2002
L’Homme
À propos
Argent moderne et monnaies traditionnelles en Mélanésie
[*]
Denis Monnerie
Université Marc Bloch, Département d’ethnologie, Strasbourg
Onze auteurs, presque tous anglo-saxons, nous offrent ce livre riche et stimulant sur un sujet d’une importance capitale : l’introduction en Mélanésie des monnaies étatiques modernes – que je nommerai ici argent – et leurs interactions avec les monnaies et systèmes d’échanges locaux. Au centre de ce projet : les échanges et l’acculturation dans une Mélanésie circonscrite à la Papouasie Nouvelle-Guinée et, pour un cas, aux Salomon. On peut regretter l’absence d’une bonne part de la Mélanésie « insulaire » – Fidji, Nouvelle-Calédonie, Vanuatu – qui, dans ce domaine comme dans d’autres, est tout aussi diverse et passionnante. Le sujet semble d’ailleurs inépuisable, et même dans le présent ouvrage la variété des matériaux – et des approches – tend à dominer toute autre impression. Point commun à l’ensemble de ces travaux : la volonté des anthropologues de proposer une analyse originale non seulement des monnaies et des échanges mais aussi de l’argent, qui constitue une alternative à celles des économistes. Pour ces derniers, les monnaies du type de celles de la Mélanésie relèveraient de formes plus ou moins sophistiquées du troc. L’argent, développement du troc, serait – en particulier en raison de son universalité – la forme la plus avancée de moyen d’échange, aboutissement nécessaire, quasi logique et unique, d’un progrès universel. Les choses, bien entendu ne sont pas aussi simples et tranchées, l’ethnographie est là pour le rappeler.
À partir d’études de terrain d’une qualité remarquable – souvent poursuivies sur le long terme –, la réflexion anthropologique développée ici privilégie l’étude des rapports entre argent et monnaies mélanésiennes dans leurs contrastes et leurs interactions, ainsi que dans leurs traits communs. Ces lignes de recherche fondent les interrogations théoriques majeures de l’ouvrage. David Akin et Joel Robbins signent une substantielle introduction qui non seulement contribue à mettre en valeur les thèmes de réflexion principaux, mais lance des propositions suscitant des commentaires croisés de la plupart des auteurs. Leur travail de coordination fait de ce livre un véritable forum de discussion pour les anthropologues qui dialoguent d’un article à l’autre. Une telle réussite éditoriale est trop rare pour ne pas être saluée, alors même que de nombreux ouvrages collectifs restent de simples collections d’articles.
Selon David Akin et Joel Robbins, « l’aspect le plus frappant de l’introduction de l’argent dans les sociétés de Mélanésie […] est que si les Mélanésiens ont accueilli l’argent à bras ouverts, dans de nombreux cas il n’a pas remplacé les monnaies traditionnelles qui existaient dans la plus grande partie de la région » (p. 1). En effet, l’argent est l’instrument privilégié de cette configuration unique qu’est l’économie moderne, où il « peut être échangé contre n’importe quoi dans n’importe quel sorte d’échange entre personnes qui, entre elles, ont n’importe quelle sorte de relation » (p. 12), et c’est précisément ce que refusent la plupart des sociétés de Mélanésie qui, afin de maintenir des distinctions entre des relations sociales principalement déterminées par les échanges, usent de l’argent de multiples façons. D’où l’intérêt pour le concept de « sphères d’échanges » élaboré pour l’Afrique par Paul Bohannan, repris par nombre de spécialistes de la Mélanésie –, et qu’Akin et Robbins s’efforcent de préciser. Des africanistes, dont Sharon Hutchinson et Charles Piot, ont mis en évidence une faiblesse de ce modèle : ce serait les « objets eux-mêmes » et non les relations sociales qui différencient les sphères d’échanges (Hutchinson 1996 : 90, cité p. 9). (Il conviendrait aussi, je crois, de noter que le modèle de Bohannan n’est pas complètement dégagé de l’idée du troc, mais d’un troc sophistiqué, différencié en domaines distincts.) Akin et Robbins s’attachent également à opérer une jonction avec un autre modèle classique de l’anthropologie économique, celui de Marshall Sahlins qui fait intervenir la distance sociale (1965). Au final, leur définition élargie considère trois composantes au sein de chaque sphère : les objets échangés, une relation, un mode d’échange, ce dernier étant presque toujours « l’élément le plus distinctif dans la classification des sphères mélanésiennes » (p. 36). Elle permet de mettre en évidence une distinction entre partage et échange qui semble partout assez centrale. Un autre trait mélanésien serait l’insistance des acteurs sociaux sur le maintien de modes d’échanges différents, répondant à des relations différentes, puisque « les modalités d’échange […] créent la structure même de la société » (p. 14). Ce modèle élargi de sphères constitue un thème essentiel de discussion.
Un autre aspect de la réflexion d’Akin et Robbins porte sur le fait que nombre de sociétés mélanésiennes associent étroitement les aspects biologique et social de la régénération (p. 17), les anthropologues eux-mêmes ne départageant pas toujours ces deux domaines. Cet aspect, capital dans la parenté, n’est pas absent dans l’étude des monnaies. Il concerne le symbolisme des monnaies mais aussi leur flux, phénomène très général affectant à la fois l’argent et les monnaies traditionnelles, que, dès 1936, l’économiste John Maynard Keynes définissait comme l’établissement d’un « lien entre le passé et l’avenir ». Ces problématiques de l’anthropologie autour des échanges et de la reproduction sociale, classiques même si elles sont ici largement réinterprétées, se combinent avec des thématiques plus en phase avec l’actualité d’une anthropologie anglo-saxonne qui s’interroge sur l’activité d’agent des acteurs sociaux
(agency)
[1] et l’identité sociale. En effet, dans un cadre de confrontation entre monnaies et argent, où « la question n’est plus de savoir si l’argent doit être recherché et utilisé, mais plutôt
comment il doit l’être et dans quels buts » (p. 34), l’identité peut se manifester par la séparation stricte entre certaines sphères résultant de démarches d’isolement, d’endiguement –
enclaving, concept emprunté à Arjun Appadurai (1986). Cela est très explicite dans les réflexions et commentaires faits par des Mélanésiens, et dont plusieurs auteurs nous donnent des aperçus fascinants.
Dix ans auparavant, dans Money and the Morality of Exchange, Maurice Bloch et Jonathan Parry remettaient en cause l’intérêt privilégié porté aux objets (donc à des notions comme celles d’argent ou de monnaie) et concentraient leurs analyses sur le rôle des relations et du contexte dans la construction des significations sociales. Tout en reconnaissant leur dette envers leurs prédécesseurs, Robbins et Akin recherchent les spécificités qui font de l’argent et des monnaies de Mélanésie des objets à part en raison de traits communs dans leurs interactions avec divers milieux historiques et sociaux de Mélanésie. Après Georg Simmel (1999), ils insistent sur le fait que l’argent et les monnaies ne peuvent être « consommés » directement, mais doivent toujours être convertis et que leur signification réside dans leur circulation (pp. 4-5 et 39). Ce dernier point est d’importance dans un monde mélanésien qui est ici défini – c’est une des thèses favorites de Joel Robbins – par la place prééminente des échanges : « parce que les Mélanésiens font usage des échanges pour structurer leurs sociétés, la circulation, incessante et fluide, qui caractérise les monnaies et l’argent fait que ceux-ci possèdent d’étonnantes capacités sociales – de créativité, de pouvoir – tout en menaçant de saper les fondements des sphères d’échange qu’ils contribuent à entretenir » (p. 39).
À travers une étude fondée sur des documents couvrant près d’un siècle et demi, Mark Mosko étudie les conséquences de l’introduction de la monnaie chez les Mekeo, que ceux-ci se procurent grâce à un lucratif commerce de bétel et d’arec avec Port Moresby. Il fait voir comment, aujourd’hui, malgré l’existence de deux sphères distinctes, celle des relations traditionnelles et celle du commerce, la pensée et l’activité économique des Mekeo continuent à opérer selon une logique unique. Le point fort de cette analyse est d’attester que deux formes d’échange aux caractéristiques externes distinctes peuvent être sous-tendues par une logique identique. Une question reste néanmoins en suspens dans ce premier article comme dans d’autres : au-delà de l’addition des activités d’agent des personnes – subtilement décrites et analysées –, quels sont les déterminants de la persistance et de l’unicité de la logique mekeo ? Tout en formulant sa propre conception des sphères chez les Rawa, Doug Dalton livre un récit personnel centré sur une monnaie particulière qui lui fut offerte à l’occasion d’un départ. Il cherche à montrer la contingence des significations attribuées aux monnaies et réfléchit sur les modalités de leur compréhension pour l’ethnologue. Cela lui permet de dégager trois « couches » de significations des monnaies – ayant trait à la vitalité, à une tristesse associée à la perte, enfin à la colère – qui lui paraissent contradictoires et irréconciliables. Joel Robbins souligne qu’en dépit de l’engagement profond des Urapmin dans la modernité, ceux-ci subordonnent le flux de l’argent à la circulation des monnaies traditionnelles. Trois séries de faits sont ici mis en relief : 1) les relations régionales traditionnelles interviennent de façon décisive pour donner forme aux relations avec le monde moderne ; 2) le symbolisme des monnaies associe des valeurs contradictoires, d’autonomie et de dépendance ; 3) l’existence d’une relation inversée entre les mythes d’origine des monnaies et les pratiques qu’ils informent. Ce dernier point suggère une direction de recherche qui reste à développer, à savoir que l’autorité de la monnaie traditionnelle pourrait avoir partie liée avec une sorte de dette sociale vis-à-vis des acteurs ou du temps des mythes. La conclusion, très fine, sur les ressemblances et les différences existant entre l’argent et les monnaies traditionnelles suit la perspective générale définie dans l’introduction.
À la différence de très nombreuses sociétés du sud-est des Salomon qui tiennent leurs monnaies d’une source extérieure – généralement les Langalanga de Malaita –, les Kwaio fabriquent les leurs localement. David Akin nous décrit un cas extrême d’isolement de deux sphères d’échange qui comporte d’autres barrières dressées contre les infiltrations étrangères dans des domaines tels que la religion, la politique, etc. L’acquisition de monnaie avec de l’argent étant interdite, les émigrés achètent avec celui-ci des biens de consommation qu’ils échangent ensuite contre la monnaie indispensable à leurs échanges cérémoniels. Sur le plan des significations, l’argent et les monnaies représentent « ce que les Kwaio considèrent comme deux attitudes antithétiques en ce qui concerne l’individualisation et la responsabilité sociale » (p. 126). John Liep rappelle que le Massim fut « le premier centre de gravité de l’économie capitaliste coloniale en Papouasie » (p. 131), et que toute cette région – celle des échanges
kula – a été profondément influencée depuis des générations par l’économie marchande. Sur l’île de Rossel, les échanges cérémoniels mettent en
Å“uvre un système de monnaies comportant une vingtaine de catégories dont la hiérarchisation est décrite en fonction de la distinction entre biens aliénables et inaliénables établie par Annette Weiner (1992). Aujourd’hui, le système de l’argent se superpose à celui des monnaies, formant trois sphères – domestique, marchande et cérémonielle – entre lesquelles existent des « séparations partielles et des interactions partielles » (p. 133), ce qui entraîne des difficultés de description. Selon Karen Brison, les groupes kwanga trouvent la raison essentielle de leur existence dans des échanges qui rendent possible leur perpétuation et réaffirment leur égalité. Ainsi, quand un groupe comprend plusieurs hommes ambitieux, certains sont redistribués par adoption dans d’autres groupes afin de maîtriser « les ambitions individuelles […] dans un système qui met l’accent sur le maintien de l’équilibre » (p. 154). Dans ce contexte, où traditionnellement les échanges maintiennent l’égalité entre les groupes, l’accueil très ouvert réservé à l’argent peut sembler paradoxal. Toujours d’après Karen Brison, ce fait illustre une thèse de Robert Foster selon laquelle lorsque les leaders locaux ont la haute main sur l’argent, « les villageois n’établissent pas d’opposition radicale » entre celui-ci et leur monnaie (p. 155). En effet, la majeure partie des revenus en argent provient de la culture du café pratiquée sur des terres contrôlées par les hommes âgés qui conservent par ce moyen le contrôle de l’ensemble des échanges. Toutefois, l’introduction de l’argent accroît les possibilités de choix individuels et remet en question le rôle des échanges dans la reproduction des groupes et le maintien de leur équilibre, ce qui menace la solidarité qu’ils assuraient. Andrew Strathern et Pamela Stewart rappellent l’existence, concurremment à celui des sphères, du modèle d’échange de Mervyn Meggitt (1977), modèle dans lequel une « hiérarchie de valeurs » des biens et des relations indique des relations de préséance entre groupes mae enga. Strathern et Stewart centrent leur propre réflexion sur l’histoire des contacts dans la région de Hagen, en particulier chez les Melpa. En contrepoint, une lecture de matériaux africanistes
[2] fait apercevoir des constantes transculturelles dans l’établissement de barrières endiguant certains usages de l’argent. Pour les Melpa, les contrôles imposés aux échanges sont des tentatives pour maîtriser leur histoire et leur société. Malgré ces efforts, leur impression dominante est celle d’un monde moderne revenu à la violence ancienne – désormais perpétrée avec des armes sophistiquées – et dans lequel « la confusion de l’époque est interprétée comme un signe que les temps vont toucher à leur fin » (p. 187). Remarquablement, la récente explosion d’un millénarisme chrétien s’accompagne de spéculations poussées à propos des effigies figurant sur les billets de banque. L’interprétation subtile de ce millénarisme et de la « grande influence que les évangélistes chrétiens exercent actuellement sur la conscience historique et les notions relatives au temps qui sont celles des Melpa » (p. 189) est à la fois historique et structurale, tout en prenant en compte « l’intérêt actuel [des anthropologues] pour des thèmes comme l’activité d’agent, l’identité et la reproduction sociale » (p. 166).
Ouvrant sur d’autres perspectives que celles mises en avant par Akin et Robbins, les trois dernières contributions ont une visée comparatiste plus généralisante. Edward LiPuma aborde la question de la signification de l’argent et des monnaies à partir d’une analyse anthropologique du capitalisme. Sa thèse est que « l’image idéologique de l’argent propagée par le capitalisme – primordiale à sa constitution en marchandise – est mystificatrice, non seulement en Afrique, en Amazonie et en Mélanésie, mais aussi dans le monde occidental » (p. 197). Pour lui, certains aspects de l’usage de l’argent que Bloch et Parry considèrent comme caractérisant les sociétés « autres » valent aussi pour les Occidentaux. Mais ces aspects sont « dissimulés » par notre propre idéologie de l’argent qui nous amène à considérer sans distance critique la personne occidentale comme correspondant à l’image qu’imposent les théories économiques, celle d’un individu uniquement préoccupé de ses intérêts immédiats, au détriment de sa dimension double, « dividuelle ». C’est là l’arrière-plan d’une étude de l’introduction de la monnaie chez les Maring dont un temps fort concerne le trajet personnel et les réflexions de Moses, jeune homme qui a réussi en affaires. Pour lui, la capacité à conduire les échanges traditionnels exige des connaissances qui découlent de la relation entre la communauté vivante et ses ancêtres, alors que le commerce nécessite une autre sorte de savoir, celui des Occidentaux (on contrastera cette attitude avec celle des Mekeo). L’exemple maring fonde des propositions comparatives pour l’étude des différences significatives – et insuffisamment analysées – existant entre les sociétés capitalistes.
L’article de Robert Foster reprend les données d’une partie des textes de l’ouvrage et les confronte avec une réflexion sur la légitimation de l’argent et des monnaies. Comme une pièce de monnaie, l’argent peut être considéré comme une marchandise – c’est son côté « pile » –, mais il a aussi un côté « face » témoignant qu’il émane d’une « autorité politique » (p. 218). L’auteur explore plusieurs théories (token theories ; voir Hart 1986) qui se concentrent sur ce côté face, commun à l’argent et à la monnaie. En Papouasie-Nouvelle-Guinée, où, avec les bouleversements coloniaux et politiques, pièces et billets ont été soumis à de fréquents changements, ils « sont la peau de l’État, au sens profond de cette notion mélanésienne : c’est sur eux que les Mélanésiens trouvent des informations sur leur relation aux forces considérables apportées par le contact avec les Blancs et leurs institutions » (p. 230 ; mes italiques, D. M.). C’est pourquoi on assite à une crise permanente de la représentation. Car, pour le citoyen, la question fondamentale est de savoir vers quoi il doit « se tourner pour affirmer un contrôle sur les moyens de la reproduction sociale : le marché, l’État ou le divin ? » (ibid.).
Tenant lieu de postface, le dernier chapitre, dû à l’africaniste Jane Guyer, offre au livre une perspective comparatiste élargie à trois pôles : la Mélanésie, l’Afrique et l’Occident. Pour cet auteur, la monnaie est « une des inventions humaines les plus polyvalentes », ce qui explique en partie la difficulté de l’exercice proposé dans les pages qui précèdent, en partie le fait que « nous n’avons qu’une compréhension limitée des systèmes indigènes de transactions sur lesquelles [l’argent s’est] greffé » (p. 232). C’est la raison pour laquelle les études ethnographiques comme celles présentées ici sont si précieuses. En effet, selon Jane Guyer, les systèmes d’échange africains sont beaucoup moins connus que ceux de Mélanésie. Cette région a aussi une façon bien à elle de lier objets et sujets, et le maintien des distinctions entre les échanges y repose « en définitive sur les sanctions surnaturelles et la puissance émotionnelle associées à certains objets et à certaines transactions » (p. 238).
Les interrogations sont à la mesure de la réussite ethnographique et théorique d’un livre qui sera, sans doute pour longtemps, une des références obligées de toute réflexion sur la Mélanésie, au-delà même des questions cruciales que sont l’argent, les monnaies et les échanges. Quelle appréciation donner du concept de « sphères » redéfini par Akin et Robbins ? L’impression qui se dégage de l’ensemble des contributions est qu’il s’agit d’un outil suffisamment souple et pertinent pour décrire, au moins dans un premier temps, la plupart des situations rencontrées. Les développements les plus intéressants liés à cette notion ont trait aux formes et aux significations des articulations et interactions entre les diverses sphères. Toute une palette de cas est présentée ici, qui va de l’endiguement assez strict de l’argent tel qu’il est pratiqué par les Kwaio à une réception enthousiaste dans tous les domaines comme chez les Kwanga.
C’est aussi rendre justice à ce livre que de reconnaître que les matériaux qu’il contient et certaines des analyses qui y figurent permettent, comme par surcroît, des interprétations ou des ouvertures qui ne sont pas centrales à ses problématiques théoriques. Il en va ainsi de l’acculturation. (Curieusement alors que cette question est au cÅ“ur de la réflexion, le mot n’est pas utilisé – peut être en raison d’un phénomène propre aux départements universitaires des États-Unis.) Toutes les contributions sont particulièrement riches et convaincantes sur le thème des rapports entre les sphères de l’argent et de la monnaie, aspect souvent majeur de l’acculturation des sociétés étudiées. Ce qui apparaît, dans la majorité des cas, c’est que l’acculturation est réciproque. Ainsi l’argent, que certains voulaient voir, toujours et partout, comme un acide attaquant les relations sociales – ce qu’il est parfois –, est fréquemment, au début au moins, réinterprété par les sociétés qui l’utilisent en fonction de catégories ou d’usages qui leur sont propres. Un autre fait est largement souligné : la définition de « l’identité » de nombre de sociétés de Mélanésie – mais cela n’est pas propre à cette région du monde – dépend pour une grande part de leurs relations avec d’autres sociétés plus ou moins proches. En ce sens aussi, l’identité sociale est relationnelle.
Beaucoup de spécialistes familiers du terrain considèrent que la situation des populations s’est considérablement dégradée ces dernières années dans de nombreuses régions de la Mélanésie. Ce n’est un secret pour personne, les faits sont plus ou moins bien décrits dans la grande presse, mais peu de publications savantes traitent de ce problème. Le livre d’Akin et Robbins est une exception et, dans ce domaine aussi, certaines de ses analyses posent des jalons. L’angle adopté par Foster à propos de la légitimation de l’argent et de la monnaie est significatif à cet égard. L’auteur fait surtout apparaître quelque chose qui serait comme l’envers d’une légitimation : une crise de la signification, une perte de confiance touchant aussi bien les monnaies que l’argent. Sa réflexion souligne la pertinence de l’analyse anthropologique pour rendre compte de phénomènes sociaux qui, en Mélanésie, sont bien connus en surface – la délinquance violente, les affrontements entre groupes, l’effondrement de certains aspects des sociétés, la perte de confiance vis-à-vis des politiciens et de l’État, l’emprise croissante des sectes –, mais qui sont de redoutables défis pour l’interprétation, ne serait-ce que par leur extrême labilité. Ainsi, cette crise de la signification a des répercussions sur la légitimation des échanges et de leurs moyens, qui précisément structurent les sociétés. Dans le traitement des ethnographies sur lesquelles travaille Foster, la plupart des auteurs ont privilégié l’étude des activités d’agent des personnes. Il en résulte qu’une autre activité d’agent, celle, instituante, des sociétés locales et des ancêtres, ne fait pas l’objet d’une réflexion aussi poussée (l’article de LiPuma est l’autre exception notable dans l’ouvrage ; sur ce sujet, voir Aglietta & Orléan 1998). Pourquoi, dans l’effort actuel visant à une meilleure prise en considération des dynamiques personnelles, ce domaine plus classique de la réflexion anthropologique devrait-il être négligé ? On aurait aimé trouver des analyses plus poussées des dynamiques de relation qui existent entre ces deux formes d’activités d’agents, personnelles ou instituantes, et modèlent les sociétés dans leurs actualisations. Des analyses portant sur la compréhension de l’argent ou de la monnaie, examinant leur légitimation – leur autorité, leur valorisation, la confiance qu’on leur accorde –, auraient pu être articulées plus fermement sur celles, admirablement conduites, touchant leur symbolisme, leurs flux et leurs modes de manipulation par des personnes ou des groupes. Qu’elles soient personnelles ou sociales, les identités humaines se définissent en effet dans une large mesure par la part qu’y occupent des formes et des significations instituées et instituantes – comme la monnaies ou l’argent –, et la part d’interprétation, de manipulation et d’autonomie relevant des sujets agissant en société.
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Aglietta, Michel & André Orléan, eds, 1998 La Monnaie souveraine. Paris, Éditions Odile Jacob.
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Appadurai, Arjun, 1986 The Social Life of Things : Commodities in Cultural Perspective. Cambridge, Cambridge University Press.
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Hart, Keith, 1986 « Heads or Tails ? Two sides of the Coin », Man 21 : 637-56.
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Hutchinson, Sharon, 1999 Nuer Dilemmas. Coping with Money, War, and the State. Berkeley & Los Angeles, University of California Press.
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Parry, Jonathan & Maurice Bloch, eds, 1989 Money and the Morality of Exchange. Cambridge, Cambridge University Press.
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Sahlins, Marshall, 1972 Stone Age Economics. Chicago, Aldine-Atherton. [Trad. franç. Âge de pierre, âge d’abondance. Paris, Gallimard, 1976 (« Bibliothèque des Sciences humaines »).]
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Simmel, Georg, 1999 Philosophie de l’argent. Paris, PUF (« Quadrige »).
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Weiner, Annette, 1992 Inalienable Possessions. The Paradox of Keeping While Giving. Berkeley & Los Angeles, The University of California Press.
[*]
À propos de David Akin & Joel Robbins, eds,
Money and Modernity. State and Local Currencies in Melanesia. Pittsburgh, Pittsburgh University Press 1999 (« ASAO Monograph » 17).
[1]
Définie comme « les capacités personnelles qu’a un acteur à réaliser des projets » (« an actor’s personal ability to get things done », p. 28) ; on retrouve ici une thématique ancienne de l’anthropologie : celle de l’efficacité des actes sociaux, mais recentrée sur les personnes.
[2]
Ceux d’Evans-Pritchard et d’Hutchinson pour les Nuer, et de Parker Shipton pour les Luo.