L'Homme
Editions de l’E.H.E.S.S.

I.S.B.N.2713217792
362 pages

p. 291 à 299
doi: en cours

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n° 165 2003/1

2003 L’Homme À propos

Regards croisés  [1]

La photographie, entre donnée et emblème

Michel Perrin CNRS, Laboratoire d’anthropologie sociale, Paris
Comme le dit clairement son titre, Another Look, le livre de Luiz de Castro Faria, publié en 2001, doit être rapproché d’un autre livre (another book !), d’un « autre regard », celui de Claude Lévi-Strauss dans Saudades do Brasil, paru en 1994. Ces deux très beaux ouvrages consacrés à la photographie sont déjà comparables dans leur forme : une remarquable qualité d’édition, un format et un nombre de pages quasi identiques. Ils le sont aussi dans leurs intentions – témoigner à l’aide de la photographie –, ils le sont également par l’âge de leurs auteurs aux dates de publication, au soir d’une très longue carrière, et surtout par un thème en partie commun : l’expédition organisée au nord-est du Brésil par Claude Lévi-Strauss chez les Indiens nambikwara, mundé (ou mondé) et tupi kawahib, dans l’État du Mato Grosso, en 1938. Cette expédition ethnologique occupe presque la totalité du livre de Luiz de Castro Faria et la moitié de celui de Claude Lévi-Strauss qui l’avait évoquée quarante ans plus tôt dans le si célèbre Tristes Tropiques (1955). Les cinquante-six photographies, présentées dans ce dernier ouvrage en un cahier serré, médiocrement imprimées, sont reprises dans Saudades do Brasil – sauf une dizaine – dans toute leur beauté et leur qualité technique, parfois dans un cadre plus large [2].
La comparaison entre Another Look et Saudades do Brasil est éclairante, leur complémentarité comme leurs différences dans la manière de choisir et de présenter les photographies, dans les textes d’accompagnement, dans le nombre même des documents illustrant l’expérience commune : environ deux cent cinquante photographies pour le premier, choisies entre huit cents au total, sans compter les quarante-huit reproductions de documents administratifs, extraits de lettres et croquis provenant des carnets de terrain, contre une centaine pour le second sur un total de cent quatre-vingt-six photos sélectionnées « parmi quelques trois mille négatifs » (Saudades do Brasil : 23). Cette confrontation nous invite aussi à réfléchir sur la place actuelle de l’anthropologie visuelle, source essentielle d’informations sur des peuples aujourd’hui en voie de profondes transformations, sur la diversité du regard des ethnologues et sur l’histoire même de l’ethnologie.
Fig. 1
“Nambikwara Indian in Vilhena” (Another Look : 116)
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Fig. 2
“Quelques Nambikwara avaient un épiderme décoloré par taches. Cela n’enlève rien au charme de cette femme…” (Saudades do Brasil: 140)
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Fig. 3
“Preparing curare” (Another Look : 123)
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Fig. 4
“La fabrication du curare pour les flèches de chasse : filtrage d’une décoction de racines de strychnos” (Saudades do Brasil : 125)
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Fig. 5
Another Look : 77
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Fig. 6
“Femme enceinte assoupie” (Tristes Tropiques : 482, cl. 40)
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Qui étaient les auteurs à l’époque où furent prises les photographies ? Claude Lévi-Strauss était dans sa trentième année lorsqu’il dirigea l’expédition du nord-est du Brésil. Il avait derrière lui une expérience ethnographique menée au Mato Grosso chez les Bororo et les Caduveo, dont il avait déjà rendu compte [3]. Luiz de Castro Faria entrait dans sa vingt-cinquième année et n’avait jusque-là aucune expérience de terrain. Ce « compagnon » (Tristes Tropiques : 345, 389 sq.) – une relation qui n’eût d’ailleurs aucune suite après l’expédition – avait été imposé comme envoyé officiel (fiscal) du gouvernement brésilien. « Assistant volontaire » au Musée national de Rio de Janeiro, il était alors tourné vers l’archéologie. Cela explique peut-être qu’il se soit principalement intéressé aux techniques, à la culture matérielle et au milieu naturel, d’autant que l’expédition avait pour but premier de « procéder à des observations et recueillir des collections dans le domaine de l’Ethnographie et des Sciences Naturelles » [4]. Il pouvait donc lui paraître important de révéler le contexte dans lequel tel objet avait été retiré ou à quelle activité il était associé. En tout cas, dans la sélection présentée, maintes photos concernent ce que l’on a coutume d’appeler « la culture matérielle » ou « la technologie », domaines qui n’étaient pas alors aussi dépréciés qu’ils allaient l’être quelques décennies plus tard. De plus, Luiz de Castro Faria a toujours choisi des plans larges, sans les recadrer semble-t-il lors du développement, laissant souvent apparaître en fond un décor ingrat : ici le bas d’une maison en torchis de style paysan – peut-être ce « hangar de paille à moitié démantelé » évoqué dans Tristes Tropiques (p. 312) –, là un poteau télégraphique, le bâtiment d’une mission ou une clôture pour le bétail. Des documents bruts, en quelque sorte.
Claude Lévi-Strauss, au contraire, a privilégié l’humain, il l’a isolé. La disposition du ou des personnages, dans un cadrage en général serré, plus « moderne », donne une grande force à ses images et gagne aussi en exotisme. Leur valeur esthétique est d’autant plus apparente que les tirages sont particulièrement soignés. L’ensemble devient ainsi un émouvant témoignage sur le passé proche d’humanités condamnées et sur les beautés particulières qu’elles ont su sécréter. À la différence du cinéma qui fonctionne par séquences, la photographie, toujours unique, implique un choix radical dans un ensemble de clichés : parmi les multiples prises d’une même scène ou d’un même personnage, on choisira celui qui exprime le mieux un acte ou une essence. La photographie pourra prendre ainsi valeur de symbole.
Les maquettes, les manières d’ordonner les photographies, méritent aussi comparaison. Saudades do Brasil frappe par sa beauté classique, avec souvent une seule photographie par page, ou parfois sur deux pages, sans aucun effet superflu, d’une remarquable définition. Dans Another Look, livre conçu par une « équipe éditoriale » plus que par l’auteur lui-même (p. 18, p. 215), a été privilégiée une maquette plus audacieuse peut-être : alternance de photographies à fond blanc et à fond plus ou moins sépia, toutes encadrées de noir, allant souvent par trois, quatre ou cinq par cadre, recherchant par là un effet de bande cinématographique (voir par exemple les joueurs de balle, Fig. 7 et 8). Les documents sont plus nombreux, l’effet premier est saisissant, mais le prix à payer pour cette originalité est la petite taille des clichés et leur lisibilité qui peut devenir médiocre lorsqu’ils sont sépia.
Fig. 7
“Playing head ball with a ball made from mangabeira tree resin” (Another Look : 129)
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Fig. 8
“Un sport d’équipe se joue avec une balle en caoutchouc sauvage, sur un terrain dégagé qui donne bien l’idée de l’aspect désertique propre à certaines parties du territoire” (Saudades do Brasil : 127)
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L’examen dans le détail des photographies montre des points de vue concourants, quelquefois peut-être concurrents. On retrouve les mêmes personnages : l’homme préparant le curare, en champ et contre-champ (Fig. 3 et 4), la même petite fille portant un bébé, sous des éclairages distincts et peut-être à des moments différents (Fig. 9 et 10). D’autres se complètent. On peut imaginer qu’il y eût des stimulations ou des gênes mutuelles…
Fig. 9
“Nambikwara children” (Another Look : 78)
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Fig. 10
“Un peu plus âgées, elles s’occuperont d’une petite sÅ“ur” (Saudades do Brasil : 150)
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Luiz de Castro Faria nous offre en plus, avec bonheur, une dizaine de photos, certaines amusantes, de Claude Lévi-Strauss sur le terrain, photographiant ici, posant sur une autre, troquant sur une troisième… La réciproque n’est pas vraie [5].
Quant aux textes, que ce soit les introductions ou les légendes accompagnant les documents photographiques, ils sont radicalement différents. Les quinze pages du « Prologue » à Saudades do Brasil, par Claude Lévi-Strauss, sont d’une grande beauté littéraire. S’ouvrant sur des résonances proustiennes – les odeurs ravivent mieux les souvenirs que les images –, marquées par cette saudade qu’un dictionnaire portugais bilingue définit comme « un triste et doux souvenir, un tendre regret » [6], elles nous informent aussi sur les dernières recherches concernant le drame pathétique vécu par les populations indiennes depuis la « Découverte » de l’Amérique. Nostalgiques, elles s’achèvent, comme d’autres Å“uvres de l’auteur, par une réflexion tragique sur l’évolution de notre propre société que résume une formule saisissante « tous indiens désormais, nous sommes en train de faire de nous-mêmes ce que nous avons fait d’eux » (Saudades do Brasil : 19). Les légendes accompagnant chaque cliché sont d’une exemplaire simplicité, d’une précision concise lorsqu’il s’agit de décrire une parure ou une technique, d’une sensualité enjouée lorsqu’elles s’appliquent à de jeunes indiennes « railleuses, provocantes » (ibid. : 144). Le prologue comme l’ensemble des documents photographiques font ainsi de Saudades do Brasil une Å“uvre d’art et un complément obligé à Tristes Tropiques.

Fig. 11
“Ethnologist at work : Lévi-Strauss is photographing the Indian…” (Another Look : 82)
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Fig. 12
“Les hommes s’amusent volontiers à des concours de tir (la flèche au premier plan, qui se termine en petite massue, sert à chasser les oiseaux sans abîmer les plumes)” (Saudades do Brasil : 126)
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Fig. 13
“Lévi-Strauss, next to the broken truck, waiting for help” (Another Look : 63)
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Fig. 14
“Lévi-Strauss with his back to the camera, exchanging objects with the Tupi-Mondé” (Another Look : 165)
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Fig. 15
“Castro Faria” (Another Look : 24)
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Fig. 16
“Lévi-Strauss on the rocky shore of the Pimenta Bueno River” (Another Look : 191)
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Ne voulant peut-être pas s’engager dans une réponse tardive à Tristes Tropiques et à Saudades do Brasil, Luiz de Castro Faria n’introduit pas le livre. Celui-ci débute par trois articles de chercheurs brésiliens qui rappellent le contexte politique, historique et anthropologique de l’expédition, et les diverses péripéties administratives qui l’ont précédée (voir plus loin le texte de Vassili Rivron). Ils présentent l’auteur – « cherished teacher » (Another look : 21) pour l’un d’eux – qui fut pendant cinquante ans professeur à l’Universidade federal Fluminense de Niteröi (dans l’État de Rio de Janeiro). Ils insistent aussi sur ce « nouveau regard » que l’ouvrage apporterait sur la fameuse expédition de Claude Lévi-Strauss, point que la presse et la littérature ethnographique brésiliennes semblent avoir largement souligné dès sa parution.
Luiz de Castro Faria entre en scène avec son carnet de voyage, restitué tel quel dès le premier chapitre : « April 17th/18th Journey to São Paulo : I arrived at 8 a.m. and went to the Espalanada Hotel. Around 12 : 30 p.m. I headed off to the Department of Culture… » (ibid. : 35). Ce chapitre est toutefois introduit par quelques lignes éloquentes. Vraisemblablement écrites sur la première page de ce carnet, le 18 avril 1938 à São Paulo, au départ de l’expédition, elles précisent clairement son rôle assumé de « surveillant » : « This notebook serves to record all the events relating to the work of the expedition to the Serra do Norte, as well as my impressions during the voyage, numbered and labelled by myself » (ibid. : 33).
Les notes extraites de ce document d’époque apportent, sur quelques cent cinquante pages de Another Look, des informations précises, parfois piquantes, sur le déroulement jour après jour de l’expédition, les incidents qui l’émaillent, les attentes. Il donne aussi des listes de noms indigènes et leur traduction composées, curieusement, sous forme de tableaux qui laisseraient penser, si l’on feuillette le livre trop rapidement, à la présentation de comptes !
Parmi la vingtaine de photographies de croquis illustrant ses carnets de terrain, l’une, imprévue, reproduit une page sur laquelle Claude Lévi-Strauss, en bon connaisseur de la musique, a transcrit un chant sur quatre portées (ibid. : 162). Dans Saudades do Brasil, on trouve également des reproductions de feuilles de carnets de terrain, agrémentées de croquis et d’autres transcriptions musicales. Les feuilles se superposent, agrandies en pleine page et présentées en négatif – comme le sont ailleurs des dessins caduveo et bororo. Ces pages sur fond noir servent à rythmer élégamment l’ouvrage, marquant le passage d’un chapitre à un autre. Elles peuvent suggérer du même coup qu’entre le travail de l’ethnographe et celui, achevé, de l’ethnologue ou de l’anthropologue, il y a une relation comparable à celle entre un négatif photographique et son tirage retouché…
Est-il significatif qu’aucune des grandes revues d’anthropologie, françaises ou anglo-saxonnes, n’ait fait le compte rendu de Saudades do Brasil, pourtant écrit par une des personnalités dominantes de la discipline ? À une époque où les données de terrain semblent quelque peu négligées, pas une de ces revues n’a cru bon de s’interroger sur le fait qu’une telle personnalité se soit commise à publier un livre d’images exhumées d’un autre temps. Retournement de tendance ? Dans un des derniers numéros de l’American Anthropologist (2002, 104 (2) : 647-659), dans lequel une douzaine de pages sont réservées à l’anthropologie visuelle, le bureau exécutif de la fameuse triple AAA (American Anthropological Association) publie une sorte de manifeste qui recommande vigoureusement aux instances jugeant des mérites des chercheurs de tenir dorénavant mieux compte de leurs travaux dans ce domaine, d’énumérer les apports scientifiques de valeur dus à la photographie et au cinéma et de souligner les difficultés et l’ampleur des tâches que ces moyens impliquent…
L’ethnologue doit montrer, en effet, qu’au contraire d’un voyageur ou d’un photographe hâtif, il peut donner des sociétés qui l’ont accueilli, et dont il est devenu un familier, des photographies ou des films d’une intensité et d’une force inégalées, véritables emblèmes des qualités qu’il a su mettre au jour au cours de ses études. Car le travail de l’ethnologue, plus encore lorsqu’il valorise l’image, se situe toujours entre la science et l’art. Forts de leur grand âge, les deux auteurs ici évoqués ont décidé opportunément de nous le rappeler, chacun à sa manière.
 
NOTES
 
[1]À propos de Luiz de Castro Faria, Another Look. A Diary of the Serra do Norte Expedition. Translated by David Rodgers. Rio de Janeiro, Ouro Sobre Azul, 2001.
[2]Les photographies reproduites ici le sont avec les autorisations gracieuses de Claude Lévi-Strauss et de la maison d’édition brésilienne Ouro Sobre Azul, que nous remercions.
[3]Entre autres : « Contribution à l’étude de l’organisation sociale des indiens Bororo », Journal de la Société des Américanistes, 1936, 28 (2) : 269-304, et « Indiens du Matto-Grosso », Guide-catalogue de l’exposition (21 janvier - 3 février 1937), Paris, Musée national d’Histoire naturelle, Musée de l’Homme, 1937 : 1-14.
[4]Extrait d’un fac-similé d’une lettre, présentant le premier « projet d’expédition », adressée par Claude Lévi-Strauss à l’administration brésilienne en 1937 (Another Look : 18).
[5]À propos de terrain, notons que dans aucun des deux livres on ne trouve de clichés montrant toute « la troupe », « l’équipe », « les compagnons », « l’équipe et les bêtes », évoqués dans Tristes Tropiques…
[6]Dans l’« Avertissement » (p. 4), Claude Lévi-Strauss rappelle que Saudades do Brasil est aussi le titre d’une Å“uvre de Darius Milhaud composée en 1921.
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