2001
L’Homme
À propos
Post-scriptum roumain
[*]
(Prison de Pitesti, 1949-1952)
Nicolas Menut
Paris
« Je ne suis pas le spécialiste de Pitesti, je suis le survivant, le martyr, donc le martor, c’est-à-dire le témoin. »
(George Maruta, cité p. 151)
Dans une récente livraison de la revue
Lignes consacrée à David Rousset (mai 2000, n
Ëš2), on pouvait remarquer, sous la plume de Jean-René Chauvin
[1] une allusion aux
natchalniki, cette « sorte de contremaîtres qui martyrisaient leurs codétenus » (p. 93) dans les premières geôles de l’ère soviétique que les Occidentaux n’allaient pas tarder à connaître sous le nom de goulag. Le premier quart du siècle n’était pas encore achevé que se dessinait déjà l’organisation d’un système pénitentiaire qui, dans les décennies suivantes, allait faire de sinistres émules.
Il y a un peu plus d’un an paraissait aux PUF un ouvrage intitulé Terreur communiste et résistance culturelle, écrit par une psychanalyste roumaine, Iréna Talaban, et préfacé par Tobie Nathan. Ce texte, s’il n’a fait l’objet que de fort peu de recensions et critiques dans la presse, révèle pourtant une des pages les plus sombres de l’histoire roumaine moderne. Contribution essentielle à la compréhension du phénomène totalitaire, livre précieux et rare sur la Roumanie communiste et post-communiste, l’ouvrage s’intéresse principalement à une expérience carcérale menée juste après la Seconde Guerre mondiale dans la prison de Pitesti. Ses prétentions ne sont pas seulement d’ordre historique puisque l’auteur, également docteur en psychologie clinique et en psychopathologie, avait aussi pour ambition de renouveler le champs de la recherche psychanalytique sur les traumatismes, et plus particulièrement ceux causés par les différents totalitarismes et leurs multiples formes de répression. Tâche d’autant plus délicate à l’aune des récits de Primo Levi et de Bruno Bettelheim, et qui malheureusement ne semble pas avoir tenu toutes ses promesses.
Chacun a certainement encore en mémoire les images de la parodie de procès au cours duquel Nicolas Ceaucescu et son épouse furent condamnés à mort puis exécutés, images que ne se lassèrent pas de retransmettre jusqu’à l’éc
Å“urement la plupart des chaînes de télévision du monde entier. Le symbole du totalitarisme roumain ainsi anéanti, il restait cependant à en écrire la terrible histoire. Pourtant, comme le faisait déjà remarquer George Orwell il y a plus de quarante ans : « Le plus effrayant dans le totalitarisme n’est pas qu’il commette des atrocités, mais qu’il détruise la notion même de vérité objective : il prétend contrôler le passé aussi bien que l’avenir. »
[2] Fort de cette précision, doit-on alors s’étonner qu’il ne fut jamais question d’un procès du communisme en Roumanie? Certes, le pays avait d’autres chats à fouetter, et l’on sait que toute mémoire nationale, d’où qu’elle soit, tend à ensevelir sa propre histoire.
À lire les nombreux ouvrages parus ces dernières années sur les origines, les développements et les séquelles du communisme en Europe, on n’a pu manquer d’être surpris par le peu d’intérêt suscité par la Roumanie. En 1996 paraissait toutefois, dans une quasi-indifférence, un court texte intitulé
Pitesti, laboratoire concentrationnaire (1949-1952)
[3], préfacé par François Furet. Une première édition circulait déjà à Paris dès 1991, mais en langue roumaine uniquement. Son auteur, Virgil Ierunca, essayiste, chercheur et animateur à l’ORTF, rendait compte d’un phénomène inconnu jusqu’alors en Occident : l’existence, au c
Å“ur de la Roumanie, d’un lieu de détention où se déroula, de 1949 à 1952, un travail de rééducation révolutionnaire sans précédent. L’ouvrage établissait un rapprochement avec les méthodes employées en Chine sous Mao à la même époque. Et l’on découvrait ainsi qu’il n’était pas nécessaire de se rendre en Asie pour être victime d’un « lavage de cerveau ».
Ce que Virgil Ierunca révélait assez sommairement, faute de documents, a pu être détaillé et analysé par Iréna Talaban. En effet, l’auteur, d’origine roumaine, a passé une partie de sa vie à Bucarest où elle pratiqua clandestinement la psychanalyse sous le régime de Ceaucescu, activité à risques qui lui permit toutefois de recueillir des témoignages accablants qui, sans avoir trait directement à Pitesti, lui firent prendre encore davantage conscience (si tant est que cela fut nécessaire) des traumatismes liés à la machine totalitaire. À cette expérience de praticien s’ajouta ensuite, plus tardivement, alors qu’elle vivait désormais en France après la chute du dictateur, un travail de recherche auprès des rescapés de Pitesti. S’il ne fut pas aisé au début, celui-ci lui permit d’accéder à cette mémoire carcérale qui, à de trop rares exceptions, s’est murée dans un silence prudent que les vicissitudes et les rebondissements de l’Histoire explique en partie.
Tentative de compréhension d’un phénomène carcéral unique, texte à plusieurs niveaux de lecture, l’ouvrage ne se présente pas seulement comme une somme historique sur le caractère exceptionnel de la prison de Pitesti : il s’agit également d’une tentative de lecture psychanalytique des conséquences des méthodes de rééducation qui y étaient à l’Å“uvre et des inévitables traumatismes qu’ils causèrent. Si l’on a beaucoup écrit au sujet des prisons et des camps communistes (d’Artur London à Evguénia S. Guinzbourg, en passant par Soljenitsine ou Varlam Chalamov), rares sont cependant les mémoires ou études qui ont tenté de donner une lecture des séquelles psychologiques des victimes et des prisonniers. Chemin jalonné d’impasses et autres pièges que certains survivants des camps nazis n’avaient pas manqué de souligner. Aussi, s’il faut bien convenir que la psychanalyse n’a pas su jusqu’à présent trouver les moyens de soigner les survivants des « camps de la mort » soviétiques et allemands, pas plus qu’elle n’est parvenue à élaborer une formulation convenable des phénomènes qui s’y sont déroulés, Terreur communiste et résistance culturelle se présente (du moins dans ses intentions) également comme une nouvelle alternative méthodologique pour appréhender en termes cliniques les deux pôles inconciliables que sont le Verbe et l’expérience des camps poussée jusqu’à la plus extrême cruauté.
La sinistre histoire de Pitesti débute en décembre 1949. Fort d’une expérience menée avec succès dans la prison de Sucéava, le régime communiste roumain, dirigé par Peter Groza choisit pour cadre de son programme de rééducation un bagne isolé, situé au nord-ouest de la ville de Pitesti, à 100 km de Bucarest. Cette prison d’un style nouveau est associée à une méthode et à un objectif : « l’arrachage des masques », système consistant à « attaquer l’être humain non pas dans ce qu’il a de plus individuel mais au niveau de ses appartenances, de ses articulations à sa communauté » (p. 12), afin de créer un homme nouveau.
Se définissant comme un nouvel ordre social, le communisme roumain ne concevait pas de partager le pays avec les héritiers de classes sociales ou de partis politiques préexistants. C’est la raison pour laquelle toute une génération en âge de choisir fut emprisonnée sous divers prétextes, le plus répandu qualifiant leurs improbables délits de « complot contre l’ordre social ». Le dessein du pouvoir consistait donc à réifier la société roumaine de l’époque en annulant toute différence de classe, d’appartenance ethnique et linguistique, de manière à créer des individus sans Dieu, voués dès lors au conditionnement et à la mécanisation de la pensée et du geste, en d’autres termes à une complète « métamorphose de l’identité » (p. 20).
Ce programme de déshumanisation était divisé en quatre étapes, comme autant d’épreuves sur le long chemin de la rédemption. Dans un premier temps, il convenait de se démasquer par rapport à l’extérieur (arrachage des masques extérieurs), ensuite de se démasquer par rapport à l’intérieur (arrachage des masques intérieurs : « dénoncer tout ce qu’on avait entendu dans les prisons, moucharder les autres détenus, dénoncer les éventuelles attitudes bienveillantes de la part d’un gardien » ; p. 19), puis de se démasquer soi-même (arrachage des masques intimes : « désavouer les relations avec sa famille, inventer des infamies […] et les mettre sur le compte des membres de sa famille, renier ses ancêtres, sa croyance et son Dieu » ; ibid.), enfin de « démasquer son meilleur ami, celui qu’on respecte le plus, qu’on aime le plus, à qui on voulait s’identifier » (ibid.). Ce procédé de rééducation était construit autour d’un postulat théorique particulièrement machiavélique selon lequel toute personne, dans certaines circonstances, pouvait passer du stade de victime à celui de bourreau en quelques semaines et dans un même lieu.
Dans les faits, les événements se déroulaient de manière presque toujours similaire. Après quelques semaines, voire quelques mois, d’un régime carcéral rythmé par de violents interrogatoires et de longues phases d’attente, les détenus (en majorité de jeunes professeurs et des étudiants) étaient brusquement convoyés dans une cellule plus vaste que la précédente, baptisée par la suite « cellule 4-hôpital », où se trouvait déjà un nombre identique de détenus. La promiscuité aidant, les premiers arrivés, dirigés par un certain Turcanu, ne tardaient pas à gagner la confiance des nouveaux, parfois en manque de confessions. Cet état de fait durait jusqu’au jour où, apparemment sans la moindre raison, le chef de cellule (Eugen Turcanu) et ses acolytes, brandissant matraques et autres objets contondants, commençaient à frapper avec une extrême violence les nouveaux venus. Cette situation où détenus et bourreaux-détenus partagent la même cellule, la même promiscuité, n’est pas inédite dans l’espace concentrationnaire. Elle n’est pas sans rappeler, outre les natchalniki soviétiques, le concept « terrorisé/oppresseur » développé par Robert Antelme à propos des camps allemands dans L’Espèce humaine. Celui-ci reconnaît dans la figure du concentrationnaire un oppresseur au service de la direction du camp, mais, du fait de son statut, étiqueté comme ennemi et donc susceptible d’être rejeté à tout moment dans la plus sombre terreur.
Dans la cellule de Pitesti, les réactions divergent, mais dans l’ensemble les survivants affirment que, davantage que la souffrance physique, prévalut la perplexité, et, l’effet de surprise passé, tous réalisèrent que cette cellule d’un type particulier était un « non-lieu où tous les crimes [étaient] permis » (p. 33), où se mettait en place une politique systématique de destruction de l’individu, de « décorticage », pour reprendre le terme de l’un des témoins, avec pour but avéré de décomposer, morceler et réduire en miettes le détenu. Débute alors, et cela pour de longues semaines, l’enfer de la cellule 4-hôpital, où Turcanu, ancien prisonnier politique reconverti à la cause, « personnage repère » (p. 34), règne sans partage et sans pitié sur un monde de robots (le mot est fréquemment utilisé par les rescapés), d’hommes marxistes en devenir.
Comme le remarque l’un des survivants, Dumitru Bordeianu, « Les communistes se fichaient des éléments rationnels. Le problème de Pitesti n’était pas de transformer des non-communistes en communistes. Ils voulaient que les détenus soient interrogés par des détenus et non simplement interrogés. Ils voulaient que leurs victimes déclarent tout ce qu’elles savaient, ou n’avaient pas commis » (p. 69).
Telle était donc la macabre mise en scène de Pitesti, où s’enchaînaient révélations authentiques, mensonges et tortures physiques dans un contexte où plus que la véracité des propos importaient la délation, la souillure et le reniement de soi. Pitesti figurait donc ce lieu où chacun était amené à déclarer, signer, démasquer et torturer, où, « en quelques mois, chacun pourra faire subir à son compagnon ce qu’on lui a fait subir. Victime et bourreau à la fois, chacun sera seul dans l’horreur et tout témoignage deviendra impossible » (p. 20). Et l’on pense inévitablement aux propos de David Rousset écrivant que s’il y avait une leçon à retenir des camps, celle-ci résidait dans la fraternité dans l’abjection.
En écho à de telles méthodes, on se souvient que Primo Levi, à propos des
Sonderkommando, qualifiait de
Befehlnotstand cet état où l’on est contraint d’exécuter un ordre
[4], où se creuse, comme le remarque Giorgio Agamben « l’abîme entre innocence subjective et faute objective »
[5]. Dans un même ordre de comparaison, Pitesti se révèle en tout point semblable à ce que Primo Levi nomme la « zone grise »
[6], cet improbable lieu où disparaît la distinction entre victime et bourreau. Mais, à la différence des camps nazis, une fois que chaque détenu roumain avait mis les pieds dans cette région, dans ce
no man’s land, il était quasiment assuré, pour peu qu’il accepte et reproduise le système mis en place, d’avoir la vie sauve et de recouvrer sa « liberté ». L’Homme nouveau, victime et bourreau, coupable et innocent, sans repère et sans attache, n’était alors plus une menace pour le régime communiste roumain
[7].
Au c
Å“ur de cet enfer, Iréna Talaban, tout comme Giorgio Agamben dans son ouvrage
Ce qui reste d’Auschwitz, découvre la figure du martyr, et là où le philosophe italien associe ce terme à celui qui a souffert de la torture et de la mort pour attester une vérité divine, la psychanalyste, par un rapprochement linguistique, l’identifie également au mot
martor, qui en roumain signifie « témoin ». Si les survivants de Pitesti considèrent souvent leur expérience comme une figure du martyre, il importe de garder en mémoire ce passage de Hegel : « Dans tous ces conflits tragiques, nous devons surtout laisser tomber la fausse représentation de la faute et de l’innocence. Les héros tragiques sont tout aussi bien coupables qu’innocents. »
[8] La tragédie de Pitesti avérée et reconnue, les survivants ont certes le droit de se penser martyrs, ceci est affaire de croyance. Mais ils pourraient tout aussi bien revendiquer le titre de héros tragiques. Cette figure du martyr, qui joue en partie sur l’homonymie avec le mot
martor, a, à notre avis, un sens profondément dérangeant et réducteur lorsqu’elle tente de systématiser toutes les interprétations formulées par les ex-détenus. En effet, il est difficile de souscrire à une telle unanimité, même si la Roumanie, par bien des aspects, était encore imprégnée et marquée par une forte tradition orthodoxe. Cette volonté d’associer son destin tragique à celui du martyr est évoquée en filigrane, par ailleurs, dans un passage de la
Théorie de la religion de Georges Bataille, d’après lequel « la négation la plus grande de l’ordre réel est la plus favorable à l’apparition de l’ordre mythique. »
[9]
De plus, il convient de souligner la différence d’interprétation des rescapés roumains et de Primo Levi à propos de leur expérience carcéro-concentrationnaire. En effet, si l’écrivain italien ne peut prétendre avoir traité de manière exhaustive et sans appel le phénomène concentrationnaire, et bien qu’il n’ait jamais évoqué, à notre connaissance, les prisons communistes, ses propos apparaissent en partie comme un contrepoint à la manière dont les détenus de Pitesti ont vécu leur incarcération.
Car, en lisant IrénaTalaban, le lecteur a l’étrange impression que tous les prisonniers interrogés ont l’intime conviction d’avoir vécu un véritable chemin de croix, comme si c’était « la seule interprétation des événements permettant aux robots de se récupérer » (p. 144). L’auteur ajoute plus loin : « Ceux qui ont survécu à l’expérience Pistesti sont sortis avec un noyau chrétien. Cette expérience de transformation d’une personne en un homme nouveau devient celle d’une révélation de ce que Koestler appelle “le monde de l’invisible” – une expérience mystique » (p. 151). Nous sommes loin ici des propos de Primo Levi qui, peu de temps avant sa mort, écrivait : « Il y a Auschwitz, il ne peut donc y avoir de Dieu. Je ne trouve pas de solution au dilemme, je la cherche mais ne la trouve pas. »
[10]
Un monde sépare l’interprétation de la psychanalyste roumaine de celle de l’écrivain turinois, et, pour notre part, nous ne serions que trop enclin à croire que ceux qui sortirent des geôles communistes avec « un noyau chrétien » le possédait déjà avant d’y entrer.
Dans ce que l’on pourrait considérer comme son testament littéraire –
Les naufragés et les rescapés –, Primo Levi écrit à propos de la psychanalyse : « Je ne crois pas que les psychanalystes […] soient compétents pour expliquer cette impulsion [celle d’écrire pour raconter]. Leur savoir a été construit et mis à l’épreuve “au-dehors” dans le monde que, pour simplifier, nous appelions “civilisé” : il en décalque la phénoménologie et tente de l’expliquer ; il en étudie les déviations et s’efforce de les guérir. Leurs interprétations, même celles de ceux qui, tel Bruno Bettelheim, ont traversé l’épreuve du Lager, me paraissent approximatives et simplifiées, un peu comme si quelqu’un voulait appliquer les théories de la géométrie plane à la résolution des triangles sphériques. »
[11]
En se rendant à l’association des ex-détenus politiques de Roumanie, Iréna Talaban n’a pas pour ambition de vouloir guérir les survivants de Pitesti ; ils ont dans une certaine mesure effectué eux-mêmes le travail nécessaire. Les raisons de cette confrontation sont tout autres. À la guérison, processus illusoire en de telles circonstances, s’impose au préalable le principe de compréhension. Iréna Talaban a conscience que la psychanalyse ne serait d’aucun secours aux survivants ; en revanche, elle sait que leurs témoignages sont précieux pour la discipline, afin de lui permettre d’élaborer de nouveaux outils face à l’innommable : « Si l’on tente une interprétation du comportement des survivants, il faut nécessairement faire appel à d’autres concepts, même s’il faut les créer » (p. 104).
Établissant un état des lieux des théories sur le traumatisme attaché à la torture dans les sociétés totalitaires, l’auteur conclut que les idées avancées par Anzieu, Lagache ou Ferenczi, si elles répondent à un certain nombre de problèmes, ne correspondent pas à ce qu’ont vécu les survivants de Pitesti. En quelques pages incisives, elle critique les théories défendues par ses confrères, précisant que l’interprétation de Pitesti, en utilisant les théories de l’inconscient de Freud et de ses successeurs, ne rend pas compte « des questions pragmatiques que se posent les survivants » (p. 142). Idée reprise par un rescapé : « Ce que les psychanalystes ont oublié, c’est que la psychanalyse est d’abord une thérapie. En tant que technique de soin, elle doit s’occuper des personnes concrètes et réelles et non pas de l’homme en général » (p.147).
Malheureusement, c’est à ce stade de la démonstration, au moment où l’on est en droit de s’attendre à une lecture inédite du fait carcéral et concentrationnaire, que le bât blesse. Au réquisitoire, somme toute assez justifié, des théories psychanalytiques en vigueur, l’auteur ne semble pas apporter de contrepartie. En effet, à défaut de disposer de patients ayant vécu directement l’expérience Pitesti (IrénaTalaban rencontre des rescapés, mais ils n’ont pas le statut de patients, il s’agit simplement de témoins), la psychanalyste propose l’analyse de deux thérapies, l’une en Roumanie, l’autre en France, qui n’ont plus qu’un très lointain rapport avec le fait carcéral et aucun avec Pitesti. De fait, on saisit difficilement comment ces deux cas seraient à même de fournir de nouveaux outils à la discipline, étant entendu qu’aucun des deux patients n’a connu Pistesti, pas plus que les geôles totalitaires.
Faut-il préciser que l’ouvrage ne gagne rien dans cette superposition impromptue d’expériences cliniques, qui semble davantage tenir ses lettres de créances d’un quelconque artifice méthodologique postmoderne. Comment imaginer en effet que la compréhension du phénomène Pitesti puisse être associée aux délires d’un jeune marin schizophrène ou aux troubles d’un professeur de français? À moins que Pitesti ne soit que le symbole – la mise en abîme, pourrait-on dire – du totalitarisme roumain dans son ensemble… Incontestablement, ici, aucune résolution du fait carcéral et concentrationnaire considéré comme champ d’étude psychanalytique n’est à attendre, et c’est en vain que l’on cherche les clés révolutionnaires tant promises.
On l’aura compris,
Terreur communiste et résistance culturelle est un livre multiple qui, s’il ne répond pas toujours aux attentes escomptées, montre avec justesse que la clinique psychanalytique ne peut plus se permettre aujourd’hui, dans certaines situations, de faire l’impasse de l’histoire. Livre imparfait, mais cependant capable de remuer des plaies, d’en provoquer même à tout corps défendant, ce qui n’aurait pas été pour déplaire à Cioran
[12]. Livre sur la Roumanie également, essentiel pour comprendre ce que fut la période communiste, pour appréhender les singularité de cette « âme roumaine » si complexe à laquelle l’anthropologie française a toujours accordé une place importante
[13]. Mais surtout, livre d’histoire (d’histoires, devrait-on dire) et de témoignages parfois insoutenables sur le régime communiste roumain et ses mécanismes, qui permet désormais de mieux comprendre l’ampleur de la répression dans ce pays et qui, à l’heure où paraissent de nombreux ouvrages sur les camps et tandis que se poursuit le débat sur les méfaits du communisme, ajoute une nouvelle pièce au procès des totalitarismes.
[*]
À propos de Iréna Talaban,
Terreur communiste et résistance culturelle. Les arracheurs de masques, Paris, PUF, 1999, X + 294 p., bibl., ill. (« Ethnologies »).
[1]
Jean-René Chauvin, « David Rousset ou les camps de concentration au
xxe siècle »,
Lignes 2, Éditions Léo Scheer : 90-109).
[2]
Tribune, 4 février 1944. Repris in
George Orwell devant ses calomniateurs, Paris, Éditions Ivréa, 1997 (« L’encyclopédie des nuisances ») : 28.
[3]
Paris, Éditions Michalon, 1996.
[4]
Pour de plus amples précisions, voir Giorgio Agamben,
Ce qui reste d’Auschwitz, Paris, Éditions Rivages, 1999 : 125-128
[5]
Ibid. : 125.
[6]
« La découverte inouïe qu’a fait Primo Levi à Auschwitz concerne un matériau réfractaire à tout établissement d’une responsabilité ; il réussit à isoler quelque chose comme un nouvel élément éthique. Levi le nomme la “zone grise”. En elle se déroule la “longue chaîne qui lie la victime aux bourreaux” » (
ibid. :23-24). Voir aussi Primo Levi,
Les Naufragés et les rescapés. Quarante ans après Auchwitz, Paris, Gallimard, 1989 (« Arcades ») : 36-68.
[7]
Olivier Le Cour Grandmaison ajoute, à propos de la torture : « La terreur totalitaire se soutient, elle, de la torture incessante et de la torture faite institution infligée à des millions d’individus déshumanisés qui peuvent être exterminés du jour au lendemain parce qu’ils ont été au préalable transformés, physiquement ou symboliquement, en déchets humains » (
Lignes 2 : 29).
[8]
G. W. F. Hegel,
Cours d’esthétique III, Paris, Aubier, 1995 : 514.
[9]
Georges Bataille,
Œuvres complètes, VII, Paris, Gallimard, 1976 : 308.
[10]
Primo Levi,
Le Métier des autres, Paris, Gallimard, 1992 (« Folio Essais ») : 7.
[11]
Primo Levi,
Les Naufragés et les rescapés, 1989,
op. cit. : 83.
[12]
« Un livre doit remuer des plaies, en provoquer même. Un livre doit être un danger » (Cioran,
Écartèlement, Paris, Gallimard, 1979 : 71).
[13]
Voir l’ouvrage récent de Jean Cuisenier,
Mémoires des Carpathes, Paris, Plon, 2000 (« Terre Humaine »).