L'Homme
Editions de l’E.H.E.S.S.

I.S.B.N.2713217717
316 pages

p. 7 à 18
doi: en cours

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Études et essais

n° 163 2002/3

2002 L’Homme Études et essais

De Grées ou de force ?

Claude Lévi-Strauss Collège de France, Paris
Si l’on consent à traiter certains épisodes des légendes de Persée et de Jason comme des variantes, on constate que les Grées dans l’une, les symplégades dans l’autre occupent la même place et remplissent la même fonction. Or une famille de mythes amérindiens fournit la preuve directe d’une homologie entre les symplégades et une paire de vieilles aveugles en tous points comparables aux Grées. Cette rencontre inexpliquée, que l’analyse structurale au mise à jour, est offerte en exemple des difficultés provisoirement ou définitivement insolubles auxquelles la mythologie comparée continue de se heurter.Mots-clés : mythologie comparée, Grèce, Persée, Jason, symplégades, Grées. If certain episodes in the Perseus and Jason legends are treated as variants, we notice that the Graiai in the one case and the Symplegades in the other occupy the same place and function. A family of native American myths provides direct proof of a homology between the Symplegades and a pair of old women who, blind, can be fully compared to the Graiai. This unexplained homology, brought to light through a structural analysis, is used as an example of the temporarily or definitively unsolvable difficulties that still crop up in comparative mythology.Keywords : compared mythology, Greece, Perseus, Jason, clashing rocks, Graiai.
Quand Polydecte, roi de Sériphos, voulut se débarrasser de Persée qu’il avait recueilli avec sa mère Danaé, il l’envoya conquérir la tête de la Gorgone. Persée se mit en route et parvint d’abord chez les Grées, sÅ“urs des Gorgones, gardiennes de leur pays. Ces femmes aveugles, vieilles aux cheveux blancs de naissance, possédaient un seul Å“il et une seule dent qu’elles se prêtaient tour à tour. Persée les subtilisa au passage et ne consentit à les rendre qu’en échange de renseignements sur le chemin menant aux Nymphes, détentrices des objets magiques nécessaires au succès de sa mission. Ou bien, profitant de ce que les Grées privées de leur Å“il ne pouvaient le voir, il passa outre sans s’arrêter. Ou bien encore, selon une version qui place les Grées à la porte des Gorgones, il jeta l’Å“il dans le lac Triton, situé en Libye, car cette région de l’Afrique était le séjour des Gorgones et des Grées.
Je n’avais pas prêté attention à cet épisode de la légende de Persée avant qu’à l’occasion d’une autre recherche il me tombât sous les yeux. Or il offre une analogie saisissante avec un épisode de mythes américains provenant de la Colombie britannique, longuement analysé et discuté dans la section de L’Homme nu (1971) intitulée « Les deux aveugles ». J’en rappellerai l’essentiel.
Parvenu dans le monde céleste (contraint et forcé ou volontairement, selon les mythes où figure l’épisode), le héros rencontra deux vieilles aveugles assises de part et d’autre d’un foyer. L’une tendait à sa compagne du bois pourri (ou de la roche pourrie) pilé au mortier qui était leur seule nourriture. Le héros se saisit du plat. Les vieilles s’accusèrent réciproquement et la querelle alla bon train jusqu’à ce que la présence d’un homme leur fût révélée par la mauvaise odeur de ses parties sexuelles [1]. Le héros promit de leur donner la vue si elles lui indiquaient le chemin conduisant à des personnages secourables, ou si elles-mêmes l’aidaient d’autre façon, notamment par le don d’objets magiques. On pense bien entendu aux Nymphes visitées par Persée grâce aux indications des Grées, et qui lui prêteront le casque qui rend invisible, la besace, et les sandales ailées.
Avant de pousser plus loin la comparaison, il convient d’écarter plusieurs ressemblances entre les deux récits, trop vagues ou trop banales pour être versées au dossier.
L’épisode des vieilles aveugles figure en Amérique dans plusieurs groupes de mythes. Ils ont pour sujet principal une visite au ciel qui se présente sous deux aspects. Tantôt le Décepteur, qui, sans l’aide d’une femme, s’est fabriqué un fils, l’a élevé et marié, convoite ses brus. Il se débarrasse de son fils en l’expédiant au ciel par des moyens magiques (comme Persée, éloigné par son père adoptif épris de sa mère Danaé) ; tantôt un héros à la naissance miraculeuse décide de monter au ciel pour épouser la fille du Soleil ou de telle autre puissance céleste qui, comme la Gorgone, sont des êtres maléfiques dont il lui faudra triompher.
Toujours sur l’axe vertical, mais entre la terre et l’eau, un autre héros descend dans le monde sous-marin pour délivrer sa femme que les Orques, êtres maléfiques eux aussi, ont ravie. Dans ce mythe, les vieilles aveugles gardent la porte des Orques, comme les Grées celle des Gorgones selon une version remontant peut-être à une pièce perdue d’Eschyle, les Phorcides.
Les héros américains et Persée ont un autre caractère commun : leur naissance fut surnaturelle. Les premiers, exilés au ciel, redescendront sur terre dans un coffre, au bout d’une corde manÅ“uvrée par des personnages secourables (en général des araignées). Persée encore bébé sera exilé, mais sur l’eau, dans un coffre et ramené sur terre par un personnage secourable, lui aussi familier avec les cordes et les fils : c’est un pêcheur. Son nom, Dictys, a d’ailleurs le sens de filet.
Ces ressemblances sont curieuses, mais lointaines. Elles portent sur des thèmes qui appartiennent au fond commun de la mythologie universelle. Brassés et rebrassés, la chance peut suffire à expliquer leur rencontre. Par prudence, on s’abstiendra de leur faire un sort.
En revanche, plusieurs points demandent réflexion. D’abord le nombre. Les Grées sont deux chez Hésiode et chez Ovide ; trois (en tant que doublures des Gorgones peut-être) chez Palæphate, Phérécyde, Eschyle, Apollodore, Hygin. Les vieilles aveugles américaines sont presque toujours deux, rarement quatre ou en nombre non précisé. On remarquera toutefois qu’en Grèce comme en Amérique, ces femmes sont en fait réparties en deux camps, l’un occupé par celle qui, au moment considéré, détient seule l’Å“il ou la nourriture ; l’autre par celle ou celles qui en sont momentanément privées. Comme Jane Harrison le dit fort bien des Gorgones, elles ne sont pas trois mais une + deux [2]. L’idée de la dualité prévaut.
La légende grecque et les mythes américains mettent les vieilles aveugles en état de dépendance mutuelle. Les Grées se passent leur Å“il unique de l’une à l’autre. Sauf incident de parcours, chacune voit donc à son tour. Dans les mythes américains, la préparation et le service de la nourriture se font en alternance, ce qui serait incompréhensible – les deux femmes étant totalement aveugles, égales en incapacité – s’il ne s’agissait d’un artifice destiné à montrer qu’elles dépendent l’une de l’autre. Normalement silencieuses, elles communiquent par contact, et vivent dans un équilibre fragile qui expose à la mésentente et peut engendrer des griefs réciproques.
Les mythes des CÅ“ur d’Alêne donnent un tour imagé à ce mélange de dépendance et d’antagonisme latent. Les vieilles aveugles, qui sont ici des fileuses, se querellent au sujet d’une tige de chanvre qui pousse horizontalement sous terre, joignant leurs places respectives. Elle les unit et les oppose, car chacune en revendique la propriété.
Pour décrire l’apparence physique des Grées, Eschyle emploie un terme qui continue d’embarrasser les exégètes. Elles sont, dit-il, kuknómorphoi, en forme de cygne [3]. On m’accusera peut-être de forcer la note si j’invoque à l’appui d’Eschyle le témoignage de mythes américains. Dans toutes les versions recensées, les vieilles aveugles sont des oiseaux : perdrix, grouses, ou, chez les peuples côtiers plus intéressés par les oiseaux aquatiques, canards ou oies. À la question posée depuis l’Antiquité de savoir comment des vieilles femmes peuvent avoir la forme de cygnes, les mythes américains ont une réponse toute prête. Dans le monde céleste auquel elles appartenaient quand le héros les y rencontra, elles avaient forme de femme et nature d’oiseau [4]. Expédiées sur terre conséquemment à cette rencontre, elles perdront la forme humaine et, de façon définitive, auront la forme et la nature d’oiseau qu’on leur connaît aujourd’hui.
Hésiode dépeint les Grées comme des vieilles aveugles aux cheveux blancs, mais il les dit néanmoins kallipareous, aux belles joues – locution consacrée chez Homère pour désigner les jeunes et jolies femmes – élégamment vêtues au surplus [5]. Vue dans une perspective américaine, cette contradiction n’aurait rien pour surprendre. Au bord de l’océan Pacifique, limite occidentale de l’épisode des vieilles aveugles, les Nootka (aujourd’hui Nuu-Chah-Nulth) transforment celles-ci en ravissantes filles-escargots, aveugles elles aussi, auxquelles le héros se fait connaître en dérobant leur nourriture. Il les guérit de leur cécité en frottant leur yeux avec son pénis, moyennant quoi elles lui indiquent la route à suivre et lui donnent des objets magiques. Il s’agit bien du même mythe, l’âge et l’apparence physique des femmes sont simplement inversés.
Dans la région de l’Amérique du Nord ici considérée, deux séries mythiques existent côte à côte et se font mutuellement écho. Celle dont j’ai extrait l’épisode des vieilles aveugles relate que le héros, redescendu du ciel avec leur aide directe ou indirecte, voulut se venger de son père qui l’y avait exilé. Il essaya de le faire périr par noyade. Le père, emporté par le courant, arriva dans un autre monde où des femmes surnaturelles tenaient prisonniers les saumons, alors inconnus des Indiens. Il rompit les barrages et libéra les poissons. Plus tard, à l’occasion d’autres aventures, il fit apparaître – parfois en pétrifiant des humains – des formations rocheuses dans les cours d’eau.
L’autre série raconte que le démiurge Lune encore au berceau fut ravi par des jeunes femmes en mal d’enfant. Des années plus tard, Geai-Bleu, personnage ambigu de la mythologie salish, partit à sa recherche. Pour parvenir jusqu’à lui, il dut franchir l’énorme muraille coupée horizontalement en deux et dont les moitiés s’entrechoquaient rapidement. Ramené chez les siens par Geai-Bleu, le démiurge, entre autres merveilles, créa ou répandit les poissons et modela le lit des fleuves et des rivières.
Une série débute donc sur un axe vertical, entre le bas et le haut : l’autre se déroule entièrement sur un axe horizontal, entre le près et le loin. Sous réserve de cette transformation, les deux séries sont homologues et remplissent la même fonction étiologique : rendre compte de l’origine des poissons et des accidents du réseau hydrographique.
Dans une série les vieilles aveugles, dans l’autre des symplégades occupent la même place et jouent un rôle identique. Bien mieux : les vieilles aveugles apparaissent comme un modèle réduit des symplégades. Pour collaborer, il faut qu’elles se touchent. Les contraintes de la vie à deux, jointes à celles résultant de leur infirmité, font qu’alternativement, elles se rapprochent et s’écartent. Agressives de nature ou provoquées par le héros, il s’en faudra de peu qu’elles cognent. Activement ou passivement, elles représentent aux portes de l’autre monde un obstacle que le héros devra franchir pour y entrer.
Une version de même provenance vient à l’appui de cette interprétation. Un Indien qui, avec ses compagnons, avait entrepris de courir le monde, réussit à franchir les portes, battant l’une contre l’autre à la vitesse de l’éclair, de la demeure où deux vieilles aveugles gardaient de la viande de baleine en quantité. Transférées du monde céleste au monde lointain, les vieilles aveugles (qui appartiennent au monde céleste dans une série) fusionnent avec les symplégades (qui appartiennent au monde lointain dans l’autre). L’unité des deux motifs est ainsi avérée.
Tous ces mythes, ai-je dit, ont pour une de leurs fonctions d’expliquer à la suite de quelles circonstances des ressources alimentaires d’origine maritime ou fluviale et d’importance vitale devinrent accessibles aux Indiens. Mais aujourd’hui, ceux-ci n’en jouissent pas tous également et cette inégalité doit être elle aussi expliquée. Dans une série, le Décepteur père du héros, le Démiurge dans l’autre créèrent les accidents du réseau hydrographique. Des rochers formeront des chutes, rétréciront le lit, diviseront le courant, permettant, gênant ou empêchant la remontée des saumons. À partir du motif des symplégades, roches mobiles, ou de son modèle réduit, les mythes passent à une théorie des roches fixes et aux problèmes qu’elles posent à la pêche et à la navigation [6].
Revenons aux Grées, si ressemblantes aux vieilles aveugles américaines et qui, comme elles, commandent la route que devra suivre le héros. Défendues selon Ovide par une barrière rocheuse, peut-on, dans le contexte grec, voir aussi en elles des symplégades sous la forme de modèle réduit ?
Il est de fait que les rochers meublent de bout en bout la légende de Persée. La tête de la Gorgone, qui pétrifie tous ceux qui la regardent, y tient le premier rôle. Et dès qu’il s’en est emparé, Persée pétrifie, si l’on peut dire, à tour de bras. Il transforme en montagne Atlas qui lui a refusé l’hospitalité. Lors de son banquet de noces avec Andromède, interrompu par l’entrée d’un oncle, prétendant évincé, à la tête de nombreux soldats, il pétrifie deux cents hommes et leur chef. De retour dans les villes où se déroula sa jeunesse, il pétrifie son grand-oncle, puis son père adoptif avec ses partisans. Il parsème donc de rochers tous les lieux qu’il traverse. Mais aucun ne ressemble à des symplégades.
Celles-ci semblent pourtant à portée de main. Comme on sait, elles occupent une place centrale dans l’histoire des Argonautes. Ce sera, prédit le devin aveugle Phinée, le péril majeur qu’ils affronteront à l’entrée du Pont Euxin, avant de pouvoir le traverser jusqu’en Colchide. Mais, ajoute-t-il, ils devront d’abord s’assurer qu’un oiseau sera capable de passer entre les roches. Une colombe chez Apollonius de Rhodes, un héron chez le pseudo-Orphée réussissent l’épreuve, mais y laissent le bout de leur queue comme, en Amérique et dans la même circonstance, Geai-Bleu, autre oiseau. Le navire Argo subit aussi des dommages à l’arrière, comme le kayak d’un héros inuit à son passage entre des icebergs mouvants [7].
Dans les Argonautiques, les symplégades ont une telle importance que les épreuves imposées par la suite à Jason n’en sont que des imitations. Deux taureaux homicides à l’état séparé sont rendus dociles accouplés. La seconde épreuve offre des symplégades une image symétrique et inversée. Dans un cas, des humains pénètrent entre deux rochers qui se rapprochent pour les tuer. Dans l’autre, un rocher pénètre entre des humains qu’il sépare pour qu’ils se tuent : « Jason lance une pierre énorme au milieu de ses ennemis, détourne de lui la guerre et l’allume dans leurs rangs. Ces frères que la terre enfanta se donnent mutuellement la mort. » [8]

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De légères retouches apportées par Valerius Flaccus suffiront pour fermer la boucle et ramener la transformation à l’état précédent. Au lieu d’un énorme rocher, Jason jette son casque au milieu de ses ennemis qui, croyant tuer le porteur (en manière de symplégades) s’exterminent réciproquement [9].
Des mythes américains provenant de l’aire algonkine vérifient la transformation de façon encore plus complète puisqu’ils remontent en deçà des symplégades et prennent les vieilles aveugles pour premier état. Ces femmes ont le corps hérissé de couteaux et de pointes. Elles-mêmes symplégades, elles se tiennent des deux côtés d’une porte à l’affût des victimes qui voudraient pénétrer. Par erreur, elles se jettent l’une contre l’autre et succombent ensemble à l’assaut.
Ainsi donc, en Grèce comme en Amérique, deux séries mythiques mettent d’un côté des vieilles aveugles et un ensemble de roches mortes, de l’autre des symplégades et un ensemble de roches vives (en plus des Roches Cyanées, Charybde et Scylla auxquelles Apollonius ajoute pour faire bonne mesure les Pierres Planktes, nom des symplégades chez Homère). J’espère avoir démontré qu’en Amérique, les deux séries sont en rapport de transformation. Peut-on tenter la même démonstration pour la Grèce ? Une question préliminaire se pose : a-t-on le droit, aux fins de comparaison, de mettre sur le même plan la légende de Jason et celle de Persée même si, faisant un crédit immérité aux généalogies mythiques, on prend en considération la distance entre les époques où elles sont censées se dérouler ?
Elles ont certainement des racines très anciennes. Homère est familier avec Persée, « glorieux entre tous les héros » [10], avec Jason et son navire Argo, sauvé par Héra au passage des Pierres Planktes [11]. Ils ont tous deux leur place chez Hésiode et chez Pindare [12]. Mais on ne prétendra pas remonter jusqu’à des mythes à jamais perdus (raison pour laquelle j’ai évité le mot et appelé légendes les histoires de Persée et de Jason bien que le terme soit peu satisfaisant). Nous percevons un écho de ces mythes à travers des textes dus à des historiens, des littérateurs ou des poètes qui ne les connaissaient que d’après d’autres traditions elles aussi perdues.
Tout ce qu’il importe de retenir est que les auteurs des textes relatifs à Persée connaissaient ceux relatifs à Jason et inversement, soit qu’ils aient eux-mêmes écrit sur les deux, soit qu’écrivant sur l’un ils éprouvent le besoin de se référer à l’autre. Dans les Argonautiques, Apollonius renvoie plusieurs fois à la légende de Persée [13]. Entre les deux légendes, Diodore établit un lien encore plus direct : « Jason, sachant que Persée s’était acquis une réputation immortelle par ses exploits extraordinaires, se piqua d’émulation. Il communiqua son dessein au roi Pélias qui saisit l’occasion pour se débarrasser de lui. » [14]
Sans postuler une connexion originelle entre les mythes qui, directement ou indirectement, fournirent une matière première aux auteurs dont nous sont restés les écrits, il suffit d’admettre qu’en concevant leurs versions de l’une ou de l’autre histoire, ces auteurs ont consciemment ou inconsciemment introduit entre elles des rapports de corrélation et d’opposition. Sans procéder de façon systématique, ils ont, quand s’offrait l’occasion, réparti les matériaux dont ils disposaient pour mettre, si l’on peut dire, les deux histoires en résonance.
En Amérique, le rapport de transformation entre symplégades et vieilles aveugles est fonction d’un autre entre axe horizontal et axe vertical. Pour que l’ensemble grec ait même structure, il faudrait qu’un renversement comparable apparût entre légende de Persée et légende de Jason.
On serait tenté de le trouver sur l’axe horizontal seul. Car Persée et Jason se déplacent dans des directions opposées : l’un vers l’ouest à travers la Libye et jusqu’au mont Atlas : l’autre vers l’est, à travers la mer Noire, jusqu’en Colchide.
Les choses ne sont toutefois pas si simples. En fait, les Argonautes font trois voyages et le premier seul, qui s’achève par la conquête de la Toison d’or, inverse quant à la direction celui de Persée. Au cours d’un second voyage, les Argonautes remontent le Pô, le Rhône, le Rhin même, et reviennent par mer jusqu’à l’île de Corcyre où, bien accueillis par les habitants, leurs aventures pourraient s’achever pour la deuxième fois. Mais à peine levée l’ancre pour regagner la Grèce, une tempête les entraîne jusqu’à la Libye, qu’ils devront traverser en partie par terre, portant leur navire, avant de reprendre la mer et de retrouver leur patrie. Relaté avec un grand luxe de détails par Apollonius de Rhodes, ce voyage était déjà connu d’Hésiode et de Pindare. Hérodote, de son côté, évoque un voyage antérieur de Jason en Libye [15]. L’expédition libyenne appartient donc à la légende des Argonautes. Mais à quel titre et sous quelle forme ?
Quand on lit Apollonius, on se défend mal de l’impression que l’auteur a rattaché ce dernier voyage au premier avec difficulté, comme si, pour l’introduire, il fallût briser la continuité du récit. Au moment où les Argonautes peuvent se croire définitivement délivrés des Colches et voguent vers la Grèce, le poète change brusquement de ton et interroge les dieux. Comment se fait-il que le navire Argo va se retrouver à l’autre bout de la Méditerranée ? Quel destin força les Argonautes à parcourir des lieux si éloignés ? [16]
Écrivant trois siècles environ après Apollonius, Apollodore, qui connaît les sources, ignore pourtant le voyage en Libye, donnant à croire qu’il n’a retenu qu’une version d’une histoire qui en comportait plusieurs que son prédécesseur aurait laborieusement raboutées.
Or si le premier voyage de Jason inverse celui de Persée, le voyage en Libye le redouble : il se déroule dans le même sens et passe par les mêmes lieux. Quand on entre dans les détails, les rapports entre les deux voyages de Jason et celui de Persée deviennent encore plus complexes. Tous les trois se reflètent, et chacun renvoie aux autres une même image ou son inverse.
Si, dans une version remontant selon Hygin à Eschyle, Persée jette l’Å“il des Grées dans le lac Triton, c’est sans doute parce qu’on a souhaité qu’un élément de la légende de Jason figurât dans celle de Persée, fût-ce par anticipation (sinon le geste de Persée semblerait immotivé, car il rend l’Å“il dans toutes les autres versions) [17].
Les voyages en Libye de Persée et de Jason s’achèvent chez les Hespérides, gardiennes des pommes d’or. Des versions anciennes (Agrætas, Palæphate) les font gardiennes non de pommes mais de brebis d’or qu’Héraclès, compagnon de Jason, enlève aussi. Un écho de cette tradition subsiste chez Diodore : « D’autres prétendent […] que pommes d’or seraient brebis appelées Dorées pour leur beauté, ou d’une couleur particulière qui tirait sur l’or. » [18] Même ainsi rationalisées, ces brebis volées à l’extrême ouest répondent à la Toison d’or volée à l’extrême est, créant un effet de symétrie entre les voyages de Jason dans l’une et dans l’autre direction.
Les Argonautes arrivent quand expire le dragon, gardien des pommes (faisant pendant à celui qui gardait la Toison) sous les coups portés par Héraclès. La légende de Persée préfigure cet épisode. Atlas a mal reçu ce fils de Zeus parce qu’il le prenait pour l’autre qui, selon un oracle, lui ravirait les pommes. Persée mécontent change Atlas en montagne. Dans la légende de Jason, ce sont les Hespérides, filles d’Atlas mais accueillantes contrairement à leur père, qui se changent elles-mêmes en jeune herbe, puis en arbrisseaux verdoyants : peuplier, orme et saul – paysage riant qui contraste avec la montagne inhospitalière, couverte de forêts et de rochers, en quoi Atlas fut métamorphosé.
Somme toute, les deux voyages des Argonautes apparaissent comme des variantes l’une de l’autre. La première inverse l’histoire de Persée sous le triple rapport est/ouest, Symplégades/Grées, roches vives/roches mortes. La seconde entretient avec la première, et avec l’histoire de Persée, des rapports qui oscillent entre les correspondances et les oppositions.
Si l’on consent à faire une lecture globale des trois récits en les étageant à la façon des portées dans une partition d’orchestre, on sera peut-être plus disposé à admettre que, comme les vieilles aveugles des mythes américains, les Grées correspondent dans un des récits aux symplégades dans un autre, et que Grées et symplégades se fondent en un seul motif, pris ici au sens propre et là au sens figuré [19]. Mais, pour éclairante qu’elle soit, cette simplification de la matière mythique laisse subsister un problème majeur. Comment ce motif unifié put-il apparaître, se maintenir inchangé et remplir la même fonction sémantique à travers les millénaires et dans des régions éloignées ?
Ce n’est pas tout. Les légendes grecques et les mythes américains ici considérés appartiennent au même genre, celui de la géographie romancée, dont les diverses argonautiques croyaient trouver le modèle dans l’Odyssée (mais Homère s’inspirait lui-même de versions plus anciennes). De leur côté, les mythes américains à vieilles aveugles ou symplégades expliquent par les interventions d’un démiurge ou d’un décepteur pourquoi les saumons ne remontent pas toutes les rivières ou ne remontent que jusqu’à des endroits coupés par des chutes infranchissables ; pourquoi, par conséquent, certains peuples pêchent dans leur propre territoire tandis que d’autres doivent pêcher ailleurs ou acheter le poisson : pourquoi enfin des peuples vivent exclusivement de la chasse, parce que leur situation géographique les prive de saumons. Les gens, les lieux, les cours d’eau sont nommés, reconnaissables. Comme les argonautiques, ces mythes prennent parfois l’allure de guides de voyage qui décrivent les sites et en font le théâtre d’événements fabuleux.
Il y a pourtant une différence. Dans la mythologie grecque, les Grées sont un hapax. Elles font une unique apparition dans la légende de Persée, on ne les revoit nulle part ailleurs. En revanche, les vieilles aveugles figurent en Amérique dans des dizaines de versions concentrées en Colombie britannique, et, sous des formes plus ou moins altérées, on suit leur trace de l’autre côté des Rocheuses, chez des peuples de langue et de culture algonkines et même siouan.
Quoi qu’il en soit, les Grées et les vieilles aveugles américaines se ressemblent à un tel point sur plusieurs plans et jusque dans les détails, elles offrent de telles analogies de contenu et de forme que leur récurrence pose un problème. Pour tenter de le résoudre il faudrait d’abord, comme toujours, interroger l’histoire. Sur les relations précolombiennes entre l’Ancien et le Nouveau Monde, elle a malheureusement peu à dire. La découverte récente de l’homme de Kennewick, que son type physique distingue nettement des Amérindiens du Nord et du Sud, a rendu vigueur à de vieilles spéculations sur le peuplement de l’Amérique. Il pourrait ne pas se réduire à la pénétration d’émigrants par vagues successives à travers le détroit de Béring ou le long des côtes. Franz Boas remarquait il y a plus d’un siècle qu’un mythe relatif à un hameçon perdu existait d’une part au Japon, en Indonésie et en Micronésie, d’autre part dans une région bien circonscrite de l’Amérique du Nord à l’ouest des Rocheuses. Cette distribution l’avait convaincu que le mythe en question s’était diffusé depuis l’Asie extrême-orientale ou l’Océanie [20]. Le mythe des vieilles aveugles est concentré dans la même région de l’Amérique, mais il y a beaucoup plus loin du Canada occidental jusqu’à la Grèce, et je ne connais pas de formes intermédiaires.
Si l’on en découvrait en Asie ou en Océanie, on accepterait facilement qu’elles purent servir de relais. L’histoire de Midas figure dans des textes anciens mongols, tibétains, coréens. J’ai moi-même entendu chanter dans une île de l’archipel des Ryû-kyû une légende relatée par Hérodote [21]. En revanche, les Grées et les vieilles aveugles sont un des seuls cas connus de ressemblance directe entre l’Amérique et la Grèce. À propos de figurations mythiques et rituelles en honneur chez les Indiens de la Colombie britannique, Georges Dumézil a évoqué Géryon, monstre tricéphale de la mythologie grecque, mais noyé dans un contexte indo-européen qui inclut une partie de l’Asie [22]. Dans l’Antiquité grecque et en Amérique, des croyances identiques associent certains genres de la famille des ombellifères et les jumeaux [23]. J’ai montré ailleurs que deux mythes, l’un grec, l’autre sud-américain, relatifs aux mêmes constellations, sont entre eux dans un rapport de symétrie inversée dont l’astronomie rend parfaitement compte en fonction du changement d’hémisphère [24].
Quelle conclusion en tirer ? Aucune, si ce n’est, dans le cas ici considéré, que par derrière les légendes épiques, l’enquête parvient à discerner des traces de mythes dont ces légendes font un usage sans grand rapport avec ce qu’on peut imaginer de leur contenu primitif. Pour le reste, on se bornera à constater que la mythologie comparée n’a pas fini de poser des énigmes. Le motif où viennent se fondre les Grées et les vieilles aveugles américaines a un contenu si riche, ses occurrences réduites à deux sont si rares qu’on ne peut se contenter d’invoquer la diffusion ou l’invention indépendante. Pour que ces explications soient recevables il faudrait pour chaque cas, produire des faits qui les étayent. Dans l’état actuel des connaissances, rien ne peut aider à comprendre qu’apparu dans un coin du monde il y a plusieurs millénaires, on le découvre intact à des milliers de kilomètres aujourd’hui. Dans cette conjoncture particulière, qui a valeur d’exemple, l’analyse structurale qui fut mon instrument de travail n’a pas eu pour rôle de résoudre un problème – ce qu’elle sait aussi faire – mais de démontrer, tâche ingrate peut-être, mais non moins utile, que des problèmes existent là où on ne les voyait pas.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  —, 1991 Histoire de Lynx. Paris, Plon, 1991.
·  Orphée, 1930 Les Argonautiques d’Orphée. Texte édité et traduit par G. Dottin. Paris, Les Belles Lettres.
·  Ovide, 1838 Les Métamorphoses, in Œuvres complètes, sous la dir. de M. Nisard. Paris, Dubochet.
·  Palæphate, 1535 De Fabulosis narrationibus, liber I, in Julii Hygini Augusti Fabularum liber… Basileæ, Ion. Hervagium.
·  —, 1902 Palæphati Peri apiston, ed. N. Festa, Lipsiæ, Teubner.
·  Phérécyde, 1841 Pherecydis fragmenta, in Fragmenta historicorum græcorum, vol. I. Ed. C. E. Theod. Muller. Paris, Didot.
·  Pindare, 1957 The Odes. With an introduction and an English translation by Sir John Sandys. Cambridge, MA, Harvard University Press.
·  Rink, Henry, 1875 Tales and Traditions of the Eskimo. Edinburgh-London, W. Blackwood & Sons.
·  Roscher, W. H., 1884-1924 Ausführliches Lexicon der griechischen und römischen Mythologie. Leipzig, Teubner, 7 vol.
·  Valerius Flaccus, 1857 Les Argonautiques, ed. sous la dir de M. Nisard. Paris, Didot (« Collection des Auteurs latins »).
 
NOTES
 
[1]On dit aussi que le héros avait mis son pénis dans la main de la vieille au lieu de la nourriture qu’elle attendait. Dans une version de la légende grecque, Persée menace les Grées de son épée, aussi gratuitement semble-t-il, puisque, s’étant emparé de leur Å“il, elles sont déjà à sa merci (Palæphate, « De fabulosis narrationibus liber I », in Julii Hygini Fabularum liber…, Basilae, Ion. Hervagium, 1535 : § 32).
[2]Jane Harrison, Prolegomena to the Study of Greek Religion, New York, Meridian Books, 1955 : 187.
[3]Eschyle, Prométhée enchaîné, in Tragédies. Texte établi et traduit par P. Mazon. Paris, Les Belles Lettres, 1984 : 795.
[4]Par exemple, les mythes kwakiutl dépeignent des femmes-oies aveugles qui arrachent à tâtons les racines dont elles se nourrissent. Boas traduit le nom indigène de ces racines par clover, mais donne pour leur nom scientifique Argentina occidentalis Rydb., autrement dit Potentilla anserina Howell, en français Anserine (du latin anser, oie) et, dans la langue populaire, Herbe aux oies, parce que, croyait-on, la plante pousse surtout dans les terrains fréquentés par les oies ou parce que les oies en seraient friandes.
[5]Hésiode, Théogonie. Texte établi et traduit par P. Mazon. Paris, Les Belles Lettres, 1947 : 270-273.
[6]Claude Lévi-Straus, L’Homme nu, Paris, Plon, 1971 : 352-359, 385-389, 397-400.
[7]Henry Rink, Tales and Traditions of the Eskimo, Edinburgh-London, W. Blackwood and Sons, 1875 : 159.
[8]Ovide, Les Métamorphoses, in Œuvres complètes, sous la dir. de M. Nisard. Paris, Dubochet & Cie, 1838, VII : 139-141. On notera que la double torsion caractéristique des transformations mythiques, sur laquelle j’ai souvent insisté, prend ici la forme d’un passage de la voix active à la voix pronominale. Ce n’est pas le lieu de rechercher si le phénomène peut être généralisé.
[9]Valerius Flaccus, Les Argonautiques, Paris, Didot (« Collection des Auteurs latins »), 1857 : VII, 605-614.
[10]Homère, L’Iliade. Texte établi et traduit par P. Mazon, Paris, Les Belles Lettres, 1946 : XIV, 320.
[11]Homère, L’Odyssée. Texte établi et traduit par V. Bérard. Paris, Les Belles Lettres, 1947 : XII, 69-73.
[12]Hésiode, Théogonie, op. cit. : 280, 992sq. ; Pindare, Pythiques, in The Odes. With an Introduction and an English Translation by Sir John Sandys. Cambridge, MA, Harvard University Press, 1957 : IV, XII.
[13]Apollonius de Rhodes, The Argonautica. With an English translation by R.C. Seaton. Cambridge, MA, Harvard University Press, 1961 : IV, 1091, 1513-1518.
[14]Diodore de Sicile, Histoire universelle. Traduite en français par M. l’abbé Terrasson, Amsterdam, Changuion, 1780 : IV, xi.
[15]Hérodote, Histoires. Texte établi et traduit par P.-E. Legrand, Paris, Les Belles Lettres, 1945, IV : 179.
[16]Apollonius de Rhodes, The Argonautica, op. cit., IV : 552-556.
[17]L’épisode du lac Triton, auquel Apollonius et Hérodote donnent une grande importance, mériterait un examen attentif. Ce lac marécageux interdit la navigation à moins qu’on y découvre un chenal. Un mythe américain de même provenance que ceux des vieilles aveugles traite le motif, mais fait d’un marais, qui empêche la navigation parce qu’il monte et descend sans cesse, des symplégades, dirait-on volontiers, en clé d’eau. Pour que les pirogues puissent le traverser et gagner les eaux libres, il faudra que des héros transformateurs le stabilisent puis tracent (ou révèlent, à la façon du dieu Triton de Libye) un chenal navigable au milieu (Lévi-Strauss, L’Homme nu, op. cit. : 388).
[18]Diodore de Sicile, Histoire universelle, op. cit, IV : vi. Les mots grecs pour « pomme » et « troupeau de brebis » sont homophones.
[19]J’ose à peine suggérer qu’en faisant les Grées filles de Phorkys et de sa sÅ“ur Kètô, deux divinités de la mer, les mythes pourraient reconnaître implicitement l’affinité marine des Grées avec les symplégades. Car le lien des autres enfants de Phorkys et Kètô avec la mer devrait aussi s’expliquer.
[20]Franz Boas, Indianische Sagen von der Nord-Pacifischen Küste Amerikas, Berlin, Asher & Co., 1895 : 352.
[21]Claude Lévi-Strauss, « Hérodote en mer de Chine », in Poikilia. Études offertes à Jean-Pierre Vernant. Paris, École des hautes études en sciences sociales, 1987 : 31-32.
[22]Georges Dumézil, Heur et malheur du guerrier, Paris, PUF, 1969 : 136-138 (repris de Horace et les Curiaces, 1942).
[23]C. Lévi-Strauss, Histoire de Lynx, Paris, Plon, 1991 : 317-318.
[24]C. Lévi-Strauss, Le Cru et le cuit, Paris, Plon, 1964 : 243-245 ; Du miel aux cendres, Paris, Plon 1966 : 63. Ce renvoi au code astronomique m’offre l’occasion de souligner que si, pour mettre en rapport vieilles aveugles et symplégades, j’ai surtout pris pour grille de lecture un code qu’on pourrait appeler pétrographique (roches mortes et roches vives), rien n’exclut le recours éventuel à d’autres codes. On a, non sans quelque raison, discrédité des théories qui voyaient dans les Grées, les Nymphes, les Gorgones des nuages sombres ou clairs personnifiés : code météorologique, donc. Je dois à la vérité de signaler qu’en Amérique, deux personnages féminins qui, sous plusieurs rapports, transforment les vieilles aveugles, se changent après leur mort sur un bûcher, l’un en nuage noir de l’hiver, l’autre en nuage blanc de l’été (C. Lévi-Strauss, L’Homme nu, op. cit. : 359, 367, 379, 428, 445-446).
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