2002
L’Homme
À propos
Ulysse, un héros proto-colonial ?
[*]
Un aspect de la question homérique
Claude Calame
EHESS, Centre des recherches historiques, Paris
Les créations narratives (muthopoiiai) ne sont assurément pas un indice d’ignorance [...] ; on les raconte non pas en méconnaissance de la topographie, mais pour plaire et pour faire plaisir.
Strabon 1, 2, 30
Telle qu’elle nous a été transmise, l’
Odyssée remonte à un texte constitué en tant que tel à travers un processus de fixation progressive. Une première étape de ce processus se situe sans doute sous la tyrannie des fils de Pisistrate, dans l’Athènes de la fin du
vie siècle. Cette première « édition » du récit épique de l’
Odyssée dans sa structure narrative complexe a été vraisemblablement établie en relation avec la régulation des concours rhapsodiques qui marquaient la grande célébration rituelle des Panathénées
[1]. Quoi qu’il soit de sa fixation et de sa tradition, le poème homérique offre à ceux qui sont désormais devenus ses lecteurs une vaste incursion aussi bien dans le temps que dans l’espace. Tracé pour une petite partie par le voyage de Télémaque vers le sud du Péloponnèse, à la recherche de son père, cet espace est principalement exploré et par conséquent construit par Ulysse lui-même à l’occasion de son retour du champ de bataille de Troie vers Ithaque, dans des errances maritimes qui prennent l’aspect d’un périple. Quant à l’incursion dans la profondeur temporelle du monde poétique de l’
Odyssée, elle est marquée par le parcours dans le temps sans véritable chronologie que constitue l’âge héroïque ; ce parcours temporel se focalise en particulier sur les aspects de vie institutionnelle en société qu’offrent les différents types de régime royal perceptibles non seulement à la cour d’Ulysse, à Ithaque même, mais aussi à celle que tient Nestor à Pylos ou à celle qu’animent Ménélas et Hélène à Sparte.
Espace et temps, géographie et histoire. Dès l’Antiquité, la question de la véracité du retour d’Ulysse s’est posée avant tout en termes de référence géographique. Strabon est pour nous le témoin des reproches qu’à ce sujet le géographe et astronome Hipparque, par exemple, adressa au savant alexandrin Ératosthène, le maître du scepticisme envers la fiabilité d’Homère. De là la position qu’assume Strabon : « Il faut donc examiner les thèses de ceux qui ont déclaré que le périple d’Ulysse selon Homère se fit, ou non, au voisinage de la Sicile et de l’Italie. Deux interprétations sont possibles : une bonne et une mauvaise. La bonne c’est d’admettre qu’Homère, convaincu que le périple d’Ulysse s’est réalisé en cet endroit, a pris cette base réelle et l’a parée des ornements de la poésie
(poietikos dieskeuase) : c’est là théorie pleine d’à propos car, non seulement en Italie mais même jusqu’aux extrémités de l’Ibérie, on peut trouver des traces du périple de ce héros et de bon nombre de ses compagnons. La mauvaise interprétation, c’est de considérer l’ornement comme partie de l’information
(historian). » Par analogie avec la construction narrative de l’espace, il en va de même du temps poétique et de sa référence historique : « C’est ainsi que, prenant la guerre de Troie, fait réel, pour sujet, [Homère] l’a parée des ornements de la fable
(ekosmese tais muthopoiiais). »
[2] Pas plus que Thucydide, dans l’Athènes du
ve siècle, Strabon ne saurait mettre en doute ni la réalité des protagonistes héroïques de la guerre de Troie, ni celle de leurs actions. Mais c’est surtout à l’époque moderne qu’on a tenté de soumettre l’
Iliade aussi bien que l’
Odyssée aux exigences de la référence temporelle en essayant de poser en termes historiques et de reconstruire la réalité sociale à laquelle renverraient les poèmes homériques
[3]. Quant à la référence spatiale, on aura compris que les célèbres identifications naturalistes proposées naguère par Victor Bérard ne sont ni pionnières, ni uniques
[4] ; désormais, des procédures d’étymologie géographique semblables ont permis, dans un même déploiement d’ingéniosité à la limite de l’érudition, de situer les sites odysséens jusque dans les fjords de la Scandinavie…
Or il s’avère qu’à l’exception du séjour sur l’île de Calypso, la géographie du parcours de retour d’Ulysse est transmise non pas par la voix inspirée du narrateur anonyme correspondant à l’aède (ou au rhapsode) appelé plus tard
Homère, mais par la narration du héros lui-même, parvenu et reçu à la cour du roi Alcinoos, dans ce pays de l’utopie maritime qu’est la Schérie des Phéaciens. Il s’agit d’un narrateur qui s’identifie par son nom propre et qui s’engage dans un récit autobiographique, indépendamment de tout appel à la Muse inspiratrice
[5]. En correspondance probable avec cette absence d’inspiration divine, l’espace parcouru puis décrit et raconté par le héros du retour qu’est le
nostos Ulysse se caractérise par un brouillage remarquable dans les repérages spatio-temporels. Après la traversée de la mer Égée et dès le cap Malée, au sud du Péloponnèse, on perd toute orientation cardinale pour n’en retrouver une qu’à Ithaque, après le transfert nocturne et miraculeux du héros, revenu de Troie, de l’île des Phéaciens dans sa mère-patrie
[6]. Quant à l’histoire, ce n’est pas un hasard si une enquête désormais célèbre sur le « monde d’Ulysse » situe cet ensemble composite entre le
ixe et le
viiie siècle av. J.-C., c’est-à-dire au centre des « âges obscurs ». Ces « Dark Ages » sont d’ailleurs devenus entre-temps moins flous qu’ils ne l’étaient il y a cinquante ans, au moment de la conception d’un ouvrage qui a suffisamment fait date pour être traduit en français
[7]. En fait, peut-être en raison de la tradition orale dont dépendent les poèmes homériques, mais aussi par l’effet de la perspective héroïque qui traverse l’ensemble de l’
Odyssée, la réalité poétique de la société d’Ithaque et des cités voisines apparaît comme le résultat de la sédimentation de plusieurs états de société. Cette réalité discursive sans aucun doute très composite peut renvoyer historiquement aussi bien à l’administration hiérarchisée des villes fortes construites par les Mycéniens, qu’aux groupes aristocratiques et aux cités plus ouvertes qui se développent à l’époque (d’ailleurs fort étendue) de l’exécution aédique de ces longs poèmes épiques : compositions fictionnelles dans la construction d’une géographie en partie utopique quant à l’espace ; poèmes animés, quant au temps, par une visée héroïsante qui tend à la composition d’un monde épique syncrétique. Les auditeurs des aèdes homériques doivent pouvoir se reconnaître dans les récits héroïques de type homérique tout en y projetant les aspirations éthiques, économiques et politiques du moment.
Dans ces conditions, comment faire de l’histoire moderne avec un monde de légende, et plus exactement avec un monde de poésie sous son aspect le plus « poiétique » ? Car, comme le relevait déjà Thucydide dans sa brève tentative de reconstruction de la guerre de Troie, « il faut considérer que cette expédition fut plus importante que les précédentes […], si l’on veut, ici encore, ajouter foi aux poèmes
(poiesis) d’Homère : sans doute est-il vraisemblable qu’étant poète, il l’a embellie pour la grandir »
[8]. C’est aussi le défi relevé par l’excellent historien de la colonisation grecque antique qu’est Irad Malkin. La formulation même de la question à l’origine de
The Returns of Odysseus n’est pas sans subtilité, ni ambiguïté : Ulysse tel qu’il s’offre à nous dans l’
Odyssée attribuée à Homère doit-il être défini comme un héros « proto-colonial » ? Question complexe non seulement parce que le récit homérique est présenté comme un « mythe » susceptible de susciter et d’orienter le mouvement colonial qui, selon l’auteur, se développerait dès la fin du
ixe siècle av. J.-C. (p. 2) en direction de la Méditerranée occidentale (« What matters here is the “active” role of myth in flitering, shaping, and mediating cultural and ethnic encounters » ; p. 5) ; mais aussi dans la mesure où les récits de retours plus ou moins mouvementés, à partir du champ de bataille de Troie, de héros tels qu’Ulysse, Diomède ou Philoctète se nourriraient eux-mêmes, dans leur « réalisme », des premières tentatives (pré-)coloniales des Grecs (pp. 9 et 272). En quelque sorte stimulés par les premières expéditions coloniales hellènes vers l’Épire, Corcyre et la future Grande Grèce, les récits épiques narrant les aventures des héros homériques qui regagnaient des petites cités en général situées à la périphérie du monde hellène auraient assumé en retour la fonction « mythique » de légitimation d’entreprises coloniales postérieures ; ces récits héroïques en diction épique auraient eu notamment une influence déterminante dans la gestion des relations des cités grecques nouvellement fondées avec les populations locales.
Le parcours proposé par Malkin à travers des récits homériques envisagés comme des « charter myths » trouve un double début avec le problème de la datation de l’Odyssée, entre tradition orale et tradition écrite (on trouvera de plus une mise au point à ce sujet en appendice, pp. 259-268), et avec la question de l’existence, dès le ixe siècle, d’autres récits de retour (chap. I). On remarquera à ce propos que la focalisation sur ces nostoi nous prive d’une réflexion comparative sur les récits épiques de périple, tel celui des Argonautes auquel il n’est fait allusion que de manière épisodique. Jouant un rôle parfois central dans des récits de colonisation comme celui de la fondation cosmogonique et héroïque de Cyrène (voir la IVe Pythique de Pindare), ces explorations narratives des confins de la terre habitée peuvent aussi être interrogées en termes d’ethnicité. D’après l’auteur, cette identité ethnique, dans le cas de l’Hellade en formation, devrait être considérée comme « aggregative » (p. 59), selon un processus où les contacts avec d’autres populations et communautés culturelles auraient eu un effet de cristallisation.
Il conviendrait d’ajouter qu’à l’égard de l’identité ethnique les populations de la périphérie, tels les Épirotes (chap. IV), doivent être distinguées des communautés coloniales où prévaut le paradigme de la « mémoire culturelle », sinon celui de la « mémoire ethnique ». Cette mémoire offre dans la plupart des cités coloniales une forte composante idéologique ; elle est fondée moins sur des institutions politiques ou des organisations de l’espace partagées avec celles de la métropole, que sur les manifestations et les formes davantage symboliques que sont les espaces des sanctuaires, les formes poétiques rituelles et les pratiques religieuses dédiées à un panthéon qui évoque celui de la cité d’origine. Si donc l’identité communautaire se construit au centre par l’interaction entre les cultures des cités, et si cette identité (qui ne devient hellénique qu’au
ve siècle) s’étend à la périphérie par amalgames successifs en rendant les frontières perméables, en revanche il semble que dans les fondations coloniales on ne connaisse ni syncrétisme, ni métissage, ni hybridation avec les populations locales. Si syncrétisme il y a, c’est à l’intérieur de la communauté coloniale de culture hellène, entre les groupes de colons provenant de différentes cités grecques
[9] !
De là, peut-être, les questions de principe que pose Ulysse à propos des peuples ou des êtres plus ou moins monstrueux qu’il approche au cours de son périple : s’agit-il de sauvages au comportement animal, d’êtres proches de la divinité ou d’humains mangeurs de pain ? Cette interrogation part toujours d’une définition hellène de la civilisation, et jamais n’est adoptée la perspective de relativisme culturel que l’on trouve par exemple dans l’
Enquête d’Hérodote
[10].
De manière significative, le premier volet de l’étude elle-même définit aussi bien les conditions empiriques d’une enquête conçue comme une exploration de terrain (par l’intermédiaire d’une croisière le long des côtes d’Ithaque), que le contexte ethnographique de la communauté objet de l’enquête (chap. II). Il s’agit donc, en l’occurrence, de présenter tant la géographie maritime des îles de la mer Ionienne que l’histoire des premières expéditions coloniales grecques ayant abordé sur ces terres nouvelles. La réalité de l’une et de l’autre est fondée sur les résultats de l’archéologie moderne. La reconstruction de cette double réalité repose sur des hypothèses essentiellement élaborées à partir de la présence de céramique eubéenne et plus généralement corinthienne en différents sites des côtes de l’Épire et de la Grande Grèce jusqu’à Pithécusses, dans la baie de Naples, et ce dès la période du Géométrique Moyen II. À l’occasion d’une mise au point fort utile, Malkin montre comment les découvertes archéologiques permettent de se représenter la collaboration des Eubéens, des Corinthiens et des Grecs du Nord-Ouest (parmi lesquels les gens d’Ithaque) dans le mouvement colonial qui se dessine en direction de Corcyre et des rives du Détroit d’Otrante (Apollonia, Épidamnos), à partir de contacts « proto-coloniaux » qui pourraient remonter jusqu’au début du viiie siècle (p. 87).
Mais dans la perspective de la reconstruction archéologique et historique qui oriente la recherche sur les premiers mouvements coloniaux, la trouvaille la plus spectaculaire se situerait précisément à Ithaque (chap. III) ! Propre à établir la relation attendue entre réalité historico-archéologique et le monde possible tracé dans le poème homérique, il y a ces douze ou treize trépieds de bronze consacrés dans une grotte se trouvant à l’extrémité du seul port d’Ithaque susceptible d’avoir pu être fréquenté dès la plus haute antiquité, soit la fameuse baie de Polis. Dédiée aux Nymphes (pp. 99-100), celle-ci porte les traces d’un réaménagement dans le courant du
ive siècle av. J.-C., et la relation épigraphique attendue avec un culte héroïque rendu à Ulysse n’est pas attestée avant le
iie siècle av. J.-C. (p. 94). Il n’empêche que les chiffres mentionnés correspondent aux douze ou treize trépieds que, dans la mise en scène narrative de l’
Odyssée, Alcinoos et ses douze conseillers phéaciens remettent à Ulysse avant sa navigation miraculeuse de retour vers Ithaque
[11]. À nouveau se pose la question de savoir à quelle manifestation, de la pratique rituelle ou du récit épique, attribuer l’antériorité : le poème héroïque offre-t-il le reflet de la consécration cultuelle de la grotte, ou le rite religieux a-t-il trouvé a posteriori dans l’épisode légendaire du séjour en Phéacie sa justification narrative et par conséquent étiologique ?
En raison de l’échelonnement dans le temps de la consécration (rituelle ?) des différents trépieds retrouvés dans la grotte de la baie de Polis, la prudence méthodologique recommande de choisir de préférence une hypothèse qui va dans le sens de l’étiologie : d’abord le poème, puis le culte qui récupère le récit poétique dans une perspective de légitimation ; l’action héroïque racontée par le poème épique devient alors l’
aition, le récit fondant et expliquant la pratique rituelle
[12]. Mais, dans ces conditions, il semble difficile d’affirmer que les gestes dédicatoires répètent « the first act of Odysseus himself when he was landed at Ithaca by the Phaiakian sailors » (p. 98). En effet, ce sont les Phéaciens qui, après avoir installé sur la plage Ulysse plongé dans le sommeil voulu par Athéna, déposent les dons reçus à la cour d’Alcinoos au pied d’un olivier ; auprès de la grotte des Nymphes Naïades, cet arbre signale le port dit de Phorcys, le port du Vieux de la mer
[13]. À son réveil, Ulysse est incapable d’identifier le site où il se trouve et, en désespoir de cause, il se met à compter les trépieds, les vases, les objets d’or et les vêtements reçus pour contrôler si les Phéaciens ne l’ont pas trompé. C’est seulement après qu’Athéna, sous l’aspect d’une belle femme, a révélé au héros l’identité de la grotte où il avait l’habitude d’offrir des hécatombes aux Nymphes qu’Ulysse leur adresse des prières en réservant de véritables offrandes pour plus tard. Pour l’instant, sur le conseil d’Athéna, il se contente d’entreposer dans la grotte les objets de valeur reçus des Phéaciens ; il entend simplement les préserver des regards indiscrets
[14].
À vrai dire, ni les échecs constants des contacts qu’Ulysse et ses compagnons tentent d’établir avec les « indigènes » rencontrés à l’occasion de leur périple odysséen, ni l’aspiration permanente d’Ulysse au retour en dépit des tentations offertes par des beautés semi-divines, ni les informations géographiques floues qui tendent toutes au retour et non pas à l’établissement d’une colonie ne sauraient constituer des gestes inspirateurs pour les citoyens de communautés civiques en formation tentés par une entreprise maritime à visée commerciale et coloniale. À l’exception, éventuellement, de la description de l’île habitée par des chèvres sauvages mais offrant un excellent port naturel et un sol fertile devant la terre inhospitalière des Cyclopes, les descriptions géographiques des récits d’Ulysse ne correspondent en rien aux indications données de manière énigmatique par l’oracle de Delphes dans les légendes étiologiques légitimant la plupart des expéditions coloniales. Quoi qu’il en soit, un culte héroïque s’adresse à une figure épique héroïsée après le terme de sa destinée de mortel ou après sa disparition de la scène politique par l’exil. C’est le cas pour l’institution des offrandes annuelles à Ulysse mentionnées dans la
Constitution d’Ithaque attribuée à Aristote, sans que le site de ce culte héroïque ne soit d’ailleurs indiqué…
[15] Cette absence de correspondance entre réalité poétique du
nostos et réalité empirique de l’expédition coloniale explique sans doute la retenue embarrassée de Malkin, dont les affirmations sont constamment modalisées par de prudents
probably,
apparently,
most likely, etc. – analyse de discours dans sa perspective énonciative oblige !
En ce qui concerne les relations des gens d’Ithaque avec leurs voisins éléens, thesprotes ou épirotes (chap. IV), l’attitude historiciste de l’auteur conduit à des hypothèses assurément plus solides. Ces relations se fondent en effet sur une géographie moins poétique, même si certaines des indications spatiales concernées sont tirées des fameux récits volontairement mensongers d’Ulysse
[16] ! Ainsi, les réflexions sur le caractère grec des Épirotes ou des Molosses, dans la ligne de l’interrogation contemporaine sur l’identité ethnique, ne manquent pas de pertinence. Mais, en poursuivant en direction de l’Occident, l’existence d’une inscription dactylique sur la célèbre « coupe de Nestor » retrouvée à Pithécusses et datant d’environ 720 av. J.-C. apporterait, à propos des premiers contacts des Grecs avec les Étrusques (chap. V), une confirmation à la thèse que l’
Odyssée offre moins le miroir d’un premier mouvement colonial qu’un cadre de référence narratif largement partagé par les colons grecs (p. 160). Dès lors, c’est ainsi que s’expliqueraient non seulement l’adoption par les Étrusques d’Ulysse comme héros fondateur, mais aussi l’emprunt par ces mêmes Étrusques de l’alphabet eubéen (p. 165). Théoriquement correcte, une telle explication impliquerait néanmoins, selon Malkin, la circulation au
viiie siècle d’un texte écrit de l’
Odyssée, déjà sous la forme où nous connaissons ce poème. Il est à vrai dire peu probable que cette seconde partie de l’hypothèse rencontre une large approbation, notamment de la part de tous ceux qui ont de bons arguments pour voir dans la « recension » pisistratide de l’
Odyssée, à la fin du
vie siècle, une première version officielle (sans doute encore mouvante) du poème homérique constitué en tant que texte
[17].
Sur la question des relations d’Ulysse avec l’Italie méridionale (chap. VI), une lecture d’Hésiode moins centrée sur la
Théogonie ou les
Travaux et les Jours que sur le
Catalogue des femmes aurait permis d’exploiter aussi bien les implications géographiques des généalogies déployées dans ce poème en diction épique, que le dessin des parcours impliqués par les périples qui y sont résumés. De même que les différentes versions du récit des Argonautes déjà mentionné, le tour de la terre habitée auquel est par exemple contraint Phinée, le fils d’Agénor entraîné par les Harpyes, comporte plusieurs étapes italiennes qui semblent compter au nombre des territoires des confins…
[18]. La réflexion sur les poèmes citharodiques narratifs de Stésichore, un poète de Grande Grèce, aurait pu être poursuivie dans ce sens également, et ce d’autant plus que, aussi fictionnel soit-il, le parcours vers l’extrême Occident suivi par exemple par le héros civilisateur qu’est l’Héraclès de la
Géryonide correspond davantage à une quête exploratoire qu’à l’itinéraire de retour d’un héros homérique ayant hâte de retrouver sa mère-patrie
[19].
Le malaise entraîné par l’usage, même intelligemment mesuré, des récits odysséens d’Ulysse comme « source » pour l’histoire de la colonisation grecque se poursuit dans le développement consacré aux figures de Nestor, d’Épéios et de Philoctète (chap. VII). Quant à Diomède (chap. VIII), le résumé grec de l’intrigue de son retour à Argos, raconté à l’origine dans un poème élégiaque composé par Mimnerme, est si succinct que l’on peut se demander s’il est légitime de faire du grand héros argien une figure de
nostos, et donc de héros proto-colonial, au même titre qu’Ulysse, et ceci dès l’époque archaïque. Transmis par un scholiaste, ce résumé de type mythographique insiste en effet davantage sur l’exil auquel le fils de Tydée est contraint après son retour à Argos en raison de la colère d’Aphrodite, et sur l’accueil dont il bénéficie en Italie auprès de Daunos, le roi indigène du pays du même nom, en Apulie
[20]. De là sans doute l’hypothèse curieuse que la figure héroïque de Diomède aussi bien que le culte qui lui est rendu en différents sites coloniaux ont atteint les cités grecques correspondantes uniquement par l’intermédiaire de non-Grecs ; ce sont ces indigènes qui auraient adopté le héros argien de la guerre de Troie comme ancêtre (p. 255).
La conclusion de l’appendice qui clot l’ouvrage est finalement sans ambiguïté. Même si l’on peut attribuer au monde poétique d’Homère, par le biais de textes fixés dans une rédaction écrite, une référence historique remontant au
ixe, voire au
xe siècle av. J.-C., la question de fond reste indécidable : « Thus the epic may appear either as a “reflection” of ninth-century reality concerning captains of sailor-traders sailing the Ionian Sea or, at least, as evoking for Euboian, Corinthian, and even Ithacan traders and protocolonists Nostos associations pertinent to their experiences » (p. 273). Certes, il convient de ne point tomber dans les excès « poéticistes » d’un autre ouvrage récent qui tend au contraire non seulement à faire d’Ulysse amené à refonder Ithaque le représentant d’un type nouveau de héros culturel, mais surtout à voir finalement dans l’itinéraire de retour du radeau voguant vers Ithaque la métaphore d’un simple parcours poétique
[21]. On se contentera donc de se souvenir de ce que dit Aristote de la
mimesis poétique des créateurs narratifs tel Homère : « C’est en raison de la représentation que le poète est poète, et ce qu’il représente, ce sont des actions ; à supposer même qu’il compose un poème sur des événements réellement arrivés, il n’en est pas moins poète ; car rien n’empêche que certains événements réels ne soient de ceux qui pourraient arriver dans l’ordre du vraisemblable et du possible, moyennant quoi il en est le poète. »
[22]
Se faire à la fois l’historien et l’anthropologue d’un processus de colonisation lointain par l’intermédiaire de poèmes épiques est décidément tâche délicate, à moins de se limiter aux considérations générales d’un Giambattista Vico, prenant parti dans la controverse soulevée dès le
xviiie siècle par la question homérique : « Le delizie de’ giardini d’Alcinoo, la magnificenza della sua reggia e la lautezza delle sue cene ci appruovano che già i greci ammiravano lusso e fasto. »
[23]
[1]
La controverse autour de la « recension pisistratide » de l’
Odyssée est désormais devenue un élément important de la question homérique envisagée dans la dimension de la tradition du texte ; voir en particulier Erwin Cook,
The « Odyssey » in Athens : Myths of Cultural Origins, Ithaca-London, Cornell University Press, 1995 : 17-34, et Gregory Nagy,
Homeric Questions, Austin, University of Texas Press, 1996 : 93-104.
[*]
À propos de Irad Malkin,
The Returns of Odysseus. Colonization and Ethnicity Berkeley-Los Angeles-London, University of California Press, 1998,
xiii + 331 p., append., bibl., index, 6 cartes.
[2]
Strabon 1, 2, 11 et 9 (trad. Germaine Aujac).
[3]
Voir à ce propos la mise au point équilibrée de Kurt A. Raaflaub, « Homer und die Geschichte des 8. Jh.s v. Chr. », in Joachim Latacz, ed.,
Zweihundert Jahre Homer-Forschung. Rückblick and Ausblick, Stuttgart-Leipzig, Teubner, 1991 : 205-256 (avec une bibliographie exhaustive !).
[4]
On lira à ce propos les remarques formulées par André Bonnard,
J’ai pris l’humanisme au sérieux. De Davel à Aristophane, Lausanne, L’Aire, 1991 : 57-80 (intitulé « Victor Bérard et les Cyclopes », ce texte date de 1937), après sa lecture de Victor Bérard,
Les Navigations d’Ulysse, Paris, Armand Colin, 1927-1929, 4 vol.
[5]
La structure spatio-temporelle complexe de l’
Odyssée a fait l’objet de l’étude récente de Suzanne Saïd,
Homère et l’Odyssée, Paris, Belin, 1998 : 87-112 ; pour une analyse des voix narratives qui traversent le poème, cf. Simon Goldhill,
The Poet’s Voice. Essays on Poetics and Greek Literature, Cambridge, Cambridge University Press, 1991 : 24-68.
[6]
Sur ce brouillage de la localisation des sites visités par Ulysse au cours de son périple, Phéacie incluse, voir notamment Alain Ballabriga,
Les Fictions d’Homère. L’invention mythologique et cosmographique dans l’Odyssée, Paris, PUF, 1998 (« Ethnologies ») : 173-219.
[7]
Moses I. Finley,
The World of Odysseus, New York, The Viking Press, 1954 (trad. franç. de la deuxième édition de 1977 :
Le Monde d’Ulysse, Paris, Maspero, 1978).
[8]
Thucydide 1, 10, 3 (trad. Jacqueline de Romilly) ; sur la vérité historique de la guerre de Troie pour les logographes antiques, à l’écart de toute distinction entre « mythe » et « histoire », voir les différentes références que j’ai données dans
Mythe et histoire dans l’Antiquité grecque. La création symbolique d’une colonie, Lausanne, Payot, 1996 : 30-46.
[9]
Le caractère opératoire de ces différents concepts est examiné avec un prudent esprit critique par Ugo Fabietti,
L’identità etnica, Roma, Carocci, 1998 (2
e éd.) : 145-153 et 169-171.
[10]
Sur cette définition odysséenne implicite de la civilisation des Grecs, c’est-à-dire des héros homériques, voir par exemple l’étude classique de Pierre Vidal-Naquet,
Le Chasseur noir. Formes de pensée et formes de société dans le monde grec, Paris, La Découverte/Maspero, 1983 (2
e éd.) : 39-68, ainsi que François Hartog,
Mémoire d’Ulysse. Récits sur la frontière en Grèce ancienne, Paris, Gallimard, 1996 (« nrf essais ») : 29-34.
[11]
Voir Homère,
Odyssée 13, 3-15 et 217-218 ainsi que 8, 388-393, passage où les dons d’hospitalité de la part du roi de Phéacie et de ses douze conseillers sont aussi énumérés, mais sans qu’il soit fait mention des trépieds : l’exactitude chiffrée n’est à l’évidence pas le premier souci d’un aède dont la récitation se poursuit sur plusieurs journées…
[12]
En ce qui concerne le culte de la grotte de la baie de Polis, cette hypothèse étiologique vient de faire l’objet de la critique archéologique radicale d’Isabelle Ratinaud-Lachkar, « Héros homériques et sanctuaires d’époque géométrique », in Vinciane Pirenne-Delforge & Emilio Suárez de la Torre,
Héros et héroïnes dans les mythes et les cultes grecs (
Kernos, Suppl. 10), Liège,
Cierga, 2000 : 247-262.
[13]
Il s’agit d’un dieu marin, grand-père, dans l’Odyssée, du cyclope Polyphème.
[14]
Odyssée 13, 96-125, 186-221 et 344-372.
[15]
Aristote fr. 507 Rose.
[16]
Voir par exemple
Odyssée 14, 315-320 ou 19, 270-295.
[17]
Voir à ce propos les remarques critiques et les références offertes par Erwin Cook dans son compte rendu de l’ouvrage d’Irad Malkin in
Bryn Mawr Classical Review du 22.3.00 (revue électronique), ainsi que la thèse de la fixation évolutive du texte formulée par Gregory Nagy, 1996,
op. cit., n. 1.
[18]
Hésiode, frr. 150-157 Merkelbach-West ; cf. Martin L. West,
The Hesiodic Catalogue of Women, Oxford, Clarendon Press, 1985 : 147-154.
[19]
Voir en particulier Stésichore fr. S 17 Davies.
[20]
Mimnerme fr. 22 West, qu’il eût fallu citer dans l’édition de Gentili-Prato (fr. 17) qui offre le texte des autres versions du retour de Diomède.
[21]
Carol Dougherty,
The Raft of Odysseus. The Ethnographic Imagination of Homer’s Odyssey, Oxford, Oxford University Press, 2001.
[22]
Aristote,
Poétique 1451b 27-32 (trad. Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot).
[23]
« Les délices des jardins d’Alcinoos, la magnificence de son royaume, et l’abondance de ses festins nous montrent que les Grecs admiraient déjà fastes et luxe » (Giambattista Vico,
Princìpi di scienza nuova, Milano, Mondadori, 1992 : 377 ; éd. orig. : Napoli, Mosca, 1744, § 795).