2002
L’Homme
À propos
Les Amazones, entre mythe et réalité
[*]
Alain Testart
CNRS, Laboratoire d’anthropologie sociale, Paris
Le récit, qu’il soit épique, légendaire ou mythique, se prête toujours à deux approches. La première consiste à se demander si le récit est vrai. Sans doute pratiquée depuis un temps immémorial, depuis au moins qu’existe la réflexion critique, elle a été plus particulièrement développée par les hagiographes et les historiens qui ont affiné à son propos leur méthode propre, dite de critique historique des sources. La seconde prend au contraire le récit comme un objet digne d’être étudié en lui-même, indépendamment de la valeur (de vérité ou de fausseté) de son énoncé, mais révélateur des croyances et des modes de dire et de penser de la culture qui le produit. Elle a été très largement le fait de l’anthropologie sociale. Les deux approches sont légitimes, et nullement antinomiques puisqu’elles ne se proposent pas les mêmes buts, quoiqu’on puisse se demander si l’excellence de l’une ne tend pas à faire oublier l’autre. C’est ainsi que le mythe des Amazones fut l’objet de maintes analyses, toutes brillantes, conduites en termes d’oppositions masculin/féminin, civilisé/barbare, etc. (Hartog 1980 : 220 sq. ; Carlier 1981 ; etc.). On expliqua donc très bien l’Amazone comme un fantasme du génie grec, un pur fantasme. Personne n’eut la naïveté de se demander si le « mythe » des Amazones pouvait correspondre à une réalité historique. Or, l’archéologie vient aujourd’hui nous rappeler à cette réalité.
Ce n’est pas le moindre mérite des ouvrages de Iaroslav Lebedynsky que de mettre à la portée du lecteur français les travaux de ses collègues russes et ukrainiens. Des travaux récents, dont il tire les conclusions qui s’imposent et qui sont pour la première fois, je crois, portées à la connaissance d’un public non slavophone
[1]. Sans doute avait-on déjà découvert, vers 1890 dans le sud de la Russie, une tombe de femme où avaient été déposées des armes à ses côtés. Mais les données archéologiques de cette époque ne sont pas toujours fiables, encore moins les identifications anthropologiques quant au sexe des squelettes ; et puis, une découverte unique (et exceptionnelle) en archéologie n’est pas plus interprétable que le « point aberrant » des statisticiens. Mais ces découvertes se sont multipliées.
À l’orée de ce xxie siècle, on peut brosser un tableau impressionnant de ces tombes féminines en armes. Elles proviennent tout d’abord de la région située à l’est du Don, peuplée à l’époque qui nous occupe (viie-ive siècles av. J.-C.) par les Sauromates, d’après Hérodote. Les Sauromates sont identifiés sans trop de difficulté comme les ancêtres des Sarmates qui, quelques siècles plus tard, mettront fin à l’hégémonie des Scythes, puis, s’étendant toujours plus vers l’ouest, ravageront l’Europe orientale et occidentale à l’époque dites des « grandes invasions ». Ils sont alors connus sous l’appellation d’« Alains », seront dispersés par les Huns, et, après de multiples péripéties qu’il est inutile de résumer ici, subsisteront en tant que royaume indépendant en Alanie, au nord du Caucase (proche de la région d’origine, donc), et sont à nouveau identifiés, avec sans doute des apports caucasiens non négligeables, aux Ossètes actuels. Pour en revenir à la période Sauromates-Sarmates, aux vie-ive siècles av. J.-C., dans la zone comprise entre la Volga et l’Oural, 20 % des sépultures féminines contiennent des armes (Lebedynsky, Les Scythes…, p. 53). Sur le site de Pokovka, « [le] mobilier des tombes féminines comprenait fréquemment des armes, et les fémurs courbés de plusieurs défuntes indiquent une longue pratique de l’équitation. L’une d’elles avait même apparemment été tuée d’une flèche, retrouvée tordue dans la cavité thoracique » (ibid. : 54). Des données similaires se rencontrent chez les Scythes : chez ceux de la steppe, nomades, la proportion des tombes féminines contenant des armes s’élève à 27 % ou 29 % (ibid. : 151). La nature des armes n’est pas douteuse, s’agissant de flèches, d’épées, de lances, de gorytes (étuis à arc avec carquois intégré), de couteaux ou de pierres de frondes. Dans certains cas, cet armement voisine avec des parures typiquement féminines, donnée archéologique qui renforce l’identification du sexe du squelette. Certains squelettes portent des traces de blessures.
Ces trouvailles, nouvelles, comportent un premier enseignement : les femmes guerrières ne relèvent pas de la fiction. Le second est que l’importance de ces femmes guerrières a, selon toute probabilité, été sous-estimée jusqu’à présent. Pour une raison archéologique, d’abord : parce que cette discipline s’est trop souvent contentée d’identifier le sexe du défunt à partir du matériel funéraire trouvé en association avec lui. Souvent les restes osseux ne permettaient pas une identification anthropologique satisfaisante (soit qu’ils étaient en trop mauvais état, soit qu’il s’agissait d’enfants pour lesquels l’identification du sexe reste hasardeuse) ; mais il existait aussi un a priori, partagé par les archéologues et leurs collègues des autres disciplines, selon lequel on ne connaît les femmes guerrières que dans la fiction. Il en résulte, comme le dit bien Lebedynsky
(ibid.), que l’estimation de la proportion réelle des femmes guerrières dans une culture reste, dans l’état actuel de notre information, forcément
par défaut. Il faut remarquer qu’elle l’est aussi de la part d’Hérodote. Celui-ci ne nous dit pas s’il croyait ou non à la vérité de son récit sur les Amazones dont le mariage avec des jeunes gens scythes serait à l’origine du peuple sauromate. C’est là sa méthode habituelle : il rapporte des « on dit », des anecdotes, et se garde bien de prendre parti. Mais ce récit trace une opposition des plus nettes entre les m
Å“urs des Sauromates et celles des Scythes. Elle est explicite dans les paroles que les Amazones adressent à leurs futurs époux : « Nous ne saurions vivre avec les femmes de votre pays ; leurs coutumes ne sont pas les nôtres. Nous, nous tirons à l’arc […] et
nous n’avons pas appris les travaux qu’on réserve à notre sexe. Chez vous les femmes […] se consacrent aux travaux de leur sexe » (Hérodote,
Histoires IV, 114 ; mes italiques, A. T.)
[2]. Cette opposition est tout aussi claire dans la fonction de ce récit : c’est un récit étiologique qui explique les m
Å“urs étranges des Sauromates, par opposition aux Scythes qui, tout barbares qu’ils soient, se comportent, en ce qui concerne les femmes, comme les Grecs. Or, on le voit à partir des données archéologiques, les Scythes, du moins les Scythes nomades de la steppe, ne diffèrent pas des Sauromates en ce qu’ils ont autant de femmes guerrières, sinon plus, qu’eux. On avait vu dans le récit d’Hérodote une pure fiction. Non seulement il ne l’est pas, mais il convient même de dire plus.
La réalité dépasse la fiction en ce que les femmes guerrières sont présentes même là où aucun récit ne le laissait prévoir.
Ces remarques nous amènent naturellement à revenir sur le texte d’Hérodote. D’abord, pour le comparer avec d’autres textes antiques traitant du même sujet, ceux de Diodore de Sicile (
Bibliothèque historique III, 53) et de Strabon (
Géographie XI, 5, 1). Le contraste est flagrant
[3]. Diodore est entièrement dans le mythe : hommes confinés à la maison et s’occupant des enfants, femmes à l’armée et détenant les magistratures, etc. Gynécocratie ou matriarcat dont nous n’avons aucun exemple ethnographique et qui s’interprète comme un fantasme pur, engendré à coups d’inversions systématiques des valeurs et des normes de la société grecque. Strabon ne fait pas mieux, bien qu’il situe son propos au Caucase : l’idée de femmes n’ayant des rapports sexuels que deux mois par an
[4] avec un peuple voisin relève, à l’évidence, de l’imaginaire. Strabon, d’ailleurs, n’y croit pas et explique pesamment les raisons qu’il a de ne pas y croire. Loin de ces excès, le récit d’Hérodote est marqué par une certaine modération : ni mention de sein coupé
[5], ni pouvoir des femmes. Il faut d’ailleurs distinguer deux parties dans ce récit.
La plus longue (livre IV, du début de 110 au milieu de 116) est une sorte d’ethnogenèse du peuple sauromate. Il plonge directement dans la mythologie, la grande mythologie grecque, avec la référence au fleuve Thermodon (en Asie Mineure), allusion directe au neuvième des Travaux d’Héraclès au cours duquel le héros tue Hippolyté, la reine des Amazones. Ses compagnons capturent quelques Amazones et les ramènent vers la Grèce sur leurs vaisseaux ; mais celles-ci tuent leurs gardiens au beau milieu de la mer Noire ; elles abordent au nord, en pays scythe, qu’elles pillent ; quand les Scythes s’aperçoivent qu’ils ont affaire à des femmes, ils leur dépêchent des jeunes gens pour les séduire au lieu de leur faire la guerre ; les couples se forment ; bientôt, à la demande des Amazones, les jeunes gens scythes viendront s’installer avec elles, ramenant de chez leurs pères les biens qui leur reviennent, puis ils partiront ensemble au-delà du Tanaïs (le Don), qui marque, selon Hérodote, la limite orientale du domaine scythe : c’est l’origine du peuple sauromate. Il s’agit à l’évidence d’une légende, ou plutôt d’un de ces mythes d’origine dont on connaît tant d’exemples. Mais qu’il s’agisse d’un mythe ne veut pas dire que les coutumes dont il se veut l’origine ne soient pas réelles.
À partir de IV, milieu de 116 et jusqu’à la fin de 117, le récit change de nature et prend l’allure d’un exposé ethnographique : « Depuis lors, les femmes des Sauromates mènent le genre de vie de leurs antiques aïeules : elles vont à la chasse à cheval, et avec leurs maris et sans eux ; elles vont à la guerre ; elles portent le même accoutrement que les hommes […] ». Nous sommes loin ici de l’inversion systématique qui caractérisait les récits de Diodore ou de Strabon : les femmes sauromates vont à la chasse ou à la guerre « avec les hommes ou toutes seules » (mes italiques ; A. T.). Il n’y a rien non plus de cette exclusion de la gent masculine qui caractérisait l’Amazone mythique ou la Diane chasseresse (l’Artémis des Grecs) : ce ne sont que des coutumes vraisemblables qui autorisent les femmes, dans certaines cultures, dans certaines conditions, à se conduire comme les hommes.
La fin du récit étiologique était aussi marquée d’une certaine vraisemblance, comme si celle-ci devait aller crescendo au fur et à mesure que l’on quittait le temps du mythe pour rejoindre celui de la réalité. Je crois qu’on ne l’a pas suffisamment remarqué et je me permettrai d’y insister. Juste avant la migration finale dans la future Sauromatie, les Amazones demandent à leurs nouveaux époux, pas encore bien stabilisés dans leur condition matrimoniale, de retourner auprès de leurs parents pour leur demander « la part des biens patrimoniaux qui leur revenait » (114-115). Ce qu’ils font. Ayant obtenu cette part, ils la rapportent dans leur foyer, auprès de leurs épouses : non seulement ce mariage est uxorilocal, mais encore c’est le mari qui est doté. Il est en effet tout à fait impossible de comprendre autrement ce mouvement de biens. D’abord, il s’agit effectivement de biens (κτηματα), de biens meubles, au plus pur sens économique. Ensuite, ils sont acquis au couple de façon légale, alors qu’auparavant les Amazones, ne survivaient que de rapine ; ils le sont avec le consentement des parents et, sans trop forcer, on pourrait dire qu’ils légalisent le mariage entre les jeunes Scythes et les Amazones, tout comme la remise de la dot à la future épouse légalise son union avec le futur époux. Ils transforment une union sauvage (débutant en plein soleil, alors que les farouches guerrières s’adonnent à leurs besoins quotidiens) en une union régulière. Enfin, le texte d’Hérodote comporte une indication que nous tenons pour l’essence même de la dot. La dot, comme l’a noté toute une tradition juridique, est à la fois une exhérédation et un héritage premortem : en quittant le domicile paternel et en emportant sa dot, la jeune fille renonce à tout droit ultérieur à hériter de son père à sa mort (elle est déshéritée), mais emporte en compensation une part des biens de ses parents (qui est comme une avance sur héritage-avance sur hoirie). Elle a donc droit à cette part, c’est la part qui lui revient. C’est exactement l’expression qu’emploie Hérodote, mais dans l’histoire des Amazones et des jeunes Scythes, tout est inversé par rapport à la réalité qui nous est familière : c’est l’épouse qui réclame une dot pour l’époux, l’époux qui la demande à ses parents et l’apporte à l’épouse. Ce sont les garçons qui sont dotés. Et il ne suffit pas de remarquer que c’est là une coutume opposée à celle du monde grec : c’est aussi une coutume, minoritaire certes, mais réelle et attestée dans presque toutes les sociétés qui pratiquent la dot. C’est ce que l’on appelait un « mariage en quenouille » dans l’ancienne France, qui faisait que c’était le mari qui allait s’installer chez son épouse et lui apportait une dot.
Encore une fois, rien de cela n’est invraisemblable. L’est le récit qui nous est conté et présenté comme l’ethnogenèse d’un peuple. Ce jeu entre le vraisemblable et l’invraisemblable est le propre du mythe ou du récit légendaire : il prend appui sur une réalité sociale pour inventer une belle histoire à raconter, il transforme une coutume minoritaire en une spécificité ethnique, il érige une coutume secondaire en norme générale. L’histoire est fausse et la spécificité ethnique aussi (puisque les Scythes avaient tout autant que les Sarmates des femmes guerrières), mais la réalité des coutumes que l’on voit poindre derrière n’a rien que de très probable : dans une faible proportion des cas, mais significative, de l’ordre de 20 % si nous suivons les données archéologiques, la femme faisait la guerre et la chasse, le mariage était uxorilocal et l’homme apportait la dot. Nous ne disons pas que ces institutions allaient forcément de pair, nous ne le savons pas : ce pouvait être l’une ou l’autre, mais toujours avec une pareille inversion des rôles entre les sexes. Reste que dans tous les cas, ethnographiques ou historiques, que nous connaissons de mari doté, cela ne concerne que les familles pauvres ou les cadets, les déshérités de toujours. Il revient aux archéologues de demain d’analyser les tombes des mondes sauromate et scythe pour nous dire à quelles classes sociales appartenaient les sépultures féminines avec armes. Il s’agit d’un travail dans lequel l’archéologie actuelle excelle, mais d’un travail énorme qui consiste à compter, comparer, classer les différents items déposés dans les tombes. Lebedynsky ne l’a pas entrepris, mais nous donne deux indications précieuses. D’abord que ces tombes n’étaient certainement pas celles des plus pauvres : l’importance des dépôts funéraires le suggère, comme le fait qu’un homme – un servant, un valet ou un esclave, peu importe – était couché aux pieds d’une de ces dames en armes. Ensuite, lorsqu’il nous dit que ces tombes ne figurent pas parmi les plus riches. Ces femmes guerrières n’appartenaient pas à la strate supérieure de l’aristocratie ; on les conçoit plutôt issues d’une sorte de classe moyenne, une classe que nous dirons « moyenne pauvre », qui attire à elle des hommes issus d’une couche plus défavorisée encore (hypogamie associée à l’uxorilocalité et à une dotation au masculin) et risque de s’élever dans la hiérarchie grâce à une activité guerrière intensifiée, telle que l’épouse y participe également. N’oublions pas en effet que dans la plupart des sociétés nomades antiques, mais cela vaut également pour les Turco-Mongols ou les Indiens des Plaines, la guerre, source de butin, a dû représenter un des principaux moyens d’amasser de la richesse.
Nous sommes plus réticents à admettre l’assertion finale d’Hérodote (IV, 117) comme quoi les femmes sauromates n’auraient pu se marier avant d’avoir tué un ennemi au combat
[6]. Sans doute connaissons-nous bien des parallèles ethnographiques d’une pareille coutume, mais seulement au masculin. Envisagée au féminin, elle paraîtra plus vraisemblable si l’on n’y voit qu’une norme préférentielle, une sorte d’idéal qui devrait être atteint sans qu’il le soit toujours. Quoiqu’il en soit, la norme alléguée par Hérodote indique suffisamment que la femmes sauromate n’est guerrière que de façon transitoire (on pense beaucoup à ce propos à une sorte de rite de passage ou à une organisation en classes d’âges) et pas du tout par vocation ou par choix existentiel : on voit bien par là combien elle diffère du rêve de l’Amazone mythique qui est de construire une société sans hommes.
*
Il y aurait sur ce sujet beaucoup plus à dire que ne le permet cette simple note. Je suis, quant à moi, frappé de ce que l’on connaît des centaines de représentations d’Amazones sur des vases grecs, ainsi que plusieurs sculptures ornant les temples dans les scènes classiques d’Amazonomachie, tandis qu’on n’en voit guère parmi les objets scythes, qu’ils soient attribués à des artisans grecs ou scythes, d’ailleurs. La récente exposition « L’or des rois scythes » montre un casque en provenance d’un kourgane
[7] dont l’ornementation semble s’inspirer des motifs de la poterie attique à figures rouges du milieu du V
e siècle qui représentent des combats entre Grecs et Amazones
[8] : significativement, me semble-t-il, les figures d’Amazones y ont été remplacées par des guerriers scythes. Je verrais volontiers l’explication de cette différence dans le fait que l’Amazone est un thème courant de l’imaginaire grec, et aussi de sa plastique, tandis qu’il ne l’est pas chez les Scythes parce qu’il ne s’agit là que d’une réalité assez banale. Et s’il y a quelque gloire pour les héros grecs à se battre contre les redoutables Amazones mythiques, il n’y en aurait guère chez les Scythes parce qu’ils ne se battraient que contre des femmes réelles
[9]. Une autre ligne de réflexion est indiquée par Lebedynsky au fil de ses ouvrages : il est finalement assez fréquent que les sociétés des steppes fassent jouer un rôle militaire aux femmes. En sus des Sauromates et des Scythes, il y a les Huns, d’après le témoignage de Procope ; les Alains, dans la région du Don aux
viiie-
ixe siècles, dont la filiation avec les Sarmates a été signalée plus haut ; ou encore les Comans (plus couramment appelés Qiptchaq aujourd’hui), peuple turc qui fut longtemps maître de la steppe russe, entre les Khazar et les Mongols ; la légende des Nartes, propre non seulement aux Ossètes mais également à plusieurs peuples du Caucase, fait aussi une part à des armées féminines et se présente comme un tardif écho de ce qui fut une fois une réalité (Lebedynsky,
Les Scythes…, pp. 37-38, 55 ; Kouznetsov & Lebedynsky,
Les Alains…, p. 161). Mais il y aurait lieu aussi, dans cette perspective, de réexaminer plusieurs témoignages de généraux romains prétendant avoir capturé des femmes guerrières chez les barbares et qui, jusqu’ici, avaient été pris pour des rodomontades. Comme il y aurait lieu de réexaminer certaines trouvailles archéologiques jugées aberrantes parce qu’elles recelaient des squelettes féminins avec des armes.
Pour finir, on ne quittera pas la question des Amazones sans se poser la question : pourquoi ? Nous avons soutenu autrefois (Testart 1986a ; 1986b) que la femme était normalement exclue de la chasse en raison d’un motif idéologique simple : celui du non-cumul du sang avec le sang. Nous avions commencé par relever que la femme, à travers les coutumes relatives à la menstruation ou aux relevailles, était fortement marquée par le sang dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, mais tout un chacun voit bien qu’il s’agit d’un phénomène beaucoup plus général. Le guerrier qui vient d’abattre un ennemi, le sacrificateur, le meurtrier ou l’initié le sont tout autant. Ce marquage empêche un nouveau contact avec le sang : ainsi, rien n’est plus fréquent que les tabous qui interdisent à un guerrier ou à un chasseur de s’approcher des femmes en menstruation. C’est là une loi générale qui conditionne en grande partie la condition sociale de la femme dans la plupart des sociétés traditionnelles : elle l’empêche à la fois de procéder au sacrifice sanglant, de faire la guerre ou de chasser, du moins avec des armes qui font couler le sang. Mais cette loi, que nous voyons comme une structure idéologique relativement autonome, se combine avec d’autres réalités sociales pour former, dans chaque cas, une configuration propre. Dans une économie de chasseurs-cueilleurs relativement équilibrée qui fait tenir un rôle égal à la chasse et à la cueillette des végétaux, les hommes s’occuperont de la première et les femmes de la seconde : les femmes n’y ont aucun contact avec le sang animal. Au contraire, dans l’arctique et le subarctique où la cueillette n’a qu’un faible rôle à jouer, les femmes traitent les peaux, transportent le gibier fraîchement tué et font même le dépeçage ; seule la mise à mort sanglante est réservée aux hommes. La loi générale que nous invoquons joue toujours dans le même sens : elle tend à éloigner la femme le plus possible du motif sanglant dans l’instant crucial où il sourd de la plaie animale comme signe de sa mort. Mais elle ne l’éloigne pas toujours à la même distance. Maximale dans un cas, minimale dans un autre. On peut même concevoir que cette distance soit nulle : c’est le cas, unique à notre connaissance, des Agta, négritos des Philippines, chez lesquels les femmes chassent à l’arc tout autant que les hommes. Pourquoi ? Pour la même raison qui fait que les femmes inuit, après la chasse, ou les paysannes de chez nous, après l’abattage du cochon, ont les mains dans le sang : parce que les femmes n’auraient, dans ces cultures, dans ces moments, rien d’autre à faire. Les Agta, en effet, constituent un étrange exemple de sociétés de chasseurs-cueilleurs qui ne font pas de cueillette, obtenant les produits végétaux dont ils ont besoin de leurs voisins horticulteurs. Ce sont des chasseurs exclusifs et cette spécialisation, cet excès, rend compte de ce que les femmes y chassent comme les hommes.
S’agissant maintenant, à propos des Sauromates, des Scythes nomades, des Huns, des Alains ou des Qiptchaq, de savoir pourquoi les femmes y font la guerre comme les hommes, je crois que Lebedynsky a déjà esquissé les contours d’une réponse dans son livre
Armes et guerriers… Ce sont des sociétés guerrières, des sociétés pour lesquelles tout montre l’importance cruciale de la guerre. À l’appui de cette assertion, on peut relever quelques jugements des Romains sur le caractère profondément belliqueux de ces peuples qui ne se plaisent qu’à la guerre ; ou bien des notations ethnographiques éparses sur le rôle de cultes martiaux (culte de l’épée, sacrifice des prisonniers au dieu de la guerre, etc.) ; ou encore rappeler, ce qui est bien connu, l’ampleur des déprédations et des pillages opérés à l’encontre du monde romain. Mais on n’omettra pas non plus un autre argument auquel le livre de Lebedynsky est plus spécialement consacré : l’évolution de l’art militaire. Car bien des techniques militaires de l’Occident médiéval viennent de ces peuples : la cavalerie lourde de la chevalerie médiévale suppose l’étrier, invention dont on connaissait l’origine orientale, mais qui est maintenant rapportée plus précisément aux Avars pour ce qui en est de son introduction en Europe. Avant eux, ce furent les cuirasses, lamellaires ou à écailles, les « cataphractes » des auteurs romains, un peu différents de ceux qui sont représentés sur la colonne Trajane, et attribués par eux aux Sarmates et aux Alains. En réalité, elles étaient déjà le fait des Scythes
[10]. Ces peuples qui firent une place aux femmes guerrières furent des spécialistes de la guerre. Chez les Agta, l’excès de la chasse fit que les femmes chassèrent. Chez les peuples de la steppe, l’excès de la guerre fit que les femmes guerroyèrent.
·
Carlier, Jeannie, 1981 « Amazones », in Yves Bonnefoy, ed., Dictionnaire des mythologies et des religions des sociétés traditionnelles et du monde antique (2 vol.). Paris, Flammarion, I : 9-10.
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Hartog, François, 1980 Le Miroir d’Hérodote. Essai sur la représentation de l’autre. Paris, Gallimard (« Bibliothèque des Histoires »).
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Hérodote, 1960 [1932-1954] Histoires [Traduction de Ph.-E. Legrand en 11 vol.]. Paris, Les Belles Lettres.
·
—, 1964 L’Enquête, in Œuvres complètes d’Hérodote et de Thucydide. Traduction d’Andrée Barguet. Paris, Gallimard (« La Pléiade »).
·
Reeder, Ellen D., ed., 2001a L’Or des rois scythes. Trésors des musées soviétiques. Paris, Réunion des Musées Nationaux.
·
—, 2001b « L’art scythe », in L’Or des rois scythes. Trésors des musées soviétiques. Paris, Réunion des Musées Nationaux : 37-57.
·
Schiltz, Véronique, 1975 « La civilisation des Sauromates, viie siècle-ive siècle avant J.-C », in L’Or des Scythes. Trésors des musées soviétiques. Paris, Éditions des Musées Nationaux : 169-170.
·
—, 1994 Les Scythes et les nomades de la steppe, viiie siècle av. J.-C.-1er siècle ap. J.-C. Paris, Gallimard (« Univers des formes »).
·
Testart, Alain, 1986a Essai sur les fondements de la division sexuelle du travail chez les chasseurs-cueilleurs. Paris, Éditions de l’EHESS (« Cahiers de L’Homme », n. s. XXV).
·
—, 1986b « La femme et la chasse », La Recherche 181 : 1194-1201.
[1]
Du moins avec cette ampleur. Véronique Schiltz, dont on admire beaucoup l’excellent parallèle qu’elle a tracé entre la description par Hérodote des funérailles royales scythes et les données archéologiques (Schiltz 1994 : 417-434), avait déjà signalé l’importance des découvertes sauromates (Schiltz 1975 : 170).
[*]
À propos de Iaroslav Lebedynsky,
Les Scythes. La Civilisation des steppes (viie-iiie siècles av. J.-C.), Paris, Éditions Errance, 2001 ;
Id.,
Armes et guerriers barbares au temps des grandes invasions (ive au vie siècle après J.-C.), Paris,
ibid., 2001 ; et Vladimir Kouznetsov & Iaroslav Lebedynsky,
Les Alains, cavaliers des steppes, seigneurs du Caucase, Paris,
ibid., 1997.
[2]
Nous avons préféré ici la traduction d’Andrée Barguet car elle met bien en évidence la spécificité des travaux féminins « réservés » au sexe dit faible.
[3]
…et a d’ailleurs été relevé par François Hartog (1981 : 230
sq.) et Jeannie Carlier (1981 : 9), sans, bien sûr, en tirer la même conclusion que nous.
[4]
Au printemps : le modèle animal est explicite.
[5]
En conformité avec l’étymologie grecque (
α-
μαζων, « sans sein »), ce qu’évoquent tant Diodore que Strabon ou même le Pseudo-Hippocrate, contemporain d’Hérodote et qui fournit à peu près la même version des coutumes sauromates, mais en forçant un peu le trait.
[6]
Ici encore, le Pseudo-Hippocrate force le trait en parlant de trois ennemis.
[7]
Kourgane : appellation courante des tumulus funéraires dans la plaine russe.
[8]
Voir, dans
L’Or des rois scythes, les photographies pp. 256
sq., et Reeder 2001 : 51.
[9]
Le texte d’Hérodote sur l’origine des Sauromates parle en ce sens : aussitôt que les Scythes comprennent qu’il s’agit de femmes, ils cessent tout combat. Comportement qui doit être rapproché de celui des Scythes, dans un récit également rapporté par Hérodote (IV, 3-4) et dont le caractère mythique ne fait pas de doute, lorsqu’ils combattent leurs esclaves révoltés : ils délaissent les armes pour ne brandir que des fouets.
[10]
Voir la belle reconstitution d’une armure (à plaquettes en fer) de guerrier scythe dans le catalogue
L’Or des rois scythes, pp. 112-113.