L'Homme
Editions de l’E.H.E.S.S.

I.S.B.N.271321775X
210 pages

p. 17 à 36
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Études et essais

n° 164 2002/4

2002 L’Homme Études et essais

La guérilla viet  [*]

Trait culturel majeur et pérenne de l’espace social vietnamien

Georges Condominas EHESS, Paris
Comment le Vietnam sortant d’un siècle d’occupation coloniale a-t-il recouvré l’indépendance contre l’armée française puis vaincu l’armée américaine, la plus puissante du monde ? Comment ce pays minuscule au départ (delta du Tonkin) a-t-il pu se libérer de plus d’un millénaire d’occupation coloniale rigoureuse, celle de l’Empire chinois, en recouvrant sa langue et dans le peuple, une grande partie de ses coutumes ? L’auteur a été frappé par la permanence de la guérilla comme phase initiale de toutes les guerres d’indépendance ou de défense, stratégie et tactique de base d’un art vietnamien de la guerre qui apparaît comme un trait culturel se maintenant sur la longue durée.Mots-clés : histoire et ethnologie, Vietnam, art de la guerre, guérilla, trait culturel majeur. How did Vietnam, after a century of colonial occupation, recover its independence by fighting against the French army and defeating the Americans, the most powerful armed forces in the world ? How did this tiny country – initially the Tonkin Delta – manage to free itself from a thousand years of severe colonial occupation by the Chinese Empire, and thus recover its language and many of its customs ? Guerilla warfare has always been the initial phase in all defensive wars and wars of independence – the basic strategy and tactics of a Vietnamese art of warfare, which turns out to be a longstanding cultural trait.Keywords : history and ethnology, Vietnam, art of warfare, guerilla, outstanding cultural trait.
L’ennemi en général se fie au nombre, et nous ne disposons que de faibles effectifs. Combattre le long avec le court, tel est l’art militaire.
Trn Hưng Đo, 1300 ap. J.-C. [1]
Le folklore colonial”, une littérature orale qui s’exprimait parfois dans des écrits très épisodiques mais aussi tenaces que les paroles. Au point que les tenants du pouvoir, et ceux qui y furent associés et en bénéficièrent, ignoraient les œuvres historiques et les traditions vivantes – orales et écrites – des vaincus. Un simple constat, mais difficile à supporter pour celui qui l’a vécu, particulièrement en tant qu’Eurasien, autrement dit appartenant aux deux groupes en confrontation.
Autre constat mais qui, me semble-t-il, constitue un exemple unique au monde par la longueur temporelle et son accrochement culturel, auxquels il faut ajouter l’ignorance générale, quasi unanime de la part des non-spécialistes du Vietnam. Comment un peuple de taille modeste – « le Delta du Tonkin » – conquis par un vaste empire – « l’Empire du Milieu », Tchoung Kouo (Zhongguo) – gouvernant un territoire équivalent à l’Europe, comment ce peuple est-il arrivé à se libérer de cette superpuissance au bout de plus d’un millénaire marqué de multiples soulèvements sanglants ? Comment ce minuscule David, étouffé par cet immense Goliath doté d’un pouvoir d’absorption comparable à celui de son contemporain l’Empire romain, réussit non seulement à s’en libérer, mais à sauver l’essentiel de sa langue et de sa culture ? Par la suite, il fera échouer au long des siècles les retours en force du géant. Même si son élite a adopté le système organisationnel de son conquérant, ce qui d’ailleurs lui à permis en partie de repousser celui-ci. Plus d’un millénaire d’une occupation coloniale rigoureuse, s’en libérer et recouvrer l’essentiel de sa langue et de sa culture est, me semble-t-il, un exemple unique dans l’histoire mondiale.
Carte 1
Place du Dai Viet au sein de l’Empire des Tang, viie-ixe siècle (d’après Jacques Gernet, Le Monde chinois, Paris, Librairie A. Colin, 1972 : 252-253. Réalisation graphique Alexandra Laclau, EHESS, 2002)
Agrandir l'image Place du Dai Viet au sein de l’Empire des Tang, vi...
Par ailleurs comment huit siècles plus tard, vaincu par un autre conquérant, le peuple vietnamien se dégagera victorieusement d’une occupation française de près d’un siècle et repoussera la tentative de conquête américaine appuyée sur la plus puissante armée que le monde ait connue, comme elle avait vaincu l’armée mongole qui avait dominé l’ancien monde au xiiie siècle ?
Cette situation géopolitique face aux Han imposera aux chefs de guerre et penseurs militaires vietnamiens une interrogation quasi obsessionnelle : comment le faible peut-il combattre – et vaincre – le puissant ? Ly yêu chng mnh « prendre le faible pour combattre le fort », formule saisissante de leur plus grand stratège, Trn Hưng Đo. Un siècle plus tard, après la victoire sur les Ming de Lê Li et Nguyên Trãi, ce dernier clame l’efficacité de cette règle d’action dans son grand poème de 1428 :
« Jouant de la surprise, nous avons opposé
notre faiblesse à la force de l’ennemi.
En mille embuscades, nous avons anéanti
des armées nombreuses avec des forces réduites. » [2]
En 1788, après une autre éclatante victoire sur les Han, la même conviction anime la déclaration du « porte-parole » de Quang Trung (cf. plus loin, la note 10 ; comme dans les anciens écrits vietnamiens, « les grands généraux d’autrefois » désignent les chefs de guerre han des classiques chinois qui servaient de modèles à suivre dans l’enseignement militaire).
Enfin, à l’époque contemporaine devant le déséquilibre des forces face aux Occidentaux, Võ Nguyên Giáp érige la formule en principe de l’art militaire vietnamien.
« Notre art militaire est l’art de “vaincre le grand nombre par le petit nombre”. Les guerres nationales, dans le passé comme de nos jours, ont posé à notre nation une exigence stratégique impérieuse : vaincre des ennemis possédant des armées nombreuses et un potentiel économique et militaire de plusieurs fois supérieur au nôtre. » [3]
L’écoute des événements contemporains et la lecture des œuvres consacrées au passé du Vietnam fournissent, me semble-t-il, la réponse à ce défi en apparence insoutenable. Face à la puissance démesurée de ses adversaires la phase essentielle, souvent très longue, qui amènera, en un ultime épisode, la victoire de ses armées, aura été au cours de deux millénaires, la guerre de guérilla. Ce qui suppose au préalable le consensus d’une population animée d’un profond patriotisme ravivé par la détermination de quelques fortes personnalités. Par sa résurgence continuelle au long des siècles et son caractère d’intervention systématique de grande envergure dans tous les conflits armés, la guérilla vietnamienne se différencie nettement de celles que connurent divers pays européens comme l’Espagne au xixe siècle ou la France de la Résistance, par la très longue durée (généralement de plusieurs décennies) de chaque épisode, et son déroulement systématique en plusieurs étapes.
Cette dernière constatation m’a conduit à considérer la guérilla comme constituant un trait fondamental de la culture vietnamienne, la base même de l’art de la guerre tel que son peuple l’a pratiqué sur la longue durée.
L’équivalent vietnamien de « guérilla », Ðánh úp đánh ngm [4] m’a été suggéré par M. Nguyên Đc Nhun. C’est en effet l’expression la plus employée dans ce sens par le grand encyclopédiste Lê Quý Đôn [5] (1726-1783) dans l’ouvrage qu’il a consacré aux campagnes que le roi Lê Li a menées pendant vingt ans contre l’invasion des Ming qu’il a définitivement chassés du Vietnam en 1427.
Notons en passant que cette conception de l’art militaire fait partie de ces nombreux caractères qui différencient la culture vietnamienne de la chinoise, allant à l’encontre d’une opinion trop largement répandue qui voulait ne voir dans le Vietnam qu’une forme provinciale de la civilisation han.
À l’époque coloniale la majorité des auteurs, des administrateurs des Services civils pour la plupart, présentaient la civilisation vietnamienne comme un simple décalque de la chinoise. Courant tenace puisque sept ans après la défaite française le général américain Samuel B. Griffith, si perspicace par ailleurs, dans sa thèse sur l’Art de la guerre de Sunzi (ive s. avant J.-C.) parue à Oxford en 1963, après avoir critiqué l’ouvrage pionnier du père J. J. M. Amiot (1772), reprocha aux sinologues français modernes de n’avoir pas montré suffisamment d’intérêt envers l’œuvre de Sunzi : « Peut-être, ajoute-t-il, quelques-unes des débâcles que l’armée française a eu à subir au cours des deux dernières décennies auraient-elles pu être évitées » [6]. Allusion évidente à la campagne d’Indochine et à Đin Biên Phu’. Le général Griffith ne prévoyait pas que, dans les années qui suivraient, ses collègues et compatriotes qui disposaient de sa magistrale traduction allaient, à la tête d’une énorme armée considérablement mieux équipée que celle de leurs prédécesseurs, subir la plus cuisante défaite infligée aux États-Unis, alors la plus grande puissance militaire du monde (ce qui n’est pas sans rappeler l’épisode mongol, sept siècles auparavant). La connaissance de Sunzi n’aura donc pas beaucoup aidé les généraux américains et il aurait mieux valu pour eux étudier l’art militaire vietnamien clairement exposé par le général Võ Nguyên Giáp dans le chapitre intitulé « Art militaire », de son livre Guerre de libération : politique, stratégie, tactique (cf. note 3).
Il faut dire à la décharge des collègues et compatriotes de S. B. Griffith que les généraux chinois qui les ont précédés au cours des siècles, bien que nourris des fameux Treize chapitres de Sunzi, avaient eux aussi, en dépit de la puissance de leurs troupes, subi de cinglants revers. L’épisode mongol en fournit justement l’exemple le plus significatif. Lorsque Trn Hưng Đo en 1288 poussa la plus puissante armée du monde de l’époque au désastre de Bch Đng, il employa le même stratagème qui, au même endroit, avait réussi en 939 (soit trois siècles et demi auparavant) à Ngô Quyn, le libérateur du Vietnam [7]. Les conquérants n’avaient pas retenu la leçon. D’ailleurs, à plusieurs reprises au cours des siècles, les Han, soit comme occupants, soit comme envahisseurs, surestimant leur propre puissance et sous-estimant le sens stratégique de leurs adversaires – ce que Sunzi déconseille fortement – ont négligé de remarquer ce qui fait en fin de compte l’originalité de l’art militaire vietnamien.
Tournons-nous maintenant du côté vietnamien. Même si au début de l’histoire du pays et parfois tardivement (voir Lê Li par exemple), une partie des chefs insurrectionnels appartenaient aux aristocraties locales, on peut supposer que, sous l’emprise contraignante du pouvoir colonial han, ceux-ci avaient reçu au moins une teinture d’enseignement classique chinois, lequel devint une fois l’État créé sur le modèle céleste, l’un des éléments essentiels du système de relations des lettrés. En particulier la connaissance de l’œuvre de Sunzi s’imposait aux mandarins militaires par son caractère de manuel enrichi au cours des siècles par de multiples commentaires. Les futurs généraux y apprenaient les qualités requises d’un chef, la préparation d’une campagne et notamment le rôle de l’« information préalable » (autrement dit, espionnage et 5e colonne), les règles à suivre pour s’assurer la victoire ; or sur ce point il s’agit essentiellement des batailles conventionnelles, celles que se livraient entre elles les armées des seigneuries chinoises ou, plus tard, celles de l’Empire contre un puissant « vassal » ou un ennemi extérieur.
Certains points ne pouvaient évidemment pas avoir été prévus par Sunzi. Ainsi la sentence X, 26 se poursuit par : « Connaissez le terrain, connaissez les conditions météorologiques, votre victoire sera alors totale » [8]. Les Vietnamiens pouvaient interpréter ce passage en fonction de leur propre contexte : ils y incluaient le climat et les maladies tropicales qui furent des auxiliaires précieux tant pour la guérilla que pour la guerre classique contre les troupes venues du nord [9].
Mais sur d’autres points la stratégie traditionnelle vietnamienne allait catégoriquement à l’encontre des préceptes sountzeuniens. C’est ainsi qu’elle a toujours tiré profit des armées d’invasion s’avançant profondément dans le pays et qui suivaient ainsi la sentence XI, 30. Sunzi met plusieurs fois en garde (par exemple X, 10 et 15) de ne pas attaquer avec des forces inférieures à celles de l’ennemi. Si les Vietnamiens avaient suivi à la lettre ce conseil, ils n’auraient jamais gagné ou maintenu leur indépendance. Ainsi, en 1788, Quang Trung (le Nguyên Hu des Tây Sơn), le plus grand stratège du « Sud » après Trn Hưng Đo, ne disposait pas de la moitié des effectifs de l’armée chinoise d’invasion qu’il anéantit le 30 janvier 1789 à Ngc Hi-Đng Đa [10].
Ce qu’un stratège (selon les normes chinoises) pouvait considérer comme entorses aux règles « universelles » découvertes par Sunzi, étaient en fait dictées par l’environnement sociomilitaire de l’espace social vietnamien. Nous en avons mis en évidence la donnée principale : l’énorme disproportion des forces en présence qui impose aux Vietnamiens de « combattre le long avec le court ». Ils ne se contentent pas, comme le grand classique dans son chapitre II, d’évoquer les souffrances que la guerre inflige aux populations civiles, car elle les concerne au point qu’ils jugent indispensable d’obtenir le soutien du peuple ; sinon en effet la guérilla, la phase initiale obligatoire dans la lutte contre un ennemi très puissant, ne peut réussir. D’où la nécessité de l’information, en fait de la propagande et du renseignement, où l’interface entre le système de relations populaires et celui des lettrés intervient pleinement. L’invention au début du xve siècle, de tracts d’un genre tout à fait original, illustre bien ce souci d’obtenir l’adhésion de la population. Sur des milliers de feuilles d’arbre on écrivit « Lê Li sera roi et Nguyn Trãi son ministre » avec du saindoux que les fourmis mangèrent creusant ces caractères dans le limbe des feuilles ; on jeta celles-ci dans les cours d’eau pour atteindre les villages riverains [11].
On peut évaluer l’étendue et la profondeur de l’adhésion populaire en rappelant les grandes victoires qui restent dans toutes les mémoires du Vietnam. Elles doivent leur réussite au maintien du secret des opérations par des dizaines de milliers de paysans. Ceux-ci ont ainsi participé activement à cette gigantesque embuscade tendue à Bch Đng à la puissante flotte chinoise par deux fois à 350 ans de distance (celle réalisée par Trn Hưng Đo en 1288 a atteint une ampleur jamais égalée). Il en est de même pour la marche forcée entreprise par Quang Trung pour prendre à revers les forces chinoises et délivrer par surprise Thăng Long (« l’Envol du Dragon »), la capitale du royaume, le jour du Têt de 1789.
De même le souci de garder l’initiative, l’une des constantes de la stratégie vietnamienne, indispensable pour maintenir le moral des troupes, ne peut aboutir étant donné la faiblesse numérique des forces de libération, qu’avec la connivence de la population qui ravitaille et grossit les rangs de cette armée, assurant ainsi la rapidité de ses déplacements sans alerter l’ennemi. En revanche les historiens marxistes vietnamiens attribuent constamment leurs échecs, comme celui des H devant les Ming, à une stratégie purement défensive liée au manque d’appui populaire.
Cette conscience de l’énorme disproportion des forces en présence, à leur désavantage, a poussé les Vietnamiens à adopter la même tactique diplomatique après chaque victoire éclatante sur les forces d’occupation ou d’invasion chinoises.
Pour éviter que la défaite han ne se transforme en affront insupportable pour l’Empire du Milieu, entraînant chez celui-ci le vif désir de se lancer de nouveau dans la reconquête du pays viet, sitôt la libération acquise, les vainqueurs vietnamiens envoient une ambassade à la Cour chinoise réaffirmant leur reconnaissance de sa « suzeraineté ». Ce mot ne doit pas être pris dans le sens qu’il possédait dans notre système féodal. Il s’agit d’une reconnaissance essentiellement nominale qui se traduit par l’envoi d’un tribut tous les trois ans ; en contrepartie, comme il le faisait d’ailleurs envers d’autres « vassaux », l’Empereur céleste confiait à l’ambassade du « Sud », lors de son retour, des dons nettement supérieurs au tribut qu’il en avait reçu. Certains ont évoqué à ce propos les échanges de type potlatch.
Ces guerres de libération contre la Chine ont toujours eu à leurs débuts un certain caractère de guerres civiles, jusqu’à ce que l’ampleur du mouvement entraîne l’adhésion de l’ensemble de la population. En effet une partie des fonctionnaires, souvent d’ailleurs d’ascendance chinoise, restaient par intérêt ou conviction fidèles à l’administration coloniale. Par la suite lorsque l’État vietnamien a été reconnu par le « Nord », celui-ci profitait de ses dissensions internes pour l’envahir de nouveau, en tirant prétexte d’un appel à l’aide du souverain en titre, qu’il s’agisse d’un usurpateur, un Mc par exemple à la fin du xvie siècle, ou d’un roi déchu, comme le dernier des Lê en 1788. Ces recours à l’intervention étrangère pour maintenir un pouvoir ébranlé a en général aggravé le discrédit de leurs auteurs et grandi l’image des rebelles aux yeux du peuple. L’aspect guerre civile prend fin avec l’élimination politique, et généralement physique, des traîtres favorables aux Han.
Nous verrons plus loin le poids que leurs relations politiques tiennent dans l’interface que se partagent le système de relations des lettrés et ceux des paysans, des pêcheurs, d’autres encore. Or, sans nous étendre ici sur les relations à l’imaginaire religieux que j’ai décrites ailleurs, soulignons le rôle des héros nationaux qui, eux, appartiennent à la fois à ces deux types de relations, politiques et religieuses. Il arrive que les plus populaires de ces héros, les sœurs Trưng et Trn Hưng Đo, cohabitent dans la même pagode, à Hongay (Hng Gai) par exemple, où la partie centrale réservée aux Bouddhas est encadrée, à sa droite par une partie consacrée aux deux sœurs vaincues par les Han, et, à sa gauche, au vainqueur des Mongols (lesquels avaient récemment conquis l’empire de ces derniers). Comme quoi, vainqueurs ou vaincus, c’est l’héroïsme de leur soulèvement qu’a retenu la mémoire collective. En ce qui concerne Trn Hưng Đo, les Vietnamiens lui élevèrent un temple de son vivant et il tient depuis lors une place considérable dans l’imaginaire vietnamien : de nombreux temples lui sont dédiés, de nombreuses communautés villageoises l’ont choisi pour génie protecteur et une catégorie de médiums, exclusivement des hommes-médiums (ông đng), dénommés thanh đng (médiums purs) se vouent à son culte qui se distingue par sa violence des autres rituels semblables. Or les héros ne sont pas seuls à s’imposer dans cette interface : les traîtres aussi y figurent, mais bien sûr à titre négatif, en tant qu’esprits malévolants, renouvelant dans le domaine magico-religieux les combats perdus que, de leur vivant, ils ont livré, à leur détriment, aux héros nationaux. Ainsi en est-il de Phm Nhan qui avait choisi le camp des Mongols. Lors de la grande fête annuelle au temple de Kip Bc, au centre du domaine de Trn Hưng Đo, pour guérir les femmes frappées de maladies gynécologiques par son ennemi, le traître Phm Nhan, les médiums de Trn Hưng Đo, au cours de séances spectaculaires, font descendre en elles Phm Nhan et lui infligent de très sévères punitions, puis l’expulsent après lui avoir fait signer une sorte de reconnaissance de soumission [12].
L’aventure de Phm Nhan est représentative de ces personnalités qui, tout au long des luttes de libération du Vietnam contre la domination chinoise, admettaient celle-ci comme allant de soi et confirmaient les Han dans leur sentiment de rester les maîtres, même après l’indépendance. Ils pouvaient croire que leur intervention était non seulement une remise en ordre à leur profit, mais apportaient leur appui à des Vietnamiens qui acceptaient cet ordre contre d’autres qui le refusaient. Pour les Han, comme plus tard les Français, ils intervenaient dans une guerre civile et, à leurs yeux, du bon côté. Mais les succès des « rebelles » ralliaient à ces derniers une masse de plus en plus importante d’« indigènes ». Le rôle de Phm Nhan et de son groupe s’était en fait limité à celui de guide des troupes de Koubilaï. Fait prisonnier, il demanda à Trn Hưng Đo de lui faire donner un dernier repas avant d’ordonner sa décapitation. Le vainqueur « lui fit servir sur un plateau des linges maculés de sang menstruel. Le supplicié jura de se venger et c’est pourquoi, devenu génie du mal, Phm Nhan paraît prendre un malin plaisir à troubler la régularité des fonctions périodiques chez les femmes annamites ». D’où le recours de celles-ci « à l’intervention toujours efficace de Trn Hưng Đo son adversaire » [13] par l’intermédiaire de ses médiums masculins.
Mais le Vietnam a connu aussi des guerres civiles au plein sens du terme, avec toujours, à un moment ou à un autre, une intervention massive de l’armée chinoise appelée à la rescousse par le parti qui sent venir sa défaite. On assiste ainsi au long des siècles à un entrelacement continu de guerres civiles et de guerres étrangères au cours duquel les candidats au pouvoir réel se livrent à des jeux stratégiques subtils et variés, sur divers plans. Avec, chez tous, le souci de prétendre à la légitimité, cette constante éthique du secteur politique de la culture vietnamienne.
À titre d’illustration, je tenterai de résumer [14] le déroulement de la plus longue guerre civile qui dévasta le pays. Elle eut pour cadre monarchique la dynastie des Lê postérieurs et malgré les terribles ravages qu’elle entraîna, elle aboutit à l’extension du Đi Vit (nom du Vietnam à cette époque) à ses limites actuelles et à l’établissement de sa dernière dynastie, celle des Nguyn [15], laquelle réalisa cette expansion.
On considère généralement que la plus longue guerre civile fut celle qui opposa les seigneurs (chúa) Trnh, véritables maires du palais des souverains Lê en pleine décadence, aux Nguyn, les seigneurs du Sud, qui a duré de 1627 à 1802 avec une trêve d’un siècle (de 1672 à 1775).
En fait, la guerre civile a commencé en 1527 avec l’usurpation du régicide Mc Đăng Dung. Nguyn Kim, à la tête des fidèles de la dynastie légitime, après avoir intronisé un prince Lê dans ce qui est aujourd’hui la province laotienne de Sam Neua frontalière du Thanh Hoá, entreprit la reconquête du Đi Vit. Il s’empara du Thanh Hoá et du Ngh An en 1545. Entre-temps il avait remarqué parmi ses généraux les hautes qualités de Trnh Kiêm et se l’était attaché en le mariant à sa fille ; c’est ce dernier qui lui succédera à sa mort qui survint cette même année.
Le pays fut ainsi coupé en deux. Les Mc en effet occupant la partie septentrionale purent durer grâce à l’aide chinoise mais au prix d’une session de territoire au puissant parrain. Cette guerre civile coûta extrêmement cher en vies humaines et en destructions matérielles. Elle dura cinquante ans ; cependant lorsqu’elle prit fin en 1592, les Mc continuèrent à se livrer à des incursions hors de leur province de Cao Bng où ils purent se maintenir, grâce à la condition imposée au Đi Vit par l’Empire du Milieu pour la normalisation de leurs relations diplomatiques. Néanmoins les Mc furent définitivement chassés de ce territoire frontalier de la Chine en 1677.
Les véritables vainqueurs de cette guerre civile ne furent pas les Lê – qui n’avaient recouvré qu’un titre royal nominal – mais les Trnh, devenus les vrais maîtres tout puissants de l’État tant sur les plans militaires et diplomatiques qu’administratifs. Situation entérinée avec éclat en 1599 lorsque Trnh Tùng qui, dès 1592 avait reconquis le nord et intronisé le roi à Thăng Long (Hanoï), la capitale, se fit accorder par celui-ci le titre de vương (prince). En effet, plutôt que de s’approprier le trône et de risquer, comme les Mc, un refus populaire, les Trnh, laissant aux Lê un rôle purement représentatif, se contentèrent du titre de vương qui leur assurait le pouvoir réel et qu’ils se transmirent de père en fils, adoptant en outre une stratégie matrimoniale consolidant leur légitimité « en mariant leurs filles aux rois et plaçant leurs parents aux principaux leviers de commande » [16].
Nous avons vu que Nguyn Kim avait choisi son gendre Trnh Kiêm pour lui succéder, or il avait à cette époque deux jeunes fils. L’aîné étant mort prématurément, le cadet, Nguyn Hoàng, craignant non sans raison, semble-t-il, son beau-frère, choisit prudemment de s’éloigner de la Cour. Il obtint, grâce à l’entremise de sa sœur, le gouvernement du Thun Hóa, au sud du contrefort de Hoành Sơn (« La Porte d’Annam » des Français). Se sentant protégé par cette imposante barrière, il s’y installe à partir de 1558.
Carte 2
Les étapes de la formation du Vietnam (d’après Lê Thânh Khôi, Histoire du Viêt Nam…op. cit., 1981 : 315)
Agrandir l'image Les étapes de la formation du Vietnam (d’après Lê ...
Même agrandi par le don en 1570 du gouvernement du Qung Nam contre le versement d’un tribut annuel en or et en argent, Nguyn Hoàng ne disposait que d’un territoire minuscule comparé à celui des Trnh. Nguyn Hoàng développe avec une énergie farouche l’organisation de son administration et de son armée. Dans ce domaine, les Nguyn auront recours aux Portugais pour leur armement [17]. En 1611, deux ans avant sa mort, Nguyn Hoàng conquiert le Phú Yên sur un Champa très affaibli.
Désormais la politique des Nguyn portera sur deux directions. D’une part, consolider leur autonomie : en 1614 ils décident de désigner eux-mêmes leurs fonctionnaires jusque-là nommés par les Trnh et en 1620 ils cessent de payer le tribut, créant de facto la sécession. D’autre part, reprenant à leur compte la « Marche vers le Sud » (Nam Tiên), ils étendent progressivement leur puissance au détriment du Champa qui n’est plus, depuis 1471, que l’ombre d’un puissant royaume. L’absorption du Champa conduit les Nguyn dans le delta du Mékong qu’ils enlèvent au Cambodge en pleine décadence ; l’exploitation de ce nouveau territoire sera grandement facilitée par l’immigration acceptée de débris de l’armée chinoise des Ming fuyant la conquête mandchoue [18].
En 1620, le Đi Vit est divisé en deux seigneuries (chúa) rivales qui vont s’affronter au nom des rois Lê : les Trnh prétendent imposer aux chúa sudistes le respect dû au souverain, et les Nguyn pour rendre aux Lê leur autorité qui, proclament-ils, leur a été usurpée par les seigneurs nordistes. L’affrontement armé éclate en 1627 et, après sept guerres ouvertes, s’arrête en 1672 sur une trêve qui durera un siècle. Cependant le seigneur du Sud ne prendra le titre de vương qu’en 1744. Entre-temps, en 1687, le chúa avait choisi pour capitale le site géomantiquement très favorable de Phú Xuân ; Huê restera la capitale seigneuriale, puis impériale, des Nguyn jusqu’à la chute de la dynastie en 1945.
Si cette longue trêve apporta quelques décennies de calme relatif, dès les années 1730, éclatent dans les deux seigneuries de violentes révoltes populaires que chacun de ces pouvoirs mit parfois plusieurs années à réprimer. En effet, les abus des mandarins s’étaient aggravés avec le dépérissement des autorités centrales, et le développement du luxe tant dans l’aristocratie que dans les deux cours avait entraîné l’augmentation des impôts existants et la création de nouveaux.
L’une de ces révoltes survenues en 1771 triomphe dans la seigneurie du Sud où une crise monétaire avait aggravé la crise économique [19] et où un régent, particulièrement vorace, s’était emparé du pouvoir après la mort du vương qui, par son goût immodéré des plaisirs, lui avait, de son vivant, abandonné les rênes du gouvernement (et donné en mariage ses propres filles aux deux fils du favori). Cette insurrection aboutit à une véritable révolution par l’ampleur du soutien populaire [20] et de ses réalisations dans les domaines militaire et politique. Connue sous le nom du village des trois frères qui en prirent la tête, Tây Sơn (La Montagne de l’Ouest), située dans l’arrière-pays du Vietnam central sur le plateau d’An Khê entre Kontum et Quy Nhơn [21], elle ouvre la troisième période des guerres civiles.
Au départ cependant, conformément au souci de légitimité que l’on retrouve chez d’autres révolutionnaires vietnamiens, les Tây Sơn avaient déclaré ne vouloir que renverser le régent et remettre sur le trône l’héritier que celui-ci avait écarté au profit d’un enfant plus manipulable. Proclamation sincère ou tactique politique ? La complexité de la situation et l’embrouillement des événements les jetteront dans une extraordinaire aventure qui contredira cette prise de position première : car cette guerre civile se caractérise avant tout par des conflits triangulaires suscitant des changements d’alliance, avec pour scène un pays s’étendant sur un terrain étroit mais long de deux mille kilomètres.
En 1773, Nguyn Nhc, l’aîné des Tây Sơn et chef des rebelles, enlève la citadelle de Quy Nhơn grâce à un stratagème d’une audace inouïe et entraîne dans le mouvement plusieurs provinces. En 1776, il s’établira à Chà Bàn sur le site même de Vijaya qui fut la capitale du Champa de 1000 à 1471 ; un choix qui, me semble-t-il, ne s’est pas imposé par l’effet du hasard ; d’ailleurs c’est là qu’en 1778 il se proclamera vương, la bourgade devenant alors « la Cité impériale » (Hoàng Thành) des Tây Sơn [22]. Cependant les Trnh profitant de ces troubles qui affaiblissent leurs rivaux prétendent eux aussi, chasser le régent, mais également mater l’insurrection ; ils envahissent l’année suivante le Thun Hoá et, bien qu’on leur eût livré le régent, occupent Phú Xuân. Nhc en profite pour occuper le Qung Nam et se lancer dans plusieurs campagnes contre les seigneurs du Sud jusque dans le Gia Đnh, la province méridionale dans le delta du Mékong. Les Tây Sơn éliminèrent physiquement les princes Nguyn ; un seul, Nguyn Anh, échappa au massacre et fut contraint à plusieurs reprises de se cacher en brousse, mais avec une ténacité exemplaire il réussit à plusieurs reprises à reconstruire une armée.
Cependant si l’aîné des Tây Sơn avait organisé et dirigé le mouvement avec efficacité, le véritable chef de guerre était Nguyn Hu, le benjamin des trois frères, qui fut, avec Trn Hưng Đo, le plus grand stratège de l’histoire du Vietnam. Sa renommée et sa série ininterrompue de victoires finirent par susciter la jalousie de Nguyn Nhc, l’aîné et chef des Tây Sơn.
Après plusieurs défaites infligées par Nguyn Hu, Nguyn Anh, l’héritier des seigneurs du Sud crut trouver son salut en faisant appel à l’étranger. Sollicités par leur allié, les Siamois accoururent ; leur armée et leur flotte furent détruites en janvier 1785 sur la rivière de My Tho, entre les rch (arroyos) Gm et Xoài Mút où, par d’habiles manœuvres, le benjamin des Tây Sơn les avait attirés [23].
S’étant ainsi libéré des seigneurs Nguyn dans l’extrême Sud, dès l’année suivante Hu se retourne contre les seigneurs Trnh dans le Nord, les écrase et, le 21 juillet 1786, prend Thăng Long, la capitale du Đi Vit.
Maître du domaine des Trnh et, avec ses frères, de celui des Nguyn, il tint alors à montrer, dans une cérémonie grandiose, qu’il n’était intervenu dans le Nord que pour restaurer la dynastie légitime. Le vénérable empereur Lê, qui pendant près d’un demi-siècle avait vécu dans l’ombre de Trnh, le nomma général et grand-duc, et lui donna sa fille en mariage.
Mais après son décès survenu quelques jours plus tard, le trône passa à son petit-fils Chiêu Thng. Celui-ci se laissa circonvenir par des Trnh survivants revenus dans la capitale, alors que Hu était reparti sur ses terres. Le Tây Sơn reprit le chemin du Nord et s’empara de la capitale pour la troisième fois. Impressionné par le désastre subi par ses troupes, l’empereur Lê Chiêu Thng fit, lui aussi, appel à l’étranger, en l’occurrence les Chinois de la dynastie des Qing (Ts’ing).
Entre-temps Nguyn Nhc, au comble de la jalousie devant les succès éclatants de son jeune frère, avait, pour affirmer son autorité, partagé la seigneurie du Sud en trois territoires. En tant qu’« Empereur central » autoproclamé, il s’était arrogé le plus grand domaine, flanqué au sud par le Gia Đnh attribué à Nguyn L devenu le « Prince de l’Est pacifié » et, au nord, par le Thun Hoá augmenté du Ngh An pris aux Lê, à Nguyn Hu le « Prince du Nord pacifié ». Celui-ci mécontent, vint assiéger Quy Nhơn, Nhc lui céda alors deux districts du Qung Nam.
Face à la trahison de l’empereur Lê Chiêu Thng et à l’invasion chinoise massive, Nguyn Hu, au cours d’un sacrifice solennel au Ciel et à la Terre célébré à Phó Xuân (Huê) sa capitale, se proclama, le 22 décembre 1788, empereur avec, pour titre de période, Quang Trung. Trois jours plus tard, il repart pour le Nord à la tête de ses troupes et après une campagne de quarante jours où, tout en livrant plusieurs batailles, il a parcouru plus de cinq cents kilomètres, il enlève Thăng Long le jour du Têt (le 30 janvier 1789), comme il l’a promis à son armée, après avoir infligé une complète déroute aux forces Qing deux fois plus nombreuses que les siennes. Le benjamin des Tây Sơn mit ainsi un coup d’arrêt définitif aux grandes invasions chinoises [24].
Avec le retour de la paix, Quang Trung s’attaque aux réformes, rationalisant et réduisant les impôts et prenant des mesures en faveur de l’agriculture et de l’artisanat. Dans le domaine culturel, il cherche à valoriser la langue vietnamienne en remplaçant dans les actes publics le han, le chinois classique, par le nôm, la langue nationale, dont la graphie est transcrite en idéophonogrammes formés à partir des caractères chinois ; il va même introduire le nôm dans les concours, ce qui bouleversa de façon révolutionnaire les règles administratives suivies pendant plusieurs siècles.
Cet être exceptionnel sur tous les plans ne put parfaire son œuvre dans la paix : il mourut le 16 septembre 1792, il avait moins de quarante ans.
Son génie militaire et son destin ne sont pas sans rappeler son contemporain Napoléon Bonaparte. Bien que tous deux se révélèrent d’efficaces défenseurs d’une révolution populaire (le héros vietnamien fut même l’un des instigateurs de la sienne), l’un et l’autre se firent couronner. Nguyn Hu, après une longue série de campagnes éblouissantes, devint l’empereur Quang Trung, de même le prestigieux général Bonaparte devint-il l’empereur Napoléon.
Rivés à l’époque coloniale, les politicologues et, en dehors de quelques brillantes exceptions, les historiens contemporains n’ont pas cherché à faire le lien avec le riche passé agrarien du Vietnam. Ni même à rapprocher les soulèvements populaires de cette époque à ce qui s’est passé au cours de la dernière dynastie indépendante, celle des Nguyn, avant la conquête étrangère : 405 révoltes de 1802 à 1842, dont 234 (soit 11 par an) pour le seul règne de Minh Mng [25], le plus puissant roi de cette dynastie qui a donné au pays sa plus grande extension territoriale ; certaines de ces révoltes ont duré plusieurs années et ont souvent pris la tournure de guerres civiles.
Outre ces insurrections à répétition, on a tendance a oublier le surgissement quasi cyclique, en arrière-plan de l’histoire vietnamienne, de cataclysmes tels que typhons et vastes inondations. Leurs dévastations ont contribué au désespoir et à la révolte des paysans.
Ainsi il m’a semblé indispensable de comprendre l’esprit même de la stratégie des révolutionnaires dans la Guerre du Vietnam des temps modernes, de la comparer à celle des guerres de libération et, après l’indépendance, de défense contre l’Empire du Milieu. Les unes et les autres me paraissent plus significatives que les guerres civiles qui ont abouti à la chute d’une dynastie (on dit alors que « celle-ci a perdu le mandat du Ciel ») et à l’émergence d’une nouvelle. D’ailleurs les guerres civiles débutent de la même manière que les guerres de libération, les mouvements populaires ayant alors à affronter l’armée royale dont l’organisation copie étroitement le modèle chinois ; et l’occupant han, comme plus tard le français, traite la rébellion comme une atteinte grave à la sûreté de l’État, troublant l’ordre public, et l’assimile à une incitation à la guerre civile.
On peut, me semble-t-il, résumer ainsi cette conception de la stratégie :
• Dans une première phase, les soulèvements paysans s’étendant sur plusieurs points d’une région deviennent d’authentiques guérillas coordonnées par des chefs issus soit de leurs propres rangs, soit de la « classe » des seigneurs « féodaux », d’origine Mường ou Tày dans de nombreux cas. Les partisans harcèlent la puissante armée d’occupation sur ses points faibles, ses avant-postes, ses voies de communication et de ravitaillement.
• La deuxième phase intervient lorsque, malgré leur suprématie initiale en hommes et en matériel, les Chinois accusent lassitude et épuisement. Le leader qui, par consensus populaire, s’est imposé aux mouvements de libération, après avoir levé et organisé dans l’arrière-pays une véritable armée, lance celle-ci à l’attaque des forces impériales sur des points convenablement choisis.
Tactique nullement infaillible, on s’en doute, ne serait-ce qu’en raison de l’énorme disproportion existant entre les forces en présence. Au cours du millénaire d’occupation chinoise, on ne peut décompter les innombrables rébellions écrasées dès la première phase, et les diverses Annales ont retenu un grand nombre de révoltes qui n’ont duré que quelques années. Mais ce fut bien cette conception de la stratégie adaptée à la situation démographique du pays face à celle de l’Empire du Milieu qui, grâce à la ténacité de sa population et en partie à son climat, assura les éclatants succès obtenus. Elle a triomphé aussi bien aux temps légendaires des origines qu’à l’époque historique, avec Ngô Quyn qui recouvra l’indépendance au xe siècle et avec Lê Li, souvent donné en exemple qui, au xve siècle, remarquablement conseillé par Nguyn Trãi, le plus grand poète vietnamien d’alors, libéra le pays du joug des Ming.
Cependant, c’est au siècle précédent que Trn Hưng Đo [26], à la fois chef de guerre génial et grand écrivain militaire, formula et appliqua sur le terrain, pour la première fois dans toute son ampleur, cette conception stratégique d’ensemble. À l’inverse de son prédécesseur Ngô Quyn, il ne pouvait tirer profit de la décadence où se trouvait plongée la Chine du xe siècle. Bien au contraire, l’Empire de Koubilaï était à son apogée et Trn Hưng Đo eut à affronter la formidable puissance de l’armée mongole. Celle-ci avait, au début de l’année 1285, mis en déroute les troupes vietnamiennes qui, sur l’ordre de leur souverain, avaient refusé aux Mongols le passage sur leur territoire pour aller attaquer le royaume du Champa. Cette cuisante défaite avait non seulement entraîné la défection d’un certain nombre de nobles, mais placé notre héros dans la même situation que ses prédécesseurs [27] : il lui fallut désormais, sans armée régulière, libérer son pays des forces d’occupation étrangères par ailleurs beaucoup plus puissantes et mieux commandées que celles que ses prédécesseurs avaient connues. C’est alors que Trn Hưng Đo, bénéficiant d’un consensus national extraordinaire, reprit la tradition de la guérilla et deux mois plus tard, s’estimant assez fort pour contre-attaquer avec des troupes reconstituées, défit deux armée mongoles.
L’invincible Koubilaï Khan ne pouvait en rester là : il lança une autre invasion en 1287. Trn Hưng Đo vainquit une nouvelle fois sur terre et sur eau (à l’embouchure du fleuve) la plus formidable armée de l’époque – celle qui avait par ses conquêtes réalisé le plus grand empire terrestre de tous les temps s’étendant de la mer Adriatique à la mer de Chine. Jusqu’ici toutes les armées de terre, qu’elles fussent d’Europe ou d’Asie, avaient été sévèrement battues par les Mongols. Une seule la mit en déroute, celle d’un petit pays, le Vietnam, commandé il est vrai par un stratège de génie, s’appuyant sur les traditions militaires de son peuple et soutenu dans son action par l’ensemble de la nation [28].
Au roi qui lui rendait visite et qu’inquiétait un retour possible des Mongols, Trn Hưng Đo déclara peu de temps avant sa mort : « L’ennemi en général se fie au nombre et nous ne disposons que de faibles effectifs. Combattre le long avec le court, tel est l’art militaire » [29]. Formulation lapidaire qui rend parfaitement compte de la situation concrète dans laquelle s’est trouvé tout au long de son histoire un Vietnam cherchant selon les circonstances soit à conquérir son indépendance, soit à la sauvegarder contre son très puissant voisin. Face au gigantisme de l’Empire du Milieu, le Vietnam est minuscule ; de plus, à l’époque de Trn Hưng Đo, il ne couvrait que les deltas du Tonkin et du Thanh Hóa prolongés du Ngh Tĩnh, bloqué de surcroît sur sa frontière méridionale par le turbulent Champa souvent hostile. La disproportion entre les deux pays en ce qui concerne les ressources en hommes correspond à celle des territoires ; à cela, il faut ajouter l’avance technologique des Han.
Devant une telle situation, l’extraordinaire ténacité des Vietnamiens à se vouloir indépendants quel que soit le prix à payer, reste impressionnante et leur recours continuel aux opérations préalables de la guérilla s’explique parfaitement. Cependant la guérilla généralisée ne peut réussir que si la population dans sa forte majorité appuie l’action de ses dirigeants. De plus, à partir du xie siècle, grâce à l’institution du « registre des inscrits » qui recense toute la population masculine au niveau même des communes, celle-ci devient aisément mobilisable en une véritable armée nationale. Cependant le roi ne peut agir ou se maintenir avec succès que s’il gouverne avec « humanité et justice ». Trn Hưng Đo insiste sur ce point à la suite des derniers conseils qu’il donne à son roi et dans lesquels il lie étroitement règles de gouvernement et stratégie militaire. Car en raison de sa petitesse, le Đi Vit demeurait constamment une proie tentante pour son gigantesque voisin du Nord et ne pouvait survivre comme entité nationale que prêt à affronter la guerre. Pour cela, répète-t-il, le soutien populaire est essentiel et le souverain ne l’obtiendra que s’il agit envers son peuple avec humanité et justice (il évoque à ce propos l’accord similaire qui doit régner dans la famille).
En m’étendant sur l’exemple de Trn Hưng Đo, j’insiste aussi sur le caractère permanent à travers les siècles du précepte de stratégie globale qu’il énonce. On le retrouve à toutes les étapes de l’histoire guerrière de son pays, qu’elles aient conduit à l’échec, comme celui subi par les sœurs Trưng au début de notre ère et, au xie siècle, par Ly Bôn, entre autres ; ou qu’elles aient abouti à un triomphe, comme celui de la première véritable libération par Ngô Quyn, les victoires de Trn Hưng Đo, de Lê Li et Nguyn Trãi, de Quang Trung et, à l’époque contemporaine de H Chí Minh et Võ Nguyên Giáp.
« Comment le faible peut-il combattre le fort, et le vaincre ? », leitmotiv quasi obsessionnel qui reste un thème récurrent de l’histoire populaire vietnamienne.
Ce questionnement est manifeste dans l’image accrochée à Nguyn Hu, le benjamin des Tây Sơn et futur empereur Quang Trung qui, entre deux batailles, profitait d’un instant de repos pour étudier des combats de coqs dans lesquels il confrontait constamment un puissant et un petit. Il cherchait à découvrir comment ce dernier arrivait à battre son rival beaucoup plus fort que lui.
Parmi les « contes à rire », ceux qui relatent les exploits et facéties du Trng (Premier-Docteur) Qunh, le décepteur vietnamien, sont les plus prisés, notamment ceux dans lesquels le trickster s’attaque à l’ambassadeur de Chine chaque fois que celui-ci imagine un stratagème pour démontrer sa supériorité sur le souverain du Vietnam. À l’annonce d’un tel défi, Qunh vole au secours de son roi et gagne. En voici un exemple :
« L’ambassadeur de Chine avait amené avec lui un buffle de combat, très grand, très fort et très agressif. Il lança un défi pour le mesurer aux buffles du pays.
Le roi envoya alors ses gens à la recherche d’un buffle capable d’affronter celui de l’ambassadeur. Dès qu’il entendit l’annonce, Qunh fit aussitôt savoir au roi qu’il possédait un tel buffle.
La nouvelle que le buffle du Trng allait combattre celui de l’ambassadeur de Chine s’était répandue et, le jour du combat, comme des fourmis, la population se pressa en grand nombre. L’ambassadeur lâcha un buffle d’une taille vraiment diabolique qui, cornes pointées, roulait des yeux avec férocité, attendant le combat. C’est alors que Qunh lâcha un bufflon encore à la mamelle et qu’il avait séparé, la veille, de sa mère. Affamé, le bufflon se précipita sur le buffle et, le prenant pour sa mère lui donna des coups de têtes dans le ventre à la recherche des mamelles. Importuné, le buffle de combat ne pouvait que reculer et, à la fin n’y tenant plus, s’enfuit piteusement… » [30]
Les tracts de propagande, surtout lorsqu’ils appellent au combat, clament les victoires de son passé au peuple qu’on soulève pour la reconquête de son indépendance. En 1941, isolé dans la grotte de Pac Bo près de la frontière chinoise, H Chí Minh écrit et distribue dans la clandestinité, non pas un simple tract mais un poème de 209 vers, Lch s Nước ta (« L’Histoire de notre Pays ») dans cette prosodie traditionnelle qui alterne des vers de six et de huit pieds, spécifiquement vietnamienne. Il y retrace les points forts de l’histoire nationale, tant dans l’épopée elle-même que dans la page qui clôt le poème – un résumé en quelque sorte qui énumère les dates importantes. Y figurent aussi bien les défaites écrasantes ouvrant le pays à l’invasion étrangère que les victoires libératrices.
Certes, cela dénote une conscience et une connaissance de l’histoire du Vietnam toute en dents de scie, mais surtout que pour obtenir la libération on doit compter avant tout sur la ténacité du peuple, sa soif d’indépendance, sa volonté de reprendre les armes après un désastre et ses conséquences.
Les héros ou héroïnes qui servent de modèles sont autant les chefs vaincus (lesquels en général se suicident après leur défaite) que les vainqueurs. Le temple bouddhique de l’immense grotte de Hongay exprime clairement cela : encadrant l’autel des mille Bouddhas, on voit à sa gauche l’autel de Trn Hưng Đo, le vainqueur des Mongols et, à sa droite, celui des sœurs Trưng qui furent écrasées par Ma Yuan nommé pour ce fait d’arme « Général Dompteur des Flots » par l’empereur de Chine. Leur sacrifice en firent des Esprits protecteurs du pays, comme par la suite d’autres femmes héroïques.
Enfin, un trait de caractère répandu dans toutes les classes de la société et qui se manifeste dans les circonstances les plus variées, sans relever spécifiquement de l’art de la guerre, influe sur celui-ci de façon notable, ne serait-ce que sur le plan de l’armement : c’est l’intérêt des Vietnamiens pour les techniques surtout s’il s’agit d’innovations étrangères et, plus prosaïquement, leur comportement devant leurs défaillances : qu’une machine tombe en panne et un attroupement se crée autour de l’engin malade que le propriétaire ou ses aides autoproclamés démontent et remontent jusqu’à ce que le moteur se remette en marche, ce qui prend parfois beaucoup de temps. C’est ce que les Français appelaient « le système D annamite ». Ils s’attaquent parfois à des créations étrangères complexes, comme en témoigne le père Lelabousse dans une lettre du 24 avril 1800 adressée au Séminaire de Paris :
« Nguyen-Anh [le futur Gia Long] a réussi à faire, avec ses Cochinchinois seuls, des vaisseaux à l’européenne. Il a commencé par en défaire pièce par pièce un vieux qu’il avait acheté ; il l’a refait avec tant d’adresse qu’il est plus beau qu’auparavant. Ce premier succès l’a encouragé à en entreprendre un neuf dont il est venu à bout. Depuis il en a construit deux autres. Ses quatre vaisseaux lui feraient honneur partout. Il les fait avec une grande célérité : ils ne sont pas plus de trois mois sur le chantier ; ils y sont même souvent moins. Cependant ils ont une belle grandeur et portent, les uns 26 canons, les autres 36 ; ils ont chacun plus de 300 hommes d’équipage. » [31]
Ce système D va même s’attaquer en 1972 aux SAM 5 livrés par les Soviétiques (moins performants que les SAM 6 qu’ils ont procurés aux Égyptiens) au point de leur permettre d’abattre un premier B-52, de le dépecer, puis de poursuivre la destruction de ces avions jusqu’à ce que le président Richard Nixon doive rechercher une « solution humanitaire ». On connaît l’utilisation faite par la population des matériaux abandonnés par les ingénieurs et les militaires. En outre, même ces terribles engins de mort ont réveillé l’humour vietnamien : plusieurs carcasses de B-52 ont été enfermées dans les cages du Jardin botanique de Hanoï réservées autrefois aux fauves !
Tactiques et stratégie forment un tout. La permanence de la guérilla comme long préalable indispensable à toute entreprise d’envergure et, simultanément sous sa protection en quelque sorte, la préparation minutieuse de l’armée de libération jusqu’à l’affrontement, au moment jugé favorable, de l’armée adverse considérablement plus puissante. Ce schéma apparaît tout au long des deux millénaires. Il me paraît tentant de le faire remonter jusqu’au Proto-Vietnamiens, les Yue (Viêt), au iiie siècle avant notre ère, bien que des détails vraiment explicites manquent dans les deux extraits du Houai-nan tseu cité par Léonard Aurousseau [32]. Et pourtant on y trouve déjà mentionnées la ténacité et la valeur combative des Yue qui, après leur débâcle par l’une des cinq armées chinoises et la mort de leur chef, refusent de se soumettre, se réfugient dans les montagnes et les forêts, se choisissent des chefs, et attendent que les Chinois, installés en garnison, « s’y fatiguent » pour sortir et les attaquer (« de nuit » insiste le premier texte) : « Les Chinois subirent une grande défaite » dans laquelle périt leur général en chef.
Évoquer les Yue, c’est remonter aux sources de la vietnamité. En effet, dans leur conquête des pays au sud des Wou Ling, « les Cinq Passes », les Chinois ont absorbé et sinisé la grande majorité des Yue ; mais malgré un millénaire d’occupation coloniale rigoureuse, avec colonies militaires, imposition administrative de leur langue et de leur écriture, ainsi que de leur idéologie religieuse et culturelle, ils n’ont pu réduire à cette extrémité les Yue méridionaux, ancêtres des Vietnamiens. Certes ces derniers, leurs élites surtout, ont été imprégnés de culture intellectuelle chinoise, mais leur langue, malgré des emprunts très importants à celle des occupants, notamment dans le domaine politique et religieux, relève fondamentalement, comme l’a démontré définitivement André-Georges Haudricourt, de la famille linguistique austroasiatique [33]. On y décèle des éléments appartenant aux langues tai-kadai et à la famille austronésienne [34]. Notons que par ailleurs ils ont aussi conservé un ensemble cohérent de leurs traditions légendaires et historiques, même s’ils ont emprunté de nombreux thèmes aux Chinois [35].
Enfin, surtout au bout d’un millénaire de révoltes, dont quelques-unes ont tenu le joug han écarté pendant quelques années, la guerre de libération du xe siècle apporte l’indépendance et permet de créer un État : le Đi C Vit (qui prendra le nom de Vit Nam au xixe siècle).
De plus, cette épopée d’un État de dimension moyenne qui a duré plus de deux millénaires contre le gigantesque Empire du Milieu s’est poursuivie au cours du siècle écoulé contre deux autres très puissants États, la France et les États-Unis d’Amérique du Nord. Au cours de ce xxe siècle, on a vu ressurgir le même art de la guerre ayant la guérilla pour fondement ; celui-ci apparaît donc, par sa permanence attestée au cours de plus de deux millénaires, dans des contextes sociopolitiques semblables, comme un authentique trait culturel. Dans sa dynamique, ce dernier crée une véritable symbiose au sein de l’interface, au point de remplir littéralement, si je puis dire, l’espace social vietnamien. Qu’un groupe de lettrés au patriotisme exacerbé s’avère inventif et tenace, il entraînera l’adhésion de la population dont la connaissance de l’environnement devient un élément important du projet qui permettra, en partie par tension de l’ensemble, de venir à bout et de vaincre des armées dont l’organisation et l’équipement sont bien supérieurs à l’armée qu’eux-mêmes formeront pour l’attaque et l’affrontement décisifs.
Il est rare de rencontrer une semblable coopération entre histoire et ethnologie qui permette de mettre en évidence une telle donnée anthropologique sur la longue durée.
 
NOTES
 
[1]Traduction de Lê Thành Khôi.
[*]Cet essai développe une communication présentée en 1992 au Colloque de Barcelone sur les guerres civiles auquel m’avait invité le professeur Manuel Delgado de l’Université de Barcelone, et que l’année suivante le professeur Gabriele Ranzato de l’Université de Pise voulait inclure dans son anthologie. Ayant malencontreusement élargi à l’excès mon sujet je ne pus remettre ma copie à temps. Quoi qu’il en soit, je tiens à remercier mes deux collègues qui sont à l’origine de ce texte et de l’ouvrage plus ambitieux sur l’art de la guerre vietnamien qu’il résume en partie. Ouvrage toujours en cours de rédaction dans lequel je paie ma dette à de nombreux amis qui m’ont aidé et inspiré. Dans l’immédiat ma reconnaissance va à ceux qui l’ont réalisé matériellement : Jacques et Pierre, Bodo, Fabrice et Baptiste.En ce qui concerne le sous-titre de mon article, se reporter à « Pour une définition anthropologique du concept d’espace social », in Espace social et analyse des sociétés en Asie du Sud-Est, n° spécial de la revue ASEMI (Asie du Sud-Est et Monde insulindien), 1977, 8 (2) : 5-54. Ce texte, repris comme introduction à mon Espace social. À propos de l’Asie du Sud-Est (Paris, Flammarion, 1980), en donne la définition suivante : « l’espace déterminé par l’ensemble des systèmes de relations, caractéristique du groupe considéré ». Par ailleurs, il fournit un premier essai de synthèse de l’espace social vietnamien dans lequel nous n’avions pas évoqué les relations d’affrontement avec les autres peuples, sujet du présent essai.
[2]Ngn Trãi, 1428 ap. J.-C. Traduction de Nguyên Khác Vin.
[3]Võ Nguyên Giáp, Guerre de libération : politique, stratégie, tactique, Paris, Éditions sociales, 1970.
[4]Mot à mot « frapper par en dessus, frapper par en dessous » autrement dit « par surprise », « embuscade ».
[5]Lê Quý Đôn, Ði Vit thông s (tome III de la traduction en quc ng de ses œuvres publiées par Nhà xut bn Khoa hc xã hii, Hà-nôi, 1978).
[6]Cf. pp. 245-246 de la traduction française, due à Francis Wang (Paris, Flammarion, 1972, « Champs »).
[7]On trouvera une description de cette extraordinaire bataille de Bch Đng dans Nos traditions militaires (Études vietnamiennes, 1978, 55 : 35-63, ainsi que la carte de la page 34 et non celle de la page 64 indiquée par erreur).
[8]J’ai suivi ici le classement du texte donné par S. B. Griffith dans sa traduction. Par un chiffre romain je désigne le numéro du chapitre et, par le chiffre arabe, celui de la sentence indiquée par l’auteur. Par souci d’harmonisation, puisque je me suis attaché ici à une réflexion particulièrement significative du général Griffith. Car il existe deux traductions françaises faites directement à partir du texte chinois : l’une par Valérie Niquet-Cabestan (avec une introduction de Maurice Prestat, Paris, Economica, 1990) et la plus récente par Jean Lévi (Paris, Hachette Littérature, 2000) où le texte de Sunzi est accompagné de très abondants commentaires traditionnels et d’extraits d’œuvres littéraires.
[9]L’un des grands généraux de l’histoire de Chine, mais aussi de l’Asie du Sud-Est, Ma Yuan, qui fut promu en 42 après J.-C. « Général Dompteur des Flots », réduisit la révolte des sœurs Trưng et refaçonna le Giao Chi selon les modèles chinois. Il sut tenir compte du climat et tirer profit des informations « ethno-botaniques » avant la lettre, obtenues des guérilleros faits prisonniers. Cf. Max Kaltenmark, « Le Dompteur des Flots », Han Hiue, Bulletin du Centre d’Études sinologiques de Pékin, 1948, 3 (1-2) : 1-113, et Georges Condominas, « De la rizière au miir », in Jacqueline M. C. Thomas & Lucien Bernot, eds, Langues et techniques, nature et société. II : Approche ethnologique, approche naturaliste, Paris, 1972 : 115-129 (repris in L’Espace social…, op. cit., 1980 : 198-221, citation pp. 207-208).
[10]Sur le déroulement de cette campagne, cf. Études vietnamiennes, 1978, 55 : 141-182. C’est au cours de cette campagne que Ngô Thì Nhm reprit le thème mentionné en exergue. « Les grands généraux d’autrefois évaluaient la force de l’ennemi avant de le combattre, ils n’engageaient la bataille que s’ils étaient sûrs de vaincre. La stratégie est comme le jeu d’échecs, on cède un pion à l’adversaire afin de l’emporter ensuite. Transformer la faiblesse en force, c’est l’art suprême » (Lê Thành Khôi, Histoire du Viêt Nam des origines à 1858, Paris Sudestasie, 1981 : 324).
[11]V. Cn, « Un grand stratège du peuple », in Nguyn Trãi, classique vietnamien du xve siècle, n° spécial d’Europe, mai 1980 : 69-76, plus particulièrement 71.
[12]Cf. Maurice Durand, Technique et Panthéon des médiums vietnamiens (dông), Paris, École française d’Extrême-Orient, 1959 (« Publications de l’EFEO » XLV) : 57-63. On y trouve notamment une description de ces séances de Kiêp Bc reprise d’un article paru dans la revue Indochine (8 octobre 1942, n° 110).
[13]M. Durand, ibid. : 59.
[14]Pour un exposé détaillé de cette période, je me permets de renvoyer aux chapitres V et VI de l’ouvrage de Lê Thành Khôi, Histoire du Viêt Nam…, op. cit, 1981 : en particulier 207-219 et 253-270.
[15]Léopold Cadière a consacré à cette période le premier de ses plus importants essais : « Le mur de Đng Hói. Étude sur l’établissement des Nguyên en Cochinchine », Bulletin de l’EFEO, 1906, VI (1-2) : 87-254.
[16]Lê Thành Khôi, Histoire du Viêt Nam…, op. cit, 1981 : 254. Cette politique de « donneurs de femmes » rappelle sans aucun doute celles des Andriantompokoindrindra à Madagascar et, au Japon, des Fujiwara que Claude Lévi-Strauss a magistralement mises en parallèle (« Chanson madécasse », in Orients. Pour Georges Condominas, Paris, Sudestasie/ Toulouse, Privat, 1981 : 195-203).
[17]Cf. Pierre-Yves Manguin, Les Portugais sur les côtes du Vietnam et du Campa. Étude sur les routes maritimes et les relations commerciales, d’après les sources portugaises (xvie, xviie, xviiie siècles), Paris, EFEO, 1972 (« Publications » 72). Et, du même auteur, Les Nguyên, Macau et le Portugal. Aspects politiques et commerciaux d’une relation privilégiée en Mer de Chine, 1773-1802. Paris, EFEO, 1984 (« Publications » 139).
[18]Cf. Émile Gaspardonne, « Un Chinois des mers du Sud, le fondateur de Hà-tiên », Journal asiatique, 1952, 211 (3) : 363-385.
[19]Sur l’origine et le développement de cette crise monétaire, cf. Pierre-Yves Manguin, Les Nguyên, Macau, le Portugal…, op. cit., 1984 : 29-32. Sur l’arrière plan économique de cette longue période de guerres civiles cf. Nguyên Thanh-Nha, Tableau économique du Vietnam aux xviie et xviiie siècles, préface de Gaston Leduc. Paris, Éditions Cujas, 1970.
[20]Soutien réel, nous l’avons vu dans la campagne du benjamin des Tây Sơn contre l’armée chinoise, comme en témoigne le secret de ses opérations militaires de grande envergure lors de sa marche sur Thăng Long. Soutien également contre les seigneurs qui ont dû favoriser la redistribution aux pauvres des biens arrachés aux riches, ou la discipline rigoureuse imposée à leurs troupes vis-à-vis des populations civiles.
[21]De 1771 à 1773, les Tây Sơn purent organiser leurs mouvements en toute quiétude, les troupes de la seigneurie n’osant s’aventurer sur cette route. Celle-ci acquit au xxe siècle une certaine célébrité au cours des guerres d’Indochine en raison des durs combats qui s’y livrèrent sur un terrain favorable aux embuscades. Sur l’extraordinaire période Tây Sơn de l’histoire du Vietnam, je renvoie à Lê Thành Khôi, Histoire du Viêt Nam…, op. cit, 1981, chap. VII : 303-341, et à Nguyn Khác Vin, L’Histoire du Vietnam, Paris, Éditions sociales, 1974, chap. IV : 74-97.
[22]Le plénipotentiaire anglais Charles Chapman décrit la réception que lui a accordée Nguyn Văn Nhc (qu’il appelle Ignaac) en juillet 1778 dans son « palais » de Chà Bàn (Alastair Lamb, « British Missions in Cochin China : 1778-1822 », Journal of the Malayan Branch. Royal Asiatic Society (Kuala Lumpur), 1961, 34, Parts 3-4 (195-196) : 36-47. Par ailleurs dans son « Mémoire de Cochinchine » traduit par Pierre-Yves Manguin, le négociant portugais, Jacinto da Fonseca e Silva, donne une description très vivante de la capitale de l’aîné des Tây Sơn (P.-Y. Manguin, Les Nguyên, Macau et le Portugal…, op. cit., 1984 : 154-155).
[23]Cf. « La victoire de Rach Gam-Xoai Mut (19 janvier 1785) », Études vietnamiennes, 1978, 55 : 121-140.
[24]Cf. le brillant récit que Lê Thành Khôi (Histoire du Viêt Nam…, op. cit, 1981 : 325-329) a fait de cette épopée.
[25]Ibid. : 382-383.
[26]Pseudonyme sous lequel le prince Trn Quc Tun (1213-1300) est passé dans l’histoire. Par ailleurs, en 1284, devant la nouvelle invasion massive tentée par les Mongols, Trn Hưng Đo rédigea un précis d’art militaire à l’intention de ses officiers et lança à ses troupes une brûlante proclamation, demeurée justement célèbre (et dont on trouvera la traduction dans Nguyn Khăc Vin & Hưu Ngc, eds, Anthologie de la littérature vietnamienne. I. Des origines au xviie siècle, Hanoï, Éditions en langues étrangères, 1972 : 86-90.
[27]C’était aussi la situation où s’était trouvé acculé un autre grand stratège vietnamien, Lý Thường Kit qui, pour prévenir l’invasion en force des Song, avait attaqué, en Chine même, leurs troupes qui se préparaient à envahir le Vietnam, mais il avait d’abord été battu. Puis il avait lancé son armée reconstituée dans la bataille « au moment propice » et avait vaincu l’armée des Song (1075-1077 de notre ère).
[28]Soulignons qu’il s’agit d’une bataille terrestre, la flotte n’étant intervenue que comme armée d’appoint opérant sur le fleuve où elle fut « empalée » en quelque sorte. Car sur mer la grande défaite mongole eut lieu au nord de Kyûshyû : le Japon fut miraculeusement sauvé de l’invasion par les kamikaze, « le vent des dieux ». Une terrible tempête qui s’abattit sur l’imposante flotte mongole (ce qui, pour les Occidentaux, rappelle la destruction de l’Invincible Armada envoyée par Philippe II à la conquête de l’Angleterre). C’est avec l’espoir qu’ils renouvelleront cet exploit et empêcheront la flotte américaine d’atteindre l’archipel nippon que les avions suicides japonais s’intitulèrent kamikaze. Les étrangers qui utilisent aujourd’hui ce mot n’ont guère en tête le glorieux « vent des dieux » du Moyen Âge.
[29]Lê Thành Khôi, Histoire du Viêt Nam…, op. cit, 1981 : 192.
[30]Truyn Trng Qunh, Histoire du premier docteur Qunh. Édition bilingue vietnamien-français par Nguyn Tùng & Nelly Krowolski. Paris, Vietnam diffusion, 1986, texte numéro 31 : 67, 69. Pour ma part, j’ai entendu une version orale plus explicite que celle-ci (recueillie par Minh Văn, Hanoï, 1957) sur l’organe du taureau tété par le bufflon, lequel était par ailleurs doté de cornes naissantes. On mesure les dégâts !
[31]« Documents relatifs à l’époque de Gia-Long », Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient, 1912, 12 (7) : 38-39, repris dans Georges Taboulet, La Geste française en Indochine, Paris, Adrien Maisonneuve, 1955, I : 257. On en trouvera de nombreux autres exemples dans les ouvrages de Pierre-Yves Manguin (cités note 16), et dans celui d’Alexander B. Woodside, Vietnam on the Chinese Model, Cambridge, Harvard University Press, 1971. Ce dernier souligne que sous Minh Mang, la cour du Vietnam était plus ouverte aux techniques occidentales que la cour impériale de Chine (cf. pp. 281sq.).
[32]« La première conquête des pays annamites (iiie siècle avant notre ère) », Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient, 1923, XXIII : 137-264, citations pp. 176, 206 ; l’auteur considère que ce passage du Houai-nan tseu, qu’il date de 135 avant J.-C., est « le plus ancien que nous possédions sur la première conquête chinoise des pays annamites » (p. 176). Nous n’entrerons pas dans les discussions soulevées par cet essai chez Henri Maspero qui sont hors de notre propos. Je me permets de renvoyer sur ces problèmes à l’ouvrage de Keith Weller Taylor, The Birth of Vietnam, Berkeley-Los Angeles, University of California Press, 1983.
[33]André-Georges Haudricourt, « La place du vietnamien dans les langues austro-asiatiques », Bulletin de la Société asiatique de Paris, 1953, 49 (1) : 129-132. Sur la branche vit-mường, cf. Michel Ferlus, « Langues et peuples vit-mường », Mon-Khmer Studies, 1996 26 : 7-28. Cependant plus récemment Michel Ferlus, ainsi que Gérard Diffloth et James Chamberlain ont montré que les Vit-Mường sont venus de l’ouest. Néanmoins par les Wa et les Pulang, les Austroasiatiques sont présents beaucoup plus haut dans le nord en Chine.
[34]Déjà : « Le préannamite est né de la fusion d’un dialecte mon-khmer, d’un dialecte thai et peut-être même d’une troisième langue encore inconnue » (Henri Maspero, « Études sur la phonétique historique de la langue annamite. Les initiales », Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient, 1912, 12 (1) : 1-127, citation p. 117). « La langue inconnue » suggérée par Henri Maspero, relève de la famille austronésienne (cf. André-Georges Haudricourt, « Les origines asiatiques des langues malayo-polynésiennes », Journal de la Société des Océanistes, 1954, 10 : 180-183, et Paul K. Benedict, « Thai, Kadai and Indonesian : A New Alignment in Southeastern Asia », American Anthropologist, n.s., 1942, 44 : 576-601).
[35]Cf. Keith Weller Taylor, The Birth of Vietnam, Berkeley, University of California Press, 1982, et Koishiro Uno, Essai sur les mythes politiques vietnamiens. Paris, EHESS, 1989, mémoire de diplôme.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Traduction de Lê Thành Khôi. Suite de la note...
[*]
Cet essai développe une communication présentée en 1992 au ...
[suite] Suite de la note...
[2]
Ngn Trãi, 1428 ap. J.-C. Traduction de Nguyên Khác Vin. Suite de la note...
[3]
Võ Nguyên Giáp, Guerre de libération : politique, stratégie...
[suite] Suite de la note...
[4]
Mot à mot « frapper par en dessus, frapper par en dessous »...
[suite] Suite de la note...
[5]
Lê Quý Đôn, Ði Vit thông s (tome III de la traduction en...
[suite] Suite de la note...
[6]
Cf. pp. 245-246 de la traduction française, due à Francis W...
[suite] Suite de la note...
[7]
On trouvera une description de cette extraordinaire bataill...
[suite] Suite de la note...
[8]
J’ai suivi ici le classement du texte donné par S. B. Griff...
[suite] Suite de la note...
[9]
L’un des grands généraux de l’histoire de Chine, mais aussi...
[suite] Suite de la note...
[10]
Sur le déroulement de cette campagne, cf. Études vietnamien...
[suite] Suite de la note...
[11]
V. Cn, « Un grand stratège du peuple », in Nguyn Trãi, cl...
[suite] Suite de la note...
[12]
Cf. Maurice Durand, Technique et Panthéon des médiums vietn...
[suite] Suite de la note...
[13]
M. Durand, ibid. : 59. Suite de la note...
[14]
Pour un exposé détaillé de cette période, je me permets de ...
[suite] Suite de la note...
[15]
Léopold Cadière a consacré à cette période le premier de se...
[suite] Suite de la note...
[16]
Lê Thành Khôi, Histoire du Viêt Nam…, op. cit, 1981 : 254. ...
[suite] Suite de la note...
[17]
Cf. Pierre-Yves Manguin, Les Portugais sur les côtes du Vie...
[suite] Suite de la note...
[18]
Cf. Émile Gaspardonne, « Un Chinois des mers du Sud, le fon...
[suite] Suite de la note...
[19]
Sur l’origine et le développement de cette crise monétaire,...
[suite] Suite de la note...
[20]
Soutien réel, nous l’avons vu dans la campagne du benjamin ...
[suite] Suite de la note...
[21]
De 1771 à 1773, les Tây Sơn purent organiser leurs mouvemen...
[suite] Suite de la note...
[22]
Le plénipotentiaire anglais Charles Chapman décrit la récep...
[suite] Suite de la note...
[23]
Cf. « La victoire de Rach Gam-Xoai Mut (19 janvier 1785) »,...
[suite] Suite de la note...
[24]
Cf. le brillant récit que Lê Thành Khôi (Histoire du Viêt N...
[suite] Suite de la note...
[25]
Ibid. : 382-383. Suite de la note...
[26]
Pseudonyme sous lequel le prince Trn Quc Tun (1213-1300)...
[suite] Suite de la note...
[27]
C’était aussi la situation où s’était trouvé acculé un autr...
[suite] Suite de la note...
[28]
Soulignons qu’il s’agit d’une bataille terrestre, la flotte...
[suite] Suite de la note...
[29]
Lê Thành Khôi, Histoire du Viêt Nam…, op. cit, 1981 : 192. Suite de la note...
[30]
Truyn Trng Qunh, Histoire du premier docteur Qunh. Édit...
[suite] Suite de la note...
[31]
« Documents relatifs à l’époque de Gia-Long », Bulletin de ...
[suite] Suite de la note...
[32]
« La première conquête des pays annamites (iiie siècle avan...
[suite] Suite de la note...
[33]
André-Georges Haudricourt, « La place du vietnamien dans le...
[suite] Suite de la note...
[34]
Déjà : « Le préannamite est né de la fusion d’un dialecte m...
[suite] Suite de la note...
[35]
Cf. Keith Weller Taylor, The Birth of Vietnam, Berkeley, Un...
[suite] Suite de la note...
Place du Dai Viet au sein de l’Empire des Tang, viie-ixe siècle (d’après Jacques Gernet, Le Monde c...
[suite]
Les étapes de la formation du Vietnam (d’après Lê Thânh Khôi, Histoire du Viêt Nam…op. cit., 1981 :...
[suite]