L'Homme
Editions de l’E.H.E.S.S.

I.S.B.N.2713213916
306 pages

p. 115 à 116
doi: en cours

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Débat

n° 160 2001/4

2001 L’Homme Débat

À propos d’une lecture de Retour aux Dogon  [*]

Françoise Michel-Jones Université de PicardieJules Verne (UPJV), Amiens
Que l’édition, a fortiori la réédition d’un livre, donne lieu à recension et, mieux encore, à compte rendu critique dans une revue scientifique spécialisée, ne manque jamais d’être accueilli avec plaisir par l’auteur. Par ailleurs, on tiendra pour acquis – le champ des sciences sociales n’étant heureusement pas homogène – qu’un travail publié puisse nourrir débats ou contestations, s’il lui est bien entendu restitué, fût-ce sommairement, son espace plus ou moins théorisé de déploiement: la construction du dispositif conceptuel et le contexte désigné de son énonciation.
Gaetano Ciarcia utilise – à propos de Retour aux Dogon [1]– un principe d’économie de lecture/écriture qui mène souvent à ne considérer l’inconnu – le non-reconnu plutôt – qu’en fonction d’une ouverture d’angle déjà familière (s’adosser à des travaux personnels, un compagnonnage générationnel), tandis que l’accent mis sur quelques objets textuels décontextualisés (titre, préface, citation) permet de faire simple et court.Au prix de quelques distorsions, d’un certain « gauchissement ».
Aussi aimerais-je donner ici quelques informations pour aider à la compréhension historienne d’un livre étrangement devenu chimère temporelle par les soins de Gaetano Ciarcia, et ce au moins à deux titres.
En premier lieu, en tant qu’objet renvoyé aux confins d’un temps antique, mais qu’on évalue en fonction d’un ouvrage produit « vingt ans » après, fort intéressant par ailleurs, celui d’Anne Doquet [2]. On lira par exemple: « Cette difficulté à se détacher de la matrice griaulienne se retrouve [3] dans la réédition de Retour aux Dogon » (p. 226); à ce propos, il est curieux que Gaetano Ciarcia confonde ce qui serait contamination théorique involontaire – par overdose livresque semble-t-il – avec le travail de constitution d’un ensemble de textes en corpus qui, au-delà d’une critique de leur validité interne et externe, proposait un mode de déstructuration de l’approche du réel initiée sous l’égide de Marcel Griaule [4].
C’est à ce titre que mon travail retint, par exemple, l’attention de Georges Balandier [5] et de James Clifford [6]. Un signe, entre autres, du fait qu’il ait pu être alors « considéré comme un tournant dans la littérature sur ce peuple devenu une entité de l’ethnologie » (p. 227) est qu’il fut le premier ouvrage de la collection « Les hommes et leurs signes » fondée par Michel Leiris, Jean Jamin et Jean Copans [7]. La mise en cause d’un paradigme culturel fondé sur l’harmonie dont le couple gémellaire était le prototype, passa – au début des années 1970 – pour une entreprise de subversion, ce qu’on me fit alors bien sentir; et l’affirmation aujourd’hui banale: « Pour sacrés qu’ils soient, les jumeaux ne sont pourtant pas sans ambivalence et on sait que certains parents dogon essayaient de se prévenir contre leur venue » [8], ne pouvait à l’époque être aussi uniment proposée.
En second lieu, chimère temporelle, l’ouvrage le devient aussi en tant que texte désigné comme « clairement situé dans les débats qui, à la fin des années 1970, agitaient une partie de l’ethnologie française » (p. 226), débats dont cependant l’auteur ne développe qu’une seule position, celle d’Alfred Adler et Michel Cartry [9]. Je remarque que le titre – Retour aux Dogon – pouvait valoir comme indice temporel, évitant de reconduire sans plus s’interroger un effort soutenu de lecture réductionniste. En effet, s’il est assez fréquent, banal donc, que l’intitulé d’un livre publié – à la différence d’une thèse – résulte d’un compromis négocié entre les intentions de l’auteur et les propositions éditoriales évaluant sa réception, et conduise souvent à le condenser, la formulation « retour à », dans les années 1970-1980, connotait explicitement la mise en perspective critique d’ensembles textuels structurés et périodisés selon des bases épistémologiques neuves [10].
Enfin, je m’étonne que Gaetano Ciarcia s’irrite que l’on puisse penser à comparer – sans les identifier – les formes de textualisation du réel produites par Marcel Griaule et Clifford Geertz. Pour sa part, James Clifford [11] a mis en parallèle leurs démarches méthodologiques et théoriques, s’attachant aux « tensions » éthiques et politiques inscrites dans leur « style » ethnographique entendu comme « un ensemble de rôles et de possibilités discursives » [12]. Aussi rend-il compte des postures de dédoublement adoptées par l’un et l’autre: attitude ironique et théâtrale (l’enquête comme « drame ») chez Griaule, ironie de la « fiction vécue d’une communauté morale » chez Geertz [13]:« Mais qu’un récit implicite ou explicite de terrain apparaisse ou non dans l’ethnographie, sa forme même – la définition de son sujet, la perspective de ce qu’il peut représenter – est une expression textuelle de la fiction accomplie par la communauté qui a rendu la recherche possible. » [14]
M’étant intéressée aux risques de dérive d’une théorie ethnographique du réel vers un modèle rhétorique – par lissages successifs des contradictions et ambiguïtés –, je me suis efforcée de construire un cadre perspectif critique permettant de cerner ce qu’avait pu avoir de paradoxal une ethnographie où s’actualisa à plusieurs reprises cette mise en rapport « autoritaire » et « naturelle » du réel et du discours dont Michel de Certeau signalait la toujours possible occurrence dans la posture historiographique [15].
 
NOTES
 
[*]À propos de Gaetano Ciarcia, « Dogons et Dogon. Retours au « pays du réel » », L’Homme, 2001, 157: 217-229.
[1]Françoise Michel-Jones, Retour aux Dogon. Figures du double et ambivalence, Paris, L’Harmattan, 1999 (« Connaissance des hommes »). [1re éd., Paris, Le Sycomore, 1978 (« Les hommes et leurs signes »).]
[2]Anne Doquet, Les Masques dogon. Ethnologie savante et ethnologie autochtone, Paris, Karthala, 1999 (« Hommes et sociétés »).
[3]Mes italiques.
[4]Pour l’explicitation de la problématique – pluridisciplinaire – mise en Å“uvre, je renvoie à mon introduction qui en traitait longuement.
[5]Cf. Georges Balandier, Anthropologiques, Paris, PUF, 1974: 37.
[6]Cf. James Clifford, « Power and dialogue in ethnography. Marcel Griaule’s initiation », in George W. Stocking, Jr., ed., History of Anthropology. I: Observers Observed. Essays on Ethnographic Fieldwork, Madison, The University of Wisconsin Press, 1983; et Malaise dans la culture, l’ethnographie, la littérature et l’art au xxe siècle, Paris, ENSBA, 1996. [Éd. orig.: The Predicament of Culture. Twentieth Century Ethnography, Literature and Art, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1988.]
[7]Collection des Éditions du Sycomore, à la codirection de laquelle il me fut proposé, ainsi qu’à Alban Bensa, de participer.
[8]Cf. Marc Augé, « Des individus sans filiation », in Henri Atlan, Marc Augé, Mireille Delmas-Marty, Roger- Pol Droit & Nadine Fresco, Le Clonage humain, Paris, Le Seuil, 1999: 147.
[9]Comme Gaetano Ciarcia y fait référence à deux reprises, on pourra aisément s’y reporter et apercevoir qu’une acrimonie certaine, qui ne me visait pas seule, en fragilisait sensiblement la prétention argumentative.
[10]Cf. les différents « retours » à Marx, à Freud, etc
[11]Que, précisément, Gaetano Ciarcia semble particulièrement apprécier.
[12]Cf. James Clifford, Malaise dans la culture…, 1996, op. cit. : 83.
[13]Ibid. : 86.
[14]Ibid. Plus loin (ibid. : 90), James Clifford insiste sur la nécessité de « rendre justice à la façon dont la version donnée par Griaule de la coutume et les versions énoncées par les informateurs dogon sont dialogiquement imbriquées, car il est difficile, sinon impossible, de dissocier l’ethnographie dogon de l’ethnographie de Griaule. Elles forment un projet commun: la textualisation et l’exégèse d’un système traditionnel de savoir ».
[15]Cf. Michel de Certeau, L’Écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975 (« Bibliothèque des histoires »).
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Cf. Georges Balandier, Anthropologiques, Paris, PUF, 1974: ...
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[6]
Cf. James Clifford, « Power and dialogue in ethnography. Ma...
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[7]
Collection des Éditions du Sycomore, à la codirection de la...
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Cf. Marc Augé, « Des individus sans filiation », in Henri A...
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Cf. James Clifford, Malaise dans la culture…, 1996, op. cit...
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