste, c’est donc pour mettre en évidence le fait que notre société considère le rêve comme une expérience marginale, alors qu’il s’agit d’un véritable « espace expérimental » permettant de définir les modes de délimitation et de transgression des frontières des différents états psychiques, conscients et inconscients (chap. III).
Dans le chapitre IV, intitulé « Le chaos de la culture et l’ordre des concepts », l’auteur relève les multiples embûches que rencontre l’enquêteur : refus de communiquer ou incompréhension des informateurs – alors que Thomas Gregor, en Amazonie brésilienne, n’a qu’à faire la « cueillette » chaque matin auprès de ses voisins Mehinaku ! Sont également signalées des différences selon le sexe du locuteur, la méconnaissance par les ethnologues de la sexualité indigène… sans compter un piètre maniement du parler vernaculaire. Ahrens dénonce également les pièges de l’association libre, qui emprunte les sentiers de la mythologie, se voit corsetée par les clés des songes et le contrôle social s’exerçant sur les productions oniriques. Tous ces facteurs aboutissent à créer des corpus très hétérogènes quant à leur contenu.
Le chapitre V, attaché à la lettre de Freud, considère le rêve comme « un mythe endopsychique ou une psychomythologie primitive » (p. 87). Suit un subtil développement sur les théories vernaculaires de l’« âme », terme inadapté pour comprendre les finesses de la pneumatologie indigène, le caractère ambulatoire de cette entité dans des sociétés raisonnant en termes d’intériorité et d’extériorité, de monde du dessous et du dessus, etc. Par ailleurs, toutes ces conceptions mettent en avant l’intrusion d’« esprits d’ancêtres » sur la scène du rêve (à l’exception des Selknam qui refusent aux morts un droit d’entrée sur cet espace privé). La sorcellerie, comme chez les Nyakusa, entretient un rapport étroit avec le rêve. Dans cette société, les tensions qu’elle entraîne chez les individus persécutés se traduisent sous forme de cauchemars.
La pièce maîtresse de l’ouvrage est le chapitre VI, consacré à l’interprétation. En bon systématicien, Ahrens établit des dichotomies permettant de faire émerger sens explicite et sens caché, renversement du sens en relation avec des visites oniriques dans le monde des morts, oppositions entre rêves importants et rêves secondaires, bons et mauvais rêves ou segments de rêves. L’auteur met en lumière les liaisons avec la vie passée ou future, ainsi que les improvisations individuelles dont les contenus affectifs remodèlent les interprétations déjà codées. Sont également décrites les associations par contiguïté, les « ponts interprétatifs » en connection avec des chaînes exégétiques collectives, voire des formes d’« expulsion » des liaisons avec des restes diurnes et, plus généralement, avec des événements de la vie sociale. Une attention toute particulière est portée aux stratégies de traduction, notamment au travail d’interprétation au service de la censure. La terminologie freudienne trouve ici une efficacité certaine, avec le recours aux concepts de Verdichtung (condensation), Verschiebung (déplacement), Verkehrung (circulation). Commentant des matériaux amazoniens et néo-guinéens, Ahrens présente le spectre des interprétations défensives contre le désir sexuel ou l’agressivité, les Toraja faisant le départ entre les rêves qui s’inscrivent dans le registre de la solidarité sociale et les « fantasmes » qui mettent celle-ci en danger. Nombre d’interprétations de rêves apparaissent, nous dit Arhens, comme un « sous-code », à savoir les variantes personnelles des clés des songes attestées dans un groupe donné. Dans son effort taxinomique, l’auteur n’oublie pas de mentionner les rêves prophétiques à partir de restes diurnes, rêves donnant une vision hallucinatoire du futur et qui nécessitent une interprétation collective.
Le chapitre VII, sur l’échange communicatif des expériences oniriques, s’ouvre par un commentaire très bien venu du Kant de L’Anthropologie d’un point de vue pragmatique, en particulier ce curieux passage dans lequel le philosophe imagine une population qui ne pourrait masquer ses pensées (p. 199). On retrouve ici la question centrale de la censure. Reprenant l’idée du rêve comme spectacle (Schauspiel), Ahrens met en évidence la position du rêveur à la fois comme acteur, technicien, régisseur et spectateur. Cette dimension narcissique de l’état de rêve revêt une infinité de variations contextuelles. L’auteur insiste sur ce qu’il appelle la « stylisation du rêve » dans le discours public: on retiendra l’exemple – ô combien emblématique – des Mohave, société pratiquement dépourvue de toute activité rituelle, dont le formidable corpus onirique servait de « réservoir » au grand livre de la mythologie ; celui des Delaware et des Diegueños qui établissaient une « hiérarchie sexuelle » du rêve, survalorisant les récits oniriques masculins ; ou encore celui des rêves des Grands Hommes de Papouasie qui servent d’instance de légitimation du pouvoir. Ce même chapitre décline, à travers des exemples sambia, hopi et crow, la façon dont les rêves sont interprétés soit comme des expériences négatives, ambivalentes, soit comme des expériences positives, tels ceux contenant une indication curative.
C’est précisément dans le chapitre VIII sur le rêve instrumentalisé et diagnostiqué dans le discours thérapeutique que l’on retrouve des éléments centraux concernant les classifications indigènes, où interviennent la perte de l’âme, l’agression des ancêtres, la séduction, etc., le rêve étant par ailleurs le modus operandi d’un autodiagnostic. Comme le souligne Bryce Boyer, le travail psychique du chamane peut, à l’occasion, être conçu comme une « régression au service du moi ». L’interprétation des rêves est aussi un moyen de réinsertion sociale chez les Ute, les Navaho et les Iroquois, sociétés respectivement très peu, moyennement et très fortement structurées.
Quant au chapitre IX, qui aborde le destin social du rêve, il montre comment celui-ci permet de surmonter l’histoire réprimée des conflits infantiles. Dévidant les formes d’organisation de l’expérience onirique, Ahrens insiste sur le réaménagement des rêves du sujet soit dans une perspective réadaptative, soit comme une réponse erronée ou au contraire libératrice, le rêve étant traité comme une pathologie en soi. Mais ce que souligne l’auteur avec force, c’est la façon qu’ont les sociétés exotiques de considérer les événements du rêve et ceux qui interviennent sur la scène sociale comme étant en constante interaction, n’hésitant pas à définir des frontières entre segments de rêves supposés soit « conscients », soit « inconscients », ou mieux, à décréter ce qui doit rester inconscient ! Reste enfin l’immense domaine de la folie dans le rêve, tout ce qui nous rend « dé-rangés » (Verrückte), ce que Elisabeth Lenk appelle la « dramaturgie du malheur » (Dramatisierung des Unglücks).
Fremde Traüme est, à un double titre, un ouvrage important pour les ethnologues. Tout d’abord, parce qu’il s’agit d’une véritable somme sur l’extraordinaire diversité des expériences oniriques à travers le monde (des tableaux récapitulatifs extrêmement élaborés figurent en annexe). Ensuite, parce qu’il donne de la théorie freudienne une approche convaincante en situant toujours les grands textes à l’endroit précis où ils font écho soit aux exégèses indigènes, soit aux hypothèses du chercheur. À ce propos, l’auteur rappelle à ceux qui se refusent à l’entendre que la pensée freudienne est aussi une sociologie, si l’on sait lire entre les lignes non seulement de la Traumdeutung – que Freud considérait comme son Å“uvre primordiale –, mais aussi de ce formidable écrit « testamentaire » rédigé au crépuscule de sa vie, l’Abriss, l’Abrégé de psychanalyse. Ahrens nous fait toucher du doigt la prodigieuse hétérogénéité des textes, gloses, approches théoriques, mais aussi la façon dont les rêves varient selon leur statut, leur fonction sociale, leur mode de filtrage dans la conscience, leur narration et leur rôle dans l’exécution d’actes performatifs, qu’ils soient destinés à l’oubli, sur le mode occidental, ou au contraire qu’ils constituent les pièces maîtresses de somptueuses cosmologies. Le mérite majeur du livre est de confronter toutes ces perspectives avec prudence et discernement, dans l’ombre discrète du « charlatan de Vienne » (Nabokov). Un auteur qu’il nous incite à relire afin de mieux cerner les enjeux qui continuent d’opposer partisans et adversaires de la psychanalyse, le cognitivisme occupant désormais le devant de la scène.
Jacques Galinier
Paola Tabet, La Construction sociale de l’inégalité des sexes., Des outils et des corps,, ParisMontréal, L’Harmattan, 1998, 206 p., (« Bibliothèque du féminisme »)
S
ous ce titre, l’auteur réunit deux textes légèrement remaniés. Le premier, « Les mains, les outils et les armes »
[42], est consacré à la division sexuelle du travail considérée sous un angle nouveau : non pas la séparation des tâches, mais celle des outils. L’auteur s’inscrit d’abord en faux contre les considérations idylliques sur les sociétés « sauvages » où les tâches seraient réparties de façon harmonieuse et complémentaire, complémentarité qui renverrait non pas à une inégalité mais à une différence anatomique, et serait donc « naturelle » (p. 15). Sa thèse est que la division sexuelle du travail « n’est pas neutre, mais orientée et asymétrique […] il s’agit d’une relation non pas de réciprocité ou de complémentarité mais de domination »
(ibid.).
Le fil directeur de l’approche, ce sont donc les outils. L’auteur réfute ainsi une autre conception : celle selon laquelle, dans la division équilibrée, harmonieuse et complémentaire, chacun des deux sexes se servirait des outils les plus appropriés à ses propres travaux. Il faut intervertir cette relation : les femmes accomplissent certaines activités, à l’exclusion d’autres, en fonction des outils à utiliser. L’appropriation par les hommes des instruments les plus perfectionnés leur permet d’exercer une domination sur celles-ci. L’auteur parle même de « rapport de classe entre hommes et femmes » (p. 20). Il n’y a d’activités féminines que lorsqu’elles sont accomplies sans outils ou avec des outils simples (p. 21).
La méthode est essentiellement statistique
[43], agrémentée de nombreux exemples, d’où une impressionnante bibliographie. La cueillette des produits végétaux est féminine à 80, 3% parce qu’elle se fait à main nue ou avec des outils rudimentaires comme le bâton à fouir qui sert à déterrer des racines. La récolte du miel est masculine à 91, 7% parce qu’elle nécessite une hache pour couper les troncs et en extraire larves et miel. La chasse est à 100% masculine pour les grands mammifères aquatiques, à 99, 4% pour les gros animaux terrestres, à 98% quand il s’agit d’oiseaux, à 97, 5% pour la chasse avec pièges de petits mammifères terrestres.
Par contre, le ramassage des coquillages, qui s’apparente à la collecte des baies, est le plus souvent féminin. Les femmes peuvent aussi chasser les petits mammifères avec leur bâton à fouir. Lorsqu’elles participent à la chasse, les femmes se spécialisent dans les activités qui n’exigent pas d’arme : crier pour rabattre les animaux, pagayer pendant que l’homme harponne, etc. D’où cette conclusion : sont réservés aux hommes les armes et les outils qui s’y apparentent. Cela est net dans l’agriculture où les hommes fauchent avec la faux ou la faucille tandis que les femmes gerbent. Cela est encore plus net dans la fabrication même des outils où les premiers fabriquent les outils des secondes (taille du bâton à fouir, évidage du canot…) en utilisant haches, couteaux, etc. Pour la même raison, le travail des matières dures (bois, os, métal) est masculin. On pourrait multiplier les exemples, et ils le sont dans ce livre très documenté.Mais se pose une question : les hommes s’approprient-ils les armes en tant qu’outils perfectionnés afin de dominer les femmes, ou bien parce que la guerre est une activité masculine à 100 %?
Paola Tabet élargit alors le débat. D’après elle, toute nouvelle technique plus sophistiquée ou perfectionnée est aussitôt confisquée par les hommes. Ainsi, chez les Baruya, l’introduction des outils en fer ou en acier a permis aux hommes d’améliorer leur travail et de gagner du temps, tandis que les femmes continuent à utiliser le bâton à fouir et les filets pour le transport et travaillent encore plus en raison de l’extension des terres cultivées (p. 59). Mais les hommes se sont-ils approprié ces nouvelles techniques parce qu’elles sont plus perfectionnées ou parce qu’il s’agit d’outilsarmes? À l’appui de sa thèse, l’auteur donne des exemples d’amélioration d’objets qui ne sont pas des armes. Dès qu’un progrès technique est introduit, les hommes s’attribuent l’instrument, affirme-t-elle. C’est le cas du moulin à vent ou à eau qui a remplacé la meule manuelle. C’est le cas du métier à tisser à pédales ou du tour de potier. Malheureusement, dans cette partie (pp. 62-68), les éléments statistiques manquent pour étayer la démonstration. Or, des exemples isolés ne peuvent servir de preuve. L’introduction de l’électroménager en Occident n’a pas vraiment incité les hommes à faire le ménage, la lessive et la vaisselle. Elle a par contre allégé les tâches domestiques des femmes, leur permettant d’y ajouter du travail salarié à l’extérieur. En d’autres termes, il s’est passé pour les femmes en Occident ce qui s’est passé pour les hommes baruya.
Le deuxième texte, « Fertilité naturelle et reproduction forcée »
[44], traite des méthodes qu’utilisent les hommes pour obliger les femmes à procréer. À la notion de « fécondité naturelle », nos démographes modernes opposent celle de « fertilité dirigée », qui l’est de façon limitative (contraception, avortement). Mais pour nombre de sociétés, y compris dans l’histoire de l’Occident (Paola Tabet donne des exemples florentins et lyonnais), la « direction » est au contraire augmentative. Le but de l’auteur est donc de repérer certains mécanismes tendant à une reproduction imposée, voire forcée (p. 84). Il s’agit non pas d’un contrôle des naissances, mais d’une contrainte à la reproduction.
Comment s’y prend-on? Il y a tout d’abord le dressage au coït. L’objectif n’est pas de développer la sexualité des femmes, mais de les soumettre, voire de les « casser », afin qu’elles acceptent le coït, au moyen de méthodes parfois violentes : viols collectifs, coups… Il y a ensuite la surveillance de la fécondation, de la grossesse et de l’accouchement. Certaines sociétés connaissent ou croient connaître le moment fertile et en jouent. D’autres tentent de réduire la période d’allaitement, connue pour être infertile, soit en faisant appel à des nourrices, soit en pratiquant l’infanticide des filles.
Ainsi, dans nombre de sociétés, les femmes sont de véritables machines à reproduire. Et la sexualité dans tout cela? Elle est souvent éliminée pour la femme (cf. le tristement célèbre exemple de l’excision), ou on n’en tient pas compte. Elle peut aussi – le cas est fréquent – être séparée de la reproduction. Deux techniques sont possibles : l’appel à la prostitution (« Les courtisanes, nous les avons pour le plaisir, les épouses pour avoir des enfants légitimes », disait le pseudo-Démosthène) et la séparation en classes d’âge. Les amours entre adolescents sont licites, mais une fois marié on passe aux choses sérieuses, c’est-à-dire à la reproduction. Aussi bien la reproduction est-elle un travail – une journée d’allaitement représente, en termes de calories, deux heures de coupe de bois ou neuf heures de marche, etc. (p. 156) –, et un travail exploité.
Une fois de plus, des exemples, fussent-ils nombreux et finement analysés, ne sauraient tenir lieu de preuve, même s’il ne fait pas de doute que la description du sort de la femme que fait Paola Tabet est vraie pour quantité de sociétés. On pourrait néanmoins multiplier les contre-exemples. La sexualité n’est pas toujours génitale (les Baruya pratiquent beaucoup la fellation). L’existence de la prostitution n’implique pas nécessairement la position du pseudo-Démosthène – il suffit de regarder dans notre propre société. La séparation en classes d’âge non plus. Les Trobriandais en sont un bon exemple, d’autant plus qu’ils ne croient pas au rôle du père dans la conception ; tout juste aide-t-il à ouvrir la voie. Encore qu’il y ait d’autres moyens. Enfin, certains systèmes tendent à limiter et non à multiplier les naissances. La polyandrie fraternelle himalayenne en est un bon exemple.
Patrick Kaplanian
*
Antiquité
Ismene Lada-Richards, Initiating Dionysus., Ritual and Theatre in Aristophanes’ Frogs, Oxford, Clarendon Press, 1999, xxiv + 387 p., append., réf., index, ill.
L’auteur ambitionne d’offrir une interprétation pluridisciplinaire nouvelle et provocatrice des Grenouilles, comédie d’Aristophane. En combinant approches littéraire et anthropologique, elle explore la façon dont les Athéniens ont constitué leur compréhension de la pièce, et plus spécifiquement de Dionysos comme figure dramatique.
Dionysos est à Athènes, sa fête n’a plus l’éclat d’autrefois. Le dieu souhaite une Å“uvre féconde pour les Grandes Dionysies et Athènes. La fertilité poétique consisterait moins en ingéniosité verbale qu’en la volonté d’un artiste de sauver sa cité (p. 122). Mais Eschyle, Sophocle et Euripide sont morts. Dionysos décide d’aller chez Hadès pour en ramener un poète habile à éduquer ses concitoyens. Le titre de la comédie provient du nom du chÅ“ur, des Grenouilles, qui, une fois arrivées au royaume de Pluton, deviennent des mystes.
Depuis Francis Macdonald Cornford
[45], Dionysos serait toujours perçu comme un « buffoon » (p. 1). Près de quatre cents pages, une copieuse bibliographie et de nombreuses illustrations s’efforcent de convaincre qu’une révolution s’est produite dans l’interprétation de la comédie et du Dionysos d’Aristophane grâce à une méthode qui relève de la « structuralist/semiotic branch of “audience-oriented” criticism » (p. 11). Un lecteur averti en vaut deux. L’originalité de la démarche résiderait dans le déploiement de considérations culturelles inédites. L’auteur refuse de rester enfermée dans le texte et explore le « “contextual” frame ». Forte de ces prémisses, elle s’engage à combler le manque présumé d’une lecture centrée sur Dionysos
[46].
L’ouvrage se compose de deux parties. La première envisage, sous forme d’inventaire, les relations entre Dionysos et Héraclès dans le prologue. La structure de la pièce est homologue à la structure tripartite d’un rite de passage. Dionysos, en voyageant chez Hadès, se trouve dans une position liminale à partir de laquelle il réintègre la cité. Le passage s’opère par une initiation en trois phases. À l’initiation éleusino-bacchique succède celle par le vin. L’initiation s’achève quand Dionysos devient personnage théâtral (pp. 159-215). En étant à la fois spectateur et acteur de la comédie, le dieu changerait d’identité et de caractère. Ce changement serait favorisé par l’imitation d’Héraclès qui provoquerait une « reaggregation » de Dionysos dans Athènes. Le modèle du héros et ses valeurs orienteraient la personnalité théâtrale du dieu de l’espace privé vers l’espace civique, d’Euripide, « oikos-centred », vers Eschyle, « polis-oriented » (pp. 216-233).
La seconde partie est consacrée au concours qui oppose les tragédiens et qui achève la réintégration de Dionysos. Le choix d’Eschyle, loin d’être « absurde », est inspiré à Dionysos par sa reconnaissance de la fonction communautaire de la poésie. Ce choix répond au souci de la comédie : la restauration des valeurs et des normes, la revitalisation de la cité (p.158). Le dieu est « fully drawn into the civic orbit, and placed “metatheatrically” in the position of the entire city as a spectator, he chooses the
polis-oriented Aeschylus » (p.10). Le spectateur, une « historically definable
persona », va au théâtre sans quitter son cadre éthique, culturel ; il se transporte intégralement au théâtre ! De même, Dionysos est indivisible. Au théâtre, il ne se sépare pas de ses aspects cultuels, mythiques et rituels, et il entre en interaction avec son homologue de la « vie réelle », catégorie abondamment employée mais jamais définie, et qui reste du domaine de l’évidence. Friande de couples d’opposés, l’auteur en explore un grand nombre et, avec force collages et stéréotypes, compose un abrégé de dionysisme, comme s’il existait une religion dionysiaque à restaurer sous la forme d’une encyclopédie, celle-ci fonctionnant au théâtre comme un compagnon du spectateur : « this very cultural “Dionysiac” bagage which they all possessed » (p. 3). L’auteur cède à la mode des idéalités ou réservoirs de significations : « I have preferred to offer a fuller picture of Dionysiac aspects… » (p. 4). Après un chapitre consacré à Dionysos où sont rassemblés un grand nombre de clichés dionysiaques sur le
symposion, sur l’opposition entre un Dionysos du mythe et un Dionysos du culte, et sur l’intégration par le vin, l’auteur suit une piste téméraire. Le concours ressortit à l’
agôn qui anime le banquet, et l’espace sympotique est approprié aux propos politiques ; la joute entre les deux tragédiens n’en manque pas. L’évidence s’impose : « both Euripides and Aeschylus succeed in purely political dimension of the city life in the theatrical/sympotical discourse, and are expected to exert a beneficial influence on it » (p.146). Dionysos est un symposiaste dans la comédie. Après un long
excursus, de retour au texte, l’auteur livre les clés : « as the “banquet imagery” of the
Frogs culminates in Dionysus implication in a refined sympotic gathering, the god is gradually associated with the most civilized among the range of activities which fall into his own realm […] his final integration in the city is effected through his participation in a vital educational experience/ institution of the city » (p. 154). Acteur de son théâtre, de bouillonnant et euripidéen, Dionysos s’est métamorphosé en un personnage raisonnable et eschyléen, soucieux du salut d’Athènes. L’initiation-intégration a réussi. Le dieu est confondu avec un mortel et asservi à un projet politique de restauration de la cité qui n’existe que dans la vision téléologique de l’auteur (p. 156)
[47]. Ismène Lada-Richards est obsédée par l’intégration du dieu dans la cité. Mais Dionysos n’est pas un jeune beur ! La confusion avec une thématique contemporaine et le ressassement de clichés dionysiaques produisent des conclusions sans bénéfice d’interprétation
[48].
L’auteur « traduit » le texte par la « réalité », immédiatement connaissable en vertu d’une familiarité supposée qui ferait des Grecs des gens comme nous. Démarche « cohérente », la poésie vise la politique et le spectateur partage la vision de l’auteur : « the politai to whom Aeschylus is expected to bring blessings […] are not only the imaginary inhabitants of the dramatic Athens but more significantly, the real-life citizens… » (p. 305) ! De l’art à la réalité et inversement, selon le principe des vases communicants.
Aux vers 1479-1480, Ismene Lada-Richards note que Pluton invite Dionysos en hôte en empruntant le vocabulaire de la xenia dont les valeurs d’intégration politiques sont connues. L’idée d’une polis chez Hadès est effleurée, mais l’auteur préfère les homologies discutables. On sait que l’Hadès était considéré par les Grecs comme le lieu des ténèbres et de la terreur. Même Dionysos en a peur. Cependant, les Grenouilles se font l’écho d’une autre conception qui submerge la première. Chez Hadès, il y a une assemblée, un théâtre, des boutiques, un prytanée, un tribunal, et le chÅ“ur des mystes chantent : « Car pour nous seuls le soleil répand une gaie lumière » (v. 454-459). Le lieu de la vraie vie est l’Hadès, le royaume du renversement et de l’inversion. L’Hadès est une métaphore de la cité, l’image inversée d’Athènes que celle-ci doit regarder pour se retrouver. Au lieu de la guerre, la comédie propose à la cité une réflexion sur elle-même. Le monde des morts est le lieu approprié pour réfléchir sur la cité. Mais Athènes souffraient de maux politiques dont la solution était au Bouleutérion, à la Pnyx et à l’agora, pas au théâtre.
La comédie se clôturerait par un « happy end » d’espoir et de lumière se répandant sur la scène et sur les spectateurs (p. 329). Après avoir manqué Dionysos et le vin, l’auteur manque l’opposition entre la cité peuplée de morts et de malheurs, et l’Hadès peuplé de vivants et de plaisirs. La comédie construit une inversion en forme de face à face. L’épilogue de l’auteur s’attache aux derniers vers où Pluton donne des conseils pour sauver la cité à Eschyle qui promet d’accomplir sa mission. Elle en déduit que « the “performative” power of words and ritual structures guarantee the efficacy of the utopian plot’s outcome »
(ibid.). Le théâtre et le poète comiques existent en vue d’une haute fonction, le salut de la cité, et ça fonctionne! En bas, la seule dispute porte sur l’art poétique au théâtre. En haut, la discorde porte sur la vie politique. Aristophane creuse cet écart. Mais la combinaison des termes duals et multiples, solidaires et différents, de
polis/Hadès, lieux politiques/théâtre, reste à interroger. Sauf à imaginer et croire qu’au spectacle est distillée une propagande qui oriente la décision des citoyens et que le poète en est l’interprète ! Lui confier le soin de chasser le malheur d’Athènes devait faire rire jaune les spectateurs (v. 1533)
[49]. En effet, Eschyle est partisan de la belliciste stratégie péricléenne, si funeste aux Athéniens et à la cité. Le Coryphée, lui, recommande la concorde dans la paix (v. 1463-1465), et les interprètes ne rient pas : ils croient aux miracles, aux poètes salvateurs, à ce qui n’est pas véritablement humain. Dionysos les a mystifiés. Dans le texte, Eschyle n’est pas ressuscité, l’idée de résurrection est absente. Aucune équivoque : Eschyle part en voyage, il rentre à la maison (v. 1486-1518), un point c’est tout ! Je citerais volontiers André-Jean Festugière – que l’auteur aurait dû lire, pour autant que les vues classiques peuvent encore dessiller les yeux des avant-gardes autoproclamées – qui fait dire à son spectateur imaginaire : « Aristophane, quel blagueur ! »
[50]
Ismene Lada-Richards interroge curieusement le passé et livre des réponses surprenantes, en voix inspirée qui, comme « autrefois », saurait ressourcer les citoyens aux « vraies » valeurs. Au diable la créativité politique de la démocratie et les vertus de l’autonomie individuelle
[51], il faudrait renouer avec le messianisme ! Serait-ce le bénéfice d’un comparatisme qui trouve des similitudes là où le bon sens attend des différences? L’ouvrage déçoit par ses prémisses et son outillage conceptuel
[52]. Le consensus a l’avantage de ne pas heurter, mais il est improductif.
La métamorphose de Dionysos, le schéma de l’initiation et la fonction salvatrice du poète interprètent de manière évidemment définitive Dionysos et les Grenouilles ! Or la cité, responsable de ses malheurs, se questionne au théâtre et se met à l’épreuve jusque dans son idéologie même. Ni salut ni programme politique, de la comédie surgit une injonction de réfléchir. Mélange de sérieux et de ridicule, imprégnée de religion – le théâtre est l’autel de Dionysos –, la comédie dérange et déroute parce que la cité s’y reflète, mais, plus encore, elle favorise la socialité par la fiction théâtrale.
Daniel Noël
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Franck Ribard, Le Carnaval noir de Bahia. Ethnicité, identité, fête afro à Salvador, Préface de Katia de Queirós Mattoso, Paris-Montréal, L’Harmattan, 1999, 511 p., lexique, sources, bibl., ph., cartes, (« Recherches Amériques latines. Série Brésil »)
Qu’est-ce qui fait de Salvador de Bahia l’une des destinations préférées des touristes du monde entier? Sans doute son carnaval, ses musiques, ses danses, en un mot la fête. C’est l’étude de cette fête, considérée comme « un fait [social] total » (p. 102), qu’entreprend ici Franck Ribard, un « sociologue devenu historien [qui] a appris à aimer le Brésil bahianais », écrit Katia de Queiros Mattoso dans sa préface. Franck Ribard propose une analyse minutieuse des transformations du « carnaval de rue » bahianais du xixe siècle à nos jours, ainsi que des différents niveaux de l’« événement-carnaval ».
Pour l’auteur, le carnaval de Bahia possède un caractère unique, très différent des défilés des écoles de samba de Rio de Janeiro ou de São Paulo. Il s’agit d’un « carnaval de participation », garant de la représentativité de la fête au regard de la population bahianaise et « du maintien, au moins relatif, de la nature démocratique sans laquelle le carnaval bahianais ne serait plus le même » (p. 241). Ce caractère unique ferait de Salvador de Bahia un îlot à part au sein du Brésil, cette ville incarnant, dans l’imaginaire brésilien, la terre de la démocratie raciale où l’esprit communautaire et l’harmonie ont été préservés. Cette vision idyllique, présente dans les écrits de Roger Bastide, de Jorge Amado et de bien d’autres intellectuels bahianais, devient, dans le livre de Franck Ribard, la caractéristique principale du « monde afro », dont la « convivialité et la cohésion communautaire » renvoient à « des représentations sociales provenant souvent de la vision du monde générée par le candomblé » (p. 29). Voilà donnée la clé de lecture de ce que l’auteur appelle « l’ethnicité afro-bahianaise ».
Toutefois, malgré une longue présentation (chap. I) des différentes théories sur l’ethnicité où sont illustrés les dangers d’une utilisation essentialiste de cette notion, la plupart du temps l’« ethnicité afro-bahianaise » est traitée comme une réalité en soi, propre à la nature du monde afro, et dont le processus d’élaboration symbolique et politique est souvent estompé. La notion d’ethnicité afro-bahianaise, que Michel Agier
[53] considère à juste titre comme une catégorie indigène dont l’usage doit faire l’objet d’une réflexion critique, apparaît chez l’auteur comme quelque chose de donné, hérité du passé grâce à « la résistance culturelle séculaire, les révoltes héroïques, les souffrances et la misère » du monde afro (p. 27).
Rappelons qu’au cours des années 70, l’« ethnicité afro-bahianaise » a été réinventée par les Noirs bahianais comme une réponse au racisme nié par la société brésilienne. C’était l’époque du « Black is beautiful » qui donna naissance à une inversion des valeurs : le terme « race » fut repris, mais avec une connotation positive destinée à souligner les qualités de la « race nègre ». On rechercha alors tous les éléments qui attestaient la « grandeur » et la « pureté » (à Salvador, on parle de « beauté noire pure ») de la culture afro, et on construisit un passé glorieux de résistance (les quilombos, communautés des esclaves marrons). C’est ainsi que le carnaval est devenu « un élément primordial de résistance culturelle et communautaire » qui permet une « socialité groupale » en relation avec la vision du monde engendrée par « le religieux afro-bahianais » (p. 145).
On retrouve dans ce livre l’écho des écrits des tenants de la tradition afro-bahianaise qui, depuis ces mêmes années 70, ont élaboré une « cosmogonie africaine » autour du candomblé. Or, tout comme « l’ethnicité afro-bahianaise », les valeurs qui fondent la vision du monde de l’« Afro-bahianais » sont le produit d’une élaboration historique et stratégique des Noirs bahianais. Ces valeurs servent à construire une différence « afro » vis-à-vis des autres segments de la société brésilienne.
En fait, les rapports que les groupes carnavalesques afro-bahianais – les blocs afro – entretiennent avec les maisons de culte du candomblé n’ont jamais été faciles. Déjà en 1958, Roger Bastide écrivait que la plupart de ces groupes, appelés à l’époque
afoxés ou « candomblés de rue », n’étaient pas admis « par les sectes les plus traditionnelles, les
terreiros les plus antiques » qui leur trouvaient « comme une odeur de sacrilège »
[54]. Cette critique de l’utilisation sacrilège des symboles religieux du candomblé fut même sanctionnée par un article du règlement de l’Union des sectes afro-brésiliennes qui prévoyait l’expulsion de toute maison de candomblé prenant part au carnaval. Le carnaval marque en effet la suspension du temps religieux lié à la pratique rituelle du candomblé. Avant le carême, les
orixás « retournent en Afrique » et les
terreiros restent fermés jusqu’à Pâques. L’espace-temps du carnaval est alors dominé par les
exus, entités négatives, et l’on effectue des rituels de protection, tels que la
cura, dans la plupart des maisons de culte. Même l’offrande du
padê, pratiquée avant la sortie d’un bloc afro, a pour but de protéger les participants de toute influence négative et maléfique. Dans l’entretien rapporté page 447, il est d’ailleurs question des « pouvoirs de protection » du
padê et du carnaval en tant que fête « forte », c’est-à-dire dangereuse pour les initiés du candomblé.
La description dense et très riche de l’organisation carnavalesque constitue la partie la plus intéressante de l’ouvrage (chap. IV, V et VI). Franck Ribard nous plonge dans la fête en nous décrivant ses différents protagonistes : les blocs de percussions, de travestis, d’Indiens, les
afoxés, les blocs afro, les trios alternatifs
[55]. On découvre les enjeux économiques liés à la réappropriation, par l’industrie du tourisme, de la culture afro, « utilisée par les pouvoirs publics comme un des symboles forts de Bahia » et « présentée, au titre de la bahianité, au reste du monde » (p. 301). On peut d’ailleurs se demander si le choix des thèmes du carnaval et les musiques produites par les blocs afro ne sont pas eux aussi soumis à cette influence, qui semble ici réservée aux seuls blocs de trios
[56] et à leur « axé-music »
[57].
L’analyse aurait sûrement gagné en profondeur si, au lieu de se limiter à la célébration du monde afro et du travail que les blocs afro réalisent au sein des communautés d’origine – dont l’importance n’est ici nullement remise en question –, l’auteur avait poursuivi l’exploration des rapports, certes conflictuels, entre deux carnavals : celui des blocs afro venant de la périphérie et celui des « trios » qui réunissent la jeunesse dorée des quartiers riches de Salvador. Le « carnaval de participation », exemple démocratique, n’apparaît plus alors que comme un « carnaval à deux vitesses » (p. 300). Comme l’écrit Franck Ribard, « l’espace, dans la fête, est un des objets symboliques de la manipulation du pouvoir » (p. 277). On peut en dire autant de l’espace carnavalesque.
Stefania Capone
Stefania Capone, La Quête de l’Afrique dans le candomblé., Pouvoir et tradition au Brésil, Paris, Karthala, 1999, 344 p., bibl., gloss., fig., tabl., pl., (« Hommes et Sociétés »)
Il suffit d’un rapide survol de la littérature sur le candomblé pour comprendre que la région de Bahia est reconnue comme le centre incontesté de la pratique religieuse d’origine africaine au Brésil. Pourtant, un examen plus approfondi de cette littérature fait apparaître un ensemble de variantes régionales qui affirment toutes sans exception leur lien avec l’Afrique. Dans ces conditions, on peut se demander quelle est l’importance de la filiation africaine et pourquoi celle de Bahia prévaudrait sur celle d’autres régions brésiliennes. Ces interrogations orientent la démarche de Stefania Capone qui, patiemment, décrit la constitution progressive d’une tradition qui, pour ses fidèles aussi bien que pour les ethnologues, constitue une mémoire vivante de l’Afrique au Brésil. Pour ce faire, elle recoupe des informations provenant de diverses sources : d’un travail de terrain, d’une analyse extensive de la littérature sur l’histoire de la pensée ethnologique concernant les cultes afro-brésiliens, d’une histoire de l’intervention étatique dont la visée consistait à réguler l’exercice des pratiques de guérison et de sorcellerie, enfin de références au développement sociopolitique de la société brésilienne. L’originalité de cette démarche tient à la multiplicité des points de vue pris en compte, et dont le traitement vise à mettre en lumière leurs convergences, leurs divergences et leurs contradictions. Il en résulte un portrait d’ensemble qui traduit bien la complexité d’un domaine d’étude qui paraissait jusque-là relativement unitaire. Le travail de terrain de l’auteur s’est déroulé sur une période de dix ans, principalement à Rio de Janeiro, mais aussi dans d’autres régions du Brésil, notamment Salvador et São Paulo.
L’ouvrage se divise en trois parties : la première est consacrée à Exu, divinité du panthéon afro-brésilien, la deuxième met l’accent sur la pratique rituelle qui lui est associée, tandis que la troisième recompose les différentes étapes de la construction d’une tradition « modèle ». L’entreprise de l’auteur est vaste, son point de vue fort stimulant, et si les données peuvent être parfois questionnées, cela ne remet jamais en cause l’intérêt et la valeur de l’ouvrage pour qui s’intéresse à l’étude des religions afro-brésiliennes et à celle, plus générale, de la tradition.
Le choix d’étudier Exu est judicieux, car cette divinité est présente dans l’ensemble des cultes afro-brésiliens, ceux que l’on considère comme les dépositaires de la tradition africaine aussi bien que ceux qualifiés de syncrétiques et qui sont influencés par le spiritisme, par les religions des peuples indigènes du Brésil ou par la religion catholique. Une analyse comparative des caractéristiques africaines et brésiliennes de cette divinité permet à l’auteur de mettre en relief le processus d’accommodation et d’adaptation présent, sous une forme ou sous une autre, dans tous les cultes sans exception. L’intérêt de cette démonstration réside dans la remise en question du statut même de la tradition. On ne peut plus considérer celle-ci uniquement comme un corpus de représentations et de pratiques qu’on adopte plus ou moins strictement, car la tradition joue également un rôle de légitimation de certains groupes religieux ou sociaux par rapport à d’autres (la population blanche par rapport à la population noire, par exemple). Selon les époques, la tradition africaine est perçue tantôt négativement, tantôt positivement au sein de la société brésilienne ; la revendication d’une filiation à la tradition africaine ou son contraire comporte donc une dimension de négociation constante avec l’environnement social auquel on appartient, en fonction des objectifs poursuivis.
La deuxième partie traite de la pratique rituelle. L’auteur s’intéresse au développement du candomblé et de l’umbanda dans la ville de Rio de Janeiro, tant en ce qui concerne les pratiques religieuses de celle-ci que sa manière de les envisager. Elle insiste sur deux types de passage : d’une part, l’essaimage des maisons de cultes de la traditionnelle Bahia à la ville de Rio de Janeiro ; d’autre part, le passage des fidèles de l’umbanda au candomblé. Dans les deux cas, il s’agit d’un aménagement de la tradition en fonction du contexte. Le passage d’une région réputée traditionnelle à une autre, celle de Rio, qu’on associe plutôt aux cultes syncrétiques, donnera lieu à certaines stratégies visant à établir la légitimité de sa tradition africaine. Le passage de l’umbanda au candomblé entraînera des adaptations au sein même des pratiques rituelles traditionnelles, notamment celles qui ont trait à Exu et à sa contrepartie féminine, Pomba Gira. L’étude de ces passages à travers l’histoire orale et écrite des maisons de cultes traditionnelles et d’umbanda et les récits de vie des fidèles étayent la thèse de l’auteur qui postule un continuum religieux où la classification des cultes s’opère à partir d’une distinction entre le pur et le dégénéré, récusant l’existence d’un mélange qui marque pourtant leur pratique rituelle. Ce mélange est le signe manifeste de « l’interpénétration et [de] la réinterprétation d’éléments issus de différentes modalités de culte » (p. 120) qui constituent l’enjeu principal des cultes afro-brésiliens.
Dans la troisième partie, qui porte sur la construction de la tradition, l’auteur fait état de « l’alliance des chercheurs et des membres des terreiros considérés comme les plus traditionnels » (p. 204). Une revue minutieuse des travaux des ethnologues brésiliens et français, notamment ceux de Roger Bastide et de Pierre Verger, retrace pas à pas la construction d’un paradigme du culte « africain pur » incarné par la tradition nagô. Le rapprochement entre les pratiques religieuses brésiliennes et celles qui ont cours en Afrique, puis les contacts qui se sont établis entre les représentants brésiliens et les représentants africains qui décernent aux premiers des titres honorifiques ou des charges religieuses, constituent des moments forts de la construction de ce paradigme. Ces contacts avec l’Afrique prennent encore une autre forme : celle de l’étude des langues africaines dont l’enseignement est dispensé par des Africains, les cours de langue yoruba se transformant peu à peu en cours sur les cultes africains dans lesquels les initiés brésiliens recherchent passionnément leurs racines. Enfin, le rapport privilégié des ethnologues avec certaines maisons de cultes se transforme lui aussi. Si, autrefois, certains d’entre eux occupaient des charges honorifiques au sein des maisons de cultes, ceux de la génération suivante iront plus loin en se faisant initier. Les fidèles des cultes afro-brésiliens ont une approche de plus en plus intellectualisée de leurs pratiques religieuses, tandis que les ethnologues se rapprochent de l’expérience religieuse afin d’étudier le candomblé de l’intérieur. On comprend que cette situation pose avec une nouvelle acuité la question du statut de la relation observateur/ observé, que l’auteur aborde un peu trop rapidement en affirmant l’importance cruciale de la distance, dont les paramètres méthodologiques restent à définir.
Stefania Capone conclut sur l’intérêt qu’il y a à poursuivre l’étude des questions portant sur la tradition à travers l’analyse d’un mouvement, la Conférence mondiale sur la tradition et la culture des orixás, qui vise à réunir tous les cultes d’origine africaine en Amérique, et dont l’objectif est d’établir la tradition religieuse africaine en tant que religion du monde (World Religion). Plutôt que de souscrire à l’effort d’uniformisation soutenu par le mouvement pan-américain, l’auteur propose de préserver la diversité et, par là, la richesse de ces cultes en privilégiant l’analyse de toutes les formes religieuses, des plus mélangées aux plus traditionnelles. Cette approche des cultes de possession en tant que système de transformation est prometteuse, et on regrette que l’auteur n’ait pas systématisé davantage les conclusions de sa recherche afin de mieux faire ressortir les transformations rencontrées et d’indiquer, à titre d’hypothèse, celles qui caractérisent les cultes de possession envisagés. Cela dit, ce livre ouvre une voie d’analyse qui évite les écueils d’une démarche ethnologique reprenant trop souvent à son compte les catégories en usage parmi les fidèles.
Josée Lacourse
John Cowley, Carnival, Canboulay, and Calypso.Traditions in the Making, Cambridge, Cambridge University Press, 1998, xv + 294 p., bibl., discogr., index, ill. [1re éd. 1996.]
L
es Trinbagoniens (habitants de Trinidad et Tobago) aiment à affirmer que le carnaval de Port of Spain est la plus grande fête du monde. Cette proclamation, faisant de l’île la plus méridionale des Caraïbes le centre d’un univers de fête
[58] et de musiques, insiste sur deux fonctions que le carnaval y a remplies : manifestation créole, il a stimulé le génie inventif d’un petit peuple de descendants d’esclaves d’origine africaine et de travailleurs sous contrat
(indentured) d’origine indienne tant et si bien qu’il produisit le calypso, les
steel bands
[59] et réinventa le carnaval. Célébration récurrente dont les rites ont acquis une dimension hautement compétitive, il a canalisé les énergies, permis l’expression (relativement) pacifique des antagonismes et évité que ce pays divisé en groupes d’origine, de religion et de classes ne sombre dans des conflits violents. C’est ce que suggère Chalkdust (Hollis Liverpool), un des chanteurs de calypsos les plus respectés du dernier quart du
xxe siècle, lorsqu’il confie : « Carnaval contribue à apaiser nos problèmes. Il aide à jeter de l’huile sur les eaux agitées afin que les gens […] parviennent à oublier les sérieuses difficultés du moment […] Une des raisons pour lesquelles, probablement, les peuples d’Afrique et d’Asie connaissent tant de difficultés, est l’absence de Carnaval »
[60].
Si ces déclarations sont sans doute un rien exagérées, elles n’en révèlent pas moins une insigne fierté d’appartenance nationale et recouvrent tout de même quelque chose de la réalité trinbagonienne. Le livre de John Cowley permet de le comprendre. Il retrace avec une extrême minutie le processus de formation, de consolidation et d’institutionnalisation du carnaval sur une période qui va de la fin du
xviiie siècle au début du
xxe.
Carnival, Canboulay, and Calypso est donc d’abord un travail historique sans équivalent en ce qui concerne Trinidad
[61], permettant d’établir des comparaisons avec l’histoire d’autres carnavals créoles
[62]. Respectant la chronologie des événements, John Cowley reconstruit le processus de créolisation du carnaval et montre comment, de fête des colons, il est devenu un mode d’expression des couches défavorisées, avant d’être finalement accepté et reconnu, prélude à ce qui n’est pas relaté ici, son officialisation. Le carnaval fut très certainement apporté à Trinidad par des colons d’origine française venus avec leurs esclaves d’autres îles des Antilles. Visites, repas, bals et masques ont fourni l’occasion de jouer l’ambiguïté des relations maîtres/esclaves : les premiers se déguisant en « nèg’ jardins », les seconds inventant des danses et des musiques originales, imitant et raillant aussi les allures de leurs propriétaires. Le désir, la fascination, la peur, le rejet se manifestaient de part et d’autre dans les comportements hybrides que favorisaient la fête et le masque. Après l’émancipation (1834-1838), le carnaval agrège des célébrations originellement réparties en différents temps de l’année (anniversaire de la libération des esclaves, fête de fin des récoltes) ; l’urbanisation favorise les contacts et les mélanges. Les dynamiques de création sont actives, mais aussi corrosives. Les comportements des carnavaliers plébéiens dérogent à la bienséance coloniale ; les chansons qu’ils inventent brocardent les puissants ; les bandes qu’ils forment s’affrontent volontiers. Le pouvoir entend sévir, encadrer, contrôler. Il interdit : les tambours, les masques. Il ne peut tout réprimer. Le carnaval populaire survit, prend de l’ampleur, contourne les contraintes. D’autant plus qu’il demeure un carrefour où les membres de communautés et de classes différentes se côtoient et se mélangent. Proscrire le carnaval, mesure envisagée par certains gouverneurs ou chefs de la police coloniale, ne rencontre donc jamais l’unanimité des puissants. Après les émeutes qui accompagnèrent les fêtes de 1881, le Colonial Office conclut qu’il valait mieux le laisser vivre, sous surveillance. Dès lors, le carnaval trinidadien sera en même temps l’un des plus réglementés et l’un des plus libres dans l’expression
[63]. Les rivalités entre bandes dont les héros se combattaient au bâton, accompagnés de chants les glorifiant, seront endiguées, en partie ; les chanteurs se verront offrir des « tentes » où mesurer paisiblement leurs talents ; plus tard, les
steel bands formés dans les quartiers entreront en concours officiel. Pressions politiques, encadrement policier et incitations commerciales ont ainsi favorisé la création de lices où peuvent se déployer les antagonismes. Et ces lices sont aussi des points d’attraction. S’y retrouvent, comme organisateurs, spectateurs ou participants, des représentants de tous les groupes, le carnaval continuant à être un lieu de rencontres, de mélanges et d’innovations. La « fabrication des traditions » que raconte si précisément John Cowley n’est pas seulement un processus d’invention de musiques et de fêtes créoles, c’est aussi le tissage d’une trame sur laquelle se dessine progressivement la figure d’une société tout entière.
Denis-Constant Martin
Tissage
Techniques & culture, juil.-déc.1999, 34 :, Soieries médiévales, Sophie Desrosiers, ed., Publié avec le concours du CNRS, de l’Université René Descartes et du CNL, avec le soutien de l’Association pour l’étude et la documentation des textiles d’Asie (Paris) et de la Fondation Abegg (Riggisberg, Suisse), Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 207 p., gloss., tabl., graph., ph.
Trouvées dans les tombes, conservées dans les trésors d’églises et dans des collections publiques ou privées, les soieries du Moyen Âge tardif (de la fin du xe siècle au début du xive) nous disent rarement leur date et leur lieu de naissance. Depuis une quarantaine d’années, grâce au Centre international pour l’étude des textiles anciens (CIETA), un certain nombre de chercheurs ont tenté de conjuguer leurs efforts pour résoudre les énigmes que posaient les soieries médiévales. Douze d’entre eux, appartenant à des disciplines différentes, publient les résultats de leurs enquêtes.
Jane Merritt (chap. I) analyse 200 fragments datant de la période bouyide (ixe-xiiie siècle) provenant des fouilles de Ravy, en Iran. Les tissus en coton, coton et soie ou soie pure présentent l’avantage de pouvoir être datés par association avec le mobilier archéologique. Donald King (chap. II) s’intéresse à la catégorie des tissus « diasprés », soieries monochromes façonnées à petits motifs, apparues dès le xe siècle. Au xive siècle, le terme se serait étendu aux soieries polychromes de même décor. La discussion de King est d’ordre linguistique. Hero Granger-Taylor (chap. III) analyse trois soieries trouvées dans la tombe de l’empereur Henry IV à Palerme (avant 1215) et conservées au British Museum. Le terme « taffetas lancé » précède celui de lampas : les trois soieries en question, de provenances différentes, illustreraient, entre autres, les trois étapes qui menèrent au lampas.
Se fondant sur des données stylistiques, Rosa Maria Martín i Ros (chap. IV) attribue les diverses soieries qui composent les vêtements liturgiques de saint Valère, conservés au Museu Tèxtil i d’Indumentaria de Barcelone, à des ateliers hispano-mauresques du xiiie siècle, cependant que Gabriel Vial (chap. V), après une étude technique poussée de ces mêmes textiles, souligne leur importance qui permet de comprendre le passage des tissus taquetés façonnés aux lampas.
Suivent deux chapitres (VI et VII) sur les « draps d’arest ». Donald King cherche l’étymologie du terme dans « arête de poisson », car le fond de ces tissus est à chevrons ou à losanges (formés par des bandes de chevrons régulièrement inversés). Après avoir recensé les 116 exemples connus de draps d’arest, Sophie Desrosiers les divise en deux groupes : les plus raffinés, tissés en Espagne, et les autres, produits au nord des Pyrénées. Elle se demande si ces derniers ne seraient pas également des « draps d’Alès » (le r liquide permettant d’identifier l’appellation au nom de la ville) mentionnés dans les documents de l’époque.
Daniel De Jonghe et Chris Verhecken-Lammens (chap. VIII) examinent « une soierie losangée à bandes de samit façonné » et concluent que ce type de soierie était tissé endroit dessus sur un métier à la tire sans marches. Dominique Cardon (chap. IX) se penche sur deux fragments de soieries attribués à des provenances et des époques différentes et conservés dans le Trésor de la cathédrale de Carcassonne. Elle constate qu’il s’agit des deux morceaux restants d’un même tissu à fond losangé orné de bandes de samit façonné qui s’apparente aux draps d’arest. Enfin, elle émet l’hypothèse qu’il existait un centre de production pour ce genre de tissus dans le sud de l’Italie, alors sous l’influence de la Couronne d’Aragon. Dans deux soieries médiévales de même type, Witold Nowik (chap. X) identifie les produits tinctoriaux utilisés. Walter Endrei (chap. XI) étudie le métier de grande largeur à tisser la soie utilisé au xiiie siècle.
L’importation des soieries en Angleterre est bien attestée dans les sources écrites à partir de la fin du xiie siècle. Frédérique Lachaud (chap. XII) a donc pu dépouiller les inventaires des trésors d’églises et la comptabilité des maisons aristocratiques anglaises, lesquelles fournissent des informations particulièrement riches quant aux soieries importées au xiiie siècle et permettent souvent de connaître leurs lieux de fabrication.
Que l’approche soit matérielle, technique, stylistique, linguistique ou économique, ces études font mieux comprendre comment l’art de tisser la soie se répandit autour des rives occidentales de la Méditerranée au Moyen Âge. En incitant à se poser des questions plus précises, elles ouvrent de nouvelles pistes. En conclusion, on notera le remarquable travail éditorial de Sophie Desrosiers.
Il faut enfin rendre un dernier hommage à Krishna Riboud, disparue en juin 2000, à qui revient le mérite d’avoir organisé dans son centre, l’Association pour l’étude et la documentation des textiles d’Asie (AEDTA), en septembre 1993, le séminaire qui réunissait les auteurs du présent ouvrage et leur a permis de confronter leurs problèmes, sinon communs, du moins complémentaires.
Monique Lévi-Strauss
Annemarie Seiler-Baldinger et al., Textil, Technik, Design, Funktion. Eine systematische Auswahl, Bâle, Museum der Kulturen, 2000, 140 p., bibl., 65 ph. coul. de Peter Horner
En 1948, Fritz Iklé-Huber fit don au musée d’ethnologie de Bâle d’une collection considérable de textiles ethnographiques. Kristin et Alfred Bühler-Oppenheim en rédigèrent le catalogue et profitèrent de l’occasion pour entreprendre et publier une classification de toutes les techniques textiles (« Grundlagen zur Systematik der gesammten textilen Techniken », in Die Textiliensammlung Fritz Iklé-Huber im Museum für Völkerkunde und Schweize-rischen Museum für Volkskunde, Basel, « Denkschriften der Schweizerischen Naturforschenden Gesellschaft » 78, Abh. 2). Cette classification ayant fait ses preuves, le musée de Bâle décida, en 1973, d’en publier une nouvelle version, revue et augmentée, sous la direction d’Annemarie Seiler-Baldinger, (Systematik der Textilen Techniken, Bâle, « Basler Beiträge zur Ethnologie » 14). Dans ce livre, qui comporte de nombreux dessins, les textiles sont classés d’après leur mode de production : mailles à l’aide d’un fil unique, puis tresses qui combinent plusieurs éléments, enfin tissage proprement dit qui requiert un vrai métier et la constitution d’une chaîne. La dernière section traite de l’ornementation après tissage par différents procédés de teinture, d’impression, de broderies ou d’applications. Cet ouvrage, qui répondait aux besoins des chercheurs, fut complété et réédité dans la même collection (vol. 32, Bâle, 1991). Quelques photographies en couleurs illustrent ses pages. Il en existe une traduction anglaise (Textiles. A Classification of Techniques, Washington D. C., Smithsonian Institution Press, 1994).
Le présent volume, dédié à Kristin et Alfred Bühler-Oppenheim, est un superbe album qui publie soixante objets textiles du monde entier, parmi les plus représentatifs du musée de Bâle. Les no-tices, bien documentées, ont été rédigées par sept disciples d’Alfred Bühler : Marie-Louise Nabholz-Kartaschoff, Christian Kaufmann, Urs Ramseyer, Bernhard Gardi, Ursula Klingelfuss-Schneider, Sylvia Ohnemus et Annemarie Seiler-Baldinger, également auteur de l’introduction. Avec ses objets étonnants et magnifiquement reproduits en pleine page, ce dernier volume illustre et actualise la classification affinée et retravaillée de l’équipe de Bâle.
Armé du livre et de l’album, un ethnologue ou un archéologue sur le terrain devrait pouvoir classer sommairement les textiles qu’il découvre et les décrire en anglais.
Monique Lévi-Strauss
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Villes et Cités
David Lepoutre, CÅ“ur de banlieue. Codes, rites et langages, Paris, Éditions Odile Jacob, 1997, 362 p., bibl., ill.
Le livre de David Lepoutre fournit la preuve que l’enquête ethnographique – cette méthode selon laquelle le chercheur passe par l’immersion totale dans la culture qu’il étudie – a encore des bijoux à nous offrir. Même, ou peut-être surtout, au sein de la société complexe, à savoir celle à laquelle appartient le chercheur, le « regard éloigné » de l’ethnologue permet d’entrevoir des comportements, pratiques et langages normalement passés sous silence dans les médias et les traités scientifiques. Pour voyager vers l’exotique, Lepoutre n’a qu’un pas à faire entre son quartier parisien de « cheuri » (terme verlan employé par ses jeunes informateurs pour désigner les « riches ») et la cité des Quatre Mille à la Courneuve, dans la banlieue nord parisienne. Enseignant ostensiblement le « céfran » dans une école où les élèves, originaires du Maghreb et d’Afrique noire, sont quatre fois plus nombreux que les Français de souche, étranger au lieu, il cherche à diminuer la distance en s’installant dans un logement de la cité. Cependant, « l’autre » qu’il cherche à cerner est encore plus difficile à appréhender. Il s’agit d’enfants de dix à seize ans – des « indigènes » peu commodes qui, barricadés derrière les murs presque impénétrables de l’âge, n’accepteront jamais totalement le chercheur comme un des leurs. C’est justement pour s’être heurté à leurs formes violentes de sociabilité, pour s’être trouvé dépourvu devant les performances linguistiques de ces pré-adolescents, que l’auteur a relevé le défi et choisi d’analyser la rhétorique aggressive de cet univers culturel qui n’était pas le sien.
Pour se préparer à cette tâche, Lepoutre a eu recours à une vaste bibliographie (portant sur la sociologie de la jeunesse, la violence, l’urbanisme, la sociolinguistique, le sport, le rap…) qu’il a complétée par des articles de journaux et des films abordant le sujet de la sous-culture des jeunes de la périphérie urbaine. Pour autant, le génie de ce livre n’est pas dans son érudition, mais plutôt dans l’évocation de l’expérience vécue. Bon nombre de paragraphes de l’ouvrage sont extraits du journal de terrain du chercheur qui nous restitue les personnages avec une intimité et une richesse de détails que seul rend possible un séjour prolongé. En suivant les descriptions de scènes banales, le lecteur est amené à reconnaître les composantes de l’enjeu identitaire de ces pré-adolescents ainsi que les compétences linguistiques qui servent de support aux formes de sociabilité du groupe des pairs. Dans leurs looks particuliers – vêtements, coiffures, gestes – et leurs façon de voir les choses (dans leurs devoirs scolaires par exemple, ils attribuent une importance énorme a la guerre d’Algérie), on découvre une « ethnicité bricolée » qui mélange des éléments empruntés à la modernité à ceux du passé fantasmé des origines. On y voit la construction sociale de la masculinité à travers les tannées rituelles d’accueil, les rixes entre élèves dans la salle de classe et les batailles rangées, devant une nombreuse assistance, à la sortie d’école (les types de confrontation sont légion et l’auteur les passe en revue un par un). Les illustrations – dessins d’écoliers, billets doux interceptés par le prof, et même poissons d’avril – expriment graphiquement la gamme d’émotions qui sous-tendent ces échanges. Lepoutre accompagne également les pas de ces jeunes hors de l’école en suivant leurs bandes devant les immeubles, leurs sorties au centre-ville, leur fréquentation des clubs de boxe thaïlandaise et de judo… Nous nous familiarisons avec la « dureté » des attitudes (la dégradation des lieux, l’apparente indifférence à la douleur d’autrui), mais aussi avec les attaches émotionnelles au territoire, les rites de solidarité et l’étonnante interconnaissance du lieu : appelés à débiter le nom de tous ceux qu’ils connaissent dans la cité, certains d’entre eux arrivent à citer, parmi leurs parents, amis et simples connaisances, plus de mille personnes. Le chercheur décrit les étapes de son initiation au langage des « keumés de la téci » (mecs de la cité). On le voit insulté, vanné, « mis à l’amende » (dominé dans les joutes oratoires). Il subit régulièrement « l’affichage » (offense qui consiste à crier haut et fort le nom de quelqu’un dans la rue). En devenant lui-même personnage de cette histoire, Lepoutre donne à voir comment la culture de ces jeunes s’affirme dans la confrontation routinière avec les adultes et les représentants des classes aisées. De nombreuses anecdotes mettent en scène l’institution scolaire – ce lieu de sociabilité privilégié, où dans les espaces interstitiels se développe un mode de relation adolescent « autonome », en dehors de toute supervision adulte. Les différentes tentatives, souvent malencontreuses, des enseignants pour remplir leur rôle – leurs frustrations et leurs débordements – sont aussi présentées, non sans sympathie, à la lumière de ce contexte contradictoire. N’étant guère préparés à lutter contre la violence collective et valorisée par leurs élèves, ces professeurs doivent souvent laisser de côté l’enseignement proprement dit et se contenter de leur fonction de socialisation normative.
Étant donné le contexte, on comprend que Lepoutre ait construit son objet d’étude de façon à trouver une forme de communication plus humaine, et peut-être plus efficace, avec ses élèves. On comprend également pourquoi la logique spécifique de la violence – lieu de théâtre ludique autant que de haine meurtrière – l’intéresse plus que ses causes. Et, en effet, grâce aux détails ethnographiques, le lecteur est conduit à découvrir l’aspect codifié et signifiant de cette « violence cultivée » qui gère la sociabilité des lieux publics. Du coup – et c’est là le hic de l’histoire –, l’auteur rend ce monde compréhensible, voir même tolérable, en le décrivant comme une phase circonscrite de la vie. Il insiste sur le fait que la grande majorité des jeunes qu’il étudie ne connaîtront jamais la drogue et la violence anomique de la grande délinquance – celle décrite par François Dubet
[64], par exemple, ou, dans le contexte américain, par Philippe Bourgois
[65]. Au contraire, il souligne à chaque fois le caractère éphémère de cette culture des rues que les enfants laisseront tôt ou tard derrière eux pour embrasser les goûts et les normes de la société dominante. Le « lent travail d’imprégnation des esprits opéré par les discours adultes [des enseignants surtout], de rejet systématique de toutes les conduites violentes » (p. 243) finit par rendre les élèves aptes à l’apprentissage du modèle de relations de la société globale. Cette insistance sur l’intégration sociale est bien venue dans le sens où l’auteur dissipe le stigmate qui voue au désastre tout enfant né dans la pauvreté. Elle va, de plus, à l’encontre du mythe des « cités-ghettos » et renforce la perspective, déjà élaborée par d’autres chercheurs, selon laquelle, contrairement à ce qui se passe dans les ghettos américains, les politiques sociales en France ont jusqu’à présent réussi à préserver une certaine égalité au regard des services publics, ainsi qu’une possibilité d’ascension sociale
[66]. Cependant, à force d’insister sur le fait que l’univers qu’il décrit n’est qu’une étape de la vie, vouée à être enrayée par un désapprentissage radical, sinon ouvertement répudiée, l’auteur éveille quelques doutes. Faut-il se contenter d’une interprétation qui privilégie les différences générationnelles (« la discontinuité culturelle majeure de notre société ») au détriment d’autres différences comme, par exemple, celles de classe? Cette culture juvénile ne favorise-t-elle pas des formes de participation à la vie sociale propres aux couches ouvrières (comme dans le cas anglais décrit par Paul Willis
[67]), ou même d’exercice de la citoyenneté (les « revendications proto-politiques de dignité » suggérées par Loic Wacquant
[68]? En outre, la signification de ces formes de sociabilité juvénile ne changentelles pas en fonction du contexte global? L’intégration des jeunes est certes le résultat des efforts assidus de la socialisation scolaire, mais elle découle aussi d’un marché de l’emploi et d’une politique sociale qui créent des ouvertures pour les gens issus des couches populaires. Quelles sont donc les conséquences de l’appauvrissement des adultes de la cité et de la hausse du taux de chômage qui ont marqué ces dernières années? On a par ailleurs des raisons de penser que les modes de sociabilité des jeunes de la cité connaîtront d’importantes transformations. D’après l’auteur, certaines dynamiques de cet univers juvénile, tels la virilité agonistique et l’accent mis sur l’honneur, sont en partie dues à la culture méditerranéenne des parents immigrés. Mais alors, qu’en sera-t-il de la prochaine génération socialisée par les enfants d’aujourd’hui, lesquels n’ont jamais connu leur pays d’origine et qui ont abandonné leurs façons de « violence cultivée » pour s’intégrer au mode de vie dominant? David Lepoutre ne cherche pas à répondre à toutes ces questions. À l’instar de Malinowski, c’est par la description de faits banaux et de personnages en chair et en os qu’il apporte sa plus grande contribution à l’anthropologie, offrant au lecteur une voie d’accès à un univers auparavant inaccessible. Lepoutre explore pleinement la richesse de sa méthode tout en en respectant les limites. Ce faisant, il suscite des inquiétudes intellectuelles plutôt qu’il ne fournit des réponses faciles. En ce sens,
CÅ“ur de banlieue prend place à côté des
Å“uvres d’Ulf Hannerz, Herbert Gans et Colette Pétonnet comme un classique de l’ethnologie urbaine.
Claudia Fonseca
Jeff Ferrell & Mark S. Hamm, eds., Ethnography at the Edge., Crime, Deviance, and Field Research, Boston, Northeastern University Press, 1998, xviii + 309 p., bibl., index
Les contributeurs du présent ouvrage sont tous animés par une même volonté : faire en sorte qu’en matière de crime, de délinquance et de déviance, les enquêtes quantitatives ainsi que la « jailhouse » ou la « courthouse sociology » ne l’emportent pas définitivement sur une approche de type ethnographique. Car, à partir des années 1970 et plus encore depuis le début de la dernière décennie, les criminologues héritiers de l’école de Chicago sont entrés dans ce que Patrice A. Adler et Peter Adler qualifient, dans l’avant-propos, de « Dark Ages » de leur discipline.
Un cas, plus que tout autre, semble illustrer la situation dans laquelle peuvent se trouver aujourd’hui ceux qui, aux États-Unis, persistent à pratiquer une « criminological Verstehen » (pour reprendre un terme forgé par Max Weber, principale référence théorique de ce volume) et à fréquenter ou à pénétrer sur la longue durée tel ou tel milieu délinquant : celui de Rik Scarce, doctorant de l’Université de l’État de Washington qui, en 1993, fut incarcéré durant six mois parce qu’il refusait de communiquer au FBI des informations sur le « radical environment movement » qu’il étudiait.
Les risques et les dangers auxquels s’exposant ceux qui font le choix scientifique et politique de ce type d’enquête ne sont d’ailleurs pas exclusivement de nature légale mais aussi – et chacun des auteurs d’Ethnography at the Edge en témoigne à sa façon – physiques, émotionnels, éthiques, sans omettre ceux liés à la contamination par les stigmates présents chez les populations étudiées.
Mais sans doute est-ce la réussite principale de ce recueil d’articles, assez hétéroclite par ailleurs, de montrer à quel point la criminalisation et la moralisation croissantes de la vie publique américaine affectent les chercheurs de terrain dont l’activité est, d’après Jeff Ferrell et Mark S. Hamm, rendue aujourd’hui presque impossible en raison des décisions qui émanent non seulement des États mais également des universités ou des agences qui financent la recherche publique.
Si l’intention qui préside à la réalisation de cet ouvrage est donc claire, celui-ci nous semble cependant appeler quelques critiques. Le modèle rhétorique qui inspire chacun des articles, à savoir la confession, permet certes à chaque auteur de se livrer à l’analyse réflexive de la situation qu’il occupe sur le terrain et des modifications que celle-ci induit sur le plan de son identité professionnelle et personnelle. Néanmoins, le lecteur est rapidement gagné par le désir d’en savoir davantage sur les objets de recherche eux-mêmes et un peu moins sur les chercheurs. Plus simplement, cette posture, présentée comme exigence d’une postmodernité bien comprise, ne témoigne-t-elle pas de l’adhésion implicite des « criminological field researchers » aux procès que diverses institutions américaines leur intentent? Par ailleurs, en dénonçant constamment le souci d’objectivité comme caractéristique d’une démarche scientifique sclérosante et dépassée, il nous semble que les auteurs se trompent d’obstacle et d’ennemi.
Enfin, quoiqu’ils s’en défendent, les auteurs de ce volume cèdent parfois à la tentation d’une conception quasi essentialiste du « crime » ou du délit. Leur attention répétée à l’égard notamment du moment, de l’événement criminel (« the lived reality of deviance, crime, and criminality » ; p.13) et de l’émotion qu’il provoque (« the adrenalin rush » ou encore « the situated sensuality, the definitive dangers and pleasures, of crime » ; p. 29) fait regretter qu’ils ne cernent et ne restituent avec plus de détails et d’attention la culture des hommes et des femmes qu’ils étudient.
Parmi les articles les plus dignes d’intérêt, nous retiendrons ceux de Christine Mattley et de Peter B. Kraska. Tout en situant son propre travail dans le champ plus large d’une « sociologie des émotions », la première rend compte très précisément de la modification du comportement de ses collègues à son égard lorsque ceux-ci apprirent qu’elle étudiait les travailleuses des « lignes roses » et venait de se faire embaucher, pour les besoins de l’enquête, par une entreprise délivrant des services sexuels par téléphone. Le second s’emploie à déconstruire déconstruire et à mettre à distance la jouissance inattendue que lui procure la fréquentation d’un groupe de paramilitaires, officiers de police de leur état, maniant clandestinement pendant le week-end les armes de guerre les plus sophistiquées dans le but de se préparer efficacement aux opérations « Ghetto storm » qui, selon eux, ne devraient manquer de succéder très prochainement à la tristement fameuse campagne militaire « Desert storm ».
L’une et l’autre analysent avec beaucoup de finesse et de sensibilité les bouleversements que connaît l’identité du chercheur quand les modifications induites par l’observation participante s’accompagnent d’une installation clandestine et durable « beyond the edge of legality ».
Yves Lacascade
*
Amériques
Frank Salomon & Stuart B. Schwartz, eds., The Cambridge History of the Native Peoples of the Americas, III : South America, Parts 1 & 2, Cambridge, Cambridge University Press, 1999, bibl., index, ill., cartes
Ce monumental ouvrage en deux tomes de 1054 et 976 pages respectivement est à la fois imposant et déconcertant. Il s’impose par la qualité et la compétence des auteurs, qui proviennent pour plus de la moitié des États-Unis, le reste se partageant entre le Canada, le Brésil, la Bolivie, le Pérou, l’Espagne et la France (Anne Christine Taylor et le regretté Thierry Saignes). Mais, en même temps, il déconcerte car, à la différence de son prédécesseur, le Handbook of South American Indians publié de 1946 à 1948 par la Smithsonian Institution, il prétend être un livre d’histoire.
Or l’histoire suppose des archives, qui manquent à des peuples qu’on a dits, pour cette raison, « sans histoire ». Il faut donc recourir à l’archéologie et aux archives des colonisateurs. Sauf de rares exceptions qu’on rencontrera dans les chapitres XXIV et XXVI dus à Jonathan D. Hill et à David Maybury-Lewis, l’histoire annoncée des peuples indigènes de l’Amérique du Sud se ramène, d’une part à la préhistoire, d’autre part à l’analyse et aux commentaires des répercussions qu’eut sur ces peuples l’histoire politique et économique des colonisateurs. Dans les deux cas, une histoire vue du dehors et non pas du dedans.
Les maîtres d’Å“uvre de l’ouvrage, Frank Salomon de l’Université de Wisconsin-Madison et Stuart B. Schwartz de l’Université Yale, sont parfaitement conscients de ce paradoxe qui les a conduits à choisir un parti très éloigné du Handbook : « Instead of being a handbook or an encyclopedia, this volume is an “idea-oriented history”, emphasizing the development of general themes instead of presenting every group or society » (texte de présentation, premier rabat de couverture). Autrement dit, on trouve dans l’ouvrage, en dépit de son titre, moins une histoire que des réflexions sur cette histoire. Le lecteur se sent admis en tiers à des conversations savantes entre des spécialistes qui procèdent souvent par allusion tant ils jugent les questions dont ils débattent connues de leurs interlocuteurs. Cela est particulièrement vrai des chapitres archéologiques, très au fait des découvertes les plus récentes mais desservis par une illustration insuffisante en quantité et en qualité. Même le chapitre V d’Izumi Shimada, qui est un livre à lui tout seul (170 pages) et qui embrasse un millénaire, est condamné par l’ampleur du dessein à n’effectuer qu’un survol.
Les difficultés s’accroissent pour le lecteur du fait que la plupart des vingt-six chapitres sont conçus comme des coupes stratigraphiques d’épaisseur inégale, allant d’un millénaire à quatre, trois ou deux siècles, pratiquées sur des territoires d’étendue elle aussi variable, couvrant l’ensemble du continent ou des régions parfois vaguement délimitées. Le lecteur en quête d’informations sur une région, une culture ou une société doit les extraire de plusieurs chapitres et faire lui-même le total.
Probablement parce qu’il s’agit de régions sur lesquelles les archives manquent (ou sont encore mal exploitées), les basses cultures souffrent plus que celles des Andes de la façon dont l’ouvrage est construit. La plupart des groupes concernés ne figurent pas dans les index, et, à regarder la carte 19.1 intitulée « Principal ethnic groups of Brasil », on pourrait croire que l’intérieur du continent est vide. Un peuple aussi répandu dans la littérature ethnographique que les Bororo, connus depuis le xviiie siècle, manque aux index. De même, après bien d’autres, les Wayampi sur lesquels on possède pourtant une très riche ethnohistoire remontant au xviie siècle (Pierre Grenand, Ainsi parlaient nos ancêtres… Essai d’ethnohistoire Wayãpi, Paris, 1982, Travaux et documents de l’Orstom, n° 148) qui n’est citée nulle part. Il est vrai que Curt Nimuendaju, à qui l’on est redevable de presque toutes les informations historiques dont on dispose sur les Gê, bénéficie d’un seul renvoi dans les index.
Ce qui frappe surtout dans cet ouvrage c’est, chez les maîtres d’Å“uvre et maints auteurs, un même parti pris doctrinal. Ils se réclament de ce que l’un d’eux appelle « the new scholarship » (Neil L. Whitehead, II, 383) qui regarde la conquête « not as an apocalyptic event, but rather a part of an ongoing process of historical change » (premier rabat de couverture). On ne tait certes pas cet aspect apocalyptique. Comment faire autrement? De nombreux chapitres évoquent la dépopulation, les bains de sang, le génocide ou l’ethnocide, l’annihilation, l’holocauste, tous termes relevés au fil de la lecture. Mais presque partout aussi perce la volonté de subordonner ces aspects négatifs à l’affirmation d’une continuité historique entre l’avant et l’après. Comme Whitehead déjà cité ne craint pas de le dire, l’ethnocide fut aussi une ethnogenèse (II, 399). Cela est vrai, mais peut-on mettre les deux aspects sur un même plan?
Plusieurs auteurs le pensent et semblent même enclins à donner plus d’importance au second qu’au premier. Ainsi Karen Spalding voudrait que se développe « a vision of Spaniards and Andeans alike as people who sought to work out their futures in terms of their own cultures » (I, 913). La conquête se ramènerait à l’apparition d’une faction espagnole parmi des factions indigènes déjà rivales. Un désastre démographique se produisit certes; mais auparavant des dévastations coûteuses en vies humaines étaient imputables aux Inca. Les maladies apportées par les Européens ne firent qu’élever un taux de mortalité précédemment dû aux famines et aux guerres (I, 930-931).
Dans le même esprit Whitehead conteste « the standard accounts [which] all stress the destructiveness of encounter but not the complexity of native responses » (I, 386). Il poursuit : « It is too easy to fall into the narrative convention of European contact resulting in native destruction » (I, 407). Enfin : « We may be suspicious of a too absolute antithesis between the European and the native […] Undoubtedly the materials from which history is written will always supply the means to tell a story of European iniquity and native destruction [but] there are many other tales that need to be heard… » (I, 437).
On voit ce qu’une telle attitude donnerait transposée à l’histoire récente de l’Europe : cela s’appellerait révisionnisme. Sans doute, dirait-on, des millions de gens périrent dans les camps d’extermination. Mais d’autres collaborèrent avec les Allemands. Certains s’enrichirent, améliorèrent leur condition, accédèrent même à des responsabilités. Tout ne fut donc pas négatif sous l’Occupation…
Dans le cas présent, on louera les auteurs d’avoir mis en lumière une multitude de faits et d’événements négligés ou ignorés. Mais entre le tableau qu’ils en dressent et la conclusion qu’ils en tirent, on dirait que s’obnubile une faculté morale : celle d’éprouver un sentiment de révolte devant le crime commis par l’Occident.
Les auteurs ont une connaissance approfondie des archives les plus obscures et les plus rares. Ils y font d’étonnantes trouvailles, en sortent ce que l’un d’eux appelle justement des microanalyses et des résumés à très petite échelle (Luis Miguel Glave ; II, 532). Ils apportent ainsi les preuves que dans les décennies ou les siècles qui suivirent la conquête, les rapports entre Européens et Indiens furent loin d’être simples. Soit. Mais, à partir de là, une curieuse contradiction se fait jour. D’un côté, on dilate l’histoire courte pour pouvoir y ranger la quantité d’événements découverts. De l’autre, on rejette toute idée de rupture entre un avant et un après, et on comprime l’histoire la plus longue dans l’espoir de les rapprocher jusqu’à ce qu’ils se joignent.
Cela ressort déjà du chapitre introductif de Frank Salomon, l’un des deux maîtres d’Å“uvre du livre. Il s’insurge contre une prétendue opposition (dont il me rend en partie responsable) entre mythe et histoire : « Setting myth in a class by itself tends to obscure its historical matrix » (I : 62). C’est méconnaître l’aide que l’analyse structurale des mythes peut apporter à l’histoire : certaines transformations, logiquement irréversibles, permettent d’inférer des rapports de succession entre leurs états. Surtout, l’argumentation de Salomon trahit cette volonté de réduire l’objectif au subjectif, le lointain au proche, typique de ce qu’on entend aujourd’hui par postmodernisme.
En raison de son ton polémique, le chapitre III, de Thomas F. Lynch, illustre bien ce parti pris pour les chronologies courtes, contre quoi devrait pourtant militer un ouvrage dont l’ambition est de convaincre que des périodes très brèves peuvent inclure une masse d’événements inattendus. Lynch emboîte néanmoins le pas à Joseph H. Greenberg et Luigi Luca Cavalli-Sforza pour soutenir que des périodes longues de plusieurs millénaires, pendant lesquelles durent se passer beaucoup de choses dont nous n’avons aucune idée, peuvent, grâce à quelques recettes, être rendues transparentes.
On ne mésestimera pas pour autant les mérites de l’ouvrage. Neil L. Whitehead (chap. XI et XII) que j’ai critiqué pour d’autres raisons, et Anne Christine Taylor (chap. XVII) ont eu celui de souligner combien l’ethnographie contemporaine se tromperait en croyant que les groupes qu’elle observe restent tels qu’il y a trois ou quatre siècles. Ce que Whitehead nomme tribalisation fut une conséquence directe ou indirecte de la conquête. À propos des marches occidentales de l’Amazonie, Taylor montre comment les traits récents ou actuels de plusieurs sociétés, y compris les systèmes de parenté de type dravidien, peuvent être des sous-produits de l’effondrement démographique et d’autres destructions consécutives aux expéditions, au travail des missionnaires, à la chasse aux esclaves, plus tard au « rubber boom ».
Entre autres originalités, les éditeurs ont choisi de renoncer à une bibliographie générale au profit de bibliographies raisonnées mises à la fin de chaque chapitre. Elles ne sont pas d’un maniement facile. Le même titre muni de toutes ses références figure souvent dans plusieurs chapitres, mais, l’ordre n’étant pas alphabétique, il faut, pour le trouver, éplucher page après page.
Il est aussi bizarre de rencontrer des précisions vétilleuses comme « Pukara (also written Pucara » (I, 350), « Tapuya (Tapuia in Spanish context) » (II, 355), « Bahia (also written Bahía) » (I, 202) alors que dans cette même page 202 le nom propre Beltrão est écrit avec ou sans tilde et qu’apparaissent çà et là d’autres fantaisies orthographiques dont on ne s’est pas davantage soucié : Thévet pour Thevet, Abbéville pour Abbeville, etc. Les index des deux tomes souffrent aussi d’inconséquences. Par exemple, qui voudrait s’informer sur les momies en Amérique du Sud et consulterait l’entrée « mummies » serait tenu dans l’ignorance de celles de Chinchorro. Il devrait déjà savoir qu’elles existent pour trouver le renvoi adéquat (I, 739) sous l’entrée « Chinchorro culture ». J’ai noté dans le texte deux fois plus de passages se rapportant au Chili que n’en citent les index, et dix fois plus de références aux Gê sur lesquels l’index du tome I est muet et auxquels celui du tome II fait un seul renvoi.
On doit relever ces détails parce que, sur le mode mineur, ils sont symptomatiques de la perte des repères qui affecte la régression postmoderne. Les américanistes liront cet ouvrage pour sa richesse, sa nouveauté, son ambition, ses audaces. Il les instruira sur beaucoup de points et les fera réfléchir. Mais ce n’est pas la somme que laissait attendre le titre. Le Handbook of South American Indians, bien que daté, incomplet, parfois erroné, ignorant des résultats considérables obtenus par l’archéologie et l’ethnologie dans le dernier demi-siècle, n’a pas encore trouvé son successeur.
Claude Lévi-Strauss
Karl N. Llewellyn & E.Adamson Hoebel, La Voie cheyennne., Conflit et jurisprudence dans la science primitive du droit [69], Présentation, traduction et notes par Louis Assier-Andrieu, Ouvrage traduit et publié avec le concours du Centre national du livre, Paris, Éditions Bruylant/LGDJ, 1999, xxix + 334 p. (« La Pensée juridique »)
C’
est dans une collection juridique, apparemment étrangère à toute préoccupation ethnologique, que paraît aujourd’hui cette traduction française. La présentation qui en est faite par le traducteur semble tout autant étrangère à ce genre de préoccupation. On n’y trouve rien sur les Cheyennes qui semblent figurer plus comme prétexte d’une méditation philoso-phico-juridique que comme véritable objet d’étude. Rien sur les Indiens, rien sur les sociétés primitives, pas plus que sur les particularités du droit dans ces sociétés. C’est un peu triste pour l’ethnologie. Triste encore est la traduction qui nous est offerte, laquelle fourmille de négligences, de contresens, d’absurdités. Mentionnons seulement (p. 53) « l’esclavage de la dette » (pour
debt slavery : esclavage pour dette) ou, à la même page, une phrase incompréhensible : « Si, par exemple, des hommes n’estimaient pas aujourd’hui, confusément ou fermement, qu’il n’y avait pas rupture de quelque contrat à l’égard de l’intérêt public, ils ne fourniraient pas des sheriffs et des tribunaux à l’usage de ceux qui se plaignent d’un contrat qui les concerne », avec une négation en trop inventée par le traducteur (dans la deuxième proposition) et un complet non-sens, tant du point de vue de la sémantique générale que de celui du droit (« contrat à l’égard de l’intérêt public »)
[70]. À la page suivante, un « appareil » juridique interviendrait « confortablement »
[71]. C’est à toutes les pages que se rencontrent de telles incongruités.
Plus graves nous paraissent certaines prises de position de Louis Assier-Andrieu dans sa présentation. D’un revers de plume hautain (p. XV), il écarte le projet d’un « catalogue transculturel du droit » en même temps qu’il fustige le « comparatisme obsessionnel ». C’est Leopold Pospisil qui est pris à partie, tout particulièrement son idée (d’ailleurs jamais mise à exécution) d’utiliser les ressources des Human Relations Area Files pour dresser ce catalogue. Mais c’était aussi un des projets les plus typiques et les plus ambitieux du xixe siècle : celui du droit comparé étendu à l’universalité des sociétés humaines, y compris ces sociétés primitives que l’on commençait à étudier. C’était aussi celui de Montesquieu ou de Henry Sumner Maine. C’est tout cela que l’on écarte. C’est beaucoup. Je crois, quant à moi, qu’un tel projet suffit amplement à fonder la réputation des maîtres que je viens de citer, mais aussi qu’il suffit à justifier celui qui aurait le goût de le reprendre. Laissons donc Louis Assier-Andrieu à son ambition, en espérant qu’il en ait les moyens, lorsqu’il écrit : « Il s’agit de relever un défi beaucoup plus ambitieux que celui de dresser un catalogue transculturel du droit… » Le terme « catalogue » revient sous sa plume pour déconsidérer les règles de droit (et tout particulièrement ceux qui prétendraient en trouver) parce qu’elles « réduisent » les « cas » (p. XIV), entendons les « trouble cases », c’est-à-dire les cas concrets qui fournissent la matière première de la réflexion du livre. Nous avons déjà bien souvent entendu ce discours et il faudrait faire remarquer à ceux qui le tiennent qu’il n’y a guère de science que de l’abstrait, et que tout abstrait « réduit » nécessairement le concret. Il est d’ailleurs absurde pour un juriste d’écarter tout à fait les règles de droit et Karl Llewellyn, duquel prétend se réclamer notre présentateur, ne le fait en aucune façon : il relativise l’importance des règles juridiques, ce qui n’empêche nullement de sa part une substantielle réflexion à leur sujet. Encore faut-il les dégager du matériau brut, tâche à la fois noble et nécessaire : après tout, l’appendice (pp. 159-161), qui tente de formuler en trois articles les grands principes du droit cheyennne sur le meurtre, figure bien dans un livre cosigné par Llewellyn en personne.
Mais venons-en au livre lui-même, à celui qui fut écrit en 1941 plutôt qu’à son actuelle traduction, et qui vaut encore d’être lu, relu et étudié, car c’est un grand livre, un des meilleurs livres d’ethnographie et une remarquable introduction à la sociologie des Indiens des Plaines. Il résulte de la collaboration de Llewellyn, juriste de renom, fondateur du « réalisme juridique », et de Adamson Hoebel, un des maîtres de l’anthropologie juridique, à côté de Pospisil et de Max Gluckman, tous deux postérieurs
[72]. L’
Å“uvre de Hoebel, considérable, encore peu connue en France
[73], s’attache surtout aux Amérindiens, à ceux des Plaines, mais également aux Inuit, aux Pueblos, etc., auxquels sont dévolus de nombreux articles spécialisés.
La Voie cheyenne doit être lu en conjonction avec l’ouvrage précédent de Hoebel sur les Comanches
[74] et son dernier grand livre,
The Law of Primitive Man
[75]. Ce qui me frappe au premier abord, et m’intéresse au premier chef, c’est que Hoebel ne sépare jamais sa recherche sur le droit d’une réflexion sur le politique. Il est significatif qu’il commence chacun de ses exposés par une longue présentation de l’organisation politique de la tribu étudiée : deux chapitres entiers lui sont consacrés dans
La Voie cheyenne qui éclairent la nature de la chefferie indienne, les qualités personnelles et les attributs conférés à chaque type de chefs, les fonctions des associations militaires ou de « police », absurdement appelées « sociétés secrètes » dans la littérature anthropologique, etc. Tout aussi significatif est le fait que ces chapitres politiques – pour lesquels Hoebel pourrait à bon droit être considéré autant comme un anthropologue du politique que du juridique – soient, autant dans le livre sur les Comanches que dans celui sur les Cheyennes, suivis d’un chapitre sur l’homicide. L’homicide, en effet, est violence, tout comme l’est généralement la réaction qu’il suscite, qu’il s’agisse de vendetta ou de peine de mort imposée par un gouvernement central. En cela, au sens où Max Weber disait que l’État n’était autre que le « monopole de la violence légitime », dans l’homicide, mais plus encore dans la réaction qu’il suscite, se joue le politique.
Voici maintenant un des faits majeurs établis par les travaux de Hoebel. La société comanche reste typiquement une société sans État dans laquelle chacun est libre de se faire justice soi-même : la loi de la vengeance y règne en maître. Il en va tout différemment dans la société cheyenne où le meurtre d’un Cheyenne par un autre Cheyenne est tenu pour un péché inexpiable. La vengeance y est donc interdite. On sait que les historiens du droit et autres spécialistes du droit comparé ont tenu – à juste titre nous semble-t-il – la suppression de la vengeance et des guerres privées comme un des plus sûrs critères de l’apparition de l’État. Dironsnous que la société cheyenne est étatique? Pas tout à fait. Elle ne s’arroge pas le droit de punir de mort le coupable (en fonction de la même règle qui prohibe le meurtre d’un Cheyenne par un autre Cheyenne), lequel est simplement banni. Mais elle s’arroge celui de juger les cas litigieux et ses jugements ont force exécutoire : ce sont les associations militaires qui veillent à leur exécution. Par certains aspects, la société cheyenne est étatique, par d’autres, elle ne l’est pas. Par les premiers, elle s’oppose radicalement à la société comanche.
Pourtant, il y a chez les uns et les autres des traditions politiques comparables, des religions semblables, avec la danse du soleil, si caractéristique, etc. Le premier enseignement à en tirer est que les aires culturelles, celle des Plaines passant pour une des plus solides, ne sont pas homogènes. De Clark Wissler à Alfred Kroeber, elles sont construites sur des analogies environnementales, économiques ou culturelles : le bison, le tipi, la prédominance des peaux dans toute la culture matérielle, le cheval, le rôle crucial de la guerre, une hiérarchie de prestige en fonction des « coups », etc. On peut même dire plus : une pareille importance de ces sociétés ou associations qui faisait dire à Robert Lowie que la libre association entre les hommes (fondée sur l’amitité plus que sur le contrat) paraissait dans les Plaines plus importante que les clans – traduisons, plus importante que la parenté. Mais cette aire n’est pas homogène politiquement : on enregistre des différences qui nous font presque parcourir toute la gamme des variations possibles de l’échiquier politique. C’est un immense laboratoire pour l’anthropologie politique. Il est un des plus remarquables pour penser la naissance de l’État puisqu’on y voit l’apparition de ses premiers signes à travers des nuances qui semblent a priori infimes et jouent sur des éléments communs – chefferies sans pouvoir, associations, etc. – selon les différentes fonctions qu’ils assument. Cette idée rejoint une des remarques les plus fines de Lowie dans son fameux article « Some aspects of political organization among the American aborigines »
[76]. Selon la loi de la vengeance privée, il n’y a que la partie lésée qui puisse se faire justice et, si l’on peut éviter le versement de sang, c’est en toute logique à elle seule que le meurtrier versera une composition pour meurtre. Dans les sociétés étatiques, au moins dans la plupart de celles que nous connaissons jusqu’à la récente abolition de la peine de mort, c’est l’État seul qui a le droit de poursuivre le meurtrier et de réclamer sa tête pour solder la dette de sang qu’il a contractée à l’égard de la société tout entière. Lowie remarquait que chez les Cheyennes, dans un exemple peut-être unique fourni par Llewellyn et Hoebel (pp. 117
sq.) mais à coup sûr significatif, l’amende que versait l’offenseur n’était plus destinée à la famille de la victime mais à l’association militaire des Renards. « Dans ce cas c’étaient
eux l’État [
They were the State in this case], recevant une indemnité au même titre qu’un dirigeant bantou pouvait le faire en pareille circonstance » (
ibid.:19). Lowie voyait dans ce phénomène les prémices de l’État.
La place nous manque pour relever les multiples apports de ce livre. Signalons néanmoins la très belle mise au point sur la question du
give away, larges distributions ostentatoires lors des funérailles d’un homme. C’est là que l’on voit comment une ethnographie fine, conduite avec la rigueur et l’esprit du juriste, permet de dépasser certaines affirmations un peu à l’emporte-pièce dont se contente souvent la réflexion anthropologique. Contre celle de George Bird Grinnell, récusé mais avec tout le respect qui convient à ce grand ethnographe des Cheyennes, Hoebel établit qu’il n’y a pas de règle fixe qui obligerait la veuve à distribuer tous les biens du défunt. Une partie va dans la tombe : ses effets personnels, son cheval favori. Une autre, non négligeable, revient de droit à certains parents. Le reste est à la veuve qui peut bien le distribuer à des nonparents, mais qui peut aussi le garder pour elle. Elle en dispose. Le geste trop libéral par lequel la veuve (ou le veuf) se dépouille de tout pour ne rien garder n’est qu’un modèle idéal et extrême. C’est un don, et rien n’y oblige. Hoebel est formel sur ce point (p. 212). Aurait-il été lu ou pris au sérieux que l’on n’aurait peut-être pas accordé tant de poids aux célèbres assertions de Mauss. On aurait distingué entre « pression sociale », qui pousse à donner mais sans y obliger, et obligation stricte, « obligation juridique », comme dit Hoebel. Il n’y a pas obligation de donner. Il n’y a pas non plus obligation de rendre : « Les contre-dons […] ne paraissent pas avoir été dus
de façon catégorique » (p. 256, corrigé d’après l’original anglais
[77]). Quant à l’obligation de recevoir, le cas n° 1 par lequel s’ouvre le livre, un homme qui a perdu ses fils et refuse obstinément toute donation, montre suffisamment qu’il n’y en a pas.
Que l’on puisse encore, plus d’un demisiècle après, tirer de telles leçons de cette ethnographie, c’est assez dire qu’elle fut une grande ethnographie.
Alain Testart
Nelcya Delanoë, L’Entaille rouge., Des terres indiennes à la démocratie américaine, 1776-1996, Nouvelle édition revue et augmentée, Préface de James Welch, Paris, Albin Michel, 1996, 385 p., index, bibl. [1re éd. 1982.]
Les indiens d’Amérique du Nord bénéficient en France de l’attention d’un large public. Un sentiment où se mêlent rous-seauisme et anti-américanisme à l’égard de peuples souvent regardés à travers le prisme déformant du western, dont l’exemple le meilleur reste le film de Kevin Costner, Danse avec les loups, qui donne à voir les Sioux au temps de leur splendeur. Dans le domaine des études universitaires, la passion et le militantisme sont également de mise. Peuples soumis à la loi implacable de la Conquête avec son lot d’horreurs, aujourd’hui minorités clochardisées, les Indiens sollicitent la compassion et une écriture engagée qui ne sont pas incompatibles avec la rigueur scientifique si le chercheur prend soin de s’appuyer sur des sources et des documents de première main et d’afficher clairement ses positions. Malgré l’abondance des sources, rares sont les historiens français qui s’intéressent aux relations francoindiennes aux xviie et xviiie siècles. Par contre, dans les départements anglais, des spécialistes de la civilisation américaine s’investissent dans le champ de l’histoire indienne en utilisant les sources imprimées du xixe siècle. Le travail de Nelcya Delanoë se situe dans cette perspective, à la croisée de l’histoire politique et institutionnelle, avec toutefois une faiblesse : l’absence du point de vue des Indiens. L’ouvrage se focalise sur une question essentielle : l’acquisition des terres indiennes par le Gouvernement fédéral des États-Unis.
Dès l’arrivée des envahisseurs européens se pose la question du droit à la terre. La Couronne anglaise conclut des traités, mais en même temps donne des chartes aux colons. Avec la multiplication des conflits locaux et les rivalités impérialistes avec le Royaume de France, la Couronne cherche à temporiser et, par la Déclaration Royale de 1763, le gouvemement anglais reconnaît les Nations indiennes comme des nations souveraines et séparées. Ainsi, les Indiens peuvent solliciter la protection royale en ce qui concerne la jouissance de leurs terres. Une attitude loin de satisfaire les colons dont les cultures en expansion et le flot d’immigrants exigent une extension perpétuelle des parcelles au détriment des Indiens.
Avec la naissance des États-Unis (1776) se met en place un paradoxe : la jeune république est le premier pays colonisé à acquérir son indépendance, une libération dans le sang qui a pour postulat l’anticolonialisme et l’anti-impérialisme. Or le nouvel État reste confronté au problème indien, à savoir : comment composer avec des nations reconnues souveraines alors que la guerre d’Indépendance avait, entre autres, pour objectif d’ouvrir le territoire à l’expansion vers l’Ouest, terre des Indiens. Dès 1803, le président Jefferson propose de faire de ceux-ci des citoyens et de déporter les récalcitrants au-delà du Mississippi, dans le cadre d’une politique d’assimilation. Les Indiens se trouvent confrontés à une alternative dramatique : se soumettre ou combattre. Au cours du xixe siècle, toute la politique indienne cherche, au moindre coût, à libérer des terres d’abord à l’est, en déportant les Indiens, puis à l’ouest en réduisant par la force ou la négociation les tribus les plus faibles.
Au xxe siècle, les Indiens entreprennent de reconquérir certains droits et d’obtenir l’autodétermination économique et politique. L’État fédéral se fait le défenseur des Indiens contre la politique restrictive des États. Ainsi, l’État et la Cour suprême entérinent le droit des Indiens à exploiter des casinos sur leur réserve. Cette « économiecasino » apparaît comme une solution au sous-développement des réserves et permet à l’État fédéral de se désengager des services sociaux et scolaires, puisque la manne vient du bingo. L’ouvrage de Nelcya Delanoë se termine par une étude sur les entrepreneurs indiens de casinos, notamment les Pequots, propriétaires du casino géant de Foxwoods. Elle voit dans la prolifération de ces établissements la possibilité, pour les Indiens, de s’affranchir de la misère, de la tutelle fédérale, d’acheter des terres et de préserver leur identité. Ainsi, la terre du libéralisme le plus intransigeant ouvrirait la voie à une belle utopie. L’Amérique a toujours été une terre d’utopie !
Philippe Jacquin
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Europe
Mary Baine Campbell, Wonder and Science. Imagining Worlds in Early Modern Europe, Ithaca & London, Cornell University Press, 1999, xiii + 366 p., index, bibl., ill
L’ouvrage de Mary Baine Campbell poursuit une enquête ouverte par la publication, en 1988, de The Witness and the Other World. Dans ce premier ouvrage, l’auteur analysait les récits de deux moments des grandes découvertes (Colomb et Raleigh) en les inscrivant dans la continuité des voyages médiévaux, des récits de pèlerinage, de croisade et de commerce, jusqu’aux « livres des merveilles » et aux Voyages de Mandeville. La triple perspective dessinée dans le premier livre se retrouve dans le second : « travel writing », fiction (voyage imaginaire ou roman), connaissance scientifique. Une histoire de la culture dans la longue durée se dessine d’un livre à l’autre, qui porte sur la solidarité de l’émerveillement et de la connaissance. Pour Mary Baine Campbell, inventer et découvrir, imaginer et connaître ne sont pas opposés, mais associés dans des figures historiques variées et fécondes. Dans Wonder and Science, une dimension nouvelle s’ajoute aux précédentes : la réflexion sur la genèse de l’ethnologie liée à l’expansion coloniale.
L’enquête s’étend du milieu du xvie siècle au début du xviiie, couvrant cette période de considérables mutations qu’on désigne en anglais par l’expression Early Modern. La documentation est extrêmement vaste, centrée sur les littératures et les cultures anglaises et françaises, sans que soient méconnus les apports des autres nations européennes, en particulier l’Italie. L’objet central du livre peut être saisi à partir de la notion de world figurant dans le sous-titre : les hommes (et les cultures auxquelles ils appartiennent) rencontrent, fabriquent, représentent des mondes. Worldmaking : le terme est utilisé en écho – plutôt qu’en stricte référence – à la sémantique des philosophes du postmodernisme américain, pour désigner la capacité humaine d’habiter par la fiction des espaces imaginaires, et de rendre habitables par le savoir et la culture les espaces géographiques et anthropologiques réels. Cependant la dichotomie fiction/réel est destinée à se dépasser et à croiser ses pôles : l’imaginaire investit la science, et la culture se manifeste dans les Å“uvres de fiction. Pour Mary Baine Campbell le voyage, la connaissance, l’écriture (y compris l’écriture anthropologique), toutes les explorations sont porteuses d’une vis poetica, d’une force poétique au sens étymologique du terme : une dynamique spirituelle, un pouvoir de forgerie qui donne aux mondes humains et aux regards des hommes leur capacité d’émerveillement : de Wonder.
Ce concept de « Wonder » (on aimerait dire cette attitude, cette « tournure ») est élaboré dans le cadre historique délimité sur lequel porte l’enquête, qui trace une voie allant de sa plus productive présence à la Renaissance jusqu’à sa mise sous tutelle au début des Lumières : des Singularités de la France antarctique (1557) et autres ouvrages du cosmographe André Thevet, jusqu’aux MÅ“urs des Sauvages amériquains de Lafitau (1724), pour nommer les repères français. L’émerveillement ne doit pas être séparé de la science, et le projet indiqué par le titre est admirablement tenu dans tout l’ouvrage. D’abord parce que Mary Baine Campbell retrace la genèse des sciences de l’habitable et du représentable, histoire naturelle (Robert Plot), cosmologie (Galilée), spéculation philosophique (Bruno, Bacon) ou astronomique (Fontenelle), ethnologie (John Bulwer, Lafitau)… Ensuite parce qu’elle montre les sciences en constante interaction, dans un moment donné de l’histoire culturelle, avec les imaginaires qui les nourrissent, s’en inspirent et les délimitent. Bien des chapitres dessinent ainsi leurs objets par « paires », ou organisent des résonances par opposition ou ressemblance : André Thevet et Thomas Hariot ; John White et de Bry ; Galilée et Cyrano ; la Micrographia de Robert Hooke et The Blazing-World de Margaret Cavendish, jusqu’à l’étonnant « dialogue » esquissé entre le jésuite Joseph-François Lafitau, ethnologue et savant comparatiste, et le livre de George Psalmanazar, A Historical and Geographical Description of Formosa (1704), qui est un faux ethnologique tenu pour vrai pendant plusieurs décennies.
La diversité et la complexité des champs parcourus, des auteurs et des objets étudiés sont saisissantes. Les grands repères de la culture européenne sont là, mais aussi des Å“uvres bien moins connues. Histoire des sciences, histoire littéraire, préhistoire de l’ethnologie, iconographie s’ordonnent selon une architecture tripartite qui suit la chronologie sans s’y asservir, articulant entre elles les durées et les temporalités propres des phénomènes. La première partie, consacrée à la période de la fin de la Renaissance, discute la question des représentations de la nature après les Découvertes : la cosmographie « en îles » de Thevet, la relation de Thomas Hariot, les dessins de John White et l’Amérique de De Bry, mais aussi les spéculations scientifiques et philosophiques qui leur furent associées (Francis Bacon, Thomas Browne…). La seconde partie porte sur l’exploration-invention d’« autres mondes » suscitée, au xviie siècle, par les développements scientifiques et technologiques inverses que sont la lunette astronomique et le microscope, jusqu’aux mondes invisibles qu’explore la fiction. Les discussions sur la genèse de l’anthropologie dans le champ des « travel writing » occupent la troisième partie. Comme dans les précédentes, science et fiction interfèrent dans l’analyse des objets « pré-ethnologiques » (parures, mÅ“urs, supplices, métamorphoses de l’image humaine…).
Il y a dans tout l’ouvrage une foule d’analyses de détail suggestives et novatrices. Les chapitres sur Thevet, sur Robert Plot, sur Hooke, sur le roman d’Aphra Behn, Oroonoko (1688), redécouvert aux États-Unis par la critique féministe, ou sur le voyage imaginaire de Margaret Cavendisch, The Description of a New World Called the Blazing-World (1666), sont particulièrement intéressants. S’il fallait choisir au sein de cette richesse documentaire et intellectuelle, le meilleur du livre me paraît résider dans les pages portant sur la Renaissance (dans une acception historique large), dont Mary Baine Campbell est une excellente spécialiste ; mais aussi dans la manière toujours heureuse dont les textes littéraires sont intégrés dans le mouvement de l’histoire culturelle, comme des productions où imaginaire et connaissance sont imbriqués l’un dans l’autre d’une manière singulière et particulièrement significative, selon une conception qui voit dans la fiction poétique un potentiel émotionnel et cognitif irremplaçable.
Claude Reichler
Colette Callier-Boisvert, Soajo. Entre migrations et mémoire., Études sur une société agro-pastorale à l’identité rénovée, Paris, Centre culturel Calouste Gulbenkian, Lisboa, Fundação Calouste Gulbenkian, 1999, 317 p., bibl., fig., diagr., tabl., index, gloss., cartes h. t.
L’ouvrage publié par Colette Callier-Boisvert sur une communauté paysanne du nord du Portugal rassemble une série d’articles parus de 1966 à 1996, ainsi que des inédits. De par sa forme, ce travail échappe donc au modèle classique de la monographie de village puisque l’auteur nous fait suivre les étapes d’une recherche qui s’est poursuivie pendant plus de trente ans, trois décennies durant lesquelles on voit le mode de vie changer en profondeur.
Attentive d’abord à la prédominance des femmes à Soajo, sur lesquelles, en l’absence des hommes partis travailler à l’étranger, reposait presque entièrement la mise en valeur des terres, l’auteur en vient à analyser le statut des femmes célibataires et celui des enfants illégitimes, l’évolution du calendrier matrimonial, les formes de propriété et de transmission des biens, les pratiques et les enjeux de la solidarité. Au fil des chapitres, la reprise des thèmes fondamentaux selon des perspectives renouvelées, leur approfondissement, font bien apparaître les ressorts profonds qui régissent cette société. Mais surtout, ce long travail de terrain permet à Colette Callier-Boisvert de suivre les évolutions et finalement les mutations qui entraînent une nécessaire reconstruction de l’identité des habitants, pris, là comme ailleurs, entre tradition et modernité.
La commune – freguesia – de Soajo, située dans la zone montagneuse du Minho à la frontière nord du Portugal, s’étend sur une superficie d’environ 56 000 hectares et compte aujourd’hui 1 400 habitants répartis entre un bourg et six hameaux. Moins de 20% des terres – replats et versants aménagés en terrasses – est réservé à l’agriculture. On pourrait presque dire jardinage tant les parcelles sont exiguës (aucune n’atteint un hectare) et dispersées, rendant difficile le travail mécanisé. De plus, l’irrigation de celles-ci, très réglementée (on compte 224 bénéficiaires et 15 km de canaux), se fonde sur un système de droits d’eau, de partage, de tâches d’entretien d’autant plus complexe que l’intérêt privé et l’intérêt collectif y sont imbriqués. On a longtemps cultivé le maïs, toujours associé (comme en Amérique) aux haricots, auxquels succédaient les prairies artificielles qui permettaient de nourrir le bétail pendant l’hiver. En bordure de terrasses étaient entretenus vignes, arbres fruitiers et plantes potagères. À une stricte appropriation des terres agricoles faisait pendant une utilisation collective des terrains communaux, très vastes et où chacun pouvait se fournir en matières premières (litière, pierres, bois) et faire pacager, l’été, les bêtes du village sous la surveillance de trois ou quatre bergers. Ainsi a perduré, jusqu’à une époque récente, une économie d’autosuffisance qui, même si elle générait certaines disparités sociales entre propriétaires, fermiers, commerçants, journaliers, fonctionnait en même temps de manière à empêcher ces disparités de se figer.
Colette Callier-Boisvert met bien au jour les multiples mécanismes ici à l’Å“uvre. D’abord la nécessité pour les femmes d’avoir recours à l’entraide quel que soit leur statut social, ce qui les rendait toutes solidaires et égales dans le travail. Ensuite le mode de transmission du patrimoine selon un partage égalitaire entre cohéritiers, effectif seulement à la mort des parents mais faisant obligation à chaque jeune ménage de mettre en valeur une parcelle afin de faire la preuve de son savoirfaire dans un monde où le travail est hautement valorisé. Enfin l’émigration qui, par l’apport de liquidités, permettait l’achat ou la location de parcelles. Autant de facteurs qui jouaient dans le même sens, mettant un frein à l’accumulation des biens et donnant même aux plus démunis une chance de devenir propriétaires.
Plus profondément, l’émigration est la raison de ces formes de mise en cultures et de l’organisation sociale qu’elles impliquent. Les Soajeiros s’expatrient depuis des siècles : pendant longtemps, seuls sont partis les paysans aisés, au Brésil, dans la région de Lisbonne, et, pendant l’entre-deux-guerres, aux États-Unis ; à partir de 1960, des hommes de toutes conditions sont allés vers la France ou la Suisse, bientôt suivis des femmes, de sorte qu’aujourd’hui il ne reste plus pour entretenir les terrasses que quelques femmes âgées et des retraités. L’agriculture a perdu beaucoup de son importance, même si existe encore un marché de la terre très actif, et c’est toujours sous l’impulsion des migrants que la région a entamé une reconversion profonde : en 1971, la commune a été incorporée à un parc national et le village, conscient de la qualité de son environnement, a fini par se reconvertir au tourisme vert, subventionné en partie par la communauté européenne. Les maisons ont été rénovées et l’entretien des terrasses est devenu une nécessité avant tout paysagère. Regroupés autour de ces projets, les Soajeiros ont été amenés à prendre conscience de leur histoire, à développer des fêtes traditionnelles, à repenser leur espace et, finalement, leur identité. Mais, se demande l’auteur, « comment parvenir à développer une économie de consommation à partir d’une économie d’autosuffisance résiduelle? » (p. 216). Colette Callier-Boisvert souligne aussi les contradictions d’une « société en transition, qui tend à utiliser la fidélité aux racines pour de nouvelles perspectives de développement » (ibid.).
Une excellente étude qu’illustrent de très belles photos en couleur, des cartes, plans, diagrammes, schémas, et deux documents : une charte des terres de 1514 et une enquête paroissiale de 1758.
Solange Pinton
Fran Markovitz, Coming of Age in Post-Soviet Russia, Urbana & Chicago, University of Illinois Press, 2000, xvii + 245 p., bibl., index, ph.
Influencée par le courant culturaliste de l’anthropologie américaine, et plus particulièrement par les travaux de Ruth Benedict et de Margaret Mead, Fran Markovitz a cherché à appliquer une démarche méthodologique et théorique expérimentée depuis un demi-siècle dans le monde occidental à un vaste espace social récemment ouvert aux enquêtes qualitatives, à savoir la société postsoviétique. C’est en milieu urbain et sur leur lieu de scolarisation, à Moscou, et dans une moindre mesure à Saint-Pétersbourg et dans la ville provinciale de Dzerzinski, que l’auteur a réalisé des entretiens biographiques auprès d’une centaine de jeunes de seize ans au cours des hivers 1995 et 1996. L’anthropologue s’interroge en effet sur les conséquences des bouleversements politiques économiques et sociaux sur la vie des adolescents en Russie.
L’intérêt principal de l’ouvrage réside dans la richesse des données présentées, tant il est encore exceptionnel d’avoir accès à des sources directes d’information sur la société postsoviétique. La deuxième partie, proprement descriptive, restitue ainsi, à partir de nombreux extraits d’entretiens, le point de vue de jeunes Russes sur divers aspects de leur vie quotidienne. Mais l’intérêt de ce livre réside aussi dans la présentation des différentes facettes de la vie sociale adolescente, objet de la troisième partie consacrée à l’analyse des quatre grands sujets abordés dans les entretiens : les loisirs, la question de la nationalité, les identités sexuelles, religieuses et politiques, enfin les projets d’avenir.
Cependant, la lecture de
Coming of Age in Post-Soviet Russia, par ailleurs très agréablement écrit, engendre chez le lecteur ethnologue une sorte d’inconfort qui trouve son origine dans un double problème d’ordre épistémologique. Le premier tient aux limites mêmes de l’étude. Certes, l’auteur revendique et argumente d’emblée (chap. II) le choix du cadre institutionnel dans lequel s’est déroulée son enquête. Toutefois, elle ne restitue que sporadiquement l’impact de cet environnemet si particulier et ne paraît guère prendre la mesure des contraintes que génère sur les pratiques de sociabilité adolescentes une institution dont les spécificités ont pourtant été étudiées par plusieurs historiens
[78]. Il en va de même en ce qui concerne la société de référence. On a peine à identifier et à reconstituer l’écheveau des règles comportementales qui régissent la vie des adolescents. Peu de choses sont dites sur les catégories à partir desquelles la société russe se représente ce groupe d’âge et sur les normes qui président à leur insertion sociale. À cet égard, il est dommage que les travaux de l’ethnologue Tatiana Bernstam
[79] sur le rôle joué par les jeunes dans la vie rituelle de la société présoviétique n’aient pas servi de terme de comparaison à cette étude. Ils auraient permis à l’auteur de replacer son ethnographie dans le cadre d’ensemble de la culture russe.
Ce premier écueil, sur lequel achoppe l’ouvrage, me semble toutefois moins traduire la difficulté de travailler au sein d’une institution (des travaux sur les institutions sociales ou politiques des sociétés contemporaines ont été menés ailleurs avec succès) que sur celle propre à une approche morcelée du corps social dans le monde contemporain. Choisir d’enquêter exclusivement sur les adolescents en Europe est encore problématique, car le Léviathan moderne ne se laisse pas si facilement démembrer…
Le second problème que pose ce livre est plus épineux et relève de la méthode choisie. En effet, si la position d’anthropologue femme américaine d’une quarantaine d’année qui est celle de l’auteur est clairement présentée dès les premières pages, elle donne lieu à des assertions surprenantes de la part d’un chercheur qui revendique une approche ethnographique. Celle-ci avoue ainsi tout d’abord n’avoir été que « marginalement impliquée » dans la vie des adolescents interrogés (p. 25), et finalement de ne pas « être en mesure de dire si leurs discours et leurs actes coïncident complètement » (p. 27), sans aller au-delà de ce simple constat.
Par ailleurs, il semble que Fran Markovitz ait mal mesuré l’incidence de son statut de chercheur étranger et de sa position d’observateur dans un univers (l’institution scolaire postsoviétique) extrêmement hiérarchisé où les rapports de pouvoir se traduisent parfois en termes de survie sociale et économique. Si l’on peut sourire en apprenant que l’ethnologue était véhiculée jusqu’à son lieu d’enquête dans la voiture et par le chauffeur du directeur régional du ministre de l’éducation, on regrette l’absence de réflexion épistémologique quant aux effets de cet encombrant parrainage sur le discours de ses informateurs.
De fait, au fur et à mesure de sa progression, l’ouvrage révèle une gênante directivité dont l’anthropologue n’a jamais pu se débarrasser au cours des entretiens. Le cadre analytique renvoie aux seuls choix de l’enquêtrice et ne semble révéler que partiellement l’univers de référence des enfants, souvent interloqués et déroutés par les questions posées. Les propos que l’auteur s’acharne à susciter (cf., p. 70, le paragraphe sur le « challenge ») prennent dès lors trop souvent la forme de paroles convenues. Devant l’uniformité d’un discours lisse, pauvre en émotions mais riche en bienséances et en bonnes intentions, le lecteur finit par douter que l’ethnologue américaine soit parvenue à recueillir et à restituer autre chose que la simple expression de la norme sociale.
L’auteur elle-même finit par s’étonner de tant de docilité et d’absence de rébellion de la part de jeunes adultes et en vient à conclure son enquête par une analyse de l’apprentissage, que feraient les adolescents, d’un pragmatisme social fait de doute et de cynisme, et motivé par une série de facteurs tant conjoncturels que structurels. Si bien que cette ethnologie des adolescents qui se cantonne par bien des aspects à une sociologie des bons élèves donne de façon ultime l’impression de rester à la surface des choses. Et celui qui, même brièvement, a eu la possibilité d’entrevoir la réalité de la société urbaine postsoviétique se demande si ce travail a été réalisé dans le même monde que celui qu’il a traversé, dans ce même Moscou où des centaines de besprizorniki (les enfants des rues) survivent d’expédients dans les égouts et les caves, et où chaque institution ou administration, qu’elle soit financière, scolaire, hospitalière ou carcérale, doit une part de sa survie à l’argent d’une corruption qui confère aux délinquants et aux criminels (mineurs ou majeurs) une impunité sans limite, dans un monde enfin où la cruauté et la violence des pauvres côtoie celle non moins folle et démesurée des riches, un monde bien différent en somme de l’univers aseptisé des enfants sages que Fran Markowitz a pu interroger.
Élisabeth Gessat-Anstett
Bernard Poche, Le Monde bessanais. Société et représentation, Paris, CNRS Éditions, 1999, 370 p., bibl., tabl., cartes, (« CNRS Sociologie »)
Voilà un bien curieux livre. Le sujet en est Bessans, avant-dernier village (avantBonneval-sur-Arc, dont j’ai moi-mêmeétudié la vie pastorale il y a une trentained’années) que l’on rencontre en remontantla vallée de l’Arc, limitrophe de l’Italie, en Haute-Maurienne (Savoie). L’auteur, sociologue se réclamant à la fois de la phénoménologieet de l’école « ethnométhodologique » de Harold Garkinkel, se laissealler d’entrée de jeu au besoin compulsif derejeter dédaigneusement, après les avoircaricaturées, les approches qui ne sont pasles siennes (voir notamment p. 12) :« théories “postmodernes” relatives à lacontestable question dite du patrimoine »(qualifiée ailleurs, p. 61, de « mortifère »), « observation participante des ethnologues » qui « fige les sociétés étudiées dans la tradition », comparatisme (p. 99), etc. Qu’a donc de si extraordinaire à proposerBernard Poche? Malgré le jargon– exemple : « le groupe social local [bessanais]dans sa diversité mais aussi dans sonirréductibilité, se positionnait commeémetteur de sens, comme auteur permanentdu compte rendu de sa propre situation » (p. 9) –, on retient de son « projetd’ensemble d’un travail sur Bessans » qu’ils’agit moins d’une monographie surBessans que d’une étude sur « la manièredont les Bessanais constituaient leurmonde, le décrivaient et l’établissaientcomme logique », que de « Bessans tel qu’ilse dit », que de la « sociologie spontanéedes Bessanais » (p. 14), que de « la descriptionde cette description » (p. 10), conformémentà l’approche « ethnométhodo logique ». Sur ses méthodes, enfin, BernardPoche reste d’une remarquable discrétion :son travail « s’appuie et se base sur lamémoire des habitants et, plus particulièrement, […] des habitants âgés » (ses informateurspriviligiés, érudits locaux aujourd’huidécédés, sont trois frères et sÅ“urs nés en1902, 1903 et 1905).
L’ouvrage lui-même se compose de deux parties presque égales. Le corps du texte, des pages 7 à 219, comprend huit chapitres qui consistent pour l’essentiel en commentaires de « Données d’enquête et documents de référence » occupant les pages 221 à 356. Le résultat est un discours sur des données reportées en annexe ; les informations sont interprétées, surinterprétées, avant même d’être livrées.
Plusieurs traits saillent de cette prétendue « auto-représentation » de Bessans. La société bessanaise est une « société de la vache » dont l’activité pastorale repose sur l’exploitation de deux espaces saisonniers complémentaires : un inalpage sur l’immense territoire communal et un hivernage dans les vallées voisines. À signaler aussi une tradition d’érudition locale et de sculpture sur bois. La « socialité ordinaire » (p. 61) fonctionne selon des cercles concentriques, d’où, sans doute, l’importance que Bernard Poche attribue à « l’espace comme langage » ou encore comme « figure des processus sociaux » (chap. VI).
L’auto-représentation bessanaise donne lieu à une « archéologie » – pourquoi ne pas parler simplement d’« histoire »? – qui constitue sans aucun doute la partie la plus consistante et la plus intéressante de l’ouvrage. Elle est dominée par le « mythe » de l’ascendance sarrasine de la population bessanaise. Pour celle-ci, les Sarrasins débarqués dans le golfe de Saint-Tropez et infiltrés dans les Alpes au X e siècle « ne sont pas, en eux-mêmes, des étrangers qui viennent d’en bas, pillent et repartent : ce sont des gens intimement mêlés à la vie locale » (p. 266). Je ne résiste pas à la tentation de citer l’explication que Bernard Poche donne de ce « mythe fondateur » : « La domination politique se fonde sur la réduction au gérable et l’élimination de l’hétérogène ; le principe de la localité, qui est fondamentalement refus de la gestion par l’extérieur, doit donc produire en contrepartie à cette fin des symboles de non-compatibilité. Cette hétérogénéité symbolique par rapport à un soi-disant “tout” unitaire est d’autant plus radical qu’elle ne trouve son fondement dans aucune caractéristique objective, fonctionnelle ou rationalisable ” »(p. 69 ; italiques de l’auteur) Comprenne qui pourra!
Au xviesiècle, Bessans se signale par la naissance de son « école de sculpture », par l’agrandissement et la décoration de sa chapelle Saint-Antoine et par la représentation de Mystères à grand spectacle dans toute la vallée par les habitants du village. « Toutes ces manifestations accréditent, non l’hypothèse d’une communauté paysanne se trouvant fortuitement placée sur le trajet d’Å“uvres d’art et ayant l’idée de les recopier, mais celle d’un groupe social qui investit le champ des représentations plastiques (et scéniques) à propos du langage religieux (qui est bien évidemment le seul support langagier public possible à cette époque dans ce domaine) pour “symboliser” (c’est-à-dire simplement pour exprimer) sa situation » (p. 74).
En 1734, 1 353 habitants sont recensés à Bessans (soit cinq fois plus qu’aujourd’hui). Principale source de richesse, l’activité agro-pastorale domine la vie économique. Mais la population bessanaise compte aussi des négociants en bétail et en cheveux (des femmes pour la fabrication des perruques), et des artisans (tisserands, tailleurs, maçons…) : « cet artisanat abondant permet de faire justice de la notion selon laquelle la campagne ignore, ou réduit au strict minimum, la division du travail » (p. 81). Les familles les plus pauvres sont touchées par la mendicité et, déjà, l’émigration. Bessans apparaît donc au début du XVIII e siècle comme un monde autonome, mais pas autarcique et encore moins isolé. Pourtant, un Mémoire de la révolution française de 1792 – Des choses remarquables arrivées à Bessans « témoigne d’une grande indifférence “idéologique” aux bouleversements de l’époque » (p. 90). Les traces les plus importantes dans la mémoire collective sont laissées par les mutations de la symbolique religieuse et des confréries ou par la codification de plus en plus pointilleuse de l’organisation pastorale au profit des familles dépourvues de « montagnes », conséquence probable de l’affaiblissement des anciennes institutions de régulation de la vie sociale (les consorties, l’assemblée des communiers). Le xixe siècle est surtout marqué par le développement de l’émigration à Lyon et à Levallois-Perret, avec orientation majoritaire vers les professions de service et, secondairement, vers l’artisanat spécialisé… On comprend mal où, dans cette histoire, Bernard Poche voit « persistance et mutations d’un discours de la coupure » (p. 95).
Toujours d’après l’auteur, cette histoire montre bien, en revanche, le rôle joué par les faits religieux dans le fonctionnement social bessanais, avec cette particularité : « les phénomènes religieux à Bessans relèvent […] d’un niveau para-institutionnel, pratiquement toujours en décalage avec l’institution ecclésiale proprement dite » (p. 97). La gestion sociale des édifices religieux, la liaison à la vie pastorale des rites comme la messe de Saint-Antoine (« messe des bêtes ») ou les « pèlerinages » (montées rituelles aux alpages), la polyfonctionnalité (dévotion et gestion sociale) des confréries, qui « sont la matière même de la socialité bessanaise » (p. 153), témoignent que « l’aspect religieux apparaît comme assez largement métaphorique : tout au long de l’histoire la question importante est l’“autonomie” du village, le signe religieux n’en étant qu’une des manifestations les plus spectaculaires » (p. 121).
Le chapitre le plus hallucinant est celui que Bernard Poche consacre à la langue bessanaise. Tout en reconnaissant n’être « pas armé » (p. 213) pour faire Å“uvre de linguiste, notre auteur rejette d’un même trait de plume dédaigneux les systèmes de transcription, les questionnaires et les atlas linguistiques ; de ses propres méthodes, en revanche, il n’évoque que « le refus du magnétophone, et, par conséquent, la mise en place d’une procédure de mémorisation » (p. 194)… dont il ne dit évidemment rien! Pour le reste, c’est un mélange de truismes – « la notion même de grammaire est complètement implicite en bessanais » (p. 198) –, de pédantes absurdités « La langue d’un groupe, c’est ce qu’il lui paraît nécessaire de parler. […] si un groupe n’avait “plus de langue” c’est qu’il n’aurait plus de contenu d’intelligibilité à exprimer – c’est-à-dire qu’il ne serait plus un groupe » (p. 213) –, de prétentieux contresens – attribuant la formule d’Hampaté Bâ (« Un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ») à « des esprits moraux » anonymes, il se donne le ridicule d’ajouter que ces esprits moraux « oublient de se demander combien il a fallu que brûlent de bibliothèques pour que eux arrivent au stade d’“ascension sociale” qui leur a permis de trouver cette belle formule » (p. 214).
« Où va la représentation? », se demande pour conclure Bernard Poche (chap. VIII). La question, en effet, n’est pas superflue, au terme de cet ouvrage en grande partie incompréhensible. Que répond l’auteur? Une fois encore, des banalités doctement énoncées : « Pour résumer la matière de cet ouvrage, s’il ne fallait retenir qu’une seule notion, aussi englobante que possible, pour caractériser le groupe social à partir de l’archétype du monde bessanais, ce serait celle de la disjonction. La logique du groupe fonctionne en permanence par, et par dessus, la limite qui la sépare du/la relie au/monde extérieur ; c’est cette fondamentale opération de coupure qui permet tout, et d’abord de se positionner dans une posture structurelle de parité. […] C’est en fonction de leur “être-bessanais”, de leur qualité de “membre”, qu’ils considèrent le reste du monde, qu’ils élaborent, au sein d’une société, la possibilité de dialoguer avec quelque autre système social qui se présente à eux. »
« La question n’est donc pas, faut-il le redire une nouvelle fois, de l’ordre du “substantialisme”. Qui sont les Bessanais, sont-ilsmême “quelque chose”, une substance, ontilsune qualité propre? La question n’amême pas à être posée tant elle est dénuéede sens. […] les Bessanais constituent ungroupe ordinaire, composé de gens ordinaires; leur représentation d’eux-mêmesrépond à des finalités internes, liées à l’élaborationd’une position intelligible, et n’arien à voir avec des oppositions structurelles vis-à-vis des “autres”. […] Il en résulte cettesociété “homogène et inégalitaire” que nousavons dépeinte, où il n’y a ni “invention dela tradition”, ni “fixation identitaire”mais oùen revanche la régulation autogérée n’est pasun vain mot. Il en résulte un système d’autonomiequi s’étend à tous les domaines, duplus technologique au plus philosophique, en passant par le relationnel et le “culturel” »(pp. 215-216).
Quel bilan dresser de ce livre? La documentation est abondante mais inégale et recueillie on ne sait trop comment. Surtout, l’exposé est obscurci par l’incertitude quasi permanente où est laissé le lecteur quant à la réalité décrite: se trouve-t-on dans le contemporain (1975-1980), dans un passé proche ou dans un passé lointain? Est-on en présence d’un objet observé par l’ enquêteur, d’une interprétation du sociologue, d’une représentation issue du vécu des Bessanais ou transmise, comment et par qui? On a l’impression de ne jamais très bien savoir où l’on est, ni où chercher ce que l’on s’attend à trouver (gêne que l’absence d’index ne fait que renforcer). L’exposé est obscurci aussi – mais es-til nécessaire d’insister? – par une écriture (une pensée?) jargonnante et prétentieuse. Bernard Poche croit être parvenu à des acquis « théoriques » applicables à toutes les sociétés; par exemple: « rien dans cette démonstration n’est lié au fait qu’elle ait été élaborée à propos d’un village de haute montagne structuré par l’activité pastorale. Les principes auxquels nous pensons avoir abouti montrent que, à partir du moment où il y a société, elle ne peut fonctionner autrement, si on admet la primauté de cette notion de groupesocial » (p.217).Ou encore : « Nous nous étions proposé […] de savoir comment se constitue et se régule un groupe social, en tant que tel, et lorsque cette notion, qui recoupe celles de rapport à la matière, d’expression langagière et de sujet collectif, peut être considérée comme une hypothèse de travail. C’était notre hypothèse: l’approche que nous avons faite de Bessans nous a permis de la valider et de l’enrichir[…]. Le groupe bessanais a fonctionné ainsi, sans aucun souci explicite de maintenance, pendant près de dix siècles […].Cela nous a par conséquent permis de fonder, sur le temps long, une théorie du lieu social basée sur le groupe et sa représentation » (p.219).
De Bessans, il ne reste, une fois le livre refermé, qu’une image trouble et morcelée, comme aperçue à travers une claire-voie. Autant dire que le sujet demeure presque entier. Bernard Poche a beau se défendre d’avoir fait une de ces monographies qu’il méprise tant (p. 7), Le Monde bessanais en est une; mais le mal est ailleurs: c’est une monographie ratée.
Jean-Pierre Digard
Colette Méchin, Frontière linguistique et frontière des usages en Lorraine, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 2000, 102 p.
La délicate question de la frontière linguistique qui (comme en Alsace, en Suisse, en Belgique) se faufile dans le département de la Moselle entre des populations germanophones au nord-est et romanophones au sud-ouest est une fois de plus remise sur le métier par Colette Méchin. Son étude s’appuie aussi bien sur la littérature existante que sur une enquête réalisée conjointement avec Sylvie Maurer. L’auteur travaille de longue date sur cette région, et un de ses apports majeurs a été la mise au jour de « frontières invisibles » ou « insoupçonnées » à propos d’un certain nombre d’usages alimentaires. Ayant pu constater que celles-ci ne coïncident pas avec la frontière linguistique, contrairement à ce qu’on aurait pu penser a priori, elle a été amenée à fortement relativiser le point de vue traditionnel qui tend à voir dans cette limite des langues une ligne de rupture radicale, « essentielle », permanente et figée entre deux civilisations et deux mentalités. L’enquête montre que chaque fois qu’on s’en approche, les soi-disant différences culturelles s’évanouissent. Les événements ont joué un rôle déterminant dans sa fixation, et c’est fort utilement qu’un certain nombre de données historiques sont rappelées, entre autres les théorisations allemandes d’après 1870 qui liaient quasi ontologiquement langue et culture, et les déplacements de populations durant la Seconde Guerre mondiale au profit des germanophones, dont le souvenir reste jusqu’à nos jours douloureusement gravé dans les mémoires.
Comme on le sait, les stéréotypes ont la vie d’autant plus dure qu’ils sont sous-tendus par des idéologies. Quand ce petit livre s’y attaque sur des bases solides et à partir de données bien étayées, quand il montre dans le concret que les relations entre langue et culture, pour évidentes qu’elles soient, sont éminemment complexes et fluentes, il fait incontestablement Å“uvre de clarification, donc Å“uvre utile. Mais il me semble aller plus loin en s’inscrivant assez ouvertement dans une sociologie militante qui cherche à contrer les « régionalismes à tout crin » et les « démons de la différence ethnique » : le ton s’en ressent, le terrain n’est pas idéologiquement déminé et dépassionné, et comme toujours dans ces cas on peut s’attendre, non, sans doute, à des retours de boomerang (ces temps sont révolus, du moins en Lorraine), mais à ce que le pendule continue à osciller encore longtemps.
Pierre Erny
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Asie
Mark Edward Lewis, Writing and Authority in Early China, Albany, State University of New York Press, 1999, 544 p., bibl., index, (« SUNY Series in Chinese Philosophy and Culture »)
On le sait depuis longtemps, Écriture et Pouvoir ont partie liée et marchent la main dans la main. Mais de quelle façon s’articulent leurs rapports, comment se manifeste cette complicité et quelles sont ses visées? Ordinairement, les chercheurs s’accordent à voir dans l’écriture un instrument indispensable à la pratique administrative et un puissant auxiliaire de l’État pour asseoir son autorité. Inversant la perspective traditionnelle adoptée par la plupart des sinologues, Mark Edward Lewis, dans cet ouvrage monumental et savant, subtil et incisif, s’attache à battre en brèche cette vision simpliste. Par des analyses précises, il entend démontrer que loin de dériver de la pratique administrative, l’écriture, en constituant le double imaginaire d’un appareil d’État devenu défaillant, a été opposée au pouvoir royal comme sa projection utopique ou son substitut avant de servir ultérieurement à sa consolidation avec l’avènement de la puissante dynastie des Han, au iie siècle av. J.-C.
Le livre s’articule en huit chapitres. Chacun d’entre eux s’attache à retracer ce double mouvement de rupture et de réconciliation entre pouvoir étatique et détenteurs de la royauté textuelle, pour chaque usage de l’écriture et les différents genres littéraires. Le chapitre I, « Écrire l’État », montre, en manière de préliminaire, comment la dimension sacrale de l’écriture a contaminé les institutions qui ont pris la relève des pratiques magico-rituelles de la royauté archaïque. Le chapitre II, « Écrire les maîtres », est consacré à l’apparition des écoles philosophiques. L’idée directrice en est que le maître tire son prestige de la foule des disciples, lesquels bénéficient de son aura, et que cette gloire c’est la tradition textuelle qui la garantit, disciples, maître et textes formant comme les trois pieds d’un tripode. Lorsque le rapport entre maître et disciple s’est estompé au profit de la filiation textuelle, les traces scripturaires en sont venues à coïncider avec la Voix du maître pour former le corps même de la Sagesse. Le chapitre III, « Écrire le passé », aborde deux problèmes distincts. L’un concerne le recours, par les différents courants philosophiques, aux exemples du passé pour justifier leurs thèses ; le second a trait à l’écriture de l’histoire et à ses usages apologétiques et moraux. De cette partie on retiendra surtout les analyses fouillées concernant la structure prédictive du Zuozhuan. Les enquêtes sur la sédimentation du Shujing et sur la royauté rétroactive de Confucius impliquée par les commentaires Gongyang nous ont paru plus attendus. Autre façon de critiquer l’État et de se poser en rival du Souverain : « Écrire le moi ». Dans ce quatrième chapitre, l’auteur traite du genre poé-tique où il distingue deux traditions, celle du Nord représentée par les chants du shijing et celle du Sud consignée dans les ci de Qu Yuan. Dans l’une comme dans l’autre, il s’agit pour une intériorité d’exprimer à travers un langage codé emprunté à des chants de cour dans un cas, à des hymnes religieux dans l’autre, son insatisfaction et de se poser en modèle de Vertu face à un Pouvoir qui a perdu sa légitimité, ce qui est une façon de s’arroger des prérogatives royales par l’acte même de la création – ou plutôt, s’agissant de citations – de la re-création poétique.
Les chapitres V et VI sont entièrement dévolus à l’un des textes les plus célèbres et les plus difficiles de la littérature universelle, le Yijing. À travers ce manuel oraculaire, l’auteur lit à la fois une « Histoire politique de l’écriture » et une « Philosophie naturelle de l’écriture ». Le premier de ces deux chapitres est entièrement axé autour de l’analyse des trois figures mythiques de Fu Xi, du duc de Zhou et de Confucius ; il montre comment en eux se soudent les rapports entre écriture et autorité. Le second nous confronte à la théorie du caractère naturel des signes graphiques assimilant le Yijing au dynamisme ontologique.
Le chapitre VII, « L’époque encyclopédique », prolonge les analyses du texte comme microcosme esquissées dans les chapitres précédentes en abordant des Å“uvres dont la structure et le contenu font des totalités. Ainsi Lewis, avec originalité et pertinence, dégage une préoccupation et des visées communes à des projets aussi dissemblables à première vue que la rédaction d’encyclopédies (Lüshi chunqiu et Huainanzi), la constitution de la bibliothèque impériale Han et son catalogage, la composition d’une histoire générale de Chine par Sima Qian, et les poèmes de Sima Xiangru magnifiant les actes de l’empereur Wu.
Enfin, le chapitre VIII, « L’empire de l’écrit », dont le titre semble indiquer qu’il devrait traiter du parachèvement de l’emprise du texte sur la société, s’intéresse moins à la transmission des classiques, histoire curieuse pourtant, qui elle aussi est un mythe – celui de la perte, voire même du sacrifice de l’Écriture opéré par les autodafés du Premier Empereur, et de sa résurrection tel le phénix à travers une double transmission orale et scripturaire –, qu’à l’analyse, fort pertinente au demeurant, de la société des Han et de ses classes dominantes.
Riche, foisonnant, le livre de Marc Edward Lewis fourmille d’analyses originales et novatrices ; il est aussi très érudit, souvent ardu, voire aride, car, obligé de se confronter à un corpus canonique, l’auteur ne peut faire l’impasse sur la critique philologique. Il ne saurait être question ici d’entrer dans le détail de toutes les analyses de l’auteur et de le suivre dans ses développements sinologiques ; nous nous contenterons d’aborder quelques thèmes qui regardent plus spécialement l’anthropologie et l’histoire des religions. Aussi ferons-nous tout d’abord porter la discussion sur la façon dont a été traitée la figure mythique de Fu Xi. On comprend que, pour Lewis, il s’agit avant tout d’étudier la mythologie de Fu Xi en tant qu’inventeur des trigrammes. Mais s’il est une leçon qui doit être retenue de l’analyse structurale, c’est bien qu’on ne peut extraire une figure de son contexte paradigmatique. Il n’est pas indifférent que l’inventeur des trigrammes vienne s’insérer dans un ensemble mythologique où un frère et une sÅ“ur (Fu Xi et Nü Wa), seuls survivants du déluge provoqué par un dragon maître du tonnerre, s’accouplent, mettent au monde une courge qui, coupée en rondelles, donnera naissance à l’humanité actuelle. Même si l’auteur récupère certains thèmes isolés de ce cycle légendaire pour étayer sa démonstration, celui-ci appartiendrait à un ensemble distinct : « it is difficult to reconcile their appearance [celles de Fu Xi et de Nü Wa] in art and literature as snike bodied creator deities with accounts of them as a human couple who where mythic transformations of gourd. In all likelihood the gourd myth was a separate body of tales prevalent largely among southern peoples, that whas conflated with the myths of Fu Xi and Nü Wa though the shared themes of flood, the creation of humanity, and fertility » (p. 207).
En réalité, la figure de Fu Xi, inventeur des trigrammes, ne prend tout son sens que replacé dans un système de transformations où il est, avec Nü Wa, la modulation d’un schème unique, celui de la partition en deux ordres distincts de l’Unité primordiale. Fu Xi et Nü Wa doivent être reliés à la même chaîne de transformations mythiques que Chong et Li, les deux frères jumeaux (parfois identifiés aux astronomes Xi et He) qui séparent le Ciel de la Terre, de même que Fu Xi et Nü Wa, dans le Huainanzi, sont en tant que divinités primordiales assimilées au Yin et au Yang, matrices de toutes les oppositions binaires : masculin/féminin, haut/bas, Ciel/Terre, obscurité/lumière, etc. Si le thème de l’invention de l’orgue à bouche, sheng, par Nü Wa permet de renouer avec celui de la calebasse (une des modulations du chaos) tout en accusant les liens de la divinité chinoise avec la fécondité (sheng signifie aussi procréer, enfanter), chez les Miao la séparation du ciel et de la terre consécutive à la lutte entre des chasseurs et deux monstres cannibales s’achève par la multiplication de la population grâce à leur orgue à bouche – « les chasseurs en jouèrent dans le monde d’en bas et chaque famille reçut les semences du feu, en sorte que le peuple s’accrut et prospéra » – et manifeste ainsi ses accointances avec le mythe de Chong et Li sur l’origine du feu. À cela s’ajoute que le conflit entre le père terrestre du couple, le dieu de la végétation He Bi, et He Song, le dieu du Tonnerre et du Ciel, apparaît comme l’opposition non médiatisée entre deux principes antagonistes.
En sorte que l’on peut dire qu’en mettant le Yijing sous le patronage de Fu Xi, le Grand Commentaire, ou Xici, le principal appendice du Livre des Mutations, entérine l’identité formelle entre le traité oraculaire et les mythes miao du déluge, ou plutôt que le Yijing se donne pour la traduction en termes diagrammatiques de la structure à la fois d’opposition et d’appariement manifestée sur le plan narratif par les chants liturgiques des Miao. La figure de Fu Xi doit être encore opposée à celle Huangdi, l’Empereur Jaune, avec qui il forme un couple à la fois complémentaire et antithétique. Pour cela une analyse rigoureuse du texte du Grand Commentaire s’imposait. Une telle analyse devait, au lieu de chercher à amalgamer les trigrammes avec l’invention de l’écriture et à fondre l’une dans les autres, montrer comment ils constituent une polarité fonctionnelle, car l’écriture qui a servi à la rédaction des livres canoniques n’est pas réductible aux hexagrammes. Si elle l’était, il y aurait non pas deux mais une seule invention. Or il y en a deux, et distinctes, faites à des époques différentes par des personnages différents – aux deux extrêmes même de la série temporelle considérée par le Xici, l’une venant ouvrir la série des innovations, l’autre la clore. Mieux, l’écriture supplante le système archaïque des cordelettes nouée, dont Fu Xi aurait été l’inventeur selon certaines lectures du passage dont Lewis se fait l’écho.
Il est vrai que, dans les textes tardifs, la démarche de Cang Jie, le ministre de l’Empereur Jaune, rappelle celle de son devancier Fu Xi; mais dans le Xici les deux gestes sont clairement dissociés. D’une part parce que le couple distinct Fu Xi/Shen Nong s’oppose au trio indistinct l’Empereur Jaune/Yao/Shun, qui forme la collectivité des Souverains ; d’autre part parce que le texte, dans ses développements théoriques, prend soin d’affirmer la supériorité des graphismes oraculaires sur l’écriture. En réalité, les trigrammes s’opposent à l’écriture de la même manière que Fu Xi s’oppose à l’Empereur Jaune. Fu Xi est exclu de la souveraineté, il est en dehors du Pouvoir ; il n’est qu’un inventeur dont la prééminence ne se marque que par un stade de civilisation. Le pouvoir souverain n’apparaît qu’avec l’exercice de la violence dont l’Empereur Jaune, inventeur des armes et de l’écriture, fut l’initiateur ; l’écriture est le produit de cette violence ; elle est le moyen nécessaire à la coercition qui se manifeste sous la forme de l’État. En outre, dans les systèmes de périodisation historiques traditionnelles Fu Xi et l’Empereur Jaune s’agencent comme deux expressions de la primauté : celle de l’origine et celle de la Centralité. L’une est liée à l’alternance saisonnière, l’autre à l’organisation territoriale. La Centralité est le mode spatial de la Royauté, le Commencement est celui, temporel, de l’évolution spontanée.
Certes, autorité et écriture se trouvent associées, non comme les sources premières de la société organisée, mais comme la manifestation de sa dégénérescence, même s’ils fournissent les armes de la restauration de la Vertu. Ce n’est que plus tard, sous les Han, qu’écriture, souveraineté et ordre de la nature se trouveront confondus, et que l’écriture, rompant ses amares avec la parole, fusionnera avec les signes diagrammatiques, donnant naissance à la théorie de la logographie céleste.
Dans son introduction, l’auteur dit qu’il ne s’intéressera pas aux rapports entre oralité et écriture, que son objet concerne exclusivement l’écrit comme source et garant de l’autorité. Ce qui est parfaitement légitime. Mais l’oralité évacuée, l’espace déserté par la parole se trouve investi par l’écriture, en sorte que tout au long du livre on voit se construire peu à peu le mythe d’une « langue graphique » préexistant au Han. Or, ce qui frappe durant toute la période des Royaumes Combattants, c’est l’ambiguïté du regard porté sur l’écrit, voire la méfiance avec laquelle il est considéré. De cette attitude pour le moins mitigée témoigne l’étymologie fantaisiste donnée par Han Fei du terme xiang, « image, symbole, signe », qu’il fait dériver du mot homonyme xiang, « éléphant ». Lewis en occulte la charge critique. Tout au contraire, il tente de concilier le texte de Han Fei (iiie siècle av. J.-C) avec la théorie du lexicographe Xu Shen (iie siècle ap. J.-C.). Alors que l’équivalence établie par Han Fei entre ossements d’éléphants et symbole vise à disqualifier ce dernier en le ramenant aux restes morts d’un corps vivant, chez Xu Shen le signe écrit possède la même potentialité de procréation que les êtres animés. L’écriture est devenue réellement alors un système clos, coupé de toute parole et capable de s’engendrer d’elle-même comme le cosmos. Nous sommes aux antipodes de la pensée des Royaumes Combattants.
Il nous semble que l’auteur, au lieu de les rapprocher en mettant en parallèle la conception « organique » du signe et sa capacité de se substituer au réel dans le Xici et le Hanfeizi, aurait dû en souligner la distance. Les signes graphiques, loin d’être chez beaucoup de penseurs du temps des « images that like the stars actively correlate with the world of man, or like the bones of the elephant indicate the object of which they are a part », ne sont que des résidus du réel. Pour Han Fei, figurer signifie évoquer la vie par la mort, la puissance mystérieuse à l’Å“uvre dans la création par ses manifestations sensibles, le mouvement par l’immobilité ; ainsi l’objet est rendu présent par ce qui précisément fournit la marque de son absence et trahit un manque ; toute figuration s’entache d’une tare irrémissible. Le signe permet certes de représenter le réel, mais ce faisant il le vide de sa vie. Les textes ne sont rien d’autres que le cadavre de la réalité ; cette assimilation du signe à un squelette renvoie à la conception taoïste du livre comme « déjections des anciens » et au thème de l’écriture comme trace, impuissante à rendre compte du pourquoi de cette trace, sur laquelle l’auteur s’arrête toutefois longuement.
Il est dommage que celui-ci se soit laisser détourner de ses objectifs premiers par la thèse du statut divin du signe graphique chinois. S’il avait su maintenir sa pétition de principe de neutralité concernant les liens entre oralité et écriture, ses remarques très fines et très originales à propos des poèmes de Sima Xiangru, mais qui ainsi restent fragmentaires, auraient pu être articulées en un tout cohérent. En effet, si Lewis a bien vu la coloration « borgésienne » du projet de Sima Xiangru (on pense à la « Parabole des deux Palais » de L’Auteur et autres contes), et s’il était légitime d’insérer les pièces du poète des Han dans le courant encyclopédique qui vise à susciter un monde de mots plus réel que le réel et à faire de l’écrivain le double et le rival du despote grâce à une création dont la forme, les emblèmes numériques et le contenu l’apparient à l’univers, il aurait fallu dans un second temps établir un parallèle entre ces évocations somptueuses et lyriques et les discours des sophistes qui recourent aux mêmes procédés stylistiques.
La rhétorique chinoise, à l’instar de l’hypotypose occidentale, s’emploie à prêter à la représentation des choses qu’elle évoque « tout l’éclat du désir », pour parler comme Roland Barthes. La parole doit éblouir par les signifiés auxquels elle renvoie. Le discours, qui recèle des trésors dans ses évocations, dans le choix judicieux des mots, dans le luxe qu’il donne à entendre, est lui aussi tenu pour un trésor. Les discours, comme les rhéteurs et les sages conseillers, sont souvent qualifiés de guobao, « Trésors du royaume », ces paladia que les princes gardaient dans leurs magasins, attestant le mandat accordé à leur famille et fournissant les gages de la prospérité de la lignée. Le discours est lui aussi un gage. À la façon des emblèmes animaux portés sur les lourdes chaudières de bronze qui constituaient les plus beaux fleurons de ces guobao, les fleurs de rhétoriques qui ornent un discours politique sont des signes auspicieux, des marques attestant une légitimité sur une réalité qu’elles figurent – qu’elles re-suscitent. Elles sont identiques à ces xiang, ces images que Yu-le-Grand fit graver sur ses tripodes (pp. 268-269) ; elle rappellent aussi ces tu, ces chartes ou diagrammes associés par toute une littérature ésotérique aux hexagrammes ou aux trigrammes (pp. 200-201). Il y a plus, le trésor qu’est un beau discours, par les références aux objets de prix, manifeste sa capacité à fournir des trésors matériels. En effet, dans la mesure où les mots sont assimilés à des fu, « talisman » ou « contrat », le verbe appelle une contrepartie, c’est-à-dire des biens dont tout prince digne de ce nom rêve de s’emparer en les prenant à ses rivaux. Le discours a donc la valeur d’une tessère (juan) dont la réunion des deux moitiés manifeste la bonne foi, xin, des contractants. Ce qui renvoie à la théorie légiste du rapport entre noms et désignations et au paradigme contractuel qui sous-tend les conceptions chinoises anciennes concernant le langage (celles-ci sont d’ailleurs étudiées en détail par l’auteur dans les chapitres I (pp. 28-36) V et VI). Par ce biais il devenait possible d’articuler ces études ponctuelles en un système général du signe et de la représentation en Chine.
Bien que l’auteur ne le signale nulle part, que ce soit dans l’introduction ou dans le corps de l’ouvrage, peut-être parce que lui-même n’en a pas eu conscience,
Writing and Authority in Early China forme un dyptique avec son précédent livre,
Sanctioned Violence in Early China
[80]. Il doit être lu comme la contrepartie opposée et complémentaire du premier, qu’il épouse jusque dans sa forme et sa composition, fournissant les deux parties de la tessère de la réalité chinoise ancienne. Dans le premier était étudiée la souveraineté réelle s’éprouvant et se maintenant par sa violence. Il s’attachait à cette part guerrière
(wu) et destructrice impliquée nécessairement dans l’exercice du pouvoir souverain. Un grand monarque est avant tout celui qui fait couler le sang. Aussi le livre avait-il pour figure centrale l’Empereur Jaune. Dans le présent ouvrage, c’est l’aspect lettré
(wen) qui est mis en exergue ; le protagoniste principal en est celui qui fait couler l’encre. L’encre assure au maître de celui qui tient le pinceau le contrôle sur la société ; mais l’encre peut devenir un moyen de supplanter le souverain ou tout au moins de se poser comme son double en créant un royaume du livre. C’est pourquoi à la figure de L’Empereur Jaune, détenteur des armes, s’oppose le personnage emblématique de Fu Xi, maître des figures divinatoires. Toutefois, pour faire couler l’encre il faut au préalable que le maître des hommes fasse couler le sang. Sang et encre, littérature et réalité, souveraineté et paternité littéraire ne sont pas dans des rapports de symétrie absolue. L’écriture est subordonnée au pouvoir, le scribe au prince, le pinceau au glaive. Le décalage se marque dans le fait que dans
la réalité du mythe ce n’est pas Fu Xi qui invente l’écriture mais Cang Jie, le subordonné de la figure paradigmatique de la Souveraineté et de la Violence. Ce rapport d’assujettissement et de subordination est masquée par le nuage d’encre dont le poulpe de l’idéologie enrobe les réalités sociales et fait glisser le maître des trigrammes vers l’écriture. Car le Pouvoir lui-même a intérêt à dire qu’il n’exerce l’autorité qu’au moyen du texte et que la Royauté se trouve au bout du pinceau, pour faire accepter sa domination par l’épée. Mais il s’agit là d’un travestissement de la réalité, non de la réalité nue. Têtue, tenace, celle-ci finit toutefois par ressurgir à la surface de ce livre intelligent quoiqu’en léger porte-à-faux, pour faire brusquement intrusion là où on l’y attendait le moins : au c
Å“ur même de la royauté de l’écriture. Alors qu’il aurait dû constituer l’apothéose du signe, par un juste retour du refoulé, le dernier chapitre traite exclusivement des rapports de classes au sein de la société des Han.
Jean Lévi
Pierre Centlivres, Chroniques afghanes, 1965-1993, Amsterdam, Éditions des Archives contemporaines, 1998, xvi + 256 p., gloss., ph.
Ces chroniques afghanes suivent un ordre chronologique où s’entremêlent la dramatique histoire récente de ce petit pays coincé entre le Moyen-Orient, l’Asie centrale et le sous-continent indien, et l’itinéraire personnel de l’auteur, devenu professeur d’ethnologie à l’Université de Neuchâtel (Suisse) et l’un des meilleurs spécialistes de l’Afghanistan.
Arrivé en 1964 à Kaboul comme conseiller au Musée national, ayant ensuite, en tant que boursier du Fonds suisse de la recherche scientifique, séjourné de 1966 à 1968, seul puis avec sa femme Micheline, ethnologue elle aussi, au bâzâr de Tâshqurghân (à 400 km au nord de Kaboul), auquel il consacra sa thèse de doctorat, Pierre Centlivres n’aurait certainement pas manqué de retourner régulièrement en Afghanistan s’il n’en avait été empêché par les événements que l’on sait : coup d’État communiste en avril 1978, intervention de l’armée soviétique fin décembre 1979, départ de l’armée soviétique en février 1989, qui marqua la fin de l’« âge héroïque de la résistance afghane » (p. 161), reprise des combats, autour de la capitale et ailleurs, entre factions de la résistance cette fois, en avril 1992… Pierre et Micheline Centlivres ne sont retournés que trois fois en Afghanistan – en 1986-1987, 1988 et 1990-1991 – mais, à partir de 1986, ils ont multiplié les séjours « autour de l’Afghanistan », principalement au Pakistan, à Islamabad, à Peshawar, à Quetta, dans divers camps de réfugiés, avec une tendance à « [s’]approcher le plus possible de la frontière afghane, un peu comme ces insectes qui, la nuit, aveugles et fascinés, se dirigent vers l’éclat dangereux de la lampe » (p. 158).
L’intérêt de ces Chroniques afghanes est double. En premier lieu, elles fourmillent d’informations sur le pays et ses habitants, informations fortes de l’épaisseur du vécu, livrées par fragments et sans autre ordre que chronologique, telles qu’elles se présentent à l’ethnologue sur le terrain. En réalité, ce sont deux Afghanistan qui sont ici décrits, que séparent l’intervention soviétique (1979-1989). De celui qu’il découvrit lors de ses premiers séjours, Pierre Centlivres écrit : « Kaboul était une ville terreuse, capitale d’un Orient improbable, à l’exotisme presque irréel : turbans, minarets, ruelles tortueuses, dromadaires » (p. XII). Ou encore : « les Tâshqurghânis ont failli réussir à mes dépens un des tours de la magie orientale qui consiste à faire croire que, dans les oasis des steppes aux cavaliers innombrables, le temps s’est arrêté, et que la sagesse des artisans, la patience millénaire des paysans et l’hospitalité des chefs de tribus ne méritent pas d’être troublées par la rumeur perverse du monde » (pp. XIII-XIV). Les événements des deux décennies suivantes amènent un changement de ton chez l’ethnologue : « Mes récents retours chez les Afghans invitent à plus de nuances. Ce qu’on désigne habituellement du nom de culture s’avère, après plus d’un quart de siècle, plus solide que prévu, plus apte à survivre aux changements et mutations. Par delà les démolitions matérielles et la déstructuration sociale, elle a permis aux collectivités humaines, en adaptant ses vieilles recettes, de se redéfinir, de se situer par rapport aux idéologies, marxiste, islamiste, nationaliste, de se réorganiser en retrouvant des points d’appui dans la parenté, le lignage, les rapports de clientèle » (pp. XIV-XV).
L’intérêt des Chroniques afghanes réside, en second lieu, dans les informations qu’elles livrent sur la vie et le travail de l’ethnologue. En effet, Pierre Centlivres n’hésite pas à s’exposer. Mais il ne le fait jamais à la manière de certains « explorateurs », pour se mettre en valeur. Bien au contraire, c’est sans la moindre complaisance qu’il décrit la rudesse du contact avec le premier terrain, les naïvetés du jeune ethnologue qu’il a été, les difficultés physiques et les agacements de l’ethnologue d’âge mur qu’il est devenu… Cela nous vaut des passages savoureux, qui ne manqueront pas de rappeler quelque cuisant souvenir à maints ethnologues chevronnés. D’autres donneront matière à réflexion aux débutants, comme les considérations sur la position de l’ethnologue en tant qu’« étranger familier » (p. 106), catégorie intermédiaire entre celle des proches, familiers, alliés ou hostiles, et celle des « étrangers étranges » (p. 106), ou comme le chapitre sur la vie et le travail ethnographique en couple sur le terrain (pp. 135-142). Pierre Centlivres évoque aussi, avec mesure et exactitude, des faits douloureux ou révoltants comme son retour, en octobre 1990, au bâzâr de Tashqurghân, dernier bâzâr couvert d’Afghanistan, classé « ville d’art historique » par l’UNESCO en 1976, qu’il retrouve transformé en champ de ruines, comme le pillage des prodigieuses collections bouddhistes, hellénistiques et islamiques du musée de Kaboul en 1995, comme le spectacle offert dans les bâzârs pakistanais de ces « tristes dépouilles d’un art éclatant de la parure et du décor, […] désormais réduits à n’être qu’un bric-à-brac pour touristes en mal d’exotisme » (p. 149), comme la grossièreté et le cynisme des « experts » internationaux (pp. 216 et 219), comme la désespérante incapacité de la résistance afghane à s’unir, comme l’opportunisme des ralliements politiques – « Bien des mullahs sont devenus communistes, beaucoup d’ex-mauvais garçons font le djihad; c’est le monde à l’envers ! » (p. 223) –, comme le sort réservé aux femmes, dont « l’invisibilité […] est comme la marque en creux de la résistance afghane » (p. 190).
Chroniques afghanes aurait pu être un livre désenchanté, pessimiste. S’il ne l’est pas, c’est parce qu’il contient une leçon d’ethnologie qui est en même temps un message d’espoir. Au fond, une même quête traverse l’ouvrage de part en part : « que reste-t-il de la culture lorsque la société est désarticulée, lorsque ses fondements même sont détruits? » (p. 155). La réponse qui sera apportée en définitive à cette question passe par la critique d’une certaine ethnologie et d’un certain orientalisme qui ont contribué à alimenter le stéréotype d’un Orient immuable. La force de l’ouvrage de Pierre Centlivres est d’entraîner le lecteur dans le cheminement d’une prise de conscience progressive. En écoutant des réfugiés parler du passé comme d’un âge d’or révolu, l’ethnologue est obligé de constater que « L’“avant” vécu à Tashqurghân ou à Kaboul […] n’était pas si euphorique ; plutôt une préface au drame présent » (p. 159). Et lorsqu’il se remémore les divergences feutrées entre « Progressistes et traditionalistes » (pp. 105-118), une autre réalité prend corps : « Cette paisible oasis que j’avais crue quasi hors du temps, je ne l’avais saisie que dans un bref sursis alors qu’y croissaient les déséquilibres, qu’y couvaient les violences, violences qui aboutiraient bientôt à un retour des turbulences » (p. 245). Plus loin : « À Tashqurghân, j’avais un instant pu croire étudier un bazar stable aux traditions anciennes, succombant ainsi aux illusions d’une certaine ethnologie. Fondée sur l’hypothèse d’une union étroite entre environnement et société, censée façonner mode de vie, croyances, activités productives et vision du monde, cette ethnologie sousestimait à la fois l’instabilité des situations et l’adaptabilité des hommes ; elle cherchait abusivement un enracinement hors du temps là où le mouvement était la respiration même des peuples » (pp. 246-247).
Or, loin de se dissoudre dans la guerre ou l’exode, la société et la culture afghanes réapparaissent là où l’ethnologue, de prime abord, ne pensait pas les trouver : « Le dynamisme et la capacité d’adaptation des Afghans à des situations nouvelles et difficiles sont tels que nous n’avons presque jamais trouvé chez eux, malgré tant de souffrances et d’épreuves, les symptômes lugubres, si souvent décrits, de l’exil : désespoir, dépendance, dépression. Au contraire, le système des croyances et des attitudes de la vie commune, le sentiment très fort d’incarner une manière d’être afghane, supérieure à toute autre, représente une ressource extraordinairement efficace pour l’adaptation des exilés à un environnement nouveau. Les Afghans […], arrachés à leur pays, ne cessent de renforcer les réseaux au travers desquels s’échangent les personnes, les nouvelles et les biens, en un mouvement ininterrompu entre l’Afghanistan et les pays de refuge et de gagne-pain » (p. 246). L’ethnologie doit d’autant moins craindre de se pencher sur l’actualité qu’elle peut apparaître – c’est ce que démontre ce livre – comme, écrit Marc Augé dans sa préface, « un préalable obligé à sa pleine compréhension » (p. IX).
Jean-Pierre Digard
Études rurales, juil.-déc. 1996, 143-144 : Dieux du sol en Asie, Textes réunis et présentés par Bernard Formoso, Paris, Éditions de l’EHESS, 176 p., ill.
Dieux du sol en Asie. Ce type de figure imposée ne manque jamais de poser des problèmes. En Asie d’abord. À lire la table des matières, l’Asie commence au Ladakh et se termine au Japon. Elle passe par le Népal, la Thaïlande et le Laos, et l’île indonésienne de Sumba (entre Bali et Timor). Pourtant, lorsqu’on lit l’article de Danielle Geirnaert sur Sumba, dans lequel il est question d’un dieu-python qui mit de l’ordre dans un monde dominé par l’anarchie et la promiscuité sexuelle, on pense d’abord au mythe… athénien de Cécrops où un roi serpent joua un rôle analogue. On peut douter que la comparaison aille très loin, mais je ne trouve à ce python maître de la terre, introducteur du tissage qui symbolise la civilisation, l’ordre sans faute, surtout sans inceste, aucun point de comparaison, même vague, avec le contenu des autres contributions. Il suffit de lire la courageuse tentative de synthèse de Gisèle Krauskopff sur le seul Népal, et encore pas en totalité, pour se rendre compte des difficultés de la comparaison dès qu’on se lance hors d’une ethnie donnée.
Dieu du sol ensuite. Peut-on isoler les dieux du sol ou, si la société les distingue, les dieux du sol et ceux du territoire (introduction de Bernard Formoso, p. 17) des autres divinités avec lesquelles elles font système? Seul Bernard Moizo a trouvé chez les Pwo Karen de Thaïlande une entité clairement définie, un dieu de la terre et de l’eau qui se maintient, certes avec des modifications, mais qui se détache néanmoins clairement dans les trois groupes karen qu’il étudie. À l’extrême opposé, Laurence Caillet conclut : « La question de la nature ultime du dieu du sol ne fait pas sens : à la fois dieu, ancêtre et céréale, il est la substance même de ceux qui vivent ou qui meurent là, et qui sont donc forcément apparentés » (p. 149).
L’exception que représentent les Pwo Karen est unique dans ce recueil. Chez les T’aï bouddhisés (Bernard Formoso), la déesse Nang Thorani incarne le pouvoir fécondant de la terre. Elle est associée aux naga, divinités ophidiennes dont la fertilité relève du sexe masculin. Mais ces derniers sont également liés aux dieux d’en-haut. Lors de rites de fertilité, on envoie des fusées-naga-phallus vers les dieux célestes afin d’attirer cet élément vital et féminin qu’est l’eau.
La seconde partie de l’article de Bernard Formoso traite des divinités tutélaires, dieux du territoire et non du sol, comme Nang Thorani. Héros légendaires ou semi-légendaires, piliers protecteurs ou divinités issues d’un sacrifice humain, ils protègent villages, provinces, villes et États. Quelques paragraphes sur les dieux des maisonnées et des rizières concluent opportunément cet article très dense.
Pascale Dollfus isole de leur contexte les génies ladakhi du sol (
lhu, orth.
klu) et les divinités tutélaires des quartiers et des villages
(yul-lha), et accumule ensuite l’ethnographie publiée à leur sujet. Mais
lhu (klu) et
yul-lha s’intègrent dans un ensemble plus vaste à trois niveaux : le monde d’en-haut, celui des
lha, le monde du milieu, celui des hommes, et le monde d’en bas, celui des
lhu (klu)
[81]. De plus, les
lha se divisent en une série d’entités qui renvoient aux institutions humaines : il y a des
lha de la personne, de la maison, du foyer, du clan, du quartier ou du village, mais aussi du monastère, du palais
[82]. Plus intéressant aurait été de relever que le
yul-lha (divinité du territoire) s’in-tègre dans un sous-ensemble (le monde d’en haut) distinct de celui des génies du sol. Par ailleurs, si les
lha renvoient aux institutions sociales, les
lhu (klu) renvoient au corps, et l’opposition
lha/lhu (klu) renvoie à une opposition masculin/féminin
[83].
Anne de Sales montre, à travers la description de deux sacrifices magar (Népal) en l’honneur du dieu Bhume qui ont lieu le même jour, que l’un est lié au village et l’autre au groupe de filiation agnatique : le matin, un homme, représentant de la communauté villageoise, officie en tant que délégué du pouvoir royal ; l’après-midi, c’est la relation privilégiée du lignage défricheur avec le dieu qui est mise en valeur lors d’un second sacrifice. En s’appuyant sur d’autres exemples magar, l’auteur explique que cette ambivalence réfère au passage d’une société clanique à une autre où l’institution principale est le village : à des clans défricheurs maîtres du sol ont succédé, sous la pression d’un pouvoir centraliseur hindou, des villages, notion qui ne va pas de soi. S’ajoute, un mois plus tard, un rituel du « sorcier de l’argile blanche » qui représente le monde sauvage et qu’un chamane propitie. Ce sorcier est-il un dieu du sol? Oui, car le dieu du sol se dédouble, avec une face positive et une face négative liée au monde sauvage. Et au-delà, dans une perspective diachronique, ce dédoublement renvoie aux anciennes moitiés exogamiques du village.
On le voit, Anne de Sales ne peut résoudre les problèmes posés par la complexité de ce qu’elle observe qu’en faisant appel à l’histoire. Et c’est un trait qui domine toute cette livraison. Bernard Moizo note que le statut du « dieu de la terre et de l’eau » évolue, des Pwo Karen du nord (non bouddhisés) à ceux de la région de Tak (bouddhisés) puis à ceux de la région de Kanchanaburi, les plus menacés, qui ont « transformé » le culte de ce dieu en un culte millénariste de l’éléphant blanc. Laurence Caillet oppose les conceptions actuelles sur les dieux du sol et du territoire à celle issue d’une mythologie plus ancienne où les relations complexes entre dieux du pays et dieux célestes étaient inextricables et où il était déjà impossible d’isoler les dieux du sol en tant que tels. Pour Bernard Formoso, l’ancien système, que l’on observe encore chez les T’aï non bouddhisés, s’est transformé : la figure de Nang Thorani a absorbé les anciens génies ophidiens, tandis que sont venus de l’Inde, avec le bouddhisme théravada, les naga. Les divinités tutélaires ont aussi changé de statut au fur et à mesure que changeaient les institutions qu’elles protégeaient. Le clan a disparu, tout comme il recule au Népal. Danielle Geirnaert constate que la christianisation de Sumba ouest a ramené le python civilisateur au statut de simple démon et que le tissage perd son sens. Résultat : alors que le tissage était une activité strictement masculine, les femmes s’y sont mises, plus intéressées à vendre leurs produits aux touristes que par le symbolisme du premier tissage du python. Enfin Gisèle Krauskopff élargit les conclusions d’Anne de Sales à une grande partie du Népal. L’enquête est très complexe en raison des différents types de propriété foncière, de l’hétérogénéité de l’imposition du pouvoir royal central hindou dans l’espace et dans le temps, de l’existence, à certains moments et à certains endroits, d’autres institutions que le clan et le village, par exemple les principautés locales. On espère qu’un jour cet article sera étoffé en livre.
D’une façon générale, les articles sont très (trop?) touffus, les auteurs cherchant à en dire le maximum dans le nombre de pages limité qui leur est alloué.
Patrick Kaplanian
Perry J. Moree, A Concise History of Dutch Mauritius, 1598-1710., A Fruitful and Healthy Land, London, Kegan Paul International/Leiden & Amsterdam, IIAS, 1998, v + 127 p., sources, bibl., index, ill., cartes, (« Studies from the International Institute for Asian Studies »)
Publié en anglais, ce livre a pourtant unauteur et un éditeur hollandais, respectivementPerry J. Moree et le fort dynamiqueInternational Institute for Asian Studies(IIAS), basé à Leyde. L’anglais est, on leconstate une fois de plus, la seconde languecourante des Hollandais qui délaissentdésormais souvent leur langue maternelledans les communications scientifiquesnationales et internationales. L’auteur, nous précise-t-on en ouverture, est néen 1960, il a deux enfants et habiteVlaardingen, aux Pays-Bas. C’est un historiende la marine, diplômé de l’Universitéde Leyde, président de l’AssociationLinschoten des Pays-Bas et membre ducomité directeur de la Bibliothèque nationalede La Haye. Son domaine derecherche est la Verenigde Oost IndischeCompagnie (VOC), la Compagnie hollandaise des Indes orientales. Ses publicationsconcernent par exemple la religion à borddes navires de la Compagnie et les découvertesmaritimes hollandaises. Sa thèseporte sur le trafic postal entre les Pays-Bas, le Cap de Bonne Espérance et l’Asie aux xviie et xviiie siècles.
Le présent livre est consacré à l’île Maurice, occupée par les Hollandais de 1598 à 1710. Cette île apparaissait à tous les navigateurs qui l’abordaient comme un havre de paix, surtout après les tempêtes du Cap de Bonne Espérance. Elle était inhabitée et n’accueillait que des visiteurs de passage. Ceux qui y faisaient escale s’y ravitaillaient en eau et en vivres, principalement en fruits frais, puis repartaient vers le grand large. C’est à la faveur, si l’on peut dire, d’un naufrage, celui de l’Arnhem, un navire hollandais venant de Batavia, le 12 février 1662, que les survivants de ce bateau prirent pied sur ce rivage si accueillant, s’installèrent au sud de l’île – qui ne se nommait pas encore Mauritius mais fut vite baptisée de ce nom emprunté à leur prince, Maurice de Nassau – et y plantèrent le pavillon hollandais. Les trois autre navires qui les accompagnaient coulèrent dans les environs. Les seuls occupants de l’île, en dehors des tortues, de nombreuses espèces d’oiseaux, notamment le fameux et malheureux dodo, étaient un troupeau de chèvres et des cochons retournés à l’état sauvage, laissés là par les Portugais qui d’ailleurs revendiquent, à tort semble-t-il, la paternité de la découverte de l’île. De nombreux visiteurs hollandais et plus tard anglais y séjournèrent et rapportèrent de nombreux écrits dont l’auteur nous dit qu’ils n’avaient, en majorité, aucune consistance, contrairement aux rapports détaillés de quelques-uns des célèbres capitaines de la VOC. Les voyageurs étrangers en particulier se plurent à décrire les Hollandais comme « une cohorte de rapaces, d’animaux voraces, représentants du pire prédateur de la planète, l’homo sapiens ». Leurs trois grands méfaits : le déplacement sur l’île et la mise en esclavage de nombreux habitants de Madagascar, la déforestation et l’exploitation dévastatrice de l’arbre à ébène noire, enfin « l’holocauste » du dodo, un oiseau aux ailes atrophiées – ressemblant sous cet aspect à l’émeu –, lourd et incapable de se défendre et qui se révéla, à l’égal de son cousin le dindon d’Amérique, un met sinon fort délicat, en tout cas très nourrissant. En moins d’un siècle, toute l’espèce passa à la broche, le dernier fut mis au compte d’un marin hollandais, mais d’aucuns assurent qu’il était germain…
Le premier chapitre traite de l’histoire de la Hollande à cette époque troublée de la création de la VOC et des premières escales à Mauritius. C’est le moment de la montée de la puissance maritime de la petite République des Provinces-Unies. C’est aussi le temps de Philippe II, du développement du calvinisme et de l’iconoclasme, de la révolte contre les Espagnols et finalement de la déchirure en deux camps des dix-sept provinces, l’un, un État catholique, l’autre un État protestant (Union d’Utrecht, 1579), sous l’égide de Guillaume d’Orange puis de Maurice de Nassau. La VOC naît, en 1610, du rassemblement de nombreuses petites compagnies qui auparavant se combattaient, et donnèrent ainsi naissance à cette forte organisation monopolistique, arme financière, commerciale et maritime qui mettra en échec les Portugais en Asie, véritable État financier dans l’État hollandais. Ses objectifs n’étaient pas, apparemment, la colonisation de l’île, mais la création d’une escale de ravitaillement qui sera abandonnée quelques temps plus tard. Elle était avant tout soucieuse de faire marcher le commerce des épices avec l’Asie et de garantir la sécurité de la navigation tout en s’assurant les meilleurs bénéfices. L’escale de Mauritius est ouverte dès 1598. L’un de ces pionniers de la Compagnie, Jan Huygen van Linschoten (1563-1611), mit par écrit ses premières expériences dans l’île à son retour aux Pays-Bas. Il s’agit d’un véritable guide de navigation présentant la route maritime qui conduit d’Amsterdam à Batavia les navires qui rapportaient aux marchands d’épices les précieuses cargaisons.
Les trois autres chapitres s’intéressent de manière détaillée aux grands acteurs de l’occupation de l’île à différentes époques et à leurs récits, exploitant des documents rédigés par eux et conservés à la Bibliothèque de la Haye. C’est évidemment la partie la plus intéressante de ce petit volume. Un épilogue et une conclusion ouvrent sur quatre appendices donnant en particulier la liste de tous les navires hollandais qui sont passés par Mauritius. Les amateurs d’histoire maritime seront comblés. Enfin, une copieuse bibliographie et un très important appareil de près de 150 notes ainsi qu’un index des noms propres proposent aux chercheurs un outil remarquable. Cet ensemble, qu’illustrent de superbes illustrations et reproductions de plans et de cartes, mérite une longue visite tant la densité des informations contenues – dans la concision, selon le titre – dans cette histoire de la période hollandaise de l’île Maurice est importante. Sa lecture est passionnante et ouvre sur de nouvelles interrogations. Notamment, pourquoi les Hollandais n’ont-ils pas voulu faire de ce territoire si enchanteur une colonie? Il semble ne pas rester grand-chose de cet interlude batave : aucune trace de constructions coloniales hollandaises (peut-être n’y en eut-il jamais) ; la langue néerlandaise elle non plus ne s’est pas imposée – les langues désormais parlées sur l’île sont l’anglais, le français, l’hindou et le créole.
En conclusion, l’auteur signale que le travail qu’il présente ici n’est que le commencement de l’exploitation d’un matériau historique énorme (les archives commerciales, financières, politiques et diplomatiques de la VOC représentent 1, 3 km de rayons de bibliothèque). Ce livre n’est donc en aucun cas une étude achevée. Il constitue plutôt un terreau sur lequel de nouvelles recherches plus poussées pourront ainsi voir le jour.
Thomas Beaufils
Marjorie Mandelstam Balzer, The Tenacity of Ethnicity., A Siberian Saga in Global Perspective, Princeton, NJ, Princeton University Press, 1999, xv + 326 p., append., réf., index, ph., cartes
Marjorie mandelstam balzer, professeur de sociologie à l’Université de Georgetown, jouit d’une large notoriété parmi les spécialistes, tant russophones qu’occidentaux, de la Fédération de Russie (en particulier de ses composantes sibériennes et centrasiatiques), en raison du remarquable travail d’édition qu’elle effectue depuis près de dix ans pour le périodique de traductions du russe qu’est Anthropology and Archeology of Eurasia (Armonk, M. E. Sharpe, N. Y.). Elle y rassemble des travaux soviétiques et postsoviétiques sur des thèmes bien choisis, qu’elle introduit en les replaçant dans leur contexte politique, commente de divers points de vue avec une grande pertinence et assortit d’utiles compléments bibliographiques. On lui doit également l’édition d’un ouvrage collectif, Culture Incarnate : Native Ethnography in Russia (Armonk, M. E. Sharpe, 1995).
Le présent livre, consacré aux Khanty, vient couronner une série d’articles sur cette minorité ougrienne (autrefois appelée Ostiak) du nord du bassin de l’Ob, en Sibérie occidentale. L’auteur séjourna chez eux à plusieurs reprises : en été 1976, comme membre d’une « expédition » ethnographique de l’Université de Leningrad où elle poursuivait ses études, en 1991, dans le cadre d’un séminaire du film ethnographique où elle avait un rôle d’organisation et de formation, enfin, dans le contexte postsoviétique, lors de visites annuelles – comme elle le fait du reste chez les Yakoutes, parmi lesquels elle passa l’année 1986. Ajoutons qu’elle entretient des relations avec des membres actifs de mouvements de renouveau culturel et qu’elle favorise, en les accueillant chez elle, leurs contacts avec des mouvements amérindiens homologues.
Marjorie Balzer s’attache ici à retracer l’histoire de la minorité khanty et de sa construction identitaire dans la longue durée – ce qu’elle fait d’une écriture alerte et claire. Les premiers contacts avec les Slaves datent du xie siècle. Même si, entre eux, le commerce prend peu à peu le relais de la guerre, il a pour effet de conduire les Khanty et les Mansi (leurs parents et voisins, autrefois appelés Vogoul), originaires des steppes, à remonter toujours plus vers le nord, vivant de chasse, de pêche et d’un élevage du renne peu développé. Trois autres processus viendront, lors d’autres étapes de leur histoire, accentuer ce mouvement d’enfoncement dans les régions reculées de la toundra : la pression des missionnaires forçant la conversion au christianisme orthodoxe (« on baptise d’abord, on convainc ensuite » ; p. 58), mais se décourageant devant les trop longues distances qu’entraîne le nomadisme ; l’avancée des colons russes accaparant les meilleurs lieux de pêche mais s’arrêtant aux limites climatiques de l’agriculture ; la collectivisation soviétique avec ses corollaires : sédentarisation, scolarisation des enfants en internat. Il s’ensuit que cette minorité peu nombreuse (22500 au recensement de 1989, et représentant aujourd’hui 1, 5% de la population du district autonome) n’est ni regroupée ni homogène. Grandes sont les différences entre ceux, très russifiés, qui vivent dans les villes du sud, et ceux qui continuent de nomadiser avec leurs rennes dans le nord. Ajoutons qu’une éthique de libération du labeur agricole a contribué à la formation de l’ethnicité Sibiriak (l’auteur écrit Siberiak) appliquée aux Russes venus dans la région depuis longtemps – pour la plupart en rupture avec le pouvoir central – et s’étant étroitement mêlés aux autochtones (chap. I).
Le fil conducteur qu’est l’ethnicité amène Marjorie Mandelstam Balzer à traiter plus particulièrement certains thèmes en adoptant délibérément un point de vue « khanty-centré ». Ainsi retrace-t-elle en détail les mouvements protestataires de 1825 et 1896, et celui de Kazym – inconnu jusqu’alors en Occident – qui, en 1931-1932, se traduisit par la prise en otage et le meurtre d’officiels soviétiques (pp. 111-117). Elle met en lumière, pour chaque période, ce qui a facilité ou au contraire entravé les relations avec les Russes. Les Khanty se sentant gardiens de leurs terres au profit de leurs lignages plutôt que propriétaires, n’ont initialement pas vu de menace dans l’usage russe de les leur louer temporairement. Ce qui n’a fait que rendre plus aigus les problèmes territoriaux ultérieurs, notamment à la suite de la découverte de pétrole dans la région en 1960 et, de nos jours, à l’occasion de la privatisation postsoviétique. De même, ils n’ont pas perçu de rupture dans l’ordre politique lorsque leurs « aînés » ont été inclus dans les organes politiques au début de la collectivisation. En revanche, ils ont mal vécu la lutte contre les kulak, habitués qu’ils étaient à la solidarité entre les familles riches et leurs parents pauvres dont elles louaient les services pour un bénéfice jugé mutuel.
C’est en tout cas à un bouleversement assez radical qu’a abouti la soviétisation, si inachevée soit-elle restée, comme le souligne très justement l’auteur. Alors que la société traditionnelle était fortement viricentrée, la société actuelle, dans les villes et les villages, a pour leaders des femmes. C’est en effet sur celles-ci que s’est appuyée la politique sociale et culturelle, faute de prolétariat moteur de lutte des classes dans cette société non industrielle. Scolarisées, les femmes ne veulent plus vivre en nomades sous la tente dans la toundra. Le respect des règles matrimoniales (exogamie de moitiés) est devenu impossible et le maintien de l’élevage, déjà affecté par la sédentarisation, est grandement compromis.
Divers facteurs culturels et religieux retiennent aussi l’attention de l’auteur, notamment la croyance en la réincarnation, dans laquelle elle reconnaît, à juste titre, un support crucial de l’identité. Elle se traduit par le don au nouveau-né du nom d’un ascendant, direct ou non. Elle sous-tend également les rites funéraires et le culte rendu aux ancêtres. La plupart des rites auraient été maintenus dans la clandestinité durant l’ère soviétique. Ils resurgissent aujourd’hui, notamment les sacrifices de rennes et l’ensemble constitué par la « fête de l’ours » qui est, pour les Khanty, « le cÅ“ur de leur culture » – les chants, pièces, jeux et danses qui la composent reflétant leurs valeurs et leur vision du monde traditionnelle. Certes, cette fête a subi l’influence de l’orthodoxie puis du communisme, et sa revitalisation actuelle par des activistes culturels comporte forcément des adaptations.
Mais, insiste l’auteur, le bi- ou le multiculturalisme n’est pas insincère chez ceux qui le mettent en pratique. Du reste, multiples sont les niveaux d’identité, depuis le lignage jusqu’à l’appartenance à la Fédération de Russie, en passant par l’ensemble ougrien regroupant Khanty et Mansi (dont témoigne l’extension croissante de l’Association for the Salvation of the Ugra). Ces divers niveaux coexistent dans la conscience des individus. Ce point de vue participe de l’attitude bienveillante et optimiste qui irrigue ce livre de bout en bout et dicte la position souple adoptée à l’égard des théories de l’ethnicité, résumées en conclusion. Il repose sur l’argument que les changements connus par les Khanty ont renforcé leur identification ethnique et que celle-ci est ce qui peut leur permettre de transcender l’état de victime et le sentiment qu’il entraîne (p. 203). Ainsi, à côté de l’étalage de désastres divers (dévastation des terres par l’extraction du pétrole au point que le poisson disparaît des rivières, désarroi multiforme qui retourne la colère contre soi-même et fait plonger dans l’alcoolisme et le suicide), se profile sans cesse l’idée que toute interaction est, ou du moins peut être, source de créativité culturelle.
Roberte Hamayon
Bruce Grant, In the Soviet House of Culture. A Century of Perestroikas, Princeton, Princeton University Press, 1995, xxi + 225 p., bibl., index, ill., cartes. Lev Iakovlevich Shternberg, The Social Organization of the Gilyak, Edited, foreword and afterword by Bruce Grant, Seattle, American Museum of Natural History, 1999, lvi + 336 p., 32 fig., 2 cartes, ill., gloss., bibl. & index de Bruce Grant, (« Anthropological Papers » 82)
Voici, presque coup sur coup, grâce àl’anthropologue russisant Bruce Grant, deux ouvrages consacrés à une ethnie sibériennede l’île de Sakhaline, peu nombreusemais célèbre : elle a fait, sous le nom deGilyak, une belle entrée dans la littératureanthropologique il y a un siècle, et retenupar la suite l’attention des plus grands spécialistesde la parenté.
L’organisation sociale des Gilyak avait eneffet suscité la passion d’un jeune intellectuelrusse, Lev Ja. Shternberg (1861-1927), exilé de 1890 à 1897 pour activisme prorévolutionnairedans cette île lointaine où semorfondait aussi Anton Tchekhov. Dès sonpremier article (1892), son ethnographieséduit Engels qui y trouve la preuve qu’ilattendait de l’existence du « mariage degroupe » dans les sociétés vivant en état decommunisme primitif, et fait traduire letexte en allemand (1893). La rumeur traversel’Atlantique. En 1905, Franz Boascommande à Shternberg une monographiesur les peuples de Sakhaline pour la série dela Jesup North Pacific Expedition lancée parl’American Museum of Natural Historydans le but d’explorer l’origine des peuplesamérindiens le long des rives russe et américainedu Pacifique nord. Mais de multiplespéripéties (retards de Shternberg, révolutionbolchevique, etc.) en avaient jusqu’alorsempêché la mise au point et la parution.C’est le manuscrit conservé à l’AMNH quifut abondamment consulté et utilisé (parClaude Lévi-Strauss, Rodney Needham, etc.). Grâce aux soins de Bruce Grant, cettemonographie de Shternberg paraît aujourd’huipour la première fois en anglais.
Le second ouvrage est le fruit des cinq enquêtes que Grant a menées cent ans plus tard (entre 1989 et 1992) chez ce même peuple, qui porte aujourd’hui le nom de Nivkh.
Bruce Grant a accompli sur le texte de Shternberg un remarquable travail d’édition et l’a accompagné d’un appareil critique minutieux et substantiel. Il retrace les étapes de son élaboration et de sa traduction puis en confronte les diverses versions (deux ont été publiées en russe à titre posthume en 1933 : Giliaki, oroci, gol’dy, negidal’cy, ainy à Khabarovsk, et Sem’ja i rod u narodov severovostocnoj Azii à Léningrad). Il présente les personnalités qui ont contribué, à un titre ou à un autre, à sa mise au point. Il établit un glossaire et un index, retrouve des photographies prises par Shternberg. Enfin, dans un excellent avant-propos, Grant restitue tous les aspects du contexte : la vie d’exil de Shternberg, sa carrière rapide au Musée d’anthropologie et d’ethnographie de Saint-Pétersbourg à son retour, son activité dans le domaine des études juives, ainsi que – et c’est capital pour comprendre son Å“uvre et la célébrité dont elle a joui – les débats auxquels elle s’est trouvée mêlée dans les milieux anthropologiques internationaux.
Ce qui compte, dit Bruce Grant à juste titre (p. XXIII), ce n’est pas seulement ce que Shternberg a écrit, mais la façon dont son Å“uvre en est venue à signifier des choses si différentes pour tant de gens. Son livre se veut une défense de l’idée de group marriage telle que l’a développée Lewis H. Morgan : « Ce que Morgan fondait sur la spéculation, écrit Shternberg, se trouve pleinement réalisé chez les Gilyak ». L’idée de communisme primitif sera par la suite amplement discutée, y compris par Boas, et par Shternberg lui-même, qui estimera rétrospectivement que les choses n’étaient peut-être pas aussi régulières qu’il l’avait d’abord pensé. Sans doute Bruce Grant a-t-il raison de juger le débat à la fois obsolète et suffisamment connu. De fait, les chapitres qui systématisent le mariage avec la cousine croisée matrilatérale, marqués par un parti pris normatif, n’offrent guère d’intérêt aujourd’hui que pour l’histoire de l’anthropologie.
Pour le pouvoir soviétique à ses débuts, la glorification du communisme primitif – censé permettre de passer directement au socialisme sans passer par le féodalisme et le capitalisme – désignait ce peuple comme capable d’entrer d’emblée dans le modèle et d’offrir des supports à la nouvelle administration. Cependant, dans les années 30, certaines positions de Shternberg furent taxées de subjectivisme : au lieu de lutte des classes, il donnait à voir dans l’utilisation par les riches des services de leurs parents pauvres l’expression de la solidarité. On sait gré à Bruce Grant d’aborder la question de la réception de Shternberg dans le contexte soviétique. En complément, on peut lire l’hommage que lui rendit Vladimir Germanovitch Bogoras en 1928 (reproduit dans Archeology and Anthropology of Eurasia. A Journal of Translations 1996-1997, pp. 17-42). Bogoras souligne le rôle fondateur qui fut celui de Shternberg au Musée de Saint-Pétersbourg, et il le considère comme le « père de l’ethnologie russe » (voir ses dix commandements pp. 12-13 in op. cit.). La méthode qu’il préconisait (l’enquête de longue durée menée avec une pleine maîtrise de la langue) ne se retrouvera pourtant guère dans le style soviétique, qui prévaudra après-guerre, d’“expédition” estivale pluridisciplinaire sur le terrain.
L’apport de Shternberg apparaît dans cinq interviews présentées en postface, l’une du seul élève encore vivant de l’ethnographe, les quatre autres de femmes gilyak plutôt âgées auxquelles Bruce Grant avait auparavant communiqué le manuscrit (il n’avait pas trouvé d’hommes, la population masculine ayant été décimée). Ces femmes confirment certaines données, l’interdit d’adresse directe entre frère et sÅ“ur par exemple, mais infirment l’idée de l’hospitalité sexuelle, qui les choque (en raison de la pruderie de l’éducation communiste?). Bienvenues, ces interviews restent cependant trop sommaires pour constituer une véritable nouveauté anthropologique. Sans doute le siècle écoulé a-t-il bouleversé trop profondément les structures et les mentalités pour permettre de renouer des fils ; mais si la parenté est, comme l’écrit Grant à la fin de son avant-propos, un « a way of accessing other people’s worlds, promising at once an objective force of reason and a hopeful insight into subjective lives » (pp. LV-LVI), que n’a-t-il mis lui-même ce moyen d’accès en Å“uvre? Ne convenait-il pas, en outre, en abordant la réception de l’Å“uvre de Shternberg en URSS, d’en tirer parti pour mettre en lumière une particularité de l’ethnographie soviétique? Shternberg, en effet, avait ouvert la voie vers la parenté et son caractère de système, mais ce domaine de recherche fut par la suite laissé de côté, sinon interdit.
À vrai dire, la parenté et l’organisation sociale ne sont pas ce qui intéresse Bruce Grant, comme il ressort de ses propres travaux. Dans sa postface au livre de Shternberg (pp. 184-197), il décrit la situation actuelle des Nivkh, résumant sa propre monographie, dont il nous faut maintenant parler. Au nombre de 5 000 en 1989 sur 700000 habitants à Sakhaline, les Nivkh ont aussi quelques représentants dans le delta du fleuve Amour, de l’autre côté du redoutable détroit de Tartarie. Avant que Sakhaline ne devienne terre russe (1875), outre leur activité prospère de chasse et de pêche, ils commerçaient avec les Japonais et les Chinois, parlaient leurs langues, et tiraient bénéfice du caractère cosmopolite de leur île.
Le livre de Bruce Grant se veut une histoire culturelle de ce peuple malmené depuis le début de la colonisation russe. Il fut traqué comme païen sous les Tsars qui firent de sa terre un bagne, porté aux nues par les premiers bolcheviques, embrigadé par Staline, affranchi par Khrouchtchev, aussi ignoré que possible par Brejnev et potentiellement libéré par Gorbatchev, mais depuis il est désemparé. L’auteur entreprend une rétrospective historique en vue de montrer que le xxe siècle ne fut qu’une succession de perestroïkas ayant consisté essentiellement à déplacer les natifs des lieux où ils résidaient et qui étaient bien sûr les plus favorables. Il s’attarde sur les aberrations de la politique soviétique qui alterne les directives contradictoires (se remémorer son langage et l’oublier), qui développe, en y regroupant des pêcheurs auparavant efficacement disséminés, les endroits les moins bien situés pour la pêche. Il est fasciné par le caractère « par définition expérimental » de l’URSS (p. 157), par la « loyauté manifestée [par la minorité nivkh] au système soviétique de plus en plus confronté à ses absurdités » (p. 159), par les contradictions d’une politique qui continue d’être préconisée longtemps après qu’elle a perdu sa « salience » (n. 15, p. 188). Son constat sur la situation actuelle des Nivkh rejoint dans ses grandes lignes celui fait chez d’autres minorités à la démographie également peu importante de l’ex-URSS : l’économie est délabrée, la nature gâchée, la société désorganisée, la culture disparue ; les hommes manquent, morts, ivres ou dépassés, les activistes sont des femmes.
L’auteur s’est particulièrement attaché à enregistrer les réactions provoquées par le grand vent de la chute du régime communiste, puis le reflux des illusions. Il se focalise sur l’année 1990, où la désintégration de l’URSS conduit à mettre un voile sur tout le passé. Son livre, dit-il, aurait été différent s’il avait choisi 1989, année marquée par l’optimisme, ou 1991, année imprégnée de nihilisme. De ce fait, il y règne un ton d’actualité qui frôle le journalisme (« vous sentez-vous Européens? » demande Bruce Grant aux Nivkh quand Gorbatchev avance son idée de Maison Commune Européenne où serait intégrée la Russie). Cela rend le propos vivant, mais vite limité. Les anecdotes sont attrayantes mais ne font pas des analyses. Les jugements de valeur abondent et le qualificatif « absurde » parsème le texte (pp. 20, 38, 47, 131, 144, etc.). Le dénigrement est général. C’est dommage, tant l’information est rare sur ce peuple du bout du monde. Et celle qu’apporte Bruce Grant est, malgré tout, fort précieuse.
Roberte Hamayon
H. L. Seneviratne, The Work of Kings.The New Buddhism in Sri Lanka, Chicago & London, The University of Chicago Press, 1999, xvi + 358 p., index, pl.
D
ans le contexte culturel indien en général, et bouddhique en particulier, l’action (politique et sociale) est l’affaire des rois, non des religieux. Cet axiome dumontien est exprimé naturellement et avec force par des villageois à la face d’un moine sri-lankais engagé dans l’action sociale, venu solliciter leur assistance dans la lutte contre une épidémie de malaria, en 1935 : à quoi ce moine moderniste rétorque qu’en l’absence de roi, le moine est prince. Tel est le thème qui donne son titre à ce livre important. À la suite de S. J. Tambiah
[84], et en se référant de façon critique à Max Weber, H. L. Seneviratne repose la question du rapport des moines bouddhistes à la société civile et à l’action dans le monde, à partir du cas de Ceylan depuis le
xixe siècle.
Il superpose à cette question de fond une préoccupation plus brûlante : comment et dans quelle mesure l’engagement des moines a-t-il contribué à paralyser toutes les tentatives de solution négociée au conflit séparatiste qui ensanglante le pays depuis un quart de siècle? Cette interrogation était déjà présente dans l’ouvrage de Tambiah qui, en dépit de la prudence de son argumentation, avait été fort mal accueilli à Sri Lanka, l’origine tamoule de l’auteur, professant à Harvard, ayant fourni un argument supplémentaire aux censeurs singhalais. H. L Seneviratne, de culture singhalaise, enseignant à l’Université de Virginie, ne s’embarrasse d’aucune précaution. Selon son analyse, le Sangha (la communauté des fidèles) s’est impliqué en politique de telle façon qu’il y a perdu toute visée universaliste pour défendre une approche purement communautaire. La « trahison du bouddhisme » que S. J. Tambiah diagnostiquait de l’extérieur, avec un point d’interrogation, Seneviratne la proclame avec d’autant plus de force qu’il la vit dans son identité personnelle, qu’il la perçoit comme une dramatique dérive, comme l’échec d’une illusion : c’est dire qu’on attend avec intérêt les réactions que son livre suscitera à Sri Lanka.
L’étude de Seneviratne surpasse celle de Tambiah par une utilisation systématique de sources en langue singhalaise et une connaissance plus directe et plus intime du milieu monastique : elle retrace avec précision un certain nombre de carrières de moines représentatifs et analyse avec finesse les processus de sélection et d’éducation des moines ainsi que leurs conséquences psychologiques. Par contre, elle souffre d’être moins bien construite, de manquer d’une bibliographie, de multiplier les redites, tout en supposant connues les données fondamentales du débat. Elle appelle enfin une enquête sociologique systématique, jamais réalisée à ce jour, sur les quelque vingt mille moines srilankais.
Le bouddhisme conceptualisé par les sociologues wébériens est tiré de la tradition textuelle des orientalistes. Il révoque comme non bouddhistes les manifestations du ritualisme populaire et les pratiques syncrétiques. C’est ce bouddhisme textuel qui sert de charte aux promoteurs fondamentalistes des mouvements de renaissance religieuse au tournant du xxe siècle, qualifiés de « bouddhistes protestants » par Gananath Obeyesekere. L’Anagarika Dharmapala, activiste laïc singhalais né en 1864 dans une famille bourgeoise, est le personnage central de cette histoire. L’utopie dharmapalite, telle que l’analyse l’auteur, vise à régénérer en même temps la pratique religieuse et la nation humiliée par la domination coloniale, selon une logique analogue à celle qui anime, au même moment en Inde, l’Arya Samaj, mais avec cette particularité qu’il existe à Ceylan une organisation ecclésiale qui peut servir au projet, des religieux qu’on peut engager à son service, et une classe urbaine occidentalisée en plein essor qu’on veut détourner de la conversion au christianisme en donnant une teinture bouddhique à ses valeurs bourgeoises.
Dharmapala, en voulant transformer la communauté des moines en un clergé missionnaire, construit un modèle à l’opposé du renoncement de la tradition theravada : le parfait moine devient un philanthrope altruiste, un entrepreneur de bonnes Å“uvres, celui qui va aider son prochain à améliorer son karma, et non un chercheur de vérité préoccupé de son salut personnel. En même temps, Dharmapala ignore le paradoxe souligné par son contemporain Max Weber, qui analyse la tendance des ordres ascétiques à accumuler richesse et pouvoir. Ses disciples, à partir du début du xxe siècle, mettent d’abord l’accent sur l’action sociale, la régénération morale et la reconstruction rurale : Vidyodaya, l’un des deux séminaires bouddhistes fondés à Colombo pour former des moines ouverts au monde moderne, sert de point de ralliement à ce courant modéré qui évolue finalement dans un sens conservateur.
Mais à partir des années 1940, la Iogique de l’action sociale conduit un nouveau groupe de moines urbains, qui prennent le contrôle du séminaire concurrent de Vidyalankara, à prôner l’engagement politique. Seneviratne force peut-être le trait en établissant entre ces deux courants une distinction tranchée qui lui permet de dénoncer les seconds pour sauver les premiers. Sous l’impulsion de Walpola Rahula, moine cosmopolite qui a poursuivi ses études en France, les seconds affirment que leur position est dans la droite ligne de l’héritage du passé : d’abord marqués à gauche et mettant l’accent sur le caractère égalitaire et libérateur de la doctrine du Bouddha, ils vont, à partir des années 1950, défendre des thèses communautaires et se faire les plus ardents défenseurs de la « bouddhisation » de l’État, qui devient officielle dam le cadre de la Constitution de 1972, après que les séminaires de Vidyalankara et Vidyodaya aient été transformés en universités et ouvertes à un public laïc mixte.
L’analyse de l’auteur est convaincante lorsqu’il montre que cette dérive va permettre de couvrir des agissements totalement étrangers à la doctrine bouddhique : beaucoup de moines se mettent au service des hommes politiques qui les encensent. Certains se lancent dans les affaires, vendent leurs services, s’enrichissent et deviennent puissants grâce à l’appui de bienfaiteurs étrangers, tels se font nommer présidents du Rotary Club ou du syndicat des personnels hospitaliers, d’autres enfin composent des chants guerriers à la gloire de l’armée sri-lankaise dans sa lutte contre les séparatistes tamouls. Or, rares sont les voix qui s’élèvent pour dénoncer de l’intérieur ces agissements et prôner une nouvelle réforme du Sangha, que Seneviratne appelle de ses vÅ“ux : à ses yeux, c’est la survie même du bouddhisme à Sri Lanka qui est menacée par un aveuglement suicidaire.
Éric Meyer
Moyen - Orient
Ziba Mir-Hosseini, Islam and Gender. The Religious Debate in Contemporary Iran, Princeton, NJ, Princeton University Press, 1999, xxiv + 305 p., bibl., gloss, index, (« Princeton Studies in Muslim Politics »)
A
près Marriage on Trial. A Study of Islamic Family Law
[85] et un remarquable film documentaire,
Divorce Iranian style (Divorce à l’iranienne, 1998), que tous les téléspectateurs occidentaux ont pu voir, l’anthropologue iranienne Ziba Mir-Hosseini poursuit sa recherche sur et autour de la situation des femmes en Iran, en l’élargissant, dans le présent livre, aux débats qui ont lieu actuellement dans ce pays quant à la prise en compte de la différence des sexes (
genders) féminin et masculin par le droit musulman shiite (le système de transcription utilisé dans ce compte rendu est celui du livre).
L’originalité de Islam and Gender, en même temps que la solidité de sa base empirique, tiennent à l’approche ethnographique que l’auteur a fait de ces débats. La méthode et le déroulement de ses recherches, ainsi que sa position personnelle par rapport à son objet, en tant que femme iranienne musulmane formée à l’anthropologie en Angleterre, sont exposés avec clarté et précision dans une préface et une introduction au livre particulièrement substantielles. Au cours de deux séjours de plusieurs mois qu’elle a effectués en 1995 et en 1997 à Téhéran et à Qom, ville où se trouvent la plupart des séminaires (houzeh) shiites, Ziba Mir-Hosseini a travaillé, discuté avec des clercs shiites et avec des militantes plus particulièrement concernés par la question des sexes, par la variabilité des notions de genres qui informent la jurisprudence et sur la manière dont les religieux d’aujourd’hui perpétuent, modifient, déconstruisent et reconstruisent ces notions.
La grande nouveauté dans l’étude des genres en islam réside, souligne Ziba Mir-Hosseini, dans la multiplication des travaux dus aux musulmans eux-mêmes et qui sont de deux sortes : d’une part, des travaux fondés sur l’étude de la shari’a (loi islamique) par des musulmans pour des musulmans (travaux rédigés en arabe, persan, turc, etc.) ; d’autre part, des travaux d’inspiration « féministe » (au sens large) par des musulmanes dans un cadre académique et pour un lectorat occidentaux (travaux en anglais, français, etc., tels que ceux de Haleh Afshar, Riffat Hassan, Nilüfer Göle ou Fatima Mernissi). Entre les deux catégories, il n’y a pas ou presque pas de communication ; ce qui les sépare n’est pas le féminisme – Ziba Mir-Hosseini considère qu’islam et féminisme ne sont pas incompatibles – mais plutôt le contexte culturel, institutionnel et linguistique dans lequel ils s’insèrent. En Iran, l’émergence de relectures féministes des textes fondateurs de l’islam est impu-table à deux mouvements : un mouvement de réforme officiel (dont témoigne, par exemple, l’abolition de la loi pour la Protection de la famille de 1967 et son remplacement en 1992 par les amendements aux Règlements du divorce) et un mouvement spontané de débats et de polémiques qui opposent les clercs et les intellectuels shiites entre eux et les clercs aux laïcs, hommes mais surtout femmes, et dont les journaux féminins iraniens rendent régulièrement compte.
Du vaste corpus d’ouvrages imprimés, d’extraits de presse et d’enregistrements d’entretiens oraux constitué par Ziba Mir-Hosseini, il ressort que trois courants principaux de pensée sur les genres dominent dans les milieux religieux d’Iran, trois courants que reflète la division de l’ouvrage en trois parties.
La première est consacrée aux « traditionalistes », représentatifs du « système pré-révolutionnaire » de la jurisprudence traditionnelle (feqh-e sonnati). Cette partie est constituée pour l’essentiel de la description et de la discussion de deux textes dus, l’un à l’ayatollah Madani-Tabrizi, clerc du howzeh, qui considère que les femmes doivent être ignorées, l’autre à l’ayatollah Azari-Qomi, clerc gouvernemental, partisan devenu critique du velâyat-e faqih (« gouvernement du docte », principe fondamental de la République islamique d’Iran), qui admet une participation des femmes à la vie politique mais dans le cadre strict de la culture du hejâb (voilement). Pour l’un comme pour l’autre, le modèle des genres contenu dans la shari’a est fondé sur le principe de l’inégalité des sexes, ce modèle est immuable et leur devoir est d’en favoriser la plus large diffusion.
Les « néo-traditionalistes » font l’objet de la deuxième partie. Il s’agit des clercs qui se trouvent impliqués dans la création du nouveau système dit de « jurisprudence dynamique » (feqh-e puyâ) sans consentir pour autant à contester ouvertement l’ancien courant de pensée. Les documents présentés ici émanent d’un cercle de discussion créé autour de Payâm-e Zan (« Le Message de la Femme »), journal publié par un groupe de jeunes clercs de Qom qu’anime l’ayatollah Sane’i. Tout en restant attachés à l’immuabilité du modèle des genres de la shari’a et sans sortir des cadres du feqh, ils admettent la nécessité de changements dans la pratique et cherchent de nouvelles interprétations orientées vers la notion d’« équilibre des sexes ».
Dans la troisième partie sont décrits les « modernistes ». Ils sont représentés ici par Abdolkarim Sorush, penseur le plus représentatif de la « nouvelle vague », et par l’hojjat ol-eslâm (titre immédiatement inférieur à celui d’ayatollah) Seyyed Mohsen Sa’idzâdeh, dont les articles dans la revue féminine Zanân (« Les Femmes ») furent l’élément déclencheur de la recherche de Ziba Mir-Hosseini. Les modernistes sont en rupture théorique avec le fonctionnement de la jurisprudence islamique ; sous l’influence d’intellectuels musulmans extérieurs aux houzeh bien que fortement enracinés dans la shari’a, ils apparaissent comme les promoteurs d’un nouveau discours, celui de l’égalité des sexes.
En conclusion, Ziba Mir-Hosseini revient sur l’importance du débat sur les genres dans l’Iran actuel et sur ce qu’il nous dit des femmes iraniennes une génération après la révolution islamique. En premier lieu, elle en rappelle les enjeux : l’évolution de la jurisprudence islamique, le changement politique (rappelons le rôle déterminant joué en 1997 par l’électorat féminin dans l’élection du clerc libéral Khâtami à la présidence de la République islamique d’Iran) et l’amélioration de la vie concrète des Iraniennes et des Iraniens. En deuxième lieu, elle souligne combien il est important pour l’Iran que la question des genres soit reconnue comme un problème digne d’être débattu et dont la solution n’est pas fixée d’emblée. Enfin, elle insiste sur la contribution apportée par le débat sur les genres, par-delà ses aspects et ses implications spécifiquement féminins, à l’ouverture des voies du dialogue et du changement social et politique dans un contexte islamiste.
Malgré cette timide ouverture au-delà de la situation des femmes, ouverture qui aurait du reste gagné à être étendue plus précisément à d’autres débats actuels comme celui sur le
velâyat-e faqih
[86], les conclusions de Ziba Mir-Hosseini restent bien en-deça de ce qu’autorise la richesse de son travail.
Dût sa modestie en souffrir, il faut d’abord souligner que son livre constitue, après ceux de Michael Fischer (Iran: From Religious Dispute to Revolution, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1980) et de Roy Mottahedeh (The Mantle of the Prophet: Religion and Politics in Iran, Hardmonsworth, Penguin, 1985), la troisième grande monographie d’ethnologie sur le milieu clérical shiite iranien.
Parmi les autres apports du travail de Ziba Mir-Hosseini, il faut aussi retenir l’image qu’il donne de l’islam iranien, image qui tranche heureusement sur la représentation que l’on en a trop souvent en Occident comme d’un bloc monolithique et à tout jamais pétrifié, ainsi que sa vision de la place, jusque-là méconnue, des femmes dans cet islam. Même s’il se trouve encore des Iraniennes pour jouer les gardiennes intransigeantes de la tradition – par exemple, le Jame’at al-Zahra, séminaire religieux réservé aux femmes fondé à Qom en 1986, fait aujourd’hui figure de bastion de l’intégrisme musulman et de la ségrégation des sexes la plus ferme –, la grande majorité d’entre elles, démentant les plus sombres prédictions, ont, en vingt ans, investi tous les domaines de la vie publique. Or, souligne Ziba Mir-Hosseini : « Paradoxically, the enforcement of hejab became a catalyst here : by making public space morally correct in the eyes of traditionalist families, it legitimized women’s public presence » (p. 7). Ce résultat ne manquera pas d’être jugé surprenant voire provocateur par certain(e)s ; il n’en est pas moins fondé, comme le confirment d’autres recherches menées indépendamment de celles de Ziba Mir-Hosseini, en particulier en France (voir surtout les travaux de Azadeh Kian-Thiébaut).
Plus fragile apparaît, en revanche, la certitude acquise par Ziba Mir-Hosseini du renouvellement global de la question fort controversée des rapports entre féminisme et religion. Même si (un certain) féminisme et (un certain) islam ne sont en théorie pas incompatibles, leurs rapports restent en effet encombrés dans la pratique par une multitude de facteurs externes, identitaires notamment, que Ziba Mir-Hosseini a bien identifié : « In Iran, as elsewhere in the Muslim world, women who acquired a feminist consciousness in either a Western or an indigenous form have always faced a tension between the different components of their identity : their Muslimness is perceived as backward and oppressed, yet authentique and innate ; their feminism as progressive et emancipated, yet corrupt and aliened » (p. 9) S’il y a, en tout cas, des qualités que l’on ne saurait contester à Ziba Mir-Hosseini, ainsi d’ailleurs qu’à la plupart des Iraniennes, c’est bien le courage et la tenacité !
Jean-Pierre Digard
Susan Slyomovics, The Object of Memory., Arabs and Jews Narrate the Palestinian Village, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1998, xxvi + 294 p., bibl., index, ill., tabl
“La notion de mémoire est une notion-carrefour », a écrit Jacques Le Goff. Thème de prédilection de la recherche palestinienne en sciences sociales, la mémoire du village est un objet d’étude fortement connoté en termes affectifs et politiques. L’ouvrage stimulant que nous propose Susan Slyomovics renouvelle à plus d’un titre les approches qui en ont été proposées.
Délaissant un protocole d’enquête inscrit dans les voies balisées par l’histoire orale qui l’aurait conduite à reconstruire ce que fut le village palestinien avant 1948, l’auteur centre son étude sur la problématique de la construction sociologique des mémoires collectives. Son projet est en effet de comprendre comment deux mémoires parallèles et rivales, ancrées de façon similaire dans les narrations et le folklore, infléchissent la lecture d’un lieu particulier, le village de Ein Houd/Ein Hod. L’objet de ce livre n’est donc pas la mémoire palestinienne, ni la mémoire juive et leurs rapports respectifs à une temporalité ou une histoire événementielle propre, mais le terrain sur lequel ces deux mémoires s’affrontent et se nient aujourd’hui. Avant de se focaliser sur le village et sur un village en particulier, la recherche de Susan Slyomovics a débuté par une étude comparative des « livres mémoriaux », ces compilations de souvenirs individuels produits par les Juifs sur les ghettos d’Europe de l’Est et par les Palestiniens après l’exil en 1948 et 1967. L’intérêt d’une étude systématique de ce genre particulier de littérature populaire né au xxe siècle à la suite de la persécution et de l’expulsion de populations entières, est grand pour l’anthropologue : produites pour attester d’un passé révolu et le sauver d’un oubli irrémédiable, ces compilations renferment pêle-mêle des mythes et des légendes, des témoignages individuels, des généalogies, des traces de l’organisation physique et sociale de communautés humaines aujourd’hui dispersées.
À propos de ces livres mémoriaux produits par les Juifs et les Palestiniens (une recension complète de ces derniers est établie), Susan Slyomovics souligne la remarquable similarité des codes narratifs déployés dans le processus de transformation de la mémoire individuelle en histoire publique. Pour l’auteur, cette similarité trouve son explication dans l’image préconçue du village (shtetl pour les Juifs d’Europe centrale, qaryah pour les Palestiniens) qui prédétermine les représentations élaborées dans les livres mémoriaux. Le village, parce qu’il est producteur de nostalgie, est donc le noyau émotionnel autour duquel se tisse la mémoire collective pour construire une culture politique et une identité nationale.
Le village choisi par Susan Slyomovics pour mener son enquête n’est pas un village comme les autres. Situé au sud-ouest de la ville de Haïfa, Ein Houd a été évacué par ses habitants en 1948, mais, à la différence de nombreux autres villages palestiniens, il n’a pas été rasé par la suite. En 1953, après un premier échec pour y implanter des immigrants juifs nord-africains, ce village fut choisi par Marcel Janco, l’un des fondateurs du mouvement dada, pour devenir une communauté d’artistes. Guidé par le principe dadaïste selon lequel l’art primitif ne doit pas être entaché par les conventions bourgeoises, son projet visait à la préservation de l’ensemble architectural qu’offre le village. Janco fut aidé dans son Å“uvre de restauration par des architectes locaux, pour la plupart engagés dans les villages druzes voisins du Carmel. Ein Houd, rebaptisé Ein Hod par ses nouveaux occupants et promu au statut de colonie d’artistes, est ainsi devenu le musée vivant d’un passé palestinien dénié mais non détruit. Ce village est d’autant plus emblématique que tous ses habitants n’ont pas fui; ceux qui sont restés ont fondé Ein Houd al-Jadidah, le nouveau Ein Houd, en surplomb de ce qui est devenu Ein Hod. Ein Houd/Ein Hod s’offre ainsi à de multiples lectures. Susan Slyomovics se laisse entraîner par son objet, suivant les relations ambiguës qui se sont nouées entre les anciens et les nouveaux habitants, décrivant le combat judiciaire des Abû al-Hayjah pour faire reconnaître leur nouveau village et, au-delà, l’ensemble de ces villages « gris » ignorés par le cadastre israélien, rapportant les récits de ces visites de retour, ou, pour ceux qui ne le peuvent, l’envoi de témoins chargés de prendre des photos, comme autant d’efforts conscients pour se souvenir à travers l’accomplissement, voire la ritualisation, d’actes de commémoration sur les lieux d’un passé fantasmé. Ce village continue de susciter les passions. Lequel, de Ein Hod ou du nouveau Ein Houd, est le village réel, lequel un simulacre? Qualifié d’abomination qui insulte les Juifs par le poète palestinien Hanna Abû Hanna, Ein Hod doit être vu, selon Susan Slyomovics, comme l’apothéose du processus de colonisation de la Palestine. Là est bien l’ironie. Né d’une critique radicale des conventions artistiques bourgeoises, ce néo-dadaïsme a finalement traité les artefacts palestiniens de la même manière que furent traités les Palestiniens : éradiqués et effacés ailleurs, ils ont, sous couvert de sauvetage, été vidés ici de leur histoire, les artistes se prétendant les véritables auteurs de ce qui a été réalisé dans le village.
Cette mémoire palestinienne bafouée, Susan Slyomovics entreprend d’en retrouver les diverses expressions. Ou, plus que la mémoire, ce sont les différentes formes de recréation du village palestinien qui deviennent la trame organisant l’ensemble de l’ouvrage. Après avoir mené ses investigation à Ein Houd al-Jadidah, lieu le plus évident de la continuité du village, l’anthropologue a cherché à voir ce qu’il restait de celui-ci dans les structures de l’exil, auprès d’une partie du clan Abû al-Hayjah installée à Irbid, en Jordanie. Elle en découvre un avatar dans la recréation de la madâfah, cette pièce de réception que chaque groupe familial se doit d’entretenir et qui est considérée comme l’unité politique et sociale dans le royaume hachémite. La lecture que l’auteur en propose oscille entre le souvenir de la madâfah à Ein Houd et les formes nouvelles, architecturales, politiques et sociales, de sa reproduction dans l’exil. La madâfah y apparaît comme un pivot entre le passé et le présent en dépit d’indispensables adaptations : institution incontournable d’un passé stable et organisé, elle est devenue partie intégrante d’un système de mémoire qui utilise l’architecture palestinienne comme emblème de la totalité du monde. Cet emblème de la mémoire palestinienne, Susan Slyomovics le repère ensuite dans des figures poétiques, qu’il s’agisse de récits folkloriques, d’histoire orale ou de littérature en arabe classique. La maison palestinienne, dont la femme, mère ou amoureuse, est la métaphore, est bien le thème récurrent autour duquel se déploie cette mémoire. Les individus sont situés dans les récits par la seule référence à leur origine. C’est encore le nom du village et non le leur qui est évoqué lors des funérailles des martyrs. Enfin, les noms de villages sont devenus prénoms pour être gardés en vie. Il y a finalement deux moyens pour récupérer le village perdu, écrit Susan Slyomovics : raconter son histoire ou donner son nom à l’une de ses filles.
Ce livre ouvert et foisonnant est, à sa façon, un plaidoyer inscrit dans le mouvement de relecture des discours israéliens officiels qui occultent le peuple palestinien, et dont les tenants de la « nouvelle histoire » sont les plus médiatisés. Une reconstitution fermée de la vie dans un village palestinien àla manière des livres mémoriaux donnerait l’impression d’une rupture entre passé et présent ; la grande force de cet ouvrage est d’avoir dessiné les lignes de continuité et d’inviter à une reconnaissance urgente de l’histoire palestinienne.
Isabelle Rivoal
Isabelle Rivoal, Les Maîtres du secret., Ordre mondain et ordre religieux dans la communauté druze en Israël, Paris, Éditions de l’EHESS, 2000, 432 p., annexes, gloss., index bibl., ill., cartes, (« Recherches d’histoire et de sciences sociales » 88)
Isabelle rivoal s’intéresse ici aux mécanismes sociaux qui, dans la communauté druze israélienne, définissent les limites du groupe et permettent de penser son unité. Dépassant le cadre israélien, l’auteur montre comment cette population perçoit sa communauté d’identité avec les Druzes du Liban, de Syrie et de Jordanie, pays dont elle est pourtant séparée par des frontières internationales.
L’originalité de cet ouvrage tient à l’approche choisie. Tout d’abord, la sphère religieuse se trouve au centre de la réflexion alors que les recherches antérieures portaient surtout sur les structures politiques. Ensuite, tout en demeurant attentive au fait que l’identité se constitue pour une grande part à la frontière entre les groupes, Isabelle Rivoal insiste sur la nécessité d’opérer un « déplacement méthodologique au cÅ“ur de la société » (p. 391). Elle s’en explique en précisant que dans le contexte de la minorité arabe en Israël, où les matériaux ethnographiques ne sont guère différents d’un groupe à l’autre, elle s’est efforcée de comprendre comment la communauté qu’elle a étudiée produit du « particulier avec du même » (p. 388). Comme elle le souligne, « réfléchir sur l’identité [consista] alors à mettre en évidence la relativité des niveaux de structuration sociale et la façon dont opèrent les distinctions que chaque groupe investit en jouant sur des normes culturelles partagées par tous » (p. 388).
À l’issu de son travail, Isabelle Rivoal affirme que l’identité druze ne se pense ni ne se reproduit grâce à des structures communautaires. Si de telles structures existent bel et bien en Israël, elles se limitent au cadre de cet État. Au-delà, l’unité est pensée en termes culturels, symboliques. Un double processus de transmission garantit les limites de la communauté et permet de penser cette unicité : d’une part, la transmission d’une appartenance exclusive par la naissance (n’est Druze qu’un enfant né de père et de mère druze), renforcée par la croyance en la métempsycose ; d’autre part, la transmission du secret de la religion au moyen de parcours initiatiques sans cesse renouvelés qui assurent la réalisation sociale de cette appartenance.
Ce livre est la version remaniée d’une thèse de doctorat, fruit d’une enquête ethnographique approfondie lors de longs séjours effectués entre 1990 et 1995, tout particulièrement dans le village d’`Isfiyya (Mont Carmel). Il se compose de huit chapitres. L’auteur montre tout d’abord comment les préceptes de cette doctrine religieuse issue, au xie siècle, d’un schisme avec l’islam ont donné lieu à une définition identitaire exclusive de la communauté. Dans le chapitre II, le lecteur est conduit sur les hauteurs du Mont Carmel, au sein de la communauté druze d’`Isfiyya que l’auteur replace dans son contexte historique, institutionnel, économique et social.
Les deux chapitres suivants sont consacrés à l’organisation sociale au niveau local. Reprenant la distinction radicale entre ordre mondain et ordre religieux qui préside à la lecture que les Druzes font de leur communauté et qui organise largement les rapports entre les individus, Isabelle Rivoal oppose deux figures : celle de l’homme politique (za`îm) (chap. III) et celle de l’homme religieux (shaykh) (chap. IV). L’analyse de leurs parcours, de leurs rapports et de leurs statuts respectifs fait voir que le second est amené à jouer un rôle de référent. Ce rôle est d’autant plus important qu’il s’inscrit dans une structure religieuse qui dépasse les limites du village, structure que l’auteur donne à découvrir à travers une étude topographique, religieuse et hagiographique (chap. V). Grâce à un historique comparé des communautés druzes, Isabelle rivoal dégage la spécificité des Druzes d’Israël au regard de ceux du Liban et de Syrie (chap. VI). En Israël, la structure religieuse est en effet fortement hiérarchisée, coiffée d’une autorité spirituelle (mashaykhat al-`aql) qui se pose en interlocuteur privilégié des autorités étatiques dans la gestion des affaires de la communauté. Ce cadre marque également la frontière identitaire posée à l’origine avec l’extérieur : le secret de la religion et l’honneur des femmes.
Puis, comparant l’hagiographie du sheikh Amin Tarîf, qui incarna longtemps l’autorité spirituelle, aux récits des oppositions qu’il dût affronter (chap. VII), Isabelle Rivoal situe la fonction d’imam entre guidance spirituelle et politique. Elle jette ainsi un éclairage nouveau sur la complexité des relations entre les sphères religieuse et politique dans cette communauté. Enfin, l’unité druze étant pensée en termes symboliques par la mise en scène de la réincarnation, l’auteur étudie (chap. VIII) les modalités d’expression rituelle de cette société à travers une remarquable description des rituels funéraires au cours desquels les femmes jouent un rôle central. On voit comment cette société, pleinement inscrite dans l’ensemble culturel auquel elle appartient, affirme aussi sa spécificité en tissant des liens non institutionnels avec les autres Druzes.
La finesse des analyses, renforcée par la perpective comparative adoptée permettent au lecteur peu familier de cette communauté d’appréhender les caractéristiques de son organisation sociale et la spécificité de sa religion dans l’ensemble arabo-musulman. Cette étude est d’autant plus riche que l’auteur conserve en permanence une approche dynamique de son objet. On perçoit bien le processus d’adaptation et de réinvention permanente de la « tradition » druze dans son environnement, processus qui vise à réaffirmer la continuité des normes et des valeurs, et donc l’identité du groupe. Plus généralement, Isabelle Rivoal souligne l’historicité de la structure religieuse druze en Israël et celle de l’articulation des sphères politique et religieuse.
On regrettera sans doute que ce travail de contextualisation s’arrête en chemin. Mais peut-on le reprocher à une jeune chercheuse dont c’est le premier terrain? Ainsi, le statut des Druzes du Golan n’est pas toujours clairement défini. Sur les cartes, la Ligne verte est absente ou pas clairement établie (pp. 10, 46). Examiner plus en profondeur les relations qu’entretiennent les Druzes du Golan avec ceux qui résident à l’intérieur des frontières de 1967 aurait éclairé les relations entre politique et religieux. Enfin, le statut juridique des Druzes par rapport aux autres Palestiniens de nationalité israélienne, le caractère problématique de l’allégeance des premiers à l’État d’Israël, ainsi que l’exposition de cette société à la culture dominante israélienne, auraient demandé plus d’attention. On espère donc qu’Isabelle Rivoal poursuivra ses recherches dans cette communauté afin d’enrichir une approche de la question identitaire qui se révèle déjà très pertinente.
Cédric Parizot
Aïda Kanafani-Zahar, Le Mouton et le mûrier., Rituel du sacrifice dans la montagne libanaise, Paris, PUF, 1999, 174 p., réf., ill., pl.
Dans cet ouvrage, Aïda Kanafani-Zahar nous présente une pratique traditionnelle des villageois musulmans et chrétiens de la montagne libanaise, à savoir le gavage du mouton en vue de la préparation d’une sorte de confit (awarma). Cette forte stimulation de la tendance naturelle à l’engraissement du mouton à queue grasse du Proche-Orient n’est plus pratiquée depuis un demi siècle environ. Trois thèmes soustendent un exposé particulièrement riche en données zootechniques et en références historiques.
Cette pratique occupait une place originale dans l’ensemble des activités productives des unités domestiques. L’élevage saisonnier du ver à soie, alors principale source de numéraire des ruraux, supposait comme activité auxiliaire la culture du mûrier dont les feuilles constitue la nourriture exclusive des larves de bombyx. Le feuillage excédentaire et les restes du repas des larves mêlés à leurs déjections étaient intégrés dans la ration du mouton, associés à de l’orge, de la paille hachée et des légumineuses. Les déjections du mouton étaient recueillies avec soin pour fumer le sol au pied des mûriers. Le lien entre la constitution de cette réserve carnée pour l’hiver et celle des moyens de paiement apparaît bien dans le système de production décrit. Leur parallélisme est très fort : saisonnalité, nourrissage précautionneux et astreignant, jubilation le jour de la récolte des cocons et celui de l’abattage du mouton et de la préparation de sa viande.
La technique de gavage de l’animal castré est décrite en détail. Une grande attention était portée au nourrissage proprement dit, mais aussi au confort thermique, à l’hygiène et au bien-être psychologique de la bête. Il fallait procéder avec régularité (toutes les quatre heures) autant qu’avec doigté, car le gavage de ce ruminant demandait plus de précaution que celui d’une volaille ou d’un cochon. C’est donc à une femme expérimentée de la famille qu’était confié ce soin. Elle s’attachait à l’animal à travers des gestes empreints de douceur auxquels le mouton répondait, et éprouvait un sentiment de fierté au vu du résultat obtenu, qui ne manquait pas d’être comparé à celui de ses voisines.
Le sacrifice du mouton, en septembre, est le troisième point fort du propos. Il doit être légitimé pour effacer toute culpabilité due à l’abattage d’un animal devenu très présent dans l’affection des femmes et des enfants. Parce que cette mort met fin à une réelle souffrance de l’animal après une spectaculaire prise de poids, elle est plus facilement acceptée. L’auteur trouve ici l’opportunité de développer son point de vue sur l’abattage en terre d’Islam, qui est toujours un sacrifice, avec un rappel de l’autorisation divine précédant le geste fatal, très codifié, et la précaution prise d’éviter toute souffrance inutile. Ce respect des prescriptions religieuses lors du sacrifice trouve un prolongement dans le don de quelques morceaux aux voisins et parents. La délégation de l’abattage par une famille maronite à un voisin chiite pour permettre le don de la viande, ou le commensalisme, est un dispositif destiné à gérer la différence religieuse dans cette société rurale multiconfessionnelle.
La qualité de l’écriture rend agréable la lecture d’un texte dense et précis qui devrait intéresser le spécialiste des techniques comme celui des religions.
Olivier D’hont
Océanie
Alban Bensa & Jean-Claude Rivierre, eds, Le Pacifique. Un monde épars., Introduction interdisciplinaire à l’étude de l’Océanie, Paris-Montréal, L’Harmattan, 1998, 214 p., bibl., fig., tabl., cartes, (« Cahiers du Pacifique Sud contemporain »)
Cette première livraison d’une série intitulée « Cahiers du Pacifique Sud contemporain » est l’aboutissement du séminaire organisé par l’École des hautes études en sciences sociales et le Centre national de la recherche scientifique – Projet de recherche interdisciplinaire (PRI) « Études océanistes d’aujourd’hui » –, où des anthropologues, des linguistes, des historiens, des économistes, français et étrangers, étaient conviés à exposer leurs résultats de recherche. L’interdisciplinarité est donc à la clé de ce projet visant à faire le point sur la connaissance de l’Océanie dans les différentes disciplines des sciences humaines et sociales.
Dans sa contribution d’ouverture, Alban Bensa défend une anthropologie historique où chaque « société » ou « ethnie », fondée sur une langue et une culture, ne constitue nullement une entité isolable mais s’inscrit dans un ensemble spatial et temporel en transformation. Jean Chesneaux illustre ensuite ce point de méthode en parcourant l’histoire océanienne depuis son peuplement jusqu’à la décolonisation récente, resituant ainsi le Pacifique dans le monde. Le chapitre suivant, sous la plume historienne d’Isabelle Merle, s’attache à faire l’histoire de l’historiographie anglophone du Pacifique. À partir de James W. Davidson qui, après la Seconde Guerre mondiale, contribua à dégager celle-ci de l’histoire impériale britannique en proposant une histoire régionale (dite « islandoriented »), la recherche anglophone en ce domaine prend un essor considérable. Mais, vers 1980, Kerry Howe attire l’attention sur le risque de « myopie monographique » qu’une telle tendance comporte. Un débat s’engage alors entre diverses orientations au sujet de la validité de la tradition orale indigène, de la place de l’histoire précoloniale ou encore de la manière dont les Océaniens voient leur propre histoire. Aujourd’hui, l’historiographie du Pacifique entre en interaction avec certains thèmes de l’anthropologie culturelle et sociale, des gender studies et du postmodernisme (voir la bibliographie substantielle en annexe).
La référence à l’histoire est maintenue dans l’approche que Françoise Ozanne-Rivierre nous propose des langues d’Océanie. Le sujet est traité à partir des grandes familles linguistiques qui furent importées dans le Pacifique au gré des migrations : australienne, papoue, austronésienne et indo-européenne. Le « proto-océanien » ou océanien commun serait l’ancêtre des quelque 450 langues du « groupe océanien », comportant plus de la moitié des langues austronésiennes. Spécialiste de celles-ci, l’auteur recourt à la méthode dite comparative (à distinguer de la typologie), fondée sur le postulat d’une régularité du changement phonologique, pour tenter de comprendre comment les langues actuelles peuvent être généalogiquement reliées à cette langue mère hypothétique, tout en définissant des étapes intermédiaires.
Jean-Michel Charpentier enchaîne avec une approche socio-historique particulièrement intéressante des « langues de contact » (sabirs, pidgins, créoles). Le sabir (trade jargon) naît d’une rencontre brutale et peut devenir un pidgin avec le temps : « un créole naît avec la première génération qui apprend le pidgin ou le sabir comme langue maternelle » (p. 107). S’agissant de l’Océanie, les premières langues de contact furent des sabirs nés au début du xixe siècle sur les baleiniers qui sillonnaient la Polynésie ou chez les santaliers parcourant le sud de la Mélanésie, et qui se stabilisèrent peu à peu en pidgins. L’auteur analyse plus particulièrement la naissance du bichelamar (du portugais bicho do mar, terme désignant l’holothurie, échinoderme des récifs vendu principalement en Chine), devenu aujourd’hui la langue véhiculaire du Vanuatu, puis le pidgin des Salomon et de Papouasie Nouvelle-Guinée qui trouva son lieu de stabilisation dans les plantations de coton du Queensland (Australie) où travaillèrent des Mélanésiens de langues différentes.
La question du peuplement est reprise par l’archéologue Daniel Frimigacci en tenant compte des conditions climatiques (niveau de la mer plus bas) du Pléistocène :peuplement facilité de la Wallacea (Célèbes, Moluques et Philippines) et du Sahul (Australie et Nouvelle-Guinée) à partir de l’Asie, avant le néolithique. Cet auteur fournit un certain nombre de datations et rappelle l’importance qu’eut l’échange de l’obsidienne dans le nord-ouest de la Mélanésie déjà en –18000 et pendant des milliers d’années, jusqu’à la culture Lapita dont les premiers vestiges céramiques remontent à 1600 av. J.-C.
Économiste, Gilles Blanchet s’interroge sur l’avenir du développement en Océanie, sur l’essoufflement croissant d’une aide venant de l’extérieur et sur l’efficacité de celle fondée sur le partenariat. Il fait un tour d’horizon historique des multiples institutions impliquées dans les programmes de développement et présente en annexe des données chiffrées. Le livre se termine par deux textes du géographe R. Gérard Ward : alors que le premier est un panorama assez général de l’histoire de l’implantation européenne en Océanie, le second questionne les transformations internes en cours dans certaines sociétés (système foncier, abandon des formes coutumières de la vie socio-économique, etc.) et la viabilité future des petites cultures insulaires. On ne peut que saluer la création de ce