L'Homme
Editions de l’E.H.E.S.S.

I.S.B.N.2713214254
350 pages

p. 181 à 196
doi: en cours

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Études et essais

n° 162 2002/2

2002 L’Homme Études et essais

Le hasina : monnaie, parole, regard

Principe de l’échange et reproduction sociale à Madagascar

Pierre Pacaud Psychanalyste, Université Paris VII-Denis Diderot, Paris
L’article explore, dans une perspective psychanalytique, la notion de hasina – variante malgache du mana associant ou condensant la monnaie rituelle lors de l’ancien rite du « Bain royal », la parole politique, le regard comme instrument de domination politique – et ses prolongements actuels dans les rites d’exhumation des morts et les parcours généalogiques ancestraux lors des alliances, c’est-à-dire dans la reproduction sociale des groupes. La dimension inconsciente du hasina défini comme noyau originaire du pouvoir et éviction de l’omnipotence narcissique viendrait s’actualiser dans les rites en répétant, par sa figuration in situ, le mythe oublié, conférant ainsi une identité collective aux groupes, dont l’ancêtre mort est le pivot.Mots-clés : système cognatique, mana, rites, narcissisme, identité, culpabilité collective, mythe, Madagascar. The notion of hasina – a Malagasy variant of mana associated with the ritual money used during the ancient « Royal Bath » ceremony and with political speech and sight as a means of political domination – is explored from a psychoanalytic perspective. The current forms of this notion are also explored as it appears in rites for exhuming the dead and in ancestral genealogical itineraries during marital alliances, in other words, in the social reproduction of groups. The unconscious dimension of hasina, defined as the original kernel of power and the eviction of narcissistic omnipotence, actualizes rites by repeating, owing to its figuration in situ, the forgotten myth, thus conferring a collective identity on groups, for whom the dead ancestor is the pivot.Keywords : cognate system, mana, rites, narcissism, identity, collective guilt, myth, Malagasy.
La dynamique de la reproduction sociale des groupes dans les systèmes cognatiques ou bilatéraux « pose un problème d’interprétation » à l’anthropologie. La société merina des hautes terres centrales de l’île de Madagascar vient encore l’attester s’agissant des hypothèses anthropologiques opposées et contradictoires formulées à ce sujet. Dans le contexte culturel merina, les représentations collectives font dépendre explicitement le maintien et la reproduction sociale des groupes de la transmission d’une puissance, le hasina ; inversement, toute menace qui plane sur le présent ou le futur des groupes est signifiée et référée par les acteurs à la perte ou à la hantise compulsive de perdre le hasina des ancêtres du groupe, menant à terme à sa disparition.
Cet article se voudrait une modeste contribution à l’exploration de « l’énigme » de la reproduction sociale des groupes qui composent la société merina, dans une perspective psychanalytique. L’approche est latérale, fragmentaire et construite autour de deux axes. Le premier porte sur la notion de mana et sa variante merina, le hasina ; j’y questionne sous forme critique l’opération de réduction à laquelle elle fut soumise par l’anthropologie structuraliste, reprends les hypothèses structuralistes concernant les fameux « processus optatifs » de la reproduction sociale des groupes de population merina, puis tente de mettre au jour leur ressort commun, sous-jacent, en termes de dynamiques d’alliances et de descendance. Le second axe renoue avec la perspective ouverte par l’« Essai sur le don » en restituant la richesse des différentes formes contextuelles du hasina, monétaires, langagières, mythico-rituelles, en vue de les explorer. Une reconstruction psychanalytique articule enfin les deux axes autour de la notion de hasina et lui confère une nouvelle portée sociale qui s’actualise dans des formations rituelles : l’ancien « Bain royal » et les parcours généalogiques effectués encore aujourd’hui dans le cadre des alliances matrimoniales et des exhumations.
 
Le mana et le hau : coquille vide et déguisement indigène ?
 
 
On sait quelle fortune a connu la notion de mana, depuis son exportation par Robert Henry Codrington. Il revient à Marcel Mauss d’en avoir restitué l’universalité à partir de ses variantes culturelles spécifiques. Ainsi :
« À l’autre extrémité de l’aire d’extension des langues malayo-polynésiennes, dans tout Madagascar, le mot de hasina, dont l’étymologie est inconnue, désigne à la fois une qualité de certaines choses, un attribut de certains êtres, animaux et hommes, de la reine en particulier, et les rites que commande cette qualité. La reine était masina, elle avait du hasina, le tribut qu’on lui donnait, le serment qu’on prêtait en son nom étaient des hasina ».
(Mauss 1995 : 106)
Bientôt converti par Claude Lévi-Strauss en « signifiant flottant », pur symbole, le mana va devenir une simple version exotique des termes profanes « truc » ou « machin », dont le dévoilement de sens se réduit à « l’inégalité constitutive du langage, entre signifiant et signifié […] une coquille vide pouvant s’emplir et accepter n’importe quel contenu de sens » (Lévi-Strauss 1995 : 45-50).
Dans la perspective ouverte par l’« Essai sur le don », les trois obligations au principe de l’échange ambivalent entre individus et groupes rivaux, donner-recevoir-rendre, dépendent en dernier ressort de la croyance en une vertu ou puissance, « l’esprit de la chose donnée » ou hau, qui « force les dons à circuler, à être donnés et à être rendus » (Mauss 1995 : 214). Dans la perspective structuraliste, le hau prendra statut d’illusoire raison dernière de l’échange puisqu’il n’en consacre que le déguisement indigène, soit « la forme consciente » et relative :
«…d’une nécessité inconsciente dont la raison est ailleurs […] la réalité sous-jacente à la conception indigène a beaucoup moins de chances de se trouver dans les élaborations conscientes que dans les structures mentales inconscientes qu’on peut atteindre à travers les institutions et mieux encore dans le langage ».
(Lévi-Strauss 1995 : 39)
En d’autres termes, si, dans l’Å“uvre de Marcel Mauss, le mana est à la magie et à la sphère du sacré, dont celle-ci relève, ce que le hau est au principe même de l’échange, ces deux notions vont se trouver éclipsées du registre du sacré selon un processus similaire pour trouver place dans l’ordre profane et se transformer du même coup, en vertu de l’opération que leur fait subir Claude Lévi-Strauss, en simples défroques indigènes de structures mentales inconscientes. L’anthropologie était dès lors conviée à les explorer :
« Avec Lévi-Strauss, la vie sociale devenait un mouvement d’échanges perpétuels par lequel circulaient entre les individus et les groupes, les mots, les biens, les femmes ».
(Godelier 1997 : 29)
 
L’échange des femmes : opérateur de la reproduction sociale ?
 
 
Mais si la parenté est échange (de femmes entre les hommes), le risque n’est-il pas, en accordant à l’alliance le statut d’« opérateur » au fondement de l’échange, d’en exclure la seconde composante, à savoir la descendance ?
Tel sera le modèle heuristique et générique retenu et étendu aux systèmes cognatiques, jusqu’à « l’ensemble des cultures malgaches » (Lévi-Strauss 1984 : 225), où l’énigme du maintien, de la distinction et de la reproduction sociale des groupes semble dès lors se dénouer dans l’échange paradigmatique des femmes entre groupes preneurs et donneurs ou, plus précisément, dans le rapport de forces entre ces groupes respectifs dans l’échange. Se demandant si de tels systèmes sont compatibles avec l’existence de groupes de descendance qui demeureraient distincts au sein de la société globale, Claude Lévi-Strauss y répond par l’affirmative : « c’ est la notion de descendance qui change d’ un type à l’ autre, et leur permet de se transformer » (ibid. : 222).
Donnant raison à Raymond Firth quand il affirme que l’automatisme n’est pas un attribut nécessaire à la descendance, puisque « celle-ci peut avoir un caractère optatif sans que se brouillent ou s’effacent les limites entre les groupes » (ibid.), Lévi-Strauss convoque alors la résidence commune et le droit reconnu à l’exploitation des terres collectives en référence à la notion de « maison », critères qui traduisent cependant des relations instables dans la durée entre les individus et les groupes, illustrées par « la turbulence des initiatives individuelles ». Pour autant, « celle-ci obéit à des contraintes, et emprunte des canaux qui ne relèvent pas de règles ou de structures idéales » (ibid. : 223), tenues pour des « images falsifiées des structures profondes » (ibid.). En bref :
« La force efficiente appartient à des groupes qui poursuivent leur fin propre en fonction de normes qui ne sont pas celles de la société en général, mais de corps intermédiaires qui, dans la société, s’opposent les uns aux autres et rivalisent entre eux ».
(ibid.)
Des « stratégies » sont ainsi élaborées et mises en Å“uvre par des personnes morales représentant les intérêts des groupes,
« …par le mariage, occasion d’un choix entre la race (parentèle) et la terre (voisinage) et, rétrospectivement par les funérailles, c’est-à-dire le droit à la tombe, tout à la fois sol ancestral et chaîne généalogique où, pour s’y trouver réunis, les défunts auxquels on se rattache ont perdu leur individualité propre en tant qu’agnats, cognats, affins ».
(ibid. : 226)
Dans ces sociétés, poursuit Claude Lévi-Strauss,
« …on évitera de confondre la règle de descendance avec la position des groupes de descendance ainsi définis dans une structure d’échange, c’est-à-dire leur position en tant que preneurs ou donneurs de femmes. Comme preneur, un groupe se sert de ses hommes pour renforcer sa position, comme donneur, il se sert de ses femmes, quel que soit le mode de descendance ou de filiation. L’incorporation de l’enfant à l’un des groupes traduit ce rapport de forces ».
(ibid. : 225-226)
En définitive, le maintien et la reproduction sociale des groupes dépendent donc de processus optatifs communs au hapu maori et au foko merina (généralisés hâtivement à « l’ensemble des cultures malgaches »), où l’échange des femmes détient encore le rôle central et où le mort n’occupe plus qu’une simple fonction profane, annexe, de régulation rétroactive d’appartenance, comme s’il était indifférent qu’il s’agisse d’un mort en tant que tel. Du même coup, toute dimension du sacré semble absente, au même titre que la réduction du mana et du hau, respectivement à un simple signifiant sans signifié et à un déguisement indigène, en consacrait déjà l’opération d’exclusion.
 
Mort, interdit et identité
 
 
Dans une recherche consacrée aux exhumations des morts familiaux pratiquées par les Merina, j’ai montré, en premier lieu, comment, en dépit des migrations familiales (exode rural), les terres collectives des groupes familiaux sont maintenues indivises par la force contraignante de la pérennité de la filière des tombeaux familiaux situés sur le berceau territorial et ancestral du groupe (tanindrazana) [1] ; en second lieu, comment les types d’alliances pratiquées par les différents groupes génériques qui composent la société merina s’écartent du modèle formel et global postulé par Claude Lévi-Strauss. En effet, les sept groupes « nobles » (andriana ou piliers) et les quatre grands groupes d’« hommes libre » (hova) privilégient une endogamie entre cousins croisés en vertu de la règle qui veut que l’héritage ne change pas de mains (lova tsy mifindra) [2]. L’endogamie préférentielle reflète donc moins une alternative dualiste et hypothétique entre la parentèle (race) et le voisinage (terre) qu’elle ne relève d’une endogamie familiale préférentielle incluse dans une endogamie de groupe statutaire ; et celle-ci vise à préserver la pureté du hasina du groupe figé dans une hiérarchie statutaire et dépendant de la filière de ses tombeaux collectifs, selon l’adage : vivants, une seule maison ; morts, un seul tombeau ; car on ne mélange pas les ancêtres. Il convient de souligner ici que les types d’alliances pratiquées par ces deux groupes génériques (nobles et hommes libres) se maintiennent malgré les changements massifs de lieux de résidence. À l’opposé, les unions préférentielles du groupe générique des « descendants d’esclaves » (andevo) ne sont ni endogames et encore moins de voisinage, mais exogames : les individus cherchent leur conjoint le plus loin possible afin d’éviter l’inceste dont ils ont la hantise, et d’être pris pour des sorciers (mpamosavy) [3]. Une tendance opposée, plus récente, permet de mettre au jour le ressort sous-jacent et commun à l’ensemble de l’organisation sociale merina, ou modèle « idéal » dominant, puisque des « descendants d’esclaves » recherchent et nouent parfois des alliances endogames entre proches parents, en proportion des acquisitions de terres auxquelles ils procèdent pour y construire des tombeaux, et des exhumations (famadihana) qu’ils multiplient. Ainsi, ce que l’enquête généalogique préalable à toute alliance – à savoir le parcours des ancêtres (mitety razana) comparé par les Merina à l’acte de déterrer un trésor enfoui dans le sol – est aux « nobles » et aux « hommes libres » comme garantie contre le risque incestueux et le danger de division mortelle que chaque union potentielle fait courir au groupe, l’exogamie l’est aux « descendants d’esclaves » [4] privés d’ancêtres. Enfin, le droit d’accès au tombeau est soumis à des règles strictes et à des tractations familiales en liaison avec la hantise du groupe à se diviser, conjointe à celle de perdre le hasina des ancêtres, son hasindrazana, que provoquerait le mélange d’ancêtres « étrangers » comme conséquence post mortem d’une mésalliance statutaire par hypergamie [5]. L’alternative conflictuelle se pose en ces termes : division, affaiblissement et mort du groupe, ou souillure équivalente à terme à sa mort. En définitive, mariage et adoption semblent dépendre du monde des morts et sont soumis par anticipation à la possibilité ou non d’accéder aux tombeaux du groupe, c’est-à-dire aux interdits, valeurs et prestige au fondement desquels se trouve l’ancêtre, et qui sont focalisés dans le principe ancestral du groupe en termes de hantise collective et compulsive de la perte du hasina.
« …l’un des premiers groupes d’êtres avec lesquels les hommes ont dû contracter et qui par définition étaient là pour contracter avec eux, c’étaient avant tout les esprits des morts et les dieux. En effet, ce sont eux qui sont les véritables propriétaires des choses et des biens du monde. C’est avec eux qu’il était le plus nécessaire d’échanger et le plus dangereux de ne pas échanger. Mais inversement, c’était avec eux qu’il était le plus facile et le plus sûr d’échanger ».
(Mauss 1995 : 167)
À Madagascar, les ancêtres sont des dieux sur la terre et le hasina est indissociable des morts et des ancêtres, dont semblent à la fois dépendre et émaner l’interdit, les valeurs, voire le principe de l’échange. Dès lors, il convient d’explorer les différentes occurrences contextuelles du hasina : sémantiques, rituelles, sociales.
 
Le hasina : ses occurrences
 
 
Le terme hasina désigne communément une puissance bénéfique ou dangereuse, ambivalente, une force contagieuse particulière à certains êtres ou choses qui les distingue, les met à part, les définit comme étrangers et dangereux, tels les rois (mpanjaka) et les ancêtres (razana) [6].
Hasina est le nom d’une liliacée (Dracoena reflexa) associée aux sites cultuels et funéraires des ancêtres originaires autochtones (vazimba), les anciens maîtres de la terre qui, selon le mythe, furent tués et vaincus par les conquérants, étrangers d’origine divine (andriana). Il est interdit de couper ces plantes et les feuilles servent aux aspersions rituelles (afana) afin d’annuler les effets de l’inceste (stérilité, maladies, mort). Sont réunies ici l’éviction mythique des anciens maîtres de la terre au fondement du pacte social (fenitra) – c’est-à-dire le meurtre originaire ancestral, auquel succédera le pacte social sous la forme d’une alliance entre autochtones (cadets) et étrangers (aînés) dans un renversement hiérarchique aînés-cadets –, et une défense conjuratoire contre l’inceste individuel, effectif ou non [7]. Le hasina associe donc deux représentations solidaires : le meurtre originaire constitutif du lien social, et l’inceste.
On retrouve aussi le hasina dans le contexte rituel de la danse, appelée écriture sacrée, et exécutée par les enfants royaux lors des circoncisions collectives septennales ; la danse consistait à piétiner la terre pour forcer le hasina à entrer et à rendre les jeunes circoncis puissants, virils (mahery). L’acte de piétiner la terre consacre la violence potentielle de l’appropriation collective du hasina par les jeunes circoncis royaux, associée à la sexualité et à la fécondité dans l’acte rituel sacré [8].
Aujourd’hui, lors des rites d’exhumation des morts familiaux, les femmes miment parfois le coït sur des nattes qu’elles se disputent violemment et sur lesquelles ont été déposés les os des ancêtres, pour s’approprier leur hasina et la fécondité espérée. Relevons, ici encore, la dimension d’agression associée à la fois aux ancêtres comme garants de la fécondité par magie contagieuse, et à la sexualité. Si les morts et les ancêtres sont sacrés (masina) et puissants, les tombeaux ont longtemps servi de coffres forts : les morts étaient ceints d’argent mâle (vola) et entourés de richesse. Le « prestige » s’est ensuite en partie transféré sur les tombeaux familiaux, monumentaux – le tombeau est richesse visible (haren kita fasana) [9].
Le hasina désignait également les monnaies (piastres entières) non coupées (vola tsy vaky), distinctes des monnaies coupées utilisées dans les échanges quotidiens [10]. Rituellement offertes au souverain lors du rite du « Bain royal » (pratiqué jusqu’à la fin du xixe siècle), les piastres entières servaient à fabriquer les pirogues d’argent, cercueils des souverains merina. Ces pièces consacrées (hasina) portaient des noms qui n’ont guère retenu l’attention des chercheurs. Elles se nommaient personnage debout (tsangan’ olona), la crépue (ngita), les mains du soleil (tanamasoandro). Le premier terme, tsangana, désigne l’érection de pierres substitutives ou commémoratives de morts oubliés, perdus ou digérés, connotant l’idée d’une sortie brusque de terre d’où irradie une puissance [11]. La crépue est le nom de l’ancêtre (vazimba) maternelle originaire, Rangita. Enfin, tanamasoandro signifie les mains de l’Å“il du jour, c’est-à-dire les rayons de l’astre solaire dont la puissance est associée (par condensation) au thème récurrent du regard pénétrant comme instrument de domination politique lié à la fécondité et à la puissance virile. Ces traits – regard pénétrant, domination par le regard, fécondité, puissance virile, pouvoir –, communs à de nombreuses cultures, et que résume finalement la puissance du soleil, sont également associés à la puissance des taureaux, aux ancêtres originaires vazimba et aux souverains [12]. Ainsi, le hasina, en ses occurrences végétale, monétaire, magico-rituelle et par sa polysémie, relève systématiquement d’une puissance fécondante qui émane des morts et des ancêtres, et dont l’appropriation se produit par le canal de la violence rituelle, connotant toujours une transgression collective.
Don et contre don : prix du souffle et aspersion royale
Lors du rite collectif du « Bain royal », le prix de la vie ou du souffle (vidin’aina) [13] consistait en don monétaire offert par tous au souverain [14]. La somme était versée à titre commémoratif et en échange de l’exemption d’une peine, attestant à la fois le caractère contraignant (dette) et libératoire du don lié à une culpabilité collective issue d’un crime commun. Le don s’effectuait au titre du jour soumis à rachat, ou jour que l’on peut racheter, ou « soleil soumis à rachat ». L’expression se rapporte au valabe, inondation par l’eau des digues séparant les rizières, métaphore de la levée rituelle temporaire de tous les interdits sexuels (inceste, relations entre « étrangers » statutaires). Ce moment, appelé aussi jour sans mort (andro tsy maty), au sens de jour exempt de sanctions pénales, signifie plus littéralement « soleil qui ne meurt pas ». Il commençait au milieu de la nuit et durait jusqu’à la suivante, figurant conjointement la « mort du soleil » et l’irruption du retour de la réalisation collective d’un désir de désordre sexuel (inceste) et social (violences), soit l’actualisation régressive du chaos ou retour à un état antérieur au fait humain social. L’inceste et la violence collectives, la nuit qui les autorisent doivent être appréhendés solidairement, selon l’expression consacrée masquage du soleil, au sens de « se soustraire au regard omnipotent de l’Å“il du jour ». Si le hasina (plante), associé au meurtre originaire mythique dont est issu le pacte social [15], annule les effets de l’inceste individuel par aspersion buccale rituelle, l’aspersion royale en échange du prix du souffle en figurait la version rituelle collective. Consécutivement au don monétaire, pour prix du souffle le souverain crachait l’eau sacrée sur ses sujets. Le don monétaire autorise ainsi la levée royale des effets de l’inceste collectif consécutif à la mort du soleil et à l’anomie rituelle, autrement dit la dissolution de la culpabilité collective actualisée par la répétition rituelle et commémorative de l’inceste et du meurtre. Plus encore, la disparition et la réapparition rituelle du souverain derrière un rideau rouge figure et incarne le masquage du soleil, et figure et occulte dans le même temps sa mort et sa réincarnation par déplacement substitutif : le désir régicide commun, la mort du souverain et le retour de la toute-puissance royale magnifiée, telle le soleil. Car, dans le contexte merina, si la mort est toujours signifiée comme une défaite, elle n’est jamais naturelle ou due au hasard, mais renvoie au meurtre en tant que désir de meurtre [16].
Le jour du réveil : le don de hasina monétaire et le sacrifice des volavita
Aux dons évoqués succédait le don de hasina monétaire sous forme de piastres entières remises par les représentants des groupes au souverain, suivi de l’hécatombe des taureaux volavita offerts à tous par le souverain érigé sur la pierre sacrée le jour du réveil [17]. Le don du hasina monétaire et sa monopolisation par le souverain cimente l’union du groupe, comme l’indique l’étymologie des piastres entières, vola tsy vaky [18]. Celles-ci cristallisent hic et nunc le rassemblement des sujets et du souverain, l’union de tous retrouvée, l’union indéfectible du souverain et du peuple. Le hasina monétaire représente ainsi l’énergie de liaison qui porte les vivants à s’assembler et à se maintenir unis, la source de cohésion de la communauté rétablie postérieurement à la mise en acte de l’inceste et du meurtre collectifs, l’actualisation du triomphe sur toute menace de division, de dissolution ou de mort sociale du socius, figurée précédemment, in situ, dans l’anomie rituelle collective.
« La richesse est censée être l’effet du mana, le mot de mana désigne même l’argent. Il est cette force qui fait la valeur des choses et des gens : valeur magique, religieuse et sociale ».
(Mauss 1995 : 102)
Dans Les Euménides d’Eschyle, écrit Louis Gernet à propos de l’articulation entre le phénomène de l’agalma et la notion de valeur dans la Grèce antique, « le terme d’agalma désigne le rassemblement des villages en communautés » (Kaufmann 1985 : 251). Le hasina monétaire représente une version singulière
« …de l’éclat de cette puissance d’union […] En bref, la fascination inhérente à l’agalma (valeur, brillance) marque le point d’insertion de cette puissance dans l’ordre profane des échanges, où elle viendra finalement à s’exprimer sous les espèces de la valeur monétaire et sous forme de thésaurisation ».
(ibid. : 252)
La fascination opère ici comme conjonction entre divers pouvoirs qualifiés de magiques, réunis et condensés dans le rite. Mais quels sont-ils ? En premier lieu, le pouvoir contraignant du don, sous forme du prix du souffle et du hasina monétaire, qui se conjugue au talisman de souveraineté en référence à l’origine généalogique mythique que rappellent les noms des pièces de monnaie (Rangita, le soleil, personnages debout), et le « Bain royal » accompagné de la récitation de blasons et de formules magiques [19]. En second lieu, la vertu de la richesse détruite, puisqu’au don de hasina monétaire fait par les groupes au souverain succède l’hécatombe (du taom bidina) qui réunit, le jour du bain, l’aspersion royale et le sacrifice des taureaux volavita après la distribution du jaka [20] consommé par tous au même moment. La brillance focalisée dans le hasina monétaire conjugue les pouvoirs magiques mis en Å“uvre par le canal du rite et couronne le rassemblement en un tout, l’union en communauté, c’est-à-dire le pacte social. Mais le prix du souffle et le hasina monétaire excèdent la simple et superficielle expression juridique et rituelle du contrat communautaire : ils représentent l’actualisation du pacte qui lie et rassemble la communauté et la lie au souverain (fanjakana) ; ils précipitent la liaison substitutive d’une forme d’agrégation (et la dissolution de la culpabilité collective où le geste royal équivaut à une parole prenant valeur d’acte de cette dissolution) [21]. La puissance d’illusion qui s’y attache réside dans la capacité d’illusion du rite figurée par les piastres entières, dont le nom générique (hasina vola tsy vaky) condense le sacré, l’argent et la parole royale, soit l’unité indéfectible retrouvée en la personne du souverain maître du souffle, maître de la viande rituelle (jaka) et, nous allons le voir, de la parole.
Le hasina de la parole : une puissance fascinante
Si le hasina monétaire cristallise le rayonnement du pacte communautaire, s’il condense la brillance et la puissance de l’union, il porte aussi la trace d’un opérateur d’union convertie en parole de soumission, d’une parole analogue au serment ou au pacte à la source du symbolon des Grecs. Le nom générique des pièces entières (vola tsy vaky) conserve l’empreinte de la valeur et de la puissance d’une parole partiellement restituable. En effet, vola(na) désigne l’argent et la parole, l’acte d’énonciation du serment ; et le vola hazo aurait tenu lieu de hasina, en offrande votive, antérieurement à sa forme monétaire historique substitutive. Or, le vola hazo signifiait parole engagée, serment, prière exaucée, désir réalisé et monnaie de bois percée [22]. La trace en subsiste encore, condensée, diffractée et redoublée, dans le nom, volavita, attribué aux taureaux de sacrifice choisis pour leur tache ronde et blanche sur le front, figurant la marque du hasina monétaire ; volavita signifie « argent mort » et parole accomplie. Le terme tandro désigne lui aussi la parole, le préfixe T signifiant la direction et le temps de l’origine (nord-est), et andro, la lumière du jour, métaphore du soleil ; tandro désigne initialement une parole solaire, rayonnante, fécondante, comme dans le délire paranoïaque du président Schreber (Freud 1985b : 263-264). Enfin, zaka désigne « une parole qui manifeste au grand jour des intentions et des désirs correspondant à des ordres ». Ce terme correspond à l’exercice de la parole en relation avec le pouvoir. Mizaka signifie parler, au sens de satisfaire ses désirs, et porter un fardeau, marquant le lien indissoluble entre la parole et l’angoisse de conscience, matrice des interdits. J’ai suggéré ailleurs, à partir de l’homophonie entre les deux termes, un lien d’identité entre jaka, la viande rituelle, sacrée, consommée au moment du « Bain royal », et zaka comme parole toute-puissante [23]. Jaka, selon l’expression consacrée, signifie littéralement : ce n’est pas une nourriture qui peut rassasier mais une chair qui entretient l’alliance. Un même étymon désigne donc une parole au pouvoir fascinant monopolisée par la figure du souverain (mpanjaka), et la viande rituelle consommée en commun et actualisant l’union du groupe, analogon du don de hasina monétaire. Le hasina est ainsi une Weltanschauung, une vision du monde,
« …tout à la fois le fondement d’une cosmologie et celui d’un idéal politique, et même de la pensée malgache […] cet idéal politique est celui du fanjakana : rendre effectif le hasina royal et resserrer les liens qui unit le peuple au souverain ».
(Délivré 1975 : 140)
Comment ?
« Les personnes sont dotées de hasina dans la mesure où elles sont à même de modifier la situation des autres, soit par leur bouche, soit par leurs mains » ; « tout se passe comme si la parole royale recréait le monde…».
(ibid. : 143 et 156)
Paraphrasant Marcel Mauss, nous dirons que les divers hasina ne sont qu’une seule et même force. Et que « cette force trouve sa cause par excellence dans la voix […] Quant à la vertu magique des choses, elle tient à leur nom» (Mauss 1995 : 107).
En d’autres termes, le personnage du souverain monopolise un pouvoir fascinant dans l’exercice exclusif d’une parole toute-puissante.
Du blason de la circoncision à l’usurpation du langage
Or, les énonciations magiques, la puissance exécutoire qu’elles recèlent se donnent encore à entendre dans le blason (tsitsika) de la circoncision, vestige de la magie des mots possédant les caractéristiques de la réunion que consacre le mot jaka en sa polysémie. En somme, il s’agit d’une parole magique, imprécations ou bénédictions récitées pendant la circoncision, scansion rythmée et hypnotique d’une parole issue des mutations successives d’un blason antérieurement récité ou chanté pendant les ordalies, correspondant à la description, à l’énumération, à l’examen détaillé des différentes parties d’un être humain ou d’un animal, jusqu’à la plus minuscule d’entre elles. Il s’agissait d’une mise en pièces, d’une dissection langagière, l’action de fendre le soleil (famakian tsova) pouvant durer plusieurs heures [24]. Le blason commençait par l’acte consistant à fendre la victime, se poursuivait par son débitage en morceaux et s’achevait après la perception du premier rayon de soleil ou mains de l’Å“il du jour (tanamasoandro) qui venait à la toucher et s’emparer ainsi de son âme [25]. Si certains ont pu y voir la survivance d’un ancien culte solaire, on retiendra la conjonction, restituée dans les termes désignant la parole, d’une parole solaire, magique, meurtrière, et d’un pouvoir fascinant redoublant une mise en pièces ordalique. Le blason du tsitsika réunit les deux aspects : mettre en pièces, trancher, séparer, et une parole qui réunit, crée le monde, une assomption triomphante. Le noyau originaire d’une telle parole peut maintenant être mis au jour dans les termes freudiens : l’action à distance qui, en sa forme duelle élémentaire, renvoie à l’échange des pensées. La pensée entendue ici comme connotation de cette capacité magique de l’action à distance. Le blason de la circoncision, scorie substitutive et ordalique de la genèse de la parole sociale et politique (zaka), correspond ainsi à l’hypothèse freudienne du narcissisme du langage à son origine :
« …chez nos enfants, parmi les adultes chez les névrosés, nous trouvons, aussi bien que chez les peuples primitifs, le phénomène psychique que nous appelons la croyance en la toute-puissance des pensées. À note jugement, il s’agit d’une surestimation de l’influence que nos actes psychiques, ici nos actes intellectuels, peuvent exercer sur le changement du monde extérieur en le modifiant […]. Toute magie des mots appartient au même ordre d’idées et à la conviction qu’un pouvoir est lié à la connaissance et à l’énonciation d’un nom. Nous faisons l’hypothèse que la toute-puissance des pensées fut l’expression de l’orgueil qu’inspira à l’humanité le développement de la langue qui eut pour conséquence une si extraordinaire stimulation des activités intellectuelles. Le royaume nouveau de l’intellectualité s’ouvrit, où dominèrent les représentations, les remémorations et les raisonnements, par opposition à l’activité psychique subalterne qui avait pour contenu les perceptions immédiates des organes sensoriels ».
(Freud 1947 : 212)
Le langage est une puissance, et par la parole le souverain recrée le monde tel un Dieu tout-puissant, figure substitutive du soleil. Et s’il est une puissance,
« …son acquisition doit être ressentie comme une usurpation ; et si celle-ci est collective, comme un partage entre les membres du groupe de la substance même de son possesseur initial, s’effectuant en outre par dévoration dans le style cannibalique primitif naturel à l’assimilation d’une puissance ».
(Kaufmann 1985 : 252)
Telle est précisément l’hypothèse que l’étymon jaka-zaka prête à ranimer : jaka désigne la substance de la victime substitutive, dont l’incorporation collective soude l’union du groupe pendant le rite annuel du « Bain royal » ; zaka en est le versant langagier, parole analogue à l’investissement narcissique du langage à son origine, succédant à l’éviction de l’omnipotence narcissique, la toute-puissance de la pensée et la magie accordée aux mots. Cette parole, le hasina monétaire en conserve la trace (comme vola tsy vaky : pièces entières et parole omnipotente) sous son aspect solennel de serment cautionné par la puissance originaire. Et le hasina de la parole irradie, depuis la figure du souverain étranger, Roi divin et réincarnation de l’omnipotent déchu, dans le zaka royal par l’exercice du discours auquel on ne peut répondre, ayant valeur de volonté immédiatement exécutoire.
 
Le meurtre de l’identique, figure infantile du père archaïque
 
 
La viande rituelle (jaka) scelle en un acte commensal collectif le pacte communautaire fondé sur le meurtre originaire des autochtones, vazimba. Les taureaux (volavita) condensent par leur nom polysémique – parole accomplie (au sens du désir exaucé) et « argent mort » – à la fois le meurtre originaire, la puissance d’union et la vertu de la richesse détruite. Les taureaux représentent encore, par la marque frontale figurée in situ, la puissance d’éblouissement du soleil tout comme l’âme de la victime substitutive inaugurant un ultra-monde. Le regard pénétrant, instrument de domination politique associé à la puissance fécondante des taureaux, est un caractère constant du pouvoir par association au soleil (Å“il du jour), puissance totalisatrice et regard omnipotent. L’astre solaire résume finalement la fonction de monopole inhérente à la puissance du hasina. Aussi bien, la Weltanschauung figurée sous une forme diffractée dans le rite peut-elle être rapprochée d’une formation délirante individuelle. Seul à pouvoir regarder le soleil en face sans risquer d’être ébloui ou aveuglé (à la différence du chamane), on se souvient que le président Schreber conférait aux « rayons divins » du soleil un pouvoir fécondant. Sans reprendre le contenu du délire de Schreber, il nous suffira de noter qu’il présente des caractéristiques identiques à celles des figurations (au sens de Darstellung) et représentations rituelles précédemment mises au jour. Plus essentiel, l’analyse du délire permet de restituer son noyau de « vérité historique » par les voies régressives de sa genèse. Le clivage du Moi, la dislocation des personnes psychiques que la production délirante a pour fonction défensive de colmater permet d’accéder, par voie régrédiente et sous un aspect déformé (en négatif), aux différentes phases successives des rapports de sociabilité menant à la constitution de l’altérité. En d’autres termes, l’analyse du délire de Schreber par Freud restitue dans le soleil et le dieu de Schreber la figure infantile et narcissique du père archaïque, l’Urvater. Pour autant, l’assurance d’une telle similitude autorise-t-elle à transposer les contenus psychiques individuels évoqués à une formation culturelle collective, voire à une conception du monde singulière ? La puissance du hasina renvoie-t-elle, en son fondement, à la figure infantile du père archaïque ?
Dieu-soleil, Dieu-père
Le terme malgache qui désigne le soleil, masoandro, correspond à une dénomination récente. Matsangary serait le nom antérieur (austronésien) du soleil. Et matsangary signifierait conjointement « Soleil et Père ». Le terme zanahary, qui désigne Dieu, signifiait autrefois Dieu-Soleil. Or, l’étymon de zana (razana = ancêtres), yang, est le même que dans zanahary ; en bref, on retiendra qu’un même étymon associe les représentations Soleil, Père, Dieu [26]. Ce que le délire restitue comme production psychique individuelle sous la forme d’une construction délirante et régressive, le contexte culturel en conserve la trace sédimentée, déformée et censurée dans une formation culturelle collective. Dans les deux cas, la figure du père archaïque résumée dans la puissance d’éblouissement du soleil exprime l’essence ou le noyau de monopole du hasina : le narcissisme absolu originaire. Dès lors, les pièces entières (vola tsy vaky) du hasina monétaire consacrent sous forme diffractée la dissolution de la culpabilité collective consécutive à l’éviction de l’omnipotent et à la socialisation entre les membres du groupe du narcissique, à savoir l’appropriation conjointe des signaux langagiers collectivement usurpés et le réinvestissement collectif de son image en un ultra-monde, lieu de reconstitution de la victime sacralisée, personnifiée in situ par la figure historique du « Roi divin » (mpanjaka). L’omnipotent évincé s’actualise encore, réfracté, dans le rite en l’espèce générique et substitutive des taureaux (volavita), comme totem : mort en tant qu’objet de haine, survivant à travers son existence abolie en tant qu’objet d’amour impossible, craint en tant que foyer de représailles. L’angoisse de conscience et la crainte des représailles (tsiny) ne sont-elles pas comparées à la ruade du taureau ?
Parler (mizaka), n’est ce pas aussi porter un fardeau ?
Du meurtre de l’identique à la reproduction sociale
La puissance du hasina, nous la retrouvons actualisée dans l’énonciation familiale des généalogies sur le modèle du blason de la circoncision (tsitsika) : la nomination un à un des ancêtres, ultérieurement rassemblés dans un unique linceul, constituant le principe ancestral du groupe, son narcissisme. Le parcours généalogique langagier est comparé à l’acte de déterrer un trésor enfoui dans le sol, conférant à chacun son identité intergénérationnelle en continuité avec l’ancêtre originaire, et des attributs ou privilèges communs aux membres du groupe ancestral. Et ce parcours des ancêtres se produit à chaque enquête généalogique en vue d’une alliance, afin d’éviter l’inceste et de préserver le hasina du groupe, sa puissance et son prestige. Quant à la prise de parole, elle actualise l’usurpation d’un pouvoir, puisque les discours rituels sont toujours précédés du procédé langagier associant des formules dénégatives (portant sur des désirs sexuels et agressifs, transgressifs) à des expressions de repentir portant sur l’acte même de prise de parole (fialantsiny) ; le procédé langagier rituel réalise en un même acte l’interdit et sa transgression. Et si la prise de parole est réservée exclusivement et par tradition aux aînés, c’est bien toujours un aîné qui se saisit de la parole, mais en tant que cadet rituel, représentant du groupe des vivants et tenant lieu d’idéal du Moi, héritier de la toute-puissance paternelle, par opposition aux aînés par excellence : les morts et les ancêtres.
*
Dans le cadre de la cure, Freud souligne que ce que le patient ne se remémore pas, il le traduira en actes répétés dans le transfert (1985 : 108). Et,
« …si, par la suite, le transfert devient hostile ou excessif et qu’il exige, par cela même, le refoulement, le souvenir fait aussitôt place à la mise en acte. Nous observons bientôt que le transfert n’est lui-même qu’un fragment de répétition et que la répétition est le transfert d’un passé oublié ».
(ibid.)
Dans les deux cas : « déterminer l’état originel relève toujours de la construction » (Freud 1993 : 227). Ce que les groupes répètent dans les figurations rituelles collectives, enquêtes généalogiques et exhumations, en vue de leur maintien et de leur reproduction sociale, ne serait-ce pas l’oubli du mythe ?
L’ancien rite du « Bain royal » était à la communauté entière ce que le parcours généalogique des ancêtres et les exhumations sont aux groupes familiaux ancestraux. Mais si l’oubli du mythe de l’éviction de l’omnipotence narcissique cristallisée dans le hasina du groupe, c’est-à-dire le meurtre de l’identique et l’assomption de l’identité collective, vient à se répéter rituellement, c’est bien en vertu de la hantise compulsive de la perte inéluctable du hasina, hantise dischronique d’un malheur à venir condamnant le groupe à la répétition pour préserver son identité narcissique collective et les ancêtres idéalisés, ces dieux sur la terre.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  —, 1999 « Le nom ne pourrit pas », f.a. Revue semestrielle, 7 : Les morts. Paris, Éditions Autrement : 119-138.
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·  Van Gennep, Arnold, 1904 Tabou et totémisme à Madagascar : étude descriptive et théorique. Paris, Ernest Leroux, Éditeur.
 
NOTES
 
[1]Pacaud 1998. Les Merina sont installés sur les hautes terres centrales de l’île de Madagascar. Merina signifie « ceux qui sont revenus, ceux qui dominent ». Les termes et citations en italique correspondent à la traduction contextuelle littérale ou en vigueur ; lorsque ils sont en italique et entre guillemets, ils correspondent à ma traduction.
[2]La règle du kibo tsy omby, ou un ventre qui ne suffit pas à en contenir deux interdit les mariages entre cousins parallèles, incestueux puisque enfants de deux sÅ“urs, ils sortent du même ventre ; cf. Pacaud 2000 : 111-128.
[3]Cf. Pacaud 2001 : 61-79. L’esclavage a été aboli en 1897. Historiquement, il procédait de razzias, guerres, sanctions pour dettes insolvables, vols d’ancêtres et de généalogies. Les andevo sont souvent métayers des « nobles » (andriana) et des « hommes libres » (hova), ou leurs domestiques à la ville. Les familles de descendants d’esclaves sont fréquemment monoparentales ; la famille étendue (fianakaviana) s’y confond avec la cellule familiale (onkohona) du fait de la privation de souche ancestrale (firazana). Il suffit d’interroger quelques sujets pour se rendre compte que l’exogamie répond autant à une représentation psychique collective et individuelle insoutenable (du risque incestueux) qu’à une règle d’alliance positive.
[4]La construction de généalogies fictives et d’ancêtres prestigieux idéalisés constitue une solution individuelle récurrente chez les descendants d’esclaves, comparable au « roman familial » du névrosé.
[5]À Ambohitromby, berceau territorial des nobles du groupe des Andrianamboninolona (du nom de l’ancêtre éponyme qui a donné son nom aux descendants), un conflit actuel oppose deux branches d’un lignage au sujet l’accès futur d’une femme (andevo) au tombeau de son mari défunt (andriana). Leurs enfants veulent son accès au tombeau alors que ceux du frère du père s’y opposent ; ils perdraient leur hasina, la souillure rejaillirait sur tous les descendants du fait de la transgression des coutumes ancestrales (fomba).
[6]Son étymologie proviendrait du radical indonésien asi : honneur, vénération, faveur ; ou du proto-malais asing : seul, distinct, séparé, étranger. Hasina signifie force, puissance, vertu, efficacité, sacré, hors du commun.
[7]Il convient de préciser que le pacte social (fenitra), antérieurement union indéfectible entre le souverain et le peuple, était rendu par l’expression madrakizay alao valo, dont la traduction pourrait être « le repentir est éternel ».
[8]En piétinant la terre, les jeunes circoncis royaux sont comparables aux taureaux ; le piétinement de la terre figure un acte sexuel transgressif ; dans ce contexte culturel, l’acte sexuel est comparé à un combat.
[9]Deux mots signifient trésor : tahiry et rakibola (de raki, accumulation, et vola, argent) ; vola(na) signifie parole, argent (monnaie). Ainsi, rakibola signifie trésor et dictionnaire, ou « trésor langagier » ; et le parcours oral de la généalogie est comparée à l’acte de déterrer un trésor (rakibola) enfoui dans le sol. Les vols d’ossements sont périodiquement récurrents dans les régions « à sorciers » et dénoncés par la presse ; leur usage reste énigmatique, bien que des rumeurs ou formations mythiques soupçonnent des étrangers de les voler.
[10]Les premières monnaies d’argent utilisées étaient des piastres espagnoles et mexicaines (27 grammes). D’après LouisMolet (1979), elles étaient les seules acceptées au palais ; plus tard, les pièces françaises (moins lourdes) furent utilisées par les souverains lors des cérémonies rituelles. Les monnaies étaient coupées, divisées, pour servir aux échanges économiques, alors que le gage d’allégeance et de soumission au souverain consistait toujours en don monétaire de hasina (pièces entières), à l’exception du vidin’aina ou « prix du souffle » (voir plus loin). Les historiens divergent entre eux sur le fait de savoir si les pièces entières données au cours des rites étaient ensuite définitivement soustraites aux échanges économiques profanes. Elles ont longtemps servi à construire les pirogues d’argent dans lesquelles les souverains étaient inhumés, ou étaient mises dans la bouche des morts. Antérieurement à l’introduction des monnaies d’argent, les monnaies utilisées dans les cérémonies rituelles auraient consisté en vola hazo (litt : « argent poteau »), monnaies de bois percées servant aux offrandes votives et possédant un caractère sacré (voir plus loin).
[11]On y verra un lien avec la puissance virile (érection potentielle) des jeunes circoncis, consécutive au contact violent des pieds avec la terre.
[12]Les bÅ“ufs sont associés à la richesse (harena), et pendant le Bain royal on exorcisait la lune (volana, lune et argent) par des jets de bouses de peur que le jour ne soit trop puissant. Bouse de bovin, c’est excrément de richesse, dit un proverbe. Mahery maso signifie avoir d’abondantes semences et avoir un puissant regard ; l’expression y associe les taureaux aux souverains. Mamono maso signifie rendre stérile et aveugler. Nous retrouvons là un thème universel : Œdipe roi, parricide et incestueux, se crève les yeux pour se punir de son double crime, sa lignée sera stérile et connaîtra un destin funeste.
[13]Le « Bain royal » (Fandroana) se déroulait chaque année en alahamady, premier mois lunaire (temps du début), situé au nord-est (joro firarazana) ; joro signifie qu’on met debout, qu’on dresse ; firarazana signifie lignée ; le signifiant fira connote l’éclat, la brillance ; razana désigne les ancêtres. Le vidin’aina (prix du souffle) correspond à 1/720e de piastre ; il équivaut (symboliquement) au poids d’un grain de riz ; encore nommé variraïventy (la substance une du riz), il dénote à la fois l’unité de mesure et la suprématie des andriana ou fotsy (blancs) par opposition symbolique aux mainty (noirs) qui se nourrissent de racines (manioc).
[14]Le rite commençait avec le sacrifice d’un coq rouge par le souverain qui prononçait la phrase rituelle suivante : Que ce que nous allons faire ne nous apporte pas le malheur ; que je sois sacré.
[15]Le pacte social (fenitra) est associé à l’expression polysémique mandrakizay alao valo, de mandrakizay : éternellement ; alao : enlèvement ; et valo : (le chiffre) huit, repentir. L’expression peut être traduite par « le repentir est éternel ou l’éternel enlèvement du repentir ».
[16]Ainsi, à chaque décès royal, la population était soumise à l’ordalie pour trouver les coupables.
[17]Pendant toute la durée du rite du « Bain royal », le hasina était offert trois fois au souverain : lors de la proclamation des prescriptions rituelles du rite ; par les représentants des lignages après les ablutions royales quand il montait à nouveau sur le trône ; enfin, au moment où il présidait aux sacrifices des taureaux sur la pierre sacrée.
[18]Vola signifie parole et argent ; vaky : coupé, cassé ; et volatsyvaky : argent non coupé.
[19]L’eau des ablutions royales était prélevée dans le lac, nommé récit sacré, qui est tenu pour être le lieu d’inhumation mythique de Rangita, l’ancêtre maternelle originaire, vazimba (maîtres de la terre).
[20]L’expression taom bidina est énigmatique et le sens antérieur en a été perdu ; tao est l’action de fabriquer et (vidy) bidim, le prix, la valeur. Le mot jaka désigne la viande d’alliance conservée d’une année sur l’autre et symbolisant la continuité depuis l’origine. Le jaka était conservé dans des paniers accrochés dans le coin des ancêtres situé au nord-est (jorofirarazana) à l’intérieur de la maison. Une partie de la viande des taureaux sacrifiés était ajoutée au jaka restant en vue du rite de l’année suivante. Le jaka désigne également, par allusion, le sperme.
[21]Le souverain est père et mère (rayamandreny), autorité suprême idéalisée ; il condense un fantasme rétroactif d’unité narcissique, il est la figure de l’Un, réunissant par le rite, et sous forme monétaire, Rangita et le soleil, qu’il personnifie hic et nunc.
[22]Vola hazo, litt. « argent poteau ; parole poteau ». Le hazo est un mât ou un poteau érigé, commémoratif ou consécutif d’un serment prononcé ; il figure une puissance (de parole) érigée, en relation avec l’au-delà.
[23]Tanjaka signifie force, puissance, nudité ; fanjakan signifie pouvoir et, par extension, l’État.
[24]Mamaky signifie casser ; tsistsika proviendrait de jiry qui désignait autrefois le son produit par le pincement d’une corde d’instrument ; aujourd’hui, tsitsika veut dire malédiction.
[25]Rappelons que tanamasoandro est le nom d’une des pièces entières du hasina monétaire, ou vola tsy vaky.
[26]Le mot àry signifie créé, né, et désigne les biens accumulés.
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