2002
L’Homme
Localisation, mondialisation
Afroglyphes
Éloi Ficquet
[*]
Éloi FicquetEHESS, Centre d’études africaines, Paris
Toujours vigilant à l’encontre des usages galvaudés de l’anthropologie, et soucieux de montrer l’actualité et l’avenir d’une discipline que l’on tend à cantonner au chevet des identités en voie de disparition, Jean-Loup Amselle propose dans ce nouvel essai d’éprouver les modèles de pensée élaborés dans divers univers discursifs (universitaires, littéraires, prophétiques) relatifs à l’Afrique. Il cherche à répondre aux analyses décrivant la mondialisation contemporaine comme un processus d’abolition de toute diversité culturelle
[1].
Deux postulats fondent cette enquête. Premièrement, l’idée de mondialisation (ou son équivalent américain, la globalisation) ne peut se réduire à la configuration actuelle des échanges planétaires conçue comme inédite. Le phénomène actuel de concentration d’entreprises multinationales, qui implique une standardisation des modes de production, des produits et des marchés, prête certes à réflexion par l’inquiétude croissante qu’il suscite, notamment sur le plan culturel ; mais il faut d’abord avoir à l’esprit que cette situation a été précédée et préparée par l’édification d’autres écoumènes idéologiques et/ou mercantiles. Deuxièmement et corrélativement, il n’existe pas de cultures qui seraient peu ou prou isolées de ces processus universels et se définiraient comme pures de tout emprunt. Toutefois, cette proposition ne peut être validée par l’hypothèse d’une idiosyncrasie généralisée – c’est-à-dire une disposition spécifique à chaque société à se mélanger, ce qui reviendrait à les enfermer à nouveau dans des configurations distinctes –, mais plutôt par la mise au jour des dispositifs de « dérivation de signifiés particularistes par rapport à un réseau de signifiants planétaires » (p. 7), désignés ici par le terme « branchement ».
Ce dernier argument prend appui sur les précédents travaux de l’auteur
[2] qui, après avoir contribué à déconstruire la vision substantialiste des catégorisations ethniques, a pointé les contradictions du relativisme multiculturel, conception qui, sous des apparences généreuses, provoque l’anémie de l’idée d’universalité, pouvant aboutir aux discriminations les plus fallacieuses. Poursuivant son projet de réhabilitation de l’universel aux dépens du particulier, Jean-Loup Amselle n’hésite pas à revenir sur les termes de sa critique en abandonnant la métaphore du métissage qu’il avait employée, afin de montrer que toute quête des origines ou de traits spécifiques d’une culture conduit à plonger dans un abîme d’indistinction, un mélange originaire inextricable. Le rattachement de cette notion au champ biologique de l’hybridation présente néanmoins le risque de réactiver l’hypothèse de souches supposées pures. L’image technologique du branchement est ainsi sollicitée pour désigner la capacité de toute société à se raccorder à des canaux de diffusion de biens et d’idées, et à puiser dans des registres de pratiques et de normes que chacune contribue à renouveler, certaines pouvant exercer temporairement une influence prédominante dans ce dispositif. On peut néanmoins regretter que les tenants et aboutissants de cette métaphore ne soient que trop vite envisagés. Le concept de réseau et ses nombreux corollaires (liés à l’inflation contemporaine de la terminologie informatique) se trouvent au c
Å“ur d’une telle problématique, mais Jean-Loup Amselle ne s’attarde pas à mesurer leur portée heuristique ou à signaler les travaux qui ont cherché à les formaliser pour l’usage des sciences sociales. Les outils proposés sont donc fournis sans mode d’emploi explicite. Pour autant, le lecteur n’est pas laissé au dépourvu, car l’auteur défend (et illustre) une posture déontologique de l’anthropologue confronté à l’exercice de terrains globalisés.
Dans cette perspective, le métier d’anthropologue ne consiste pas à témoigner, voire à plaider pour la défense de la spécificité inaliénable des sociétés qu’il étudie face au rouleau compresseur de la modernité mondialisée qui s’emploierait à les écraser. Son rôle est de montrer comment les identités ne cessent de se transformer en s’informant mutuellement. En ce sens, l’implication du chercheur peut contribuer à éviter que se durcisse l’appropriation de signifiés identitaires sous des formes trop exclusives pouvant conduire à une amplification de la « guerre des cultures ». Ce potentiel de conflictualité est envisagé à travers les enjeux relatifs au champ d’application de la notion de génocide, paradigmatique du jeu contemporain des positions identitaires concurrentes, les unes exigeant réparation, les autres exprimant leur repentance.
Cette réflexion est bâtie à partir de l’Afrique, continent largement exclu de l’économie et de la pensée globalisées, qui est non seulement appréhendée comme terrain d’investigation, mais aussi comme catégorie de sens débordant le cadre de ses définitions géographiques et somatiques (l’Afrique Noire ou subsaharienne) communément admises. Les doctrines dites afrocentristes sont ainsi examinées puisqu’elles participent de la construction de l’Afrique comme concept opérateur de multiples branchements entre des ensembles spatialement et chronologiquement éloignés. Schématiquement, cette pensée procède à une triangulation entre les sociétés contemporaines d’Amérique du Nord et du Sud (en quête d’ancrages généalogiques), l’Afrique subsaharienne précoloniale (pour la pureté supposée de ses cultures avant l’intrusion européenne, censée révéler les traits originaires recherchées par les précédentes), et l’Égypte antique (dont la prestigieuse civilisation est débranchée de son embouchure méditerranéenne pour être réorientée sur ses sources continentales).
Un tel assemblage idéologique fonctionne par réaction à la vision ancienne et encore prégnante de l’Afrique comme figure négative de l’Occident. L’afrocentrisme vise à inverser cette asymétrie afin de régénérer la part damnée (par l’esclavage, la colonisation) de cette dialectique, quitte à s’échouer sur l’écueil de l’essentialisme en revendiquant une spécificité culturelle et cognitive noire. Ces idées peuvent emprunter divers vecteurs : artistiques, savants, politiques, religieux… L’auteur concentre son propos sur leurs fondements exégétiques et prophétiques (spécialement les écrits du missionnaire antillais en Afrique EdwardW. Blyden) avant d’indiquer leurs répercussions contemporaines dans les domaines de l’histoire et de la philosophie. Il refuse de se livrer à une critique positiviste de ces thèses, qui consisterait à entrer dans des débats sur les origines forcément sans issue, pour comprendre la configuration (dans ses impasses et ses ouvertures) d’un « espace partagé d’interlocution » (p. 206).
L’inscription de l’Afrique dans la circulation mondiale des signifiants identitaires ne s’est pas seulement mise en place dans l’écoumène érigé par les États d’Europe depuis la Renaissance, mais aussi par des embranchements plus anciens, notamment avec le monde musulman. Jean-Loup Amselle rappelle que les sociétés africaines, et plus particulièrement celles de l’Ouest qui l’intéressent ici, ont depuis longtemps intégré à leur systèmes de représentation diverses notions véhiculées par l’islam, qu’elles se soient converties ou non à cette religion. Parmi les éléments musulmans qui peuvent être étudiés au travers des réfractions qu’ils ont produites dans différents contextes (techniques de divination, conception d’un dieu unique et transcendant, thèmes et figures mythologiques…), cet ouvrage s’attache à la question de l’écriture en Afrique.
Les usages de systèmes de signes graphiques au sud du Sahara peuvent être interrogés comme inventions vernaculaires ou dérivations de l’alphabet arabe, surtout par les relais maraboutiques. Cet exercice de philologie comparée ne suffit cependant pas à répondre à la conception encore très répandue de l’arriération des sociétés dépourvues d’écriture par rapport aux civilisations lettrées. Le déni d’écriture portant sur l’Afrique a suscité un sentiment de privation éclairé par le « trope du Livre qui parle », allégorie modélisée par le philosophe américain Henry Louis Gates
[3] à partir du récit d’un esclave africain (James Gronnosiaw) observant sur le navire négrier son maître lire et remuer les lèvres en même temps, comme s’il conversait, tandis que le livre ouvert en cachette par l’esclave restait muet à son oreille. Parmi les réactions à ce mutisme de l’écrit, les plus frappantes se situent dans le champ des prophétismes dits scripturaires en ce qu’ils se caractérisent par l’invention d’écritures. Cette appropriation de la « raison graphique » offre à ses détenteurs une ouverture sur la modernité en ce qu’elle permet de convertir leur identité dans un système signifiant universel.
Tout en posant les jalons de son raisonnement, Jean-Loup Amselle s’engage dans l’analyse d’un prophétisme scripturaire ouest-africain d’obédience musulmane, le N’ko. Le fondateur de ce mouvement, Souleymane Kanté (1922-1987), est l’inventeur d’un système d’écriture pour la langue mandingue. Il a composé avec cet alphabet éponyme une Å“uvre éclectique traitant de grammaire, d’histoire, de pharmocopée, de littérature, et proposant la traduction du Coran, des Hadiths et d’ouvrages scientifiques ou pédagogiques occidentaux. Ce vaste corpus n’est que partiellement publié et encore très peu traduit en raison de la suspicion des épigones du mouvement quant à la prédation que pourraient exercer tant les chercheurs occidentaux que les zélateurs d’un islam fondamentaliste. L’invention de l’alphabet n’ko procède explicitement d’une prise à contrepied, par la culture mandingue, de la domination symbolique et politique des langues et des savoirs arabes et européens. Dans le mythe quasi hagiographique de la fondation du N’ko, Souleymane Kanté aurait eu la révélation de ses tables alphabétiques après avoir lu un article d’un journaliste libanais dénigrant les langues africaines empêtrées dans l’oralité et l’agrammaticalité. Ne rejetant ni l’islam ni la science occidentale, la pensée n’ko se sert de l’un et de l’autre afin de mettre les traditions mandingues sur un pied d’égalité.
Ce dessein doit aussi être compris dans le cadre plus large de mouvements de revendications identitaires dans les contextes coloniaux et postcoloniaux. L’écriture n’ko reflète ainsi les graphies latine et arabe, mais aussi différents systèmes scripturaires africains. De même, les traductions ou les emprunts à plusieurs sources de connaissance sont caractéristiques des écrits de Kanté. Faisant « feu de tout bois » (condition de toute pensée originale selon Amselle), ce penseur et ses adeptes visent à la régénération de l’identité mandingue et sa reconnaissance à l’échelle mondiale. Le support écrit lui assure une large diffusion et une conservation fiabilisée de sa mémoire, et permet la reconquête d’une rationalité propre, l’interrogation critique des modèles historiques (la philosophie de l’histoire et du pouvoir selon Kanté est plus spécialement commentée), ou encore l’adaptation des outils informatiques (symboles de la modernité). La conception de ce projet comme processus thérapeutique est confirmée par l’importance à la fois financière et ésotérique de la transmission de recettes de plantes médicinales au sein de cette organisation.
Pour présenter l’insertion de ce mouvement dans le réseau de la mondialisation, l’auteur rend compte de sa recherche itinérante. Dans ses « carnets de terrain », le chercheur expérimenté montre comment il se laisse prendre dans les maillages constitutifs de son objet. Il ne prétend pas décrire exhaustivement toutes ses ramifications, mais seulement en saisir quelques chaînons pertinents. Partant de Bamako où il enquête sur la décentralisation de l’État malien, il est amené à constater la contribution du N’ko à cette réforme politique. Des sympathisants et docteurs du mouvement l’initient alors à cette doctrine. Quelques impairs commis sur ce premier terrain l’incitent à poursuivre ses investigations au Caire, antenne importante du mouvement. Les livres en n’ko y sont imprimés et l’université Al-Azhar est un lieu aussi symbolique qu’effectif de branchement aux modèles arabo-musulmans. L’itinéraire prend fin à Conakry, foyer du mouvement, où se tient annuellement l’assemblée générale de ses instances dirigeantes pour commémorer l’invention de l’alphabet (14 avril 1949).
À travers cette déambulation, Jean-Loup Amselle propose un constat lucide, parfois incisif, des enjeux de l’anthropologie contemporaine. Cette discipline doit se redéfinir sur des terrains éclatés où s’entrecroisent les générations et les réseaux de chercheurs. La restitution de leurs travaux interfère désormais avec tout type d’informations circulant à des échelles intra- et extra-communautaires. Pour ne pas s’y égarer, de nouvelles pistes sont défrichées par ce livre, déroutant par le rythme de ses enchaînements, passionnant pour la même raison.
[*]
À propos de Jean-Loup Amselle,
Branchements. Anthropologie de l’universalité des cultures. Paris, Flammarion, 2001, 265 p.
[1]
Point de vue déjà défendu dans « La globalisation. “Grand partage” ou mauvais cadrage ? »,
L’Homme, 2000, 156 : 207-226.
[2]
Cf. Jean-Loup Amselle,
Logiques métisses. Anthropologie de l’identité en Afrique et ailleurs, Paris, Payot, 1990, et
Vers un multiculturalisme français. L’empire de la coutume, Paris, Aubier, 1996.
[3]
Henry Louis Gates Jr.,
The Signifying Monkey. A Theory of African-American Literary Criticism, New York, Oxford University Press, 1988.